Chapitre 23

Le goût de la vie


Le docteur Clark était au chevet de Margaret, Mrs. Dashwood à ses côtés. Pendant ce temps, les Brandon et les Ferrars attendaient derrière la porte avec anxiété, silencieux. Edward avait prévenu Elinor, qui lui avait fait comprendre qu'elle se doutait qu'on lui cachait quelque chose et souhaitait connaître les raisons de l'agitation qu'elle percevait à Barton Park. La jeune femme avait pâli au récit de son mari, imaginant sa pauvre jeune sœur en proie à un homme aussi vicieux que Lowick, mais elle avait insisté pour aller attendre de ses nouvelles avec les Brandon et Edward. Sir John et Mrs. Jennings étaient en bas avec les Darcy, les Winslet et les Hathaway, tandis que Lady Middleton avait été se coucher, épuisée par toutes ces émotions, s'attirant l'indignation de Marianne à son égard.

Ils attendaient depuis cinq minutes lorsque la porte s'ouvrit, laissant sortir le docteur Clark qui n'eut pas l'air surpris en voyant tant de monde rassemblé derrière la porte.

« Comment va-t-elle, docteur ? demandèrent Marianne et Elinor d'une seule voix.

- Elle est secouée, comme il était à prévoir..., répondit gravement le docteur Clark. Elle a reçu un coup au visage, ce qui explique sa pommette rougie, mais cela s'estompera vite, ne craignez rien. Je lui ai également prescrit une potion pour l'aider à s'endormir si elle n'y parvenait pas.

- A-t-elle attrapé froid ? L'air était glacial dehors et nous craignons que cela ait des répercussions sur sa santé... demanda Edward.

- Nous le saurons dans quelques heures... S' il y a le moindre signe indiquant qu'elle a pris mal, prévenez-moi, le plus tôt sera le mieux, répondit le docteur.

- Merci infiniment, docteur, dit Brandon.

- Ne me remerciez pas, je ne fais que mon devoir. En revanche, le vôtre sera de bien entourer cette jeune fille et de faire preuve de patience. Elle a subi un grave traumatisme, sa personnalité risque d'en pâtir durant un certain temps. Ne la brusquez pas, laissez faire le temps et surtout soyez attentifs et à son écoute. » recommanda le docteur Clark avec sérieux.

Les Brandon et les Ferras remercièrent chaleureusement le docteur, Brandon et Edward le raccompagnant en bas, désirant par la même occasion informer leurs amis de l'état de Margaret, tandis que Marianne et Elinor entrèrent dans la chambre où se trouvait leur sœur.
Elle était allongée dans le lit qui avait été fait préparer, immobile, les yeux ouverts. Elle n'eut pas la moindre réaction en voyant entrer ses sœurs. Mrs. Dashwood était à son chevet et lui caressait le front avec tendresse et dévotion. Marianne et Elinor s'approchèrent chacune d'un côté du lit où reposait leur sœur.

« Margaret, tu nous a fait si peur, ma chérie..., commença Marianne en lui prenant une main.

- Comment te sens-tu, Margaret ? demanda Elinor en caressant le bras de la jeune fille.

- Je ne sais pas..., murmura Margaret en regardant droit devant elle, fixant la porte de la chambre.

- Tu as mal quelque part ? demanda Marianne.

- Non... »

Elinor échangea un regard avec Mrs. Dashwood. Cette dernière avait un air anxieux, et expliqua à voix basse que Margaret n'avait rien dit depuis qu'elle s'était réveillée.

« Elle est encore sous le choc...

- C'est naturel après ce qu'elle a traversé, répondit Elinor. Le docteur Clark nous a dit qu'il lui faudrait du temps pour se remettre...

- Margaret... si tu as besoin de parler de ce qui s'est passé, tu sais que nous sommes là pour toi, pour t'écouter, reprit Marianne d'une voix douce. N'aie surtout jamais peur d'aborder le sujet avec nous, d'accord ? »

Margaret hocha la tête, sans adresser un regard à sa sœur. Puis, au bout de quelques secondes, elle prit la parole.

« J'ai peur qu'il revienne..., dit-elle d'une petite voix.

- Ne crains rien, ma chérie, il a été arrêté. La police l'a emmené. Christopher et Mr. Darcy l'ont vu partir. Tu es en sécurité désormais. » la rassura Marianne.

Margaret cessa alors de fixer la porte et regarda sa sœur, l'air légèrement soulagé à l'idée que son agresseur ne s'infiltrerait pas par la porte de la chambre pour la surprendre à nouveau. Elle parût se détendre un peu, mais semblait néanmoins renfermée sur elle-même et au bord des larmes. Elle demanda à se reposer, mais supplia sa mère de rester auprès d'elle, ce que Mrs. Dashwood avait projeté de faire avant qu'elle ne lui en fasse la requête. Marianne et Elinor les laissèrent seule, avec l'assurance que Mrs. Dashwood sonnerait un domestique pour qu'il lui apporte ce dont elle avait besoin.

