Salut à toi qui entre dans le monde fabuleux de Tolkien, que j'ai revisité avec un immense plaisir et un honneur tout aussi grand.

L'histoire n'a pas beaucoup changé et aucun des personnage de ce monde merveilleux ne m'appartient ; seuls ceux issus de notre monde moderne taciturne ou de mon imagination sont mon oeuvre.

J'espère que tu prendras autant de plaisir à lire cette fanfiction que moi j'en ai pris à l'écrire.


Chapitre 1 : les malheurs du quotidien

Il a été retrouvé. Je le sens. Je l'entends. Moi qui suis perdue dans ce monde qui n'est pas le mien, je sais que son heure approche. Sauron rassemble ses forces, il a lâché ses âmes damnées dans la nature. Le cri de mort des Nazgûls résonne à nouveau à travers la forêt, la lande et la montagne, propageant la peur dans le cœur de chacun, une peur oubliée depuis des millénaires. Je les entends, leur sourde litanie me traverse comme une vague, me déchire l'âme. Ils arrivent, ils le cherchent, ils cherchent l'Anneau Unique, source du pouvoir de Sauron. Il l'appelle, tout comme l'Anneau cherche désespérément à lui revenir, prêt à tous les vices et toutes les perversions pour parvenir à ses fins. Mais Sauron cherche autre chose: le grand œil de feu dans lequel son âme éthérée est emprisonnée sillonne le monde de son regard. Chacun de ses passages éveille en moi une douleur lancinante, une folie dévorante. Il se rapproche, le filet se resserre peu à peu autour de moi, j'étouffe, prisonnière de mon propre corps. Il ne tardera pas à me retrouver. Je dois me réveiller!


- Qu'allons-nous faire de vous ? Je me le demande !

Une fois n'est pas coutume, elle s'était retrouvée dans le bureau du principal. Ce gros bonhomme moustachu, on l'aurait cru sorti tout droit d'une bd ou autre caricature. Il la dévisageait de derrière son bureau, confortablement installé dans un fauteuil en cuir synthétique, tandis qu'elle était obligée de rester debout... Dans son costume trop serré pour son estomac trop généreux, qui débordait par-dessus la ceinture en un pli disgracieux, il se prenait pour le grand manitou du lycée, une fine couronne de cheveux blancs posée sur le caillou qui lui faisait office de crâne.

- Ce n'est pas moi qui aie cherché les ennuis, se défendit-elle tant bien que mal, sachant pertinemment que ça ne servirait à rien.

- Et croyez-vous, mademoiselle, que ce soit une bonne raison pour répondre à leurs provocations ?

- Je...

- Je ne veux pas savoir !

Comme de par hasard, c'était elle qui prenait tout. Ce n'était pas de sa faute si ces imbéciles étaient venus lui chercher des noises. Depuis plus d'un mois elle était obligée de supporter leurs moqueries et parfois même leurs coups. Depuis la rentrée, elle avait encaissé sans broncher. Mais ¡ Joder ! Comme si elle allait se laisser faire ! Ils ne l'avaient pas volé celle-là.

- Vous comprendrez qu'au vu de l'état dans lequel vous avez mis vos camarades, je n'ai pas d'autre choix que de sanctionner.

- Monsieur, il y a plusieurs témoins qui ont vu ce qui s'est passé. Au premier coup, je n'ai rien fait. Au deuxième, c'est de la légitime défense. Vous savez très bien que je dis la vérité !

- Je sais, je sais, répliqua-t-il de son ton condescendant. Mais qui témoignera en votre faveur ? Vous semblez oublier vos antécédents. C'est vous qui avez eu droit aux heures de retenue les précédentes fois, tout bonnement parce que personne n'est venu défendre votre version. Bien que je ne doute pas de votre sincérité, je ne peux adhérer à votre version de la légitime défense.

¡ Mierda ! Il se fichait d'elle ! Elle rattrapa de justesse la volée d'injures qu'elle avait envie de proférer à son égard et celui de ces chiffes molles, mais uniquement de justesse : les insulter n'aurait pas arrangé sa situation déjà délicate. Elle déglutit avant de reprendre, posément. Ce gros…

- Vous voulez dire que je devrais les laisser me passer à tabac sans réagir chaque fois qu'ils en auront envie ?

