Lorsque le Prince avait braqué son pouvoir sur elle, elle avait cru que tout était perdu. Elle avait tendu toute sa volonté pour résister à l'étau mental qu'il refermait sur son esprit, se concentrant comme jamais auparavant pour forcer son esprit à interpréter les mots de travers – se forcer à comprendre « as-tu dit la vérité » comme « as-tu, une fois, dit la vérité ? » Mais même quelque chose d'aussi simple avait nécessité un effort incroyable, et sans le lien de sang qui la connectait à Lina et rendait extrêmement difficile de la faire la trahir, elle n'y serait pas parvenu.

Mais elle avait réussi. A présent elle était dans la position parfaite, et son corps regorgeait de sang vampirique. A tel point que juste avant de porter la coupe à ses lèvres, elle en canalisa une partie dans ses muscles pour susciter la force surnaturelle apportée par la Vigueur, avant de la remplacer aussitôt par le sang qu'elle buvait... Puis elle rendit la coupe au Conseiller, qui s'apprêtait à la remettre à sa place.

Puis les charges de Semtex disseminée dans le bâtiment explosèrent simultanément, provoquant une onde de choc qui fit vasciller la salle où ils se trouvaient et assourdit un instant les deux Aînés. A ce moment même, Mabel plongea sa main dans sa veste ; l'instant de surprise du Conseiller fut ce qui lui permit de planter la lame dans sa nuque de toutes ses forces. Il vacilla, dégageant la voie vers le Prince. Celui-ci eut le temps de réaliser que la Goule lui braquait un Revolver dessus ; dans la demi-seconde que lui laissait cette vision il pensa brièvement esquiver le tir, mais des siècles de raffinement dans la maîtrise des Disciplines propres aux Ventrues lui avait enseigné le mépris des armes à feu, et dans cet instant il préféra conjurer la résistance surnaturelle de son clan.

Ce fut une erreur. Mabel ne tenait pas un revolver, mais un pistolet de détresse.

La fusée siffla dans les airs et percuta Mathias dans le ventre avec la violence d'un coup de marteau, c'est à dire pas de quoi le faire vaciller ; mais à peine la fusée entra-t-elle en contact avec ses vêtements qu'ils prirent feu, et le projectile lui même ne tarda pas à exploser sur l'obstacle que représentait le vampire. Le Prince hurla, pris de frénésie, et entrepris de déchirer ses vêtements en proie aux flammes, incapables de contrôler ses actes.

Un coup de lame dans la nuque pouvait surprendre le Premier Conseiller quelques instants, mais certainement pas le neutraliser. Il ne lui fallut qu'un instant pour déloger le couteau et se retourner vers la traîtresse ; il poussa un cri de rage, et sans lui laisser le temps de faire quoi que ce soit se jeta sur elle avec une violence effroyable, lui faisant percuter le mur de la salle assez fort pour le faire trembler à nouveau. Mais alors qu'il s'apprêtait à lui briser la nuque, il entendit enfin les hurlements du Prince, et vit l'horrible spectacle de son seigneur en proie au feu. Aussitôt plusieurs pulsions le déchirèrent ; la Bête en son sein lui grognait de s'éloigner le plus possible du feu, la loyauté qu'il éprouvait pour Mathias le poussait à courir chercher l'extincteur, et sa propre rage personnelle lui disait d'achever l'humaine.

Il choisit d'aller chercher l'extincteur, et ce fut ce qui lui coûta la vie.

Alors qu'il s'éloignait de la femme complètement sonnée, les portes de la salle s'ouvrirent violemment, et un tir de chevrotine lui arracha la moitié du visage. Alors qu'il titubait en régénérant instinctivement son oeil abimé il entendit un concert de grognement et plusieurs formes massives lui bondirent dessus ; il vacilla en repoussant l'attaque alors que les crocs de plusieurs chiens énormes s'enfonçaient dans sa chair, pris d'une soif de sang frénétique... Cédant enfin à la colère, il divertit tout le sang possible, augmenta sa force et sa vitesse, projeta un chien contre un mur assez fort pour lui briser les côtes, saisit un autre à la gorge pour lui briser les cervicales.

Mais les chiens n'étaient qu'une diversion. La forme surnaturellement rapide d'une femme se dessina soudain derrière lui, et ce furent ses cervicales qu'un coup de hache mit à néant.