Les deux jeunes femmes descendirent retrouver leurs maris et leurs amis, se rendant compte de tout le calme qui émanait de leur mère malgré la gravité de la situation. Lorsque Elinor lui demandera le lendemain comment elle avait réussi à être aussi maîtresse d'elle-même, Mrs. Dashwood lui répondra que c'était grâce à son amour maternel qui la poussait à ne pas faiblir, mais au contraire à protéger ses enfants.

Brandon et Edward avaient déjà informé leurs amis du diagnostic concernant l'état de Margaret. Ils furent assurés de tout leur soutien et de leur aide si jamais ils en avaient besoin. Les Winslet et les Hathaway prirent ensuite congé, exténués et désireux de retrouver leur foyer. Ils partirent après avoir salué Marianne et Elinor et leur promit de venir prendre des nouvelles de Margaret. Mrs. Jennings fit de même, arguant qu'à son âge elle ne pouvait plus se permettre de veiller aussi tard et Sir Middleton partit voir si Mrs. Dashwood n'avait besoin de rien. Les Darcy restèrent un peu plus longtemps, malgré le fait qu'ils repartaient pour le Derbyshire le lendemain.

« Surtout, dites bien à Margaret que personne ne songera à la juger parmi nous pour sa petite maladresse, assura Elizabeth. De plus, les gens fortunés et de haut-rang ont tendance à se laisser prendre au jeu du qu'en dira-t-on et ils n'auront pas le cœur de critiquer une jeune fille ayant échappé de peu à une agression qui aurait pu mal finir.

- C'est très vrai... Merci encore pour votre sollicitude, cela nous touche beaucoup, déclara Marianne avec chaleur.

- C'est naturel et sincère ! Nous apprécions beaucoup Margaret, tout comme nous vous apprécions vous et toute votre famille, répondit Elizabeth avec gentillesse, le regard sincère. Nous sommes heureux que malgré les circonstances qui nous ont amenés dans le Devonshire, nous ayons trouvé des personnes aussi charmantes que vous.

- Votre sentiment est réciproque ! Nous sommes heureux d'avoir fait votre connaissance, bien que cette semaine ait été brève...

- En effet... Nous partons demain à la première heure, aussi nous ne pourrons pas nous revoir avant le mois de février, lorsque vous irez à Londres pour la Saison...

- J'espère que Margaret voudra toujours y aller, auquel cas nous allons devoir modifier nos plans..., soupira Marianne.

- S'il vous plaît, Mrs. Brandon, dites-lui que j'espère vivement l'y retrouver ! » dit soudain Georgiana d'un ton suppliant.

Marianne la regarda avec surprise, la réserve de la jeune Miss Darcy ne l'ayant jamais laissée prendre la parole sans qu'elle y fut invitée, mais elle lui sourit et lui assura qu'elle parlerait à Margaret. Puis vint l'heure des adieux, les dames promettant de s'écrire, Mr. Darcy rappelant son invitation aux Brandon et aux Ferrars de venir passer quelques jours à Pemberley et les priant de saluer Mrs. Dashwood et Margaret de leur part. Le Colonel Fitzwilliam, quant à lui, regretta de ne pouvoir inviter Brandon à son mariage qui aurait lieu au mois de juillet, mois qui verrait Marianne arriver au terme de sa grossesse, mais il fit promettre à Brandon de venir lui rendre visite dès qu'ils le pourraient. Les Darcy prirent donc congé des Brandon et des Ferrars, de belles promesses en tête, avec l'espoir de se revoir prochainement, Mrs. Darcy réitérant son désir d'avoir Marianne, Brandon et Margaret à Darcy House lors de la Saison.

Les Brandon et les Ferrars montèrent ensuite se coucher dans les chambres qui leur avaient été assignées au Park. Marianne ne s'était pas sitôt calée contre Brandon qu'elle s'endormit, exténuée par les événements de la soirée, tandis que Brandon lui caressait le bras, non moins fatigué mais songeur quant aux difficultés que l'avenir leur réservait au sujet de Margaret.