- Je n'ai pas dit cela. Pourquoi n'essaieriez-vous pas de rester dans des zones surveillées par nos surveillants ? Vous allez toujours vous fourrer dans des endroits peu fréquentables, ce qui ne joue pas en votre faveur d'ailleurs.

- Parce que vous croyez qu'ils ne vont pas se gêner ? À chaque coup, c'est dans l'enceinte même de l'établissement qu'ils s'en prennent à moi. Ce n'est pas de ma faute si vos surveillants ne sont pas capables d'intervenir !

- Mademoiselle Le Guen, je vous prierai de ne pas insulter le personnel responsable de cet établissement. Et sachez que nous n'avons pas assez d'effectif pour une si grande cité scolaire. Que voulez-vous que j'y fasse? En attendant, je me vois dans l'obligation de prévenir…

- Non attendez ! bafouilla-t-elle, paniquée. S'il vous plaît, elle n'a pas besoins de savoir! l'implora-t-elle.

- C'est la procédure. Vous pourrez vous estimer heureuse si les parents des victimes ne portent pas plainte contre vous. Maintenant, retournez en cours ; il ne manquerait plus que vous séchiez toute une après-midi à cause de cette histoire. Et sachez que je suis tout à fait désolé pour vous.

- Alors pourquoi n'avez-vous même pas le courage de me regarder dans les yeux ? explosa-t-elle enfin.

Depuis le début de cet entretien, il ne l'avait jamais regardé en face, car il craignait sans doute que son regard ne trahisse ce qu'il pensait et ressentait réellement. Au moins, les autres cons qui venaient l'emmerder n'étaient pas hypocrites comme ce gros porc.

- Allons ne soyez pas stupide... Je ne vois pas pourquoi je... je viendrais à faire cela, bafouilla t-il.

- Pour la même raison qui m'attire toutes ces emmerdes !

Elle tourna les talons et sorti du bureau, sourde aux appels de cet hypocrite. Elle le détestait tout autant que les autres. Elle claqua la porte de l'accueil avec une violence inutile, si bien qu'elle eut droit aux réprimandes d'un surveillant qui passait par là, en plus de l'habituel regard méprisant.

Dehors, dans sa tenue de service impeccable, son « maître d'hôtel » de frère attendait déjà.

- Tiens, un pingouin, grinça-t-elle en passant devant lui. Qu'est-ce que tu fais déjà là ? Je croyais que le dirlo devait t'appeler.

- Un pion l'a déjà fait pour lui, répliqua Éric en haussant les épaules paresseusement.

Elle eut un petit grondement agacé, mais ne répliqua pas et fit demi-tour, mains dans les poches. Il soupira et vint se placer à côté d'elle, marchant sans un mot. Il la suivit ainsi jusqu'au bâtiment de science, où elle aurait dû être en cours.

- Tu comptes me suivre comme ça jusque dans la classe? Tu ne devrais pas être au boulot?

- Primo, je te suis parce que je tiens à m'assurer que tu ne sècheras pas, secundo, tu sais très bien que le service de midi est terminé, et donc que j'ai mon après-midi de libre.

- Tout ça parce que môssieur fait la popote.

- Hé ho, t'es bien contente quand môssieur te fais TA popote.

Ils étaient enfin arrivés devant la porte de la classe. Elle se retourna et lui fit face. Elle ne put s'empêcher de l'examiner, le découvrant et le redécouvrant à chaque fois que ses yeux se posaient sur lui : grand et dégingandé dans son costard cravate, il avait des traits anguleux qui projetaient de fines ombres sur sa peau légèrement hâlée, ses cheveux châtains foncés rappelant le brun profond de ses yeux, où quelque nuances de verts dansaient comme une légère brume. Il était du genre soigné. Pas maniéré non, juste qu'il prenait soin de sa personne et de son apparence.

Tout le contraire d'elle, avec son pantalon noir aux multiples poches, son débardeur noir, qui lui moulait le haut du corps un peu trop près au goût d'un certain frère, ses grosse bottes noires lassées sur le devant et sa veste en cuir, là aussi noire.

La seule chose qu'ils avaient en commun, c'était leur taille. Pas vraiment suffisant pour dire qu'ils étaient frère et sœur.

- Pourquoi tu t'es encore battue ? demanda-t-il d'une voix lasse mais sans reproche.