Lina laissa sa meute improvisée satisfaire sa soif de sang sur le cadavre du Vampire et alla tendra la main à Mabel, qui semblait déjà déjà se remettre du choc. La voyant reprendre ses esprits, elle lui lança une machette, que la goule attrapa au vol en désignant quelque chose de la tête ; Lina, elle-même armée d'une hache se retourna pour voir que le Prince se roulait par terre de façon ridicule... Mais il avait presque achevé de se débarasser des flammes, moitié en les étouffant, moitié en arrachant ses vêtements, et il commençait déjà à se relever, le regard empli d'une rage inhumaine.

Mais c'était là précisément le but des flammes. Affronter le Prince de face, c'était risquer de le voir imposer sa volonté d'un seul regard, où même se mettre à dégager une aura de majesté telle qu'il serait impossible de porter la main sur lui ; pire, il pouvait instinctivement convoquer ses serviteurs les plus fidèles ici. Le Prince était bardé de pouvoirs mentaux, et si les flammes réveillaient avec la Bête un instinct de combat et de meurtre extrêmement dangereux, elles le privaient aussi de la clarté d'esprit nécessaire à l'utilisation de ses pouvoirs les plus terrifiants.

D'un sifflement, Lina tira les chiens de leur furie dévoratrice, et émit un ordre d'attaque. Aussitôt, ce fut l'impact : le Prince enragé tenta de franchir la pièce d'un élan grâce à la célérité tandis que tous les chiens se jetaient sur lui. Or, si la plupart de ces chiens étaient simplement soumis par les pouvoirs de Lina et l'aspect addictif de son sang, elle en avait transformé deux en goules, les dotant des mêmes capacités surnaturelles de force et de célérité ; ceci percutèrent le Prince en pleine course, lui sautant à la gorge pour le déchiqueter, le ralentissant suffisamment pour que les autres suivent...

Les chiens volèrent en tous sens alors que le Prince les dégageaient de force, mais le mal était fait ; Lina attendait l'impact et les animaux avaient ralenti la course du vampire, permettant à leur maîtresse de susciter ses propres pouvoirs de Célérité. Un Mathias sans arme surgit sur Lina, poings en avant, crocs dégainés, et celle-ci se coula souplement sur le côté. Avant de lui enfoncer sa hache dans le crâne.

Aussitôt Mabel, placée juste à côté, lui balança de toutes ses forces sa machette dans le bassin. Sous les deux chocs cumulés, le Prince bascula à terre. Fort de sa Célérité, il se relevait déjà, mais un des deux chiens-goules lui sauta au visage, le forçant à le dégager avant de se redresser... Sur quoi il fit face au canon du fusil de Lina.

Sa vitesse surnaturelle ne servait pas qu'à l'esquive ; elle permettait aussi d'ajuster un tir avec une très grande finesse en un instant. La décharge de chevrotine pénétra par l'oeil du Prince, ravageant la matière cérébrale et le faisant hurler de douleur et tituber à nouveau ; Mabel en profita pour lui planter son arme en plein dans le dos, et Lina lâcha le fusil pour saisir sa hache à deux mains, s'apprêtant à donner le coup de grâce.

Mais la Bête ignorait la douleur. Le Prince, malgré la machette qui lui transperçait le poumon et son oeil dégoulinant de sa propre matière cervicale, saisit le manche de l'arme alors même qu'elle allait le frapper et le brisa de sa seule poigne. Alors que Lina recula, saisie, il se jeta à nouveau sur elle, et la frappa à la tête avec assez de violence pour briser un mur de béton. Il la prit immédiatement au ventre, et sa vitesse et sa force s'associèrent pour la projeter contre les murs ; sa poigne était suffisante pour lui briser les côtes...

Mais il n'en eut pas le temps. Une nouvelle décharge du fusil se fit entendre, dans son dos ; Mabel tira une fois, puis une autre, une autre encore, et enfin le monstre vacilla, recula, sa poigne se relâcha ; alors Lina le frappa du manche brisé de sa hache, puis du pied, puis du poing, le faisant reculer à chaque fois, puis alors qu'il semblait prêt à tomber, investit toute sa force, canalisant le sang autant que sa propre volonté, et lui enfonça le manche de bois en plein coeur.

