-Je hais Noël, fit remarquer Sherlock.

John ne leva pas les yeux de son ordinateur, mais il attrappa discrètement un crayon bic posé à ses côtés et marqua un petit baton noir sur une feuille. Depuis le début de la journée, le détective s'était sentit obligé de répéter cette simple phrase 24 fois, et pas une de moins.

-Qu'est ce qui te rebutes tant dans Noël? Demanda Watson avec un sourire, les repas de famille?

Grognement contrarié du côté du canapé.

-Ou est ce que tu ne supportes juste pas que les criminels fassent une trève?

A ces mots, Sherlock bondit du sofa et entama une marche prussienne à travers le salon, les bras en l'air, vociférant contre les psychopathes et leur incapacité à demeurer réguliers, contre le calendrier judéo-chrétien qui le détournait contre son gré de son unique passion: les enquêtes, et enfin, contre le pudding de sa mère.

John jugea que ce feu d'artifice méritait bien trois batons, et il allait montrer la feuille à Sherlock quand des coups légers résonnèrent à la porte. Aussitôt, Holmes se jeta dans le canapé, et empoigna son violon comme on attrappe une mitraillette, avec un air de profonde hostilité.

Watson se leva et marcha vers la porte avec un soupir, mais celle-çi s'ouvrit avant qu'il ne l'atteigne, révèlant Mycroft, vêtu de son habituel costume noir. Il fit un geste de tête aimable à John et entra dans l'appartement.

-J'imagine qu'attendre que l'on vienne t'ouvrir était au dessus de tes forces, marmonna Sherlock.

-Tu ne l'aurais pas fait, contra paisiblement Mycroft, le fait que tu sois dans ton divan, l'archet à la main en est une preuve flagrante.

Sherlock le fusilla du regard et comme pour se venger, joua une suite de notes si dissonantes que John en eut immédiatement la migraine.

-Toujours si mature, soupira Mycroft.

Il s'avança, son parapluie sous le bras, et prit place dans un des fauteuils du salon.

-Qu'est ce qui vous amène? Demanda John en ésperant que son intervention suffirait à détendre l'atmosphère.

-Et qu'est ce qui peut te faire lever le camp? Poursuivit immédiatement Sherlock.

-Deux choses, répondit Mycroft, la première est que nous avons retrouvé la trace de Moriarty. De manière surprenante, il nous laisse quelques indices depuis votre petite "baignade nocturne" du mois dernier. Je crois que vous l'amusez beaucoup tout les deux.

Sherlock ne dit rien et continua à pincer délicatement les cordes de son instrument.

-Des indices? Quel genre d'indices? Demanda John.

-Des meurtres par çi, par là, des informations qui fuitent, des mails qui tombent entre nos mains...

-Et en quoi cela pourrait-il avoir un rapport avec Sherlock ou moi?

-Avant que vous ne le rencontriez, Moriarty n'existait pas. C'était un homme d'une discrétion absolue et rien ne laissait supposer l'ampleur de son pouvoir. Mais il vous a trouvé sur son chemin et depuis, j'ai comme le sentiment qu'il voudrait jouer.

-A quoi?

-Quelle question! À cache-cache bien sûr! Quand on a l'intellect de cet homme, on se lasse vite de tout et de tout le monde, Sherlock et vous êtes de précieux adversaires, qu'il a apparement l'intention de ménager et avec qui il voudrait se divertir un peu.

-Je n'ai pas que cela à faire, dit froidement Sherlock.

Mycroft sourit et répliqua:

-J'ai toutefois envoyé un mail sécurisé sur ton ordinateur, qui contient les indices dont je vous ai parlé, au cas ou...

Une nouvelle floppée de notes s'échappa du malheureux Stradivarius. Sur une échelle "d'affreux" à "insoutenable", ces sons devaient bien mériter la mention "cauchemardesque".

-Et la seconde chose dont vous vouliez nous entretenir? Demanda rapidement John quand le silence fut temporairement revenu.

Mycroft sembla savourer l'instant et se tourna vers son frère, qui se raidit, assez clairement pour que John préssente le pire.

-Billy est en ville.