Une autre différence majeure entre eux, la maturité. Non pas que l'un était plus mature que l'autre… Enfin si, puisqu'il était de trois ans son aîné ; juste qu'ils n'avaient pas, disons, le même genre de maturité. L'un savait repérer les problèmes qu'il fallait éviter, les résolvant ou les parant d'un sourire jovial et de quelques mots courtois. L'autre au contraire n'hésitait pas à les prendre à bras le corps pour les résoudre, quitte à se brûler, enfilant son armure de glace pour encaisser les conséquences.

En enfonçant les mains dans les poches, elle s'appuya sur le mur. Elle aurait dû rentrer en cours, qui avait commencé depuis une bonne demi-heure déjà, mais devoir à nouveau affronter les regards réprobateurs et emplis d'animosité, elle avait de plus en plus de mal à s'y préparer. Elle en avait l'habitude, les laissait couler sur elle sans s'en soucier d'ordinaire, mais ce n'est pas pour autant que cela devenait plus simple. Non, au contraire. Les moqueries et les coups, les retombées toujours plus lourdes, tout ça lui pesait.

- À ton avis ? demanda-t-elle, découragée.

- Ils se sont encore moqués de toi ?

- Je ne me bats pas parce que des abrutis se foutent de moi.

- Ils t'ont frappé ?

- Ils n'ont pas dû y aller assez fort si ça ne se voit pas.

D'un signe de tête, il lui intima de le suivre et la mena jusqu'au toilettes mixtes.

- Laves-toi un peu le visage avant de retourner en cours.

Elle lui jeta un regard peu amène mais s'exécuta tout de même. Il avait dans le fond raison, comme toujours : si elle se ramenait en cours avec une tête à faire peur, les rumeurs enfleraient un peu plus et par la même occasion, prendraient des tournures fantaisistes. Et elle n'aimait pas la fantaisie.

C'est là que son reflet fut capté par le miroir, qui le lui renvoya à la figure plus sûrement et plus brutalement que n'importe quel poing. Toutes ces embrouilles juste parce qu'elle était … différente. Il était vrai qu'elle ne passait pas inaperçu, avec sa longue chevelure tressée dans la soie la plus blanche qui soit, sa peau toute aussi blanche, si blanche qu'elle faisait paraître la neige la plus pure et immaculée scintillant au soleil terne et grise. Mais contrairement à la neige, la peau de son visage n'était pas immaculée : sa lèvre inférieure, légèrement ouverte, laissait encore un fin filet de sang perler sur son menton, ainsi qu'une fine entaille sur la pommette, dont les contours prenaient des teintes inquiétantes de violet et de jaune.

Toutes ces embrouilles parce qu'elle était albinos. Non, pas albinos. Sa peau et sa pilosité étaient peut-être blanches, mais ses yeux étaient loin d'être ceux d'un albinos : ils n'étaient pas translucides au point que le rouge de la rétine ne vienne s'imprimer sur l'iris. Non, ses prunelles étaient taillées dans l'éclat vif de l'argent, bijoux d'orfèvrerie incrustés de milliers de diamants infimes, qui traçaient de fines arabesques fantomatiques. Quelque chose dans ses yeux, malgré le trou noir que perçaient les pupilles, rappelait étrangement le clair de lune, les nuits de pleine lune. Non pas des yeux d'albinos, des yeux… d'autre chose. Pas des yeux communs en tout cas, ça c'était sûr.

Elle ne souffrait en aucun cas d'albinisme, plutôt de leucistisme, nuance. Et c'était précisément cette nuance qui lui causait tant de soucis, car l'albinisme, certes plus grave, était disons, plus conventionnel, car il touchait les humains et les animaux, alors que le leucistisme n'atteignait que les animaux.

Voilà comment elle était devenue la « bête blanche » du bahut, comme certains l'appelaient.

Elle essuya le sang qui lui tâchait le visage, grimaçant un peu lorsqu'elle nettoya les plaies, et se recoiffa un peu, même si elle n'avait qu'à refaire une queue haute et renfiler sa casquette militaire noire. Elle remit aussi en place les boucles d'oreilles qu'elle avait enlevé un peu confusément dans la mêlée – elle ne craignait pas les coups, mais n'avait pas non plus envie de se retrouver avec un lobe en moins. Elle n'avait que l'oreille droite de percée : un petit anneau de métal noir pendait tout en bas du lobe, tandis qu'un peu plus au-dessus, une pierre aux reflets noirs était fichée dans la chair, reliée par une fine chaînette noire à une pseudo-bague – ho surprise, noire elle aussi –qui lui englobait le cartilage.