Le lendemain, Marianne se réveilla fatiguée. La nuit avait été courte et agitée, Margaret ayant été prise d'une crise de terreur, hurlant et réveillant toute la maisonnée sans pouvoir se calmer. Seul le laudanum avait fait son effet en la plongeant dans le sommeil que les paroles de réconfort de sa mère et ses sœurs ne pouvaient provoquer. L'ambiance sombre qui régnait à Barton Park depuis les événements terribles de la veille ne s'était pas dissipée et lorsque Brandon et Marianne vinrent prendre leur breakfast avec leurs hôtes, ils furent accueillis par un Sir John aux yeux fatigués et à l'air moins jovial qu'à l'ordinaire.

« Mes chers amis ! Quelle nuit ! s'exclama-t- il après leur avoir proposé du thé. Pauvre petite Margaret...

- Il fallait s'y attendre, répondit gravement Brandon. Le docteur Clark a dit que cela prendrait du temps... Il nous faut être patients, présents et surtout à l'écoute de Margaret.

- D'ailleurs, je vais aller la voir. Peut-être que Mère aura besoin de repos si elle la veillé toute la nuit... » déclara Marianne en se levant de table.

Lorsque Marianne entra dans la chambre où se trouvait sa sœur, elle eut immédiatement l'impression de revoir la même scène que la veille, mis à part le fait que la pièce était davantage éclairée et le visage de sa mère bien plus pâle. Celle-ci se tourna vers sa fille dès qu'elle l'entendit arriver.

« Bonjour Maman..., murmura Marianne en refermant doucement la porte.

- Bonjour, ma chérie. »

Mrs. Dashwood se tourna à nouveau vers Margaret tandis que Marianne s'approchait d'elle.

« Elle dort... la nuit a été agitée, mais grâce à Dieu, ce n'est pas dû à une maladie... Ce sont juste les événements de la veille qui... »

Mrs. Dashwood ne put achever sa phrase fondant en larmes. Marianne la serra dans ses bras, les larmes aux yeux, ne comprenant que trop bien combien sa mère avait besoin de libérer ses émotions à présent que Margaret dormait. Elles restèrent dans les bras l'une de l'autre près de cinq minutes, le temps pour elles de reprendre leurs esprits.

« C'était si douloureux de la voir souffrir ainsi...

- Je sais, maman... Le docteur Clark a dit qu'il lui faudrait du temps... Il nous faut être forts et faire preuve de patience... Pour elle...

- Je ne peux pas vous demander de trop vous impliquer, Elinor et toi. Vous êtes enceintes et tous ces bouleversements ne sont pas...

- C'est absurde, maman ! la coupa Marianne. Ce n'est pas ma grossesse qui m'empêchera de soutenir ma sœur et ma mère alors qu'elles ont besoin de moi ! »

Mrs. Dashwood l'embrassa avec tendresse, des larmes perlant à nouveau au coin de ses yeux.

« Je n'en attendais pas moins de toi, ma chérie... »

Elles restèrent silencieuses quelques minutes, observant Margaret qui dormait encore, lorsque Marianne demanda à sa mère si elles comptaient rester à Barton Park encore quelques jours.

« Je l'ignore... J'aurais aimé partir afin que Margaret se retrouve au calme, répondit Mrs. Dashwood. Sans parler du fait que je ne veux pas abuser de la gentillesse des Middleton...

- Je serais plus rassurée si vous restiez ici encore un peu, le temps que Margaret soit moins à fleur de peau. Christopher et moi partons pour Paris dans trois jours et je m'en voudrais de partir alors que vous serez seules...

- Ne t'inquiètes pas pour nous, mon trésor ! Profite de ton séjour à Paris ! Toi et le Colonel Brandon méritez bien ça. » répondit Mrs. Dashwood avec conviction.

Marianne eut un petit sourire. Bien sûr, elle tâcherai de profiter de son séjour comme elle le pourrait, mais ses pensées iraient inévitablement vers sa famille, ne manquant pas de ternir son séjour, de cela elle en était certaine. Elles restèrent au chevet de Margaret, rejointes par Mrs. Jennings qui souhaitait prendre des nouvelles de la jeune fille et de sa mère. Elle leur témoigna réconfort et soutien, s'empressant de leur assurer qu'elles pouvaient rester ici autant de temps qu'il le faudrait à Margaret. Mrs. Dashwood et Marianne la remercièrent chaleureusement, retrouvant là toute la bonté et la générosité de leur amie.

Quelques minutes plus tard, Margaret s'éveillait, les yeux fatigués et le regard triste.

« Comment te sens-tu, ma chérie ? demanda Mrs. Dashwood.

- Je vais bien, maman...

- Tu es sûre ? Tu n'as pas de fièvre ? Tu n'as pas mal à la gorge ?

- Non, je vous assure...

- Tu nous a fait une belle frayeur cette nuit, dit Mrs. Dashwood en caressant les cheveux de la jeune fille.

- Je regrette... Je ne voulais pas...

