Le soleil passa derrière l'horizon, et elle ouvrit les yeux.

Comme chaque nuit, elle sentit son corps grogner et gémir sous l'emprise de la faim. C'est pourquoi, bien que parfaitement réveillée, elle ne se leva pas tout de suite. Yeux fixés sur le plafond, elle se forçait à respirer bien qu'elle n'en eut plus besoin depuis longtemps, à cligner des yeux, à déglutir. Une quantité de gestes infimes qui n'avaient d'autre but que de lui rappeler qu'elle était encore humaine.

Quand elle se leva enfin, la faim était toujours existante, mais confinée à un coin de son esprit où elle ne la dérangerait pas. Elle fit trois pas parfaitement silencieux dans le noir total, se dirigeant d'instinct vers sa penderie. Elle n'y voyait goutte, mais connaissait par coeur l'ordre de ses vêtements, comme la disposition de son mobilier. Ç'aurait pu être une prouesse de mémoire, en vérité c'était simplement que pour toute garde-robe elle avait deux exemplaires identiques de chacun de ses trois hauts et de ses deux jeans, plus les sous-vêtements. Quant au mobilier, il se résumait à une étagère et une table de nuit. Rien ne traînait par terre, parce qu'il n'y avait rien à laisser traîner.

Quand elle eut fini de s'habiller, elle prit les clés sur sa table et déverrouilla la porte de sa chambre pour passer dans le salon, et accueillit la lumière nocturne qui filtrait par les stores avec un léger soupir. Chaque matin elle allait se coucher dans le noir absolu de sa chambre, chaque soir elle se réveillait dans la même obscurité. Il y avait longtemps qu'elle avait appris à ne plus regretter le soleil, mais quand elle ne pouvait même pas voir la lune, elle se sentait mal.

Un miaulement l'accueillit à sa sortie de la chambre, et elle sentit une grosse boule de fourrure se frotter contre sa jambe en ronronnant. Elle ne sourit pas, bien qu'elle fut contente de cet accueil – les sourires spontanés avaient disparu en même temps que les battements de paupières et la respiration. A la place, elle ouvrit un tiroir pour en sortir un rasoir – un vieux modèle comme on en faisait avant Gilette, une seule longue lame qui se repliait comme un cran d'arrêt – et s'ouvrit la paume au-dessus de la gamelle. Le fluide rouge coula lentement, plus poisseux que du sang normal, plus noir aussi. Quand elle estima en avoir donné assez, elle referma sa main et le flot s'interrompit.

Aussitôt le félin se mit à laper le liquide avec voracité. Le chat était une grosse bête – pas grosse à la façon du matou en surpoids parce qu'on lui versait deux fois sa dose de pâtée chaque jour sous prétexte qu'il « aime tellement ça, regarde-le, c'est trop mignon ! » avant de mourir d'une crise cardiaque cinq ans avant son heure ; il était gros comme aurait pu l'être un chat qui voulait vraiment, vraiment devenir un tigre, et qui poussait en muscles, en os, en dents dans sa ferme volonté d'atteindre cet objectif. Il avait un joli pelage marbré, mais à part ça peu de gens aurait été à l'aise en le voyant – il donnait trop l'impression de pouvoir vous arracher une main pour compléter son petit-déjeuner.

Pour sa part, elle ne courait pas grand risque. Laissant la bête savourer, elle alla ouvrir le frigo – vide, à l'exception d'un certain nombre de bouteilles d'eau en plastique, qui contenaient tout autre chose que de l'eau. Elle en prit une, claqua la porte, ouvrit la bouteille, mais se figea avant de la porter à ses lèvres. Le liquide rouge sombre était bourré de suffisamment d'anti-coagulants pour être encore consommable dans un an, mais. Elle ne pouvait tout simplement pas. Elle avait l'impression de s'apprêter à boire du goudron.

La substance en bouteille n'était jamais bonne, elle était même souvent mauvaise, mais toujours supportable ; sauf lorsque périodiquement la faim décidait de faire un caprice, et que tout ses instincts se tendaient en elle pour refuser de boire quelque chose de si contraire à sa nature – pour réclamer la violence, l'écoulement de la vie entre ses crocs, la palpitation du coeur se ralentissant jusqu'à l'extinction. Dans ces moments-là, la seule odeur du liquide froid lui donnait envie de vomir – ou d'attraper le chat pour le vider jusqu'à la moelle, selon son humeur. Elle avait l'habitude, elle savait gérer ces situations.