John crut que ses tympans allaient exploser. Le seuil de l'insoutenable venait d'être fanchit, et de loin. Sherlock posa brutalement son violon à côté de lui et sonda les yeux de Mycroft, les lèvres pincées.

-Je ne te crois pas, dit-il.

-Allons, pourquoi mentirais-je? Sourit Mycroft, son petit séjour spirituel au Tibet étant achevé, il est tout à fait normal que Billy rentre au bercail. Mummy is "over the moon" comme tu peux le penser.

Sherlock resta silencieux un instant.

John ne l'avait jamais vu dans cet état. Il semblait profondément contrarié et on pouvait lire dans ses yeux une sorte d'inquiétude inexplicable.

-Qui est Billy? Demanda le médecin.

Mycroft étouffa un rire, et Sherlock marmonna:

-Une personne que tu ne veux pas connaître.

John croisa les bras et se tourna vers Mycroft, mais celui-çi s'était levé, et marchait vers la porte.

Avant de passer le seuil il se tourna vers son frère cadet et prévint:

-Mummy aura le coeur brisé si tu ne fais pas acte de présence cette année au dîner de Noël. Je comptes sur toi.

Sherlock ne répondit rien, les yeux cloués au plafond. John eut le soudain sentiment de voir un efnant bougon qui jouait au sourd.

Mycroft adressa à Watson un salut poli et quitta les lieux. Immédiatement, Sherlock se leva en trombe, vérifia son départ par la fenêtre et alla se planter devant la porte d'entrée, qu'il considéra rapidement.

-Il faut mettre des verrous, pensa-t-il tout haut.

John écarquilla les yeux, incrédule.

-Je te demande pardon?

-Des verrous, des verrous! Et peut-être une chaine, rien n'est en trop dans une situation pareille! J'irai voir Madame Hudson dans un instant, elle ne peut pas me le refuser! John, mesure les fenêtres, il me faut leur largeur pour poser des grilles!

-Des grilles? S'exclama John.

Il rabattit le clapet de son ordinateur et suivit Sherlock dans la cuisine. Le détective semblait en proie à une véritable crise d'hystérie, telle que lui seul pouvait en produire. Il s'affairait de tous les côtés, sortait des tiroirs couteaux et tires bouchons, baissait les stores de la vitre et marmonnait dans sa barbe. John secoua la tête pour remettre ses idées en place et attrappa Sherlock par les épaules. L'homme s'arrêtta un instant de bouger et Watson le força à retourner s'asseoir dans le canapé.

-Sherlock, calmes toi.

-C'est impossible, nous sommes en crise, John!

-Mais quelle crise? Mycroft a juste parlé d'un certain Billy, et tu es devenu comme fou! On dirait que tu veux transformer l'immeuble en bunker! Calmes toi enfin!

Sherlock resta un moment sans rien dire, et John se prit à ésperer que l'alerte était passée, mais son collocataire finit par se remettre sur ses pieds et par conclure:

-Tu as parfaitement raison John. Cet immeuble doit devenir une place forte. Si le mal rentre ici, alors nous sommes perdus.

Un instant plus tard, il s'était rué hors de l'appartement, en criant qu'il avait besoin de matériel.

John ouvrit la bouche, mais cette attitude aussi inhabituelle que spectaculaire lui en avait fait perdre son latin. Il réfléchit rapidement et se décida enfin à sortir lui aussi. Il fallait rattrapper Sherlock, Dieu seul savait ce qu'il avait en tête et ce mystérieux Billy avait sur Holmes un pouvoir terrifant: celui de le désorienter.

Watson dévala les escaliers de l'immeuble et déboucha sur la rue, mais Sherlock avait disparu. Jurant à voix basse, John demeura sur le trottoir, les mains dans les poches, jusqu'à ce que son téléphone émette la sonnerie caractéristique qu'il avait attribué à Sarah. Elle lui avait envoyé un sms. "Un thé chez moi tenterait-il mon docteur préféré?"

John ne put s'empêcher de rire. Il répondit rapidement et appella un taxi.