- Je le sais, mon ange ! Ce n'est pas ta faute...

- Ne te culpabilise pas, Margaret, ajouta Marianne en prenant les mains de sa sœur dans les siennes. Ta réaction est naturelle et personne ne t'en veut... »

Les lèvres de Margaret tremblèrent tandis que ses yeux rougis s'emplissaient de larmes.

« Pourtant, c'est ma faute... Si je n'étais pas partie... Si je n'avais pas été si maladroite et si stupide... Rien de tout ça ne serait arrivé... » dit-elle d'une voix brisée.

Mrs. Dashwood la serra dans ses bras, démontrant par ce geste tendre qu'elle ne voulait pas que sa fille se fustige ainsi, mais Marianne préféra mettre des mots sur ce qu'elle ressentait, afin qu'ils soient gravés dans le cœur de sa sœur.

« Margaret, tu n'es pas la seule à avoir commis des... maladresses en société, déclara-t-elle en songeant à sa réaction dénuée de toute réserve lorsque Willoughby lui avait brisé le cœur en pleine réception londonienne, quatre ans auparavant. Tu es si jeune ! Et puis, cette maladresse t'attire déjà la sympathie après ce qui en a découlé...

- J'aurais tout de même préféré éviter cet horrible personnage plutôt que de paraître sympathique au regard de gens dont je ne me soucie pas ! » répliqua Margaret avec violence, s'arrachant des bras de sa mère.

Marianne fut stupéfaite par la réaction de sa sœur et regretta d'avoir tenté de la rassurer en lui parlant du regard des autres. Mrs. Dashwood lui adressa un regard de reproche tandis qu'elle essayait d'apaiser Margaret, qui avait enfoui sa tête sur l'oreiller et tournait le dos à sa sœur.

« Margaret... Je suis désolée... ce n'est pas ce que je voulais dire..., s'excusa Marianne.

- Dans ce cas, ne dis rien ! répliqua Margaret.

- Margaret ! s'exclama Mrs. Dashwood, désolée. Ta sœur cherchait à t'apaiser...

- Qu'elle s'en aille ! Je n'ai pas besoin d'être apaisée ! Je veux juste qu'on me laisse tranquille ! »

Marianne regarda sa sœur, le cœur serré et la douleur peinte sur le visage. Mrs. Dashwood la regarda avec pitié.

« Cela lui passera... Elle n'est pas dans son état normal..., murmura-t-elle en excusant Margaret.

- Bien sûr... Pardonne-moi, Margaret. Je te laisse tranquille à présent... » dit Marianne avant de quitter la chambre, guettant une réaction qui ne vint pas de la part de sa sœur.

Elle referma la porte sans faire de bruit, des larmes lui brouillant la vue. Elle se sentait si mal ! Elle n'avait pas su trouver les bons mots pour aider sa sœur, l'avait mise hors d'elle, provoquant la réaction dont le docteur Clark l'avait pourtant prévenu. Malgré cela, voir sa jeune sœur lui tourner le dos avec autant de violence lui avait brisé le cœur et mit à mal sa sensibilité à fleur de peau.

Elle essaya de se rassurer en pensant qu'Elinor réussirait peut-être à raisonner Margaret. S'accrochant à cet espoir, elle essuya ses larmes et se composa un visage serein avant de descendre retrouver Brandon. Ce dernier l'attendait dans le salon et il se leva lorsqu'il la vit, fronçant les sourcils d'un air inquiet en voyant les yeux rouges de la jeune femme.

« Alors, comment va votre sœur, Mrs. Brandon ? demanda Sir John.

- Elle a passé une nuit difficile et reste encore sous le choc...

- Pauvre enfant ! Je vais demander à Laura de lui apporter à manger, je suis sûr qu'elle doit être affamée, même si elle ne le dit pas ! » s'exclama Sir John en se levant pour aller envoyer la domestique.

Brandon ne fut pas fâché de voir son ami quitter la pièce : il avait senti dès qu'il avait posé les yeux sur Marianne qu'elle n'allait pas bien et se contenait pour ne pas pleurer. Dès que Sir John eut quitté la pièce, il alla vers Marianne et lui prit les mains.

« L'état de santé de Margaret te contrarie beaucoup, ma chérie, je le vois... Tu lui as parlé ? » demanda-t-il d'une voix douce.

Marianne hocha la tête, songeant qu'elle aurait mieux fait de se taire. Brandon fronça les sourcils, surpris, et lui prit doucement le menton pour la forcer à le regarder, posant sur elle un regard doux.

« Que s'est-il passé, Marianne ? » demanda-t-il.

La jeune femme lui raconta son entrevue avec Margaret et la scène pénible qui en avait découlé.