Le Prince s'écroula, inerte, au milieu de la salle dévastée et pleine de sang.

Le retrait du pieu improvisé restitua instantanément le Prince à la conscience, mais dans une douleur terrible. Mathias geut un cri étouffé, puis gémit, ses yeux s'ajustant péniblement à l'obscurité environnante. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu'il était attaché. Il tenta brièvement de conjurer sa force surnaturelle, mais cela ne fit qu'éveiller une faim terrible, désespéré. Ce n'est qu'à ce moment qu'il sentit la légère douleur d'une piqûre dans son bras... Ses yeux s'accoutumant à l'obscurité, il vit alors qu'il était attaché en croix dans une pièce sombre, sans fenêtre, et que ses deux bras tendus portaient des perfusions. Il lui fallut encore un moment pour comprendre que ces perfusions ne lui injectaient rien... Elles drainaient son sang et remplissait goutte à goutte de petites pochettes de plastique.

Et de toute évidence, il n'y avait plus grand chose à drainer.

-Alors, on se réveille ? Demanda une voix moqueuse.

D'abord trop groggy pour s'être dit qu'il devait forcément y avoir quelqu'un d'autre dans la pièce si on lui avait retiré le pieu, le Prince atteint lentement un niveau de conscience suffisant pour chercher qui lui parlait.

Là. C'était elle. Cette vulgaire... Fillette... Dont il avait tenté de se débarasser. Comment était-ce possible ? Un Aîné vaincu aussi facilement ? Mais ça ne changeait rien. Tant qu'il n'avait pas subi la mort ultime, il avait toutes les cartes en main. Tirant sur sa gorge douloureuse pour en tirer des paroles hachés, il s'exprima du plus majestueusement qu'il put :

-Tu ne sais pas ce qui t'attend, pauvre idiote. Tu fais bien de m'avoir réveillé ; si tu m'avais tué, rien n'aurait pu te sauver.

Ces paroles n'attirèrent pas la réaction espérée, mais un nouveau sourire moqueur.

-Tu ne réalises pas vraiment ce qui se passe, n'est-ce pas ? Demanda la vampire. A côté d'elle il distinguait à présent sa sous-fifre, cette goule qui pour une raison qui lui échappait avait réussi à surpasser son pouvoir de Domination.

-Tu n'as pas trouvé étrange que ton « palais » soit à moitié désert justement la nuit où nous avons choisi de t'attaquer ? C'est toi qui ne comprend pas vraiment dans quoi tu t'es fourré, Mathias.

Qu'une telle inférieure l'appelle par son prénom suscita un nouvel accès de rage chez le Prince, qui se tendit dans ses chaînes en dégainant ses crocs, sifflant comme un chat en colère.

Ce à quoi répondit un véritable chat, crachant plus fort et plus agressivement encore ; la bête énorme reposait sur les genoux de la mercenaire, elle-même assise sur une banale chaise de bois. Ni elle ni sa goule ne semblait montrer la moindre inquiétude.

-Beaucoup de gens me sont redevables de mes services dans cette ville, Mathias. Toi le premier, et l'avoir oublié va te coûter très cher. Il m'a suffi de rappeler à quelques uns ces services pour dégarnir substantiellement ta défense.

-Des traîtres... Tous des traîtres...

-Quels grands mots. Non, je n'ai demandé à tes sous-fifres que des choses très simples, des services d'une nuit. Comment auraient-ils pu deviner que mon seul but était de vider ta résidence ? Et puis il y en avait d'autre pour assurer la défense... Mais vois-tu, c'est ça le problème de notre race : tu auras beau imposer toutes les règles que tu veux, créer une société de la nuit à la hiérarchie impitoyable, nous sommes tous, fondamentalement, égoïstes. Et quand les charges explosives ont sauté en démolissant la moitié du musée, et bien... Tous ceux qui restaient se sont enfuis sans demander leur reste.

Si Mathias avait encore été humain, il aurait montré son désarroi en déglutissant lourdement, ou peut-être en commençant à suer à grosse goutte. Seul son statut de vampire lui permettait de rester impassible.

-Qu'est-ce que tu veux ? Demanda-t-il enfin.

-Ma liberté.

-Tu l'as. Libère-moi et je ne porterai plus jamais la main sur toi.