De légères traces rouges au niveau du cou commençaient à apparaître, là où l'un des gars l'avait griffé en essayant de la choper. Elle défit la fine lanière de cuir sombre entortillée autour de son poignet et l'enroula autour de son cou, afin de dissimuler les griffures, qui n'étaient pas très discrètes.

Luana, malgré les mauvaises blagues et les regards en coin, voire hostiles dans la rue, se fichait de ce que l'on disait de son apparence. Au contraire, elle en était fière et faisait tout pour mettre en valeur sa particularité. Vêtements noirs, bijoux noirs, et même un trait de crayon noir sur le contour des yeux. Tout ce qui était noir était bon pour surligner la blancheur de sa peau, de ses cheveux et l'éclat de ses yeux, mais certainement pas pour la cacher. Et cette fierté en agaçait plus d'un.

- Tu n'étais peut être pas obligée d'y aller aussi fort, finit par lâcher Éric, qui jusque-là s'était contenté de l'observer sans un mot.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, finit-elle par répondre après un silence gêné.

- Tu sais très bien de quoi je parle. Ok, ce sont ces mecs qui viennent te chercher des noix, c'est eux qui commencent à te frapper, mais en attendant, l'état dans lequel ils se retrouvent après et bien plus grave qu'une lèvre ouverte et une joue écorchée. Nana, ils ont dû appeler une ambulance parce que tu as brisé deux côtes à l'un deux ! Tu ne cherches pas les ennuies, c'est vrai, mais tu sais te battre, bien mieux qu'eux. Comment veux-tu que ça ne te retombe pas dessus après?

- Et qu'est-ce que tu voudrais que je fasse alors ? hurla-t-elle, à bout de nerf d'entendre toujours la même rengaine. Que je me laisse gentiment tabasser ? Que je devienne une victime pour le restant de ma vie ?

Éric resta stoïque face à elle, indifférent à la colère qui montait chez sa sœur. En apparence.

Tandis qu'elle bouillonnait de rage contenue, il prit un morceau de papier, l'humidifia, et essuya une trace de sang qui avait coulé sous le menton et séchait sur la peau si blanche de son cou. Il lui saisit le menton entre deux doigts, fermement mais sans violence, avec douceur, comme l'on prendrait un oisillon apeuré dans ses mains, et effaça toute trace qui pouvait encore accuser sa petite sœur. Mais il ne la lâcha pas tout de suite. Il n'en avait pas fini avec elle, pas encore, et la força à le regarder dans les yeux.

- Je n'ai jamais rien dit de tel, Luana. Je sais que tu tiens à te protéger toi-même, mais moi, comment ferais-je pour te protéger si on venait à me retirer ta garde?

Luana se libéra d'un infime mouvement de tête, et fixa le vide sans daigner le regarder.

- Nana, tu sais parfaitement que le directeur va appeler l'assistante sociale, peut-être l'a-t-il déjà fait. Tu sais que si tu continues, tu seras placée en famille d'accueil, ou en foyer. C'est ce que tu veux ?

- Ils ne peuvent pas me placer en foyer, je suis majeure dans moins d'un an.

- Et tu crois que parce que madame va avoir dix-huit ans, ils ne vont pas porter plainte contre toi ? Au contraire, une fois que tu seras majeure, ce ne sera plus moi qui prendrais pour toi.

- Alors j'assumerai, conclut-elle en le défiant du regard.

Éric soupira, puis sourit.

- Je sais que tu es prête à assumer n'importe quoi, mais je ne t'ai jamais demandé de le faire, et je ne te le demanderai jamais.

Elle lui sourit à son tour. Ils ne se ressemblaient en rien, autant physiquement que mentalement, mais ils se comprenaient.

Le tintement tonitruant de la sonnerie les coupa dans la séquence émotion. Éric, exaspéré d'avoir lui-même fait manquer les cours à sa sœur, poussa un profond soupir de découragement, arrachant par la même occasion un sourire triomphant à sa sœur.

Elle passa devant lui, se dirigeant vers la sortie des toilettes. Néanmoins, elle stoppa un moment devant lui.

- Juste pour info : je ne sais pas me battre, juste danser.

- Et tu ne vas pas me croire que tu ne leur pas fait le coup du saut de basque ou du pas-de-bourré, ou une de tes figures de break dance ! Avec toi, le moindre pas de danse devient une technique de combat mortelle.