« Ce n'est pas sa faute... Elle était bouleversée, je n'aurais pas dû lui parler du regard des autres, dit Marianne avec regret.

- Non, je ne suis pas d'accord, répliqua Brandon. Tu as voulu l'apaiser en abordant un sujet qui avait l'air de la toucher lorsqu'elle en a fait mention, mais tu ne pouvais pas prévoir qu'elle réagirait de la sorte... Mais cela ne devrait pas t'inquiéter outre mesure, ma chérie. Le docteur Clark nous a dit que sa personnalité changerait suite à son traumatisme et ce n'est pas une réaction qu'elle aurait eu si elle n'avait pas été à ce point bouleversée. »

Marianne hocha la tête, le regard songeur. Les paroles de son mari lui procuraient un certain apaisement, la confortait dans son idée qu'elle n'avait fait les frais de la colère de Margaret uniquement à cause de son état.

« Merci Christopher... Tu m'as dit ce que j'avais besoin d'entendre ! répondit-elle en lui souriant.

- Ne t'inquiètes pas, ma Marianne, répondit Brandon en lui embrassant le front. Margaret sera sûrement plus mortifiée que toi lorsqu'elle aura pris conscience de ce qu'elle t'as dit... Et ce sera à toi de la rassurer.

- Bien sûr... »

Néanmoins, une idée venait de germer dans l'esprit de Marianne, et elle décida de n'en pas parler encore à Brandon, préférant attendre qu'ils soient seuls. Elle fut interrompue par l'arrivée des Ferrars. Elinor demanda des nouvelles de Margaret dès qu'elle vit sa sœur, apprenant ainsi ce qu'il s'était passé. Elle appuya les propos rassurants de Brandon et promit à Marianne d'apaiser Margaret.

« Néanmoins, je suis persuadée qu'elle ne te gardera pas rancune, tu connais Margaret, ajouta Elinor en pressant la main de Marianne.

- Oui... Merci Elinor... Pourtant... je m'en veux de ne pas avoir été plus attentive hier soir. J'aurais pu rester auprès de notre mère cette nuit... faire davantage, n'est-ce pas ? » demanda Marianne avec des remords dans la voix.

Elinor la regarda attentivement, décelant combien cet aveu semblait perturber Marianne. Elle lisait entre les mots que Marianne laissait échapper la honte qu'elle ressentait à l'idée d'avoir renié ne serait-ce qu'un peu la valeur qu'elle accordait à sa famille à son échelle.

« Marianne... Je pense que tu n'aurais été d'aucune utilité à notre mère. Tu n'aurais été qu'une autre de ses filles pour laquelle elle se serait fait du soucis, pensant à ton état de santé et à la fatigue que tu ressentirais si tu étais auprès d'elle. Tu l'aurais davantage inquiétée plus qu'autre chose si tu en avais fait plus que ce que tu as déjà fait cette nuit, je te l'assure, déclara Elinor après un court silence de réflexion.

- Tu le crois vraiment ?

- J'en suis persuadée, Marianne. Maintenant, cesse de te tourmenter avec ça. Le docteur Clark nous a prévenu, à nous d'être forts et de ne pas prendre pour nous les paroles pouvant être blessantes de la part de Margaret. Nous savons à quoi tout cela est dû, alors cesse d'y prêter attention. Je te conseille de venir lui dire au revoir avant que tu ne partes. Je suis sûre que son état d'esprit aura changé. » répondit Elinor, l'air confiant.

Marianne hocha la tête sans dire un mot. Tout paraissait si facile lorsque Elinor ou Brandon lui parlaient de ces difficultés qui lui semblaient insurmontables ! Elle regarda sa sœur partir vers la chambre où se trouvaient Margaret et Mrs. Dashwood. S'il y avait bien une personne sur qui elle pouvait prendre exemple, c'était bien Elinor ! Toujours calme et perspicace au sujet de l'avenir et des difficultés qui les atteignaient, toujours prête à faire des sacrifices pour arranger les choses, sans rien montrer de son déchirement...

Marianne aurait aimé être comme elle. Elle avait déjà commencé à en prendre le chemin, réussissant à se maîtriser quelque peu face aux imprévus, mais la spontanéité, même mesurée, était sa nature et elle ne pensait pas la changer. D'une part, parce qu'elle ne le pouvait pas et d'autre part, parce que c'était un de ses traits de caractère qui avait attiré Brandon.

Ce dernier était en train de discuter avec Edward d'un sujet qui n'avait pas l'air réjouissant. Marianne s'approcha d'eux, l'air interrogateur.

« Quelque chose ne va pas, Edward ? demanda-t-elle.