Pour toute réponse, l'autre éclata d'un rire tonitruant. Il lui fallut un bon moment pour se calmer... Après quoi son visage se fit plus froid qu'il ne l'avait jamais vu. Alors seulement le Prince commença à avoir peur.

-Je ne suis pas idiote, Mathias. Tu m'as trahie une fois, tu le feras encore. Non, vois-tu, si je t'ai réveillé, ce n'est que pour me moquer de toi une dernière fois.

-Tu ne t'en sortiras jamais ! Explosa le Ventrue. Je suis le Prince de cette ville ! Mon meurtre signera ta mort ! Toute la ville te traquera sans fin !

-Je ne crois pas, Mathias... Vois-tu, j'ai commencé ma soirée en diffusant à tous les pontes de la ville la liste de toutes les missions que j'ai remplies pour toi. Ce n'est pas pour autant qu'on va me traiter en héroïne, mais ça devrait diminuer sensiblement l'envie que pourraient avoir tes gros bras de te venger... Tu ne crois pas.

Muet de rage et de peur, le Prince ne répondit pas. Le visage glacial se réchauffa doucement, et la femme sourit à nouveau.

-Tu sais pourquoi je t'ai drainé de ton sang ? Tu le sais ?

-La diablerie est punie de mort...

-Nooon, pas pour te diableriser. Tu es une misérable raclure qui ne mérite de survivre sous aucune forme, et certainement pas en mon propre sein. Non, c'est beaucoup plus drole... Je vais te distribuer gratuitement.

Il écarquilla bêtement les yeux, ne comprenant pas. A nouveau le visage de la mercenaire passa au froid, et elle dégagea le chat de ses genoux pour se lever. Tout en parlant, elle sortait plusieurs objets d'un grand sac de plastique.

-La Vitae des Aînés est extrêmement fort. Une seule dose peut assouvir la soif de sang pendant plusieurs jours, et apporte force et puissance aux jeunes vampires qui la boivent. Je vais prendre ton sang et le distribuer anonymement dans la ville. Tous ces vassaux loyaux sur lesquels tu comptaient tant ? Ils vont se jeter sur cette manne inespéré. D'ici quelques nuits, tous les grands dirigeants de la ville seront coupable d'avoir illégalement bu la Vitae de leur seigneur légitime.

Au bout d'un moment, le Prince finit par distinguer ce que la femme maniait... Un lourd bidon d'essence. Sourde à ses bruyantes protestations et aux menaces de mort qu'il émettait pêle-mêle, elle commença à l'arroser copieusement.

Quand elle eut fini, elle se rassit sur sa chaise et attendit simplement qu'il ai fin de crier.

-D'ici une semaine, Mathias, tout le monde aura réalisé deux choses. D'abord, que malgré mon statut de « jeune » vampire, je peux tuer jusqu'au plus puissant des Aînés. Ensuite, que ta mort arrange au fond tout le monde, que ce soit parce que ton sang est précieux, parce qu'elle met fin à quelques Vinculum désagréables, ou tout simplement parce qu'elle permet à un autre de prendre ta place.

-Non ! Je t'en prie ! Je... Je te ferais Shériff ! Première Conseillère !

-Là, murmura la mercenaire d'un ton dédaigneux, ça devient pathétique...

Puis elle se leva, craqua une allumette – qui s'éteignit brusquement ; en craqua une autre, qui cette fois flamba joyeusement.

Alors, devant la perspective de sa propre et inévitable mort, Mathias retrouva son statut de Prince.

-Tu ne survivras pas à cette semaine, siffla-t-il avec morgue. Et quand bien même, il y aura toujours une loyauté qui survivra, quelqu'un qui aura tout perdu dans ce changement, quelqu'un pour me rendre justice ; tu finiras comme moi. Ce n'est qu'une question de temps.

-Peut-être, murmura Lina. Mais tu ne seras plus là pour le voir.

Elle jeta l'allumette, et sans un regard de plus tourna le dos au Prince. Mabel lui emboîta le pas, le chat les précéda, et toutes trois émergèrent dans la fraîcheur d'une nuit encore jeune, insensible aux hurlements d'agonie qui s'éteignaient derrière eux.

-Libre, murmura-t-elle simplement en regardant la ville.