Luana se mit sur la pointe des pieds, et son frère fit mine de se protéger avec ses bras, apeuré, avant de rire et de lui frotter le crâne à travers sa casquette. Elle le repoussa en grognant, tous deux sortant enfin des toilettes.

- Mais tu aurais pu tout aussi bien prendre tes jambes à ton cou et te mettre à grimper aux murs comme un ouistiti, dit-il en revenant à la charge.

- Le Parcours est interdit dans l'enceinte du bahut.

Un flot d'élève empêcha Éric de répliquer et de toute façon, elle n'aurait pu contre-attaquer à son tour. Un boulet de canon la percuta de plein fouet, manquant la renverser et lui coupant le souffle. Une crinière blonde vint lui chatouiller le nez.

- Hey, Nana ! T'as réussi à sécher ?

Samantha, la fille la plus déjantée du bahut, la seule à être assez folle pour traîner avec « la bête blanche » et être sa seule amie. Lorsqu'elle vit le beau brun ténébreux déguisé en pingouin derrière elle, Sam passa une main dans sa longue chevelure, prenant une pose sexy tout en affichant un air faussement timide.

- Ho salut Éric !

Luana lui lança un regard noir, se plantant entre eux deux.

- Hé ho Sam, oublie pas que c'est mon frère, ok ?

- Ça, je ne risque pas de l'oublier, tu grognes dès qu'une fille s'approche de ton précieux frérot. Laisse-le respirer !

- Pas le temps de grogner pour mordre, plaisanta la sœur jalouse en se jetant sur son amie.

Tous les regardèrent avec mépris lorsqu'elles éclatèrent de rire en plein milieu du couloir, devant un Éric enchanté de voir deux jolies jeunes filles se battre pour lui, mais surtout de voir sa petite sœur enfin de bonne humeur.

- Bon et bien les filles je vais vous laisser, j'ai du boulot.

- Ho, je vais te plaindre tiens mon pauvre petit chou, devoir faire la sieste tout l'après-midi, dur !

- Nana, c'est toi qui es dure là !

Il eut tout juste le temps de dire ça qu'il se retrouvait la tête coincé entre des bras en apparence fragiles mais en réalité d'une force écrasante.

- Comment tu m'as appelé ?

- Na… Luana, lâche-moi s'il te plaît, gémit-il d'une voix à la fois implorante et déformée par l'hilarité.

- Je préfère ça, grinça-t-elle en le libérant.

- Bon bah j'y vais, dit-il en s'éloignant, à ce soir, Nana !

Luana serra les poings, prête à lui courir après, les yeux noirs tiquant, un rictus crispé sur les lèvres. Mais en le voyant presque arrivé au bout du couloir, elle se décrispa et le héla :

- Hé, estupido ! Te fais pas de bile pour moi!

Pour toute réponse, il lui fit un grand sourire, accompagné d'un petit signe de la main.

Une fois qu'il fut hors de leur champ de vision, les deux filles sortirent à leur tour par une autre porte et se dirigèrent vers le cours suivant.

- Allez, plus qu'une heure ! s'enthousiasma Sam.

- Ouais, une heure de maths, youpi !

- Han, Nana, t'es déprimante !

- Non, juste réaliste, répondit elle en lui tirant la langue.

Luana était froide, mais pour ceux qui savaient faire fondre son armure de glace, elle était une jeune fille extravertie et pleine d'énergie, une amie fidèle et sincère.


- T'as entraînement ce soir ? demanda Sam en avisant le sac de sport que portait Luana tandis qu'elles quittaient le lycée.

- Ouais, on a une battle dans moins de deux semaines, on a intérêt à se donner à fond. Il y a une grosse cagnotte à la clé, et j'en ai besoins pour aider Éric. J'ai pas envie d'être toujours un boulet pour lui.

- Je ne comprends pas comment tu fais, soupira la blonde platine.

- De quoi tu parles ?

- Attend, tu passes tes soirées et tes weekends à jouer les casse-cous et en plus, t'arrives à être la tête d'ampoule de la classe. Alors tu m'excuses, mais moi je ne comprends pas comment tu tiens le coup.

Luana lui jeta un coup d'œil en coin, apparemment perdue dans la réflexion de son amie.

- Allez, craches le morceau, c'est quoi ton secret, enchaîna cette dernière.