- Si l'on veut, répondit Edward avec un air qui se voulait rassurant malgré son trouble.

- Que se passe-t-il ?

- J'ai reçu une lettre de ma mère ce matin. »

Marianne poussa une exclamation de surprise. Mrs. Ferrars et elle s'étaient rencontrées une seule fois au cours d'un dîner qui avait très vite établi la nature des relations entre les sœurs Dashwood et Mrs. Ferrars. Cette dernière avait été fort impolie envers Elinor, cherchant par là à la dissuader de vouloir épouser Edward, et Marianne lui avait fait remarquer son impolitesse de manière implicite, mais néanmoins vive de sorte que même Fanny Dashwood s'était trouvée embarrassée par l'attitude de sa mère envers ses belles-sœurs.

Par la suite, apprenant le mariage d'Edward avec Elinor, Mrs. Ferrars s'était mise en colère et avait renié son fils. Edward avait voulu se montrer distant et rompre toute tentative de paix avec sa mère, mais Elinor l'en avait dissuadé, arguant que cela ne lui ressemblait pas et que sa mère ne pourrait lui en vouloir indéfiniment. La paix était donc revenue entre la mère et le fils, mais la venue d'Elinor dans la famille des Ferrars n'était toujours pas bien acceptée, preuve en était le manque d'intérêt flagrant auquel avait eu droit Susan à sa naissance.

« Elle m'écrivait pour m'annoncer que ma belle-sœur, Mrs. Lucy Ferrars, ne pouvait pas avoir d'enfants... et elle voulait savoir si Elinor était enceinte, continua Edward.

- Oh... Même si je ne porte pas Lucy Ferrars dans mon cœur, je ne peux m'empêcher de la plaindre... Mais, vous n'avez donc pas annoncé la nouvelle à votre mère ? demanda Marianne.

- Non, répliqua Edward. Je le lui aurais annoncé lorsque le bébé viendrait au monde, pas avant.

- Vous redoutez une réaction de sa part si elle le savait avant ? demanda Brandon.

- Pas vraiment... mais je n'ai pas oublié l'attitude de ma mère envers Elinor et même envers Susan et je ne voulais pas lui annoncer une si bonne nouvelle au risque de la voir gâchée par ses remarques désobligeantes ou ses pressions pour savoir si ma femme me donnerait un héritier, car c'est ce qu'elle veut et j'imagine que la naissance de sa petite-fille ne la réjouit pas autant que si elle avait eu un petit-fils... A présent qu'elle sait qu'elle ne peut rien attendre de sa plus proche belle-fille, elle se tourne vers celle qu'elle a dénigré depuis le début !

- Je vois..., compatit Brandon. Et vous ne souhaitez pas infliger une telle pression à votre épouse, ce qui est naturel.

- Bien sûr. Elle est peut-être forte pour garder tout empire sur elle-même, mais c'est une femme qui a sa fragilité et je ne veux pas la voir subir la moindre pression durant sa grossesse. » expliqua Edward.

Marianne vit dans cette réaction tout l'amour que son beau-frère ressentait pour Elinor, cherchant à la protéger du moindre tracas. Les Ferrars étaient discrets dans leur amour, mais Marianne ne doutait pas de la profondeur de leurs sentiments et de la tendresse avec laquelle ils les manifestaient lorsqu'ils se retrouvaient entre eux, au calme dans leur presbytère. Elle serra la main d'Edward avec gentillesse.

« Merci de vous préoccuper autant du bien-être de ma sœur et de la protéger comme vous le faites, déclara-t-elle d'une voix sincère.

- Voyons, Marianne... Il est dans mon devoir de veiller sur la femme que j'aime, répliqua-t-il, l'air gêné, mais néanmoins souriant.

- Et je suis heureuse de voir que vous remplissez votre rôle à merveille ! Mais que comptez-vous faire au sujet de votre mère ?

- Je suis obligé de lui répondre... De toute manière, si elle tente d'exercer une quelconque pression sur Elinor ou moi, je lui ferais comprendre que ses remarques ne sont pas les bienvenues et que ce n'est pas ainsi qu'elle pourra approcher ses petits-enfants. Et j'imagine difficilement ma mère se déplacer jusque chez moi pour demander des explications, répondit Edward. Quoi qu'il en soit, je compte sur votre discrétion vis à vis d'Elinor, ajouta-t-il en regardant Marianne et Brandon. Je ne veux pas l'importuner avec cette histoire...

- N'ayez crainte, ce n'est pas à nous d'aborder ce sujet avec votre épouse, soyez tranquille. » répondit Brandon.

Edward les remercia au moment où Elinor commençait à descendre les marches.