Elle ouvrit un placard qui aurait du être plein d'une joyeuse débauche de sauces, d'épices et de condiments et qui contenait en fait une poignée de boîtes en carton terne, qu'elle sortit pour les poser sur son plan de travail. Puis elle satura le liquide de sucre, de cardamome, de gingembre, sans vraiment se soucier que ce soit bon – ça devait simplement masquer le goût de mort. Puis elle referma la bouteille, la mit au micro-onde quelques dizaines de secondes, et quand elle l'en sortit le liquide était presque aussi chaud qu'il aurait du l'être. Alors elle s'enfila toute la bouteille d'une traite, sachant que si elle s'arrêtait de boire une seconde elle ne pourrait plus recommencer – et quand elle eut fini, elle émit un borborygme horrible, comme si elle avait voulu s'arracher la gorge.

La bouteille vide finit à la poubelle, et elle s'assit par terre, dos contre une porte de placard, yeux fermés alors qu'elle tâchait de calmer les palpitations de la faim le temps que celle-ci accepte que c'était tout ce qu'elle aurait à boire de la soirée. La voyant dans cet état, le chat vint se frotter contre ses genoux, et elle se força à le caresser – elle avait envie de tout sauf d'une quelconque forme de proximité physique avec un être vivant, mais elle savait que se concentrer sur le chat plutôt que sur elle-même apaiserait sa tension.

Enfin elle se leva pour allumer son répondeur, qui fit résonner dans la pièce une voix masculine :

« Salut, c'est Mike. Le Prince m'a demandé de t'appeler, il a un... problème avec un groupe en ville, ils ont l'air de non-A mais lui pense que ce sont peut-être des cloches. On s'est dit que tu pourrais t'en occuper, alors... passe ce soir. Même si t'as pas envie, hein : le Prince s'attend à te voir, mieux vaut refuser poliment son offre devant lui que de le laisser poireauter. A plus. »

Elle resta un moment immobile alors que la messagerie tournait à vide, réfléchissant. Non-A, c'était les non-alignés, toujours à surveiller quand ils arrivaient dans une ville. « Cloche », ça donnait Bell en anglais, le code pour les enfants de Belial, qu'il fallait plus que surveiller. « Un problème », c'était quelqu'un sur qui taper contre rémunération.

Une dernière fois, elle regarda autour d'elle, comme pour s'assurer qu'il n'y avait rien qui puisse la retenir ici, mais elle connaissait déjà la réponse. Alors elle offrit un début de coiffure à ses cheveux roux et prit une veste masculine mais qui avait le mérite d'aller à sa stature inhabituellement grande ; puis elle ouvrit un tiroir, en sortit un flingue, attrapa quelque chose dans le panier à parapluie, le dissimula dans sa veste et sortit.

Le chat était seul dans l'appartement depuis plusieurs heures, et il commençait à s'ennuyer. Il regardait les pigeons par la fenêtre, et rêvait de bondir à leur poursuite pour les déchirer entre ses crocs. Il préférait les nuits où sa maîtresse était là : elle allait prendre une pile de livres dans l'étagère servant de bibliothèque, se mettait dans son lit, et il pouvait aller se blottir dans les draps pendant qu'elle passait la soirée à lire, vidant petit à petit la bouteille rouge qu'elle gardait sur sa table de chevet. Mais de temps en temps, il n'y avait plus de bouteilles dans le frigo, et elle disparaissait une nuit – rarement plus, et quand cela arrivait il se sentait au plus mal – avant de revenir avec un nouveau sac plein. Il comprenait, avec son vague entendement animal, que ces absences étaient nécessaires : il la voyait se faire de plus en plus nerveuse à mesure que le frigo se vidait, et parfois se sentait regardé avec envie. Mais il n'aimait tout de même pas être seul.

Au bout d'un temps, son ouïe plus fine qu'elle ne l'aurait du capta un pas dans l'escalier. Il dressa la tête, mais non : ce pas était trop lent, trop lourd pour être celui de sa maîtresse. Alors qu'il s'apprêtait à retourner somnoler, la porte gémit alors qu'on s'appuyait dessus, et une clé peina à entrer dans la serrure ; enfin la porte s'ouvrit, laissant passer ne forme pliée en deux, à la respiration haletante, qui ne prit même pas la peine de refermer derrière elle et traversa le salon. Effrayé, le chat reconnut celle qu'il avait attendu toute la nuit ; mais son état était si déplorable qu'il en prit peur, et lorsqu'il aperçut la lueur hagarde dans ses yeux il se glissa sans un bruit derrière le canapé, hors de vue.

Elle fit encore trois pas en titubant, puis s'écrasa presque contre la table sur laquelle se trouvait téléphone. Les yeux clignant incontrolablement, elle ahanait – des réflexes animaux se réveillaient quand elle était en crise, et ça avait rarement autant été le cas que maintenant. Ses vêtements étaient en lambeaux et elle avait des marques de contusions partout, mais ce n'était encore rien : son torse était marqué d'une large plaie qui bien qu'elle eut l'air à moitié cicatrisée était encore assez ouverte pour relier sa taille à ses côtes ; elle avait une entaille qui partait du sommet de son crâne à son sourcil droit et qui avait couvert ses cheveux d'une croûte de sang noirci ; et elle avait d'autres entailles, à divers endroits de ses membres. Mais le pire, c'était son bras gauche, jusqu'après l'épaule ; la peau y était rouge et noire, cloquée, brûlée, comme une plaque carbonisée sur le point de se désagréger. Et tout ça faisait aussi mal que ça en avait l'air.