Sarah l'acceuillit à bras ouverts et Watson parvint à se changer les idées durant une bonne heure et demie. Mais le soir finit par tomber et il considéra la nuit qui avait envahit le dehors. Les illuminations de Noël peuplaient d'étoiles et d'étincelles chaque rue, chaque avenue, et John avait parfois le sentiment de vivre dans une voix lactée permanente. Tout à sa rêverie, il ne vit pas Sarah, se rapprocher de lui et quand il tourna la tête vers elle, un petit sourire toujours accroché aux lèvres, il sentit les siennes l'embrasser. Ce fut comme si son système nerveux subissait un black out momentané. John se pencha vers elle et passa une main timide dans les cheveux de celle qu'il tentait d'approcher depuis maintenant des mois entiers. Elle sentait bon, une odeur fraîche de thé vert, ou de rose. Il n'avait jamais eu le nez pour ce genre de choses. Sarah passa ses mains autour de son cou et approfondit leur baiser, qui dura selon John , une bonne centaine d'années, au moins. Quand elle s'écarta de lui, il se retint de crier "Déjà?", et se contenta de la couver des yeux, littéralement abasourdi par ce qui venait de se produire.

Sarah eut un rougissement mal controlé et dans un murmure qui peinait à masquer son bonheur, lui conseilla de rentrer chez lui. John hocha la tête de haut en bas, puis de gauche à droite, et se leva finalement.

Avant qu'il ne sorte, Sarah déposa à dernier baiser sur sa joue et serra délicatement ses doigts entre les siens.

Puis elle ferma la porte. John descendit les marches, muet comme une carpe, et ce n'est que quand il fut sur le perron de l'immeuble que le hurlement de joie qu'il retenait au fond de sa gorge sortit tel un rugissement leonesque.

D'un pas joyeux, il prit la direction de Baker Street. Il se sentait d'humeur à aimer le monde entier. Et quand il vit la lumière dans l'appartement, il se dit qu'il avait assez d'énergie positive en lui pour calmer Sherlock. Il s'apprêttait à ouvrir la porte du bâtiment quand un détail l'arrêtta net. De la musique. Elle provenait de la fenêtre à demi-ouverte de leur salon. Mais c'était du rock and roll. Sherlock n'écoutait pourtant rien qui comporte autre chose qu'un violon et un piano. Le fait même que la fenêtre ne soit pas close était un élément intriguant. Holmes détestait les courant d'airs par dessus tout. Ce fut à ce moment qu'un doute pointa le bout de son nez dans l'esprit de John. Il attrappa son téléphone et composa rapidement le numéro de son collocataire.

Trois sonneries passèrent, puis la voix grave du détective répondit finalement au bout du fil.

-Sherlock? Demanda John.

-Qu'y a-t-il?

-Où es tu?

Silence.

-Au comissariat. Lestrade m'a appellé tandis que je revenais, et je me suis arrêtté un instant.

-Dans ce cas, quelqu'un occupe notre appartement et je n'ai pas la moindre idée de qui ça peut-être.

John du promptement écarter l'appareil de son oreille tant le juron que poussa Sherlock fut fort.

-J'arrive! Dit-il, ne rentre pas!

Puis il raccrocha d'un coup. John rangea son téléphone et leva les yeux vers la fenêtre illuminée. Si le Sherlock était au comissariat, il mettrait un bon petit moment avant de revenir à Baker Street, et Watson se prit à craindre que le squatteur, quel qu'il soit, ne prenne la fuite entre temps. Il avait oublié son arme dans le tiroir de sa comode, mais il se souvenait de ses techniques de combat rapproché, apprises en Afghanistan.

Il souffla longuement et ferma les yeux. Mode soldat activé.

Comme par magie, son attitude changea de manière radicale. Ses muscles bandés le portèrent dans la cage d'escalier sans un bruit et son regard bleu sombre balayait tout autour de lui, prêt à analyser la moindre menace, aussi infime soit-elle. Son coeur battait tranquillement, ses mains ne tremblaient pas. La force d'un soldat, d'un homme de guerre, était de pouvoir se déconnecter du monde extérieur, de passer en un éclair du stade d'homme à celui de prédateur. Il avait oublié ce que c'était. D'être seul face à un danger potentiel et de sentir l'adrénaline se déverser dans ses veines de cette manière.