« Marianne ! appela-t-elle. Peux-tu venir, s'il te plaît ? »

Marianne alla à sa rencontre, pressée de connaître la manière dont Margaret avait réagi avec Elinor. Elle n'eut pas besoin de demander à sa sœur des informations à ce sujet car elle les lui donna sans tarder.

« Margaret veut te voir, annonça-t-elle en souriant.

- Oh Elinor ! Que t'as-t-elle dit ?

- Tu le verras toi-même... Elle est déboussolée et était en train de pleurer lorsque je suis entrée la voir. »

Elles montèrent l'escalier précipitamment et Marianne entra dans la chambre une fois qu'Elinor fut passée la première. Margaret se tenait assise sur son lit, mais cette fois-ci, elle était habillée. Elle se leva lorsqu'elle vit Marianne et se blottit dans ses bras.

« Pardonne-moi, Marianne ! Je suis désolée ! Je ne voulais pas... Ce que je t'ai dit était cruel et injuste ! s'exclama-t-elle en pleurant.

- Margaret... Je ne t'en veux absolument pas, crois-moi ! Tes émotions sont décuplées et j'ai mal choisi mes mots... Ne t'en veux pas, ma chérie. » la consola Marianne, un intense soulagement naissant dans son cœur en même temps qu'une peine sincère pour les états par lesquelles passaient la jeune fille.

Margaret reniflait, se calmant doucement dans les bras rassurants de Marianne. Elle ne parvenait pas à maîtriser ses réactions, un flot de sentiments contradictoires l'envahissaient souvent depuis la veille. Elle voulait être seule et l'instant d'après craignait la solitude. Elle pouvait se sentir en colère et le moment suivant malheureuse comme les pierres. Elle savait pertinemment que ces états changeants ne la laisseraient pas tranquille en peu de jours et qu'il lui faudrait du temps, et cela la terrifiait... Aussi décida-t-elle d'agir.

« Margaret, ma chérie... tu devrais peut-être te coucher..., proposa Mrs. Dashwood.

- Je ne suis pas malade, Maman ! Si je reste au lit, j'ai peur de ne plus pouvoir en sortir, répliqua Margaret.

- Tu es sûre que...

- C'est une très bonne réaction, Maman, intervint Elinor en la prenant à part tandis que Marianne parlait avec sa jeune sœur. Margaret affiche sa détermination habituelle, ce qui est positif, mais sans crier victoire trop tôt, je pense que nous devrions la laisser agir comme elle l'entend. Si elle pense pouvoir sortir d'ici aujourd'hui, laissons-la faire. C'est un pas inespéré après ce qu'elle a vécu... elle aurait pu rester confinée ici, sans vouloir mettre un pied dehors... »

Mrs. Dashwood approuva les raisonnements pleins de sagesse de sa fille aînée et décida de ne pas surprotéger sa fille si celle-ci n'en avait pas besoin. Les sautes d'humeur de Margaret en l'espace de quelques heures l'avaient beaucoup troublée et elle ne se sentait pas le cœur à la contrarier au risque de voir sa fille lui tourner le dos. Mais sa résolution fut mise à l'épreuve lorsque Margaret demanda à quitter Barton Park.

« En es-tu sûre ? Tu es pourtant bien ici...

- Les Middleton et Mrs. Jennings sont très gentils avec moi, mais ce lieu me rappelle ma fuite d'hier... et ce qui s'est passé... J'aime beaucoup mes hôtes, mais je ne peux rester plus longtemps. » répliqua Margaret avec détermination.

Mrs. Dashwood la regarda attentivement, comprenant qu'il valait mieux ne pas aller contre sa décision et elle approuva sa fille, faisant sonner Betsy afin qu'elle prépare leurs affaires. Margaret la remercia et attendit en silence, les yeux perdus dans le vague. Elle songeait à plusieurs choses : au fait qu'elle ne souhaitait pas connaître de sautes d'humeur toute sa vie à cause de son traumatisme et au fait qu'elle voulait rentrer chez elle tant qu'il faisait jour, la nuit lui rappelant sa mésaventure, l'angoissant au plus haut point. Mais parmi ses sombres pensées, un visage apparaissait, un nom s'insinuait dans son esprit. Celui de Nicholas Thornton.

Margaret songeait avec tristesse et amertume au fait qu'elle n'avait pu lui dire au revoir et le remercier de l'avoir sauvée, pressentant qu'elle ne le reverrait jamais. Son cœur se serrait à cette idée tandis que des larmes perlaient au coin de ses yeux. Elle revoyait Mr. Thornton venir à son secours et empêcher Lowick de la toucher, elle le revoyait se dévêtir de sa veste pour la lui mettre sur les épaules et la serrer contre lui pour la réchauffer, faisant fi de la bien-séance. Elle était amoureuse, elle le savait... Malgré le fait qu'elle n'ait jamais pensé pouvoir être amoureuse d'un homme qu'elle n'avait vu que quelques heures. C'était inexplicable, et à la fois enivrant et terriblement douloureux !