Son champ de vision était si flou qu'elle dut s'y reprendre à trois fois, mais elle finit par composer le numéro voulu...

« Allo ? »

« Mabel ? C'est toi ? » Sa voix était rauque, et parler suffisait à accroître toutes ses douleurs.

« Lina ? Qu'est-ce qui se passe ? Ta voix... »

« Pas le temps. Tu dois venir. Vais mal. »

Mabel avait peut-être des questions, des inquiétudes, mais elle avait appris avec les années que dans ce genre de situation il valait mieux ne pas perdre de temps.

« J'arrive, » dit-elle, et elle raccrocha. Une vague de soulagement envahit Lina, qui poussa sur ses membres douloureux pour atteindre le frigo, qu'elle ouvrit d'une seule main, la gauche pendant comme une manche de blouson vide. Elle voulut d'abord attraper une bouteille, puis préféra les balayer d'un geste pour qu'elles se retrouvent par terre, et s'assit au milieu pour entreprendre de les vider une par une.

A mesure qu'elle engloutissait les litres de liquide sombre, sa plaie la plus grave se résorbait lentement, sans élégance, comme si elle cicatrisait en accéléré. Lorsqu'elle eut fini, laissant à côté d'elle un petit tas de bouteilles vides, son état était distinctement meilleur : la plaie ventrale n'était plus qu'un épais bourrelet de chair ridée, ses cheveux avaient partiellement repoussés, et une partie de ses entailles avaient disparu... Mais les brûlures étaient toujours là.

Lina se leva en titubant, ne se souciant guère de dégager les débris de sa boulimie, et alla d'un pas mal assuré s'étendre sur son lit. Elle y passa – une heure ? Deux heures ? Peut-être un quart d'heure seulement. Le temps, l'espace se disloquaient, elle n'existait plus qu'à moitié et ce dans un brouillard inconsistant, mélange de souvenirs récents, d'hallucination et de conscience trop aiguë de la réalité. Elle était au bord de la torpeur, et elle s'épuisait à y résister.

Et puis, à la frontière de sa conscience, une porte claqua. Un pas empressé traversa l'appartement, et elle sentit la chaleur d'un corps humain se pencher à ses côtés, accompagné de l'odeur de sang qui caractérisait tous les vivants et qui lui donnait si faim.

« T'as vidé tes réserves ? Demanda une voix féminine, visiblement inquiète. Qu'est-ce qu'il te reste dans le corps ? »

Elle grogna d'abord une réponse incompréhensible, et dut s'y reprendre à deux fois pour tirer de sa gorge déchirée deux mots compréhensibles.

« Pas... Assez... »

C'était tout ce que Mabel avait besoin de savoir. Même avec ses blessures régénérées, si le jour venait sans qu'elle aie assez de sang dans le corps, elle entrerait en torpeur ; un sommeil irrépressible dont elle ne s'éveillerait pas avant plusieurs semaines, mois peut-être, et peut-être pas pas avec tous ses souvernirs. Mabel était venue ici aussi vite qu'elle avait pu, mais la nuit touchait à sa fin, et elle n'avait aucune autre source de sang à fournir à Lina qu'elle-même. Elle se résigna donc à sortir le couteau qu'elle transportait toujours avec elle, et se fit une fine entaille sur le bras. Puis elle pressa légèrement le menton de Lina, signal pour qu'elle ouvre la bouche, et laissa le fluide vital couler entre ses lèvres. Le processus était lent, et faisait évidement mal – qui aimerait s'ouvrir la peau pour se vider de son sang ? Mais dans l'état où elle était, elle ne pouvait laisser Lina la mordre. Elle n'aurait eu aucun moyen de la faire s'arrêter.

Quand elle sentit les premiers signes de vertige, elle éloigna son bras et plaça simplement un coton dessus. Elle n'avait pas besoin de pansement, il lui suffisait de se concentrer pour refermer la plaie. Pendant ce temps, elle gardait un oeil sur Lina, qui gémit en se lèchant les lèvres à la recherche d'une goutte de plus... Quand les yeux de sa régnante croisèrent les siens, à demi voilés par la fatigue et la faim, Mabel crut qu'elle allait se jeter sur elle pour la vider de son sang, et sa main se serra nerveusement sur son couteau ; mais bientôt Lina se retourna sur le côté, se roula en boule et se contenta de gémir doucement. Alors Mabel rangea son arme et alla tirer une chaise dans la cuisine, ferma doucement la porte, et s'assit près d'elle pour la veiller jusqu'à ce que le soleil la plonge dans la torpeur.