- Mais je n'ai pas de secret, qu'est-ce que tu veux que je te dise? J'arrive à gérer entre le crew et les cours, c'est tout.

Luana ne précisa pas qu'elle faisait partie d'un crew un peu particulier : en plus du hip-hop et du break-dance, elle et ses coéquipiers s'étaient aussi lancés dans la maîtrise d'un grand nombre d'arts de rue. Le Parcours en faisait partie. Dans cette pratique, tout objet faisant partie du mobilier urbain devenait un agrée où toutes les acrobaties étaient permises : un mur devenait le prolongement du sol pour quelques pas à la verticale, un banc devenait prétexte à un salto, une façade d'immeuble devenait un mur d'escalade…

Mais comme si cela ne suffisait pas, Luana avait développé une nouvelle passion –sans doute fugace- pour le feu, et s'était lancée dans l'apprentissage du maniement des bolasses enflammées, en plus de perfectionner un style de danse qui lui été propre, mélange entre la pop et la danse classique – vestige de cinq années passées à faire des pointes en portant un tutu.

Et toutes ces heures, ces soirées, ces weekends passés à s'entraîner avaient façonné son corps de jeune fille déjà bien pourvu, lui offrant un corps svelte, souple et musclé sous des apparences encore relativement féminines.

- Ouais, moi je suis sûre que tu prends quelque chose. Allez avoues ! fit mine de l'accuser Sam en s'entêtant. Tu mets quoi en secret dans ton Nesquick ?

- Tout ce que je prends le matin au petit-déj, c'est un jaune d'œuf avec du sucre, comme me l'a conseillé Romain.

- Romain, le p'tit gars super mignon de ton crew ? s'extasia Sam, oubliant complètement son trip sur le « secret de la réussite » de son amie.

- Ouais ! Mais cherche pas, lui tout ce qui l'intéresse, c'est les battles.

- Pfff, vous n'êtes pas drôles, vous pensez qu'à ça.

- Et toi tu ne penses qu'aux hommes.

- Peut-être, mais toi t'y penses pas assez, alors faut bien que j'y pense pour deux, ma pauvre chérie ! Qu'est-ce que tu comptes faire quand t'auras passé l'âge de te marier et que tu te retrouveras seule, hein ?

- Je compte déjà vivre mon métier et ma vie à fond avant de m'occuper de ça.

- Ton métier ? Ça y est, tu t'es enfin décidée ?

- Non, mais que je devienne dresseuse ou danseuse professionnelle, je ne tiens pas à me coltiner un boulet qui ne voudrait ni ne pourrait pas me suivre.

- Dresseuse ? Alors finalement le hip-hop ne nous a pas encore complètement chamboulé notre Nana, t'as encore ta passion pour les loups ?

- Bah, oui qu'est-ce que tu crois?

Sam la regarda, un grand sourire plein de sous-entendus lui étirant les lèvres.

- Quoi encore ? s'inquiéta Luana face à ce sourire qu'elle ne connaissait que trop bien.

- Ho rien, je suis juste en train de penser que si tu ne finis pas avec un cascadeur ou un mec dans le genre, tu vas finir pas épouser un loup.

- T'es dégueulasse !

Elles repartirent dans un grand fou rire, tout ça pour des bêtises. Et alors qu'elles traversaient la rue pour rejoindre la gare de l'autre côté, Luana s'arrête brusquement. De rire comme de marcher. Une subite incertitude l'étreignit. C'était comme si elle venait de se rendre compte qu'elle s'était perdue ou qu'elle n'était pas à sa place en cet instant précis.

Que faisait-elle là ? Pourquoi était-elle là, au milieu de la route à rigoler d'histoires de filles ?

- Nana, ici la Terre, tu me reçois ? demanda Sam, inquiète en la voyant s'arrêter brusquement au beau milieu du passage piéton. Ho, Nana ! Réponds !

Luana ne répondit pas, pas tout de suite. Elle cligna des yeux, comme si elle venait de sortir d'un rêve. Juste à temps pour entendre un klaxon retentissant et voir un camion lancé à pleine vitesse foncer droit sur elles.

- Sam, attention !

Elle eut juste le temps de pousser son amie hors de la trajectoire du mastodonte d'acier, qu'elle se prit de plein fouet.


Un grand merci et bravo à toi qui a lu jusque là cette histoire, et peut être se reverra-t-on au prochain chapitre !