Il atteignit la porte de l'appartement et constata qu'elle n'avait même pas été fermée totalement. La musique tonitruante à l'intérieur continuait à masquer tout les autres bruits et il se demanda Comment Madame Hudson avait pu ne pas s'apercevoir que quelque chose clochait. Mais peut-être n'était-elle plus en état de vérifier quoi que ce soit. Cette pensée le glaça un instant, et il se força à mettre cette considération en attente. Inspirant une grande goulée d'air il fondit soudain dans la pièce, prêt à mettre en charpie celui qui voudrait tenter quoi que ce soit contre lui. Mais au lieu de la montagne de muscles cagoulée qu'il avait pensé trouver, il se retrouva nez à nez avec une silhouette gracile, affallée dans le canapé.

La personne poussa un cri et sauta sur ses pieds avant d'empoigner un coussin et de le projeter sur John. Le médecin esquiva rapidement et vit avec horreur l'inconnu se saisir de Roger, le crane de Sherlock, et le brandir d'un air menaçant.

-Un seul geste, et j'envoie la tête de ce type percuter la votre! Cria le mystérieux individu.

John observa son interlocuteur de plus près et ne put rien répondre. C'était comme contempler une version alternative et féminine de Sherlock. Le même corps mince, les mêmes yeux d'un bleu lumineux, les mêmes cheveux courts, bruns et bouclés. Mais là où Holmes ne portait que des vêtements sombres à la coupe stricte, l'inconnue était vêtue d'un tee-shirt sur lequel s'étalait un Union Jack, d'un jean déchiré et de bottes probablement sortie d'un surplus de l'armée. Des anneaux mutliples perçaient ses oreilles et elle avait autour du cou de plusieurs colliers, dont un chapelet de perles, provenant sûrement d'asie du Sud-Est.

-Qui êtes vous? Demanda-t-il enfin quand le choc fut passé.

La jeune femme en face de lui le jaugea du regard, puis reposa le crane précautionnieusement et eut un demi sourire.

-Sherlock ne vous a pas parlé de moi, je présume?

Elle lui tendit une main amicale, ornée de bagues en argent.

-Je m'apelle Billy.

-Billy?

-En fait, c'est Belle, mais les surnoms vous collent à la peau, vous savez ce que c'est...

Billy.

La lumière se fit, ou presque, dans l'esprit de Watson. Voilà donc qui était le mystérieux personnage que Sherlock avait voulu éviter depuis le début de la matinée. Il fallait avouer qu'il avait à peu près tout imaginé, sauf cette créature féline, au regard malicieux. Elle ressemblait à s'y méprendre à Holmes. Une véritable copie conforme.

Un bruit de course rententit dans le hall en contrebas et Sherlock déboula dans la pièce. Ses yeux se rétrécirent dangereusement à la vue de John et de Billy, dont ce dernier serrait toujours la main.

-Mais qui voilà? Lança la jeune fille, t'as l'air en forme dis moi!

-Sherlock qui est...

-Comment es tu rentrée? Coupa froidement le détective.

-J'ai demandé, répondit Billy sur le ton de l'évidence, ta logeuse est extra! Elle m'a même donné des cookies pour que je passe le temps!

-Ne me parles pas de cookies! Siffla Sherlock, qu'est ce que tu veux?

Billy afficha un air offensé et repris Roger, qui était posé sur le sol, avant de le lancer et de le rattrapper au vol.

-And here we go again...marmotta-t-elle en roulant des yeux, je n'ai pas le droit de passer dire bonjour? Après deux ans d'absence, je pensais que tu serais ravi!

-Tu as mal pensé, comme à ton habitude.

-Hou, vilain Sherlock! toujours aussi venimeux, hein?

-Excusez moi, intervint John, mais quelqu'un pourrait-il me dire qui est cette femme, à la fin?

Les deux belligerants s'arrêttèrent, s'affrontant toujours du regard. Puis, Billy croisa les bras en souriant pleines dents et Sherlock lâcha d'une voix pleine de morgue:

-Ma soeur.

A suivre...