« Les Darcy sont partis aujourd'hui, n'est-ce pas ? demanda Mrs. Dashwood.

- Oui, ils nous ont quitté hier, mais ils m'ont demandé de vous transmettre leur amitié, tout particulièrement à toi, Margaret. Ils espèrent avoir de tes nouvelles bientôt. Miss Darcy était désolée et m'a demandé de te dire qu'elle souhaitait te revoir prochainement, répondit Marianne.

- C'est vrai ? demanda Margaret avec étonnement.

- Absolument !

- Ils sont très gentils... » répondit simplement la jeune fille en détournant la tête afin de cacher ses larmes.

Marianne pensa soudain à Mr. Thornton et à ce qu'il lui avait dit et pensa qu'il serait bon d'en informer Margaret dès qu'elle serait de retour chez elle, au calme. Elle était encore trop émotive et elle craignait qu'en lui parlant de lui, la jeune fille ne puisse plus se contenir et expose son émotion à la vue de tous. Connaissant Margaret, elle savait que ce n'était pas ce qu'elle voulait, aussi Marianne jugea préférable de ne rien dire pour l'instant. Elles descendirent toutes dans le salon où Margaret put exprimer sa reconnaissance envers ses hôtes et son désir de ne pas abuser de leur hospitalité.

Comme elle s'y attendait, la jeune fille dut faire face à des exclamations indiquant que les Middleton refusaient de la laisser partir et qu'elle ne les dérangeait absolument pas. Margaret les remercia chaleureusement et leur expliqua qu'elle préférait partir et reprendre sa vie habituelle sous peine d'avoir de la peine à la retrouver si elle restait trop longtemps chez ses amis. Sir John et Mrs. Jennings comprirent le raisonnement de la jeune fille et demandèrent au moins l'autorisation de les ramener à Barton Cottage par le moyen de leur voiture, ce que Margaret accepta avec reconnaissance.

En moins d'une demi-heure, leurs affaires furent prêtes et installées dans la voiture, et les Dashwood prirent congé des Middleton et de Mrs. Jennings, accompagnées des Ferrars et des Brandon. Le ciel était maussade et l'air glacial, aussi il tardait aux jeunes gens de se mettre à l'abri. Les Ferrars décidèrent de rester un peu plus longtemps auprès de Mrs. Dashwood et de Margaret afin de ne pas les laisser seules tout de suite après leur retour à Barton Cottage. Marianne aurait souhaité faire de même, craignant la tempête après le calme affiché par Margaret, mais elle devait rentrer à Delaford afin de superviser les préparatifs de leur départ pour Paris.

Dans la voiture, elle garda le silence, retournant dans sa tête la décision qu'elle avait prise en son for intérieur et dont elle souhaitait en informer Brandon. Ne pouvant garder davantage le silence, elle se tourna vers lui et lui pressa doucement la main qu'elle tenait dans la sienne depuis le début du trajet. Brandon se tourna vers elle et la regarda en souriant.

« Qu'y a-t-il ma chérie ? demanda-t-il.

- Christopher, j'aimerais te parler de quelque chose..., dit-elle gravement.

- Dis-moi...

- Ne crains rien, ce n'est pas grave... C'est juste... Je me demande si je ne ferai pas mieux de rester auprès de Margaret et de ma mère après ce qui vient de se passer...

- Tu veux que nous annulions notre voyage pour Paris ? demanda Brandon en la regardant avec attention.

- J'aimerais tant y aller ! Mais mon rôle de fille et de grande sœur est de soutenir ma famille dans cette épreuve. Margaret a besoin de se reconstruire après le traumatisme qu'elle a vécu et je serais affreusement égoïste si je devais partir à Paris en la laissant... » expliqua Marianne d'une voix tremblante.

Brandon la regarda avec tendresse.

« Je m'attendais à cette réaction... et je n'ai aucun contre argument à te soumettre ! Je te connais et je sais que si nous étions partis pour Paris tu n'aurais jamais pris plaisir à ce voyage car il aurait été terni par tes préoccupations, dit-il avec douceur. Je voulais moi-même te le proposer, mais je savais que tu n'hésiterais pas à m'en parler et je ne me suis pas trompé... »

Marianne se mordit les lèvres afin de les empêcher de trembler, tandis qu'une larme coulait sur sa joue.

« Tu es adorable... et je suis stupide de pleurer pour cela ! C'est la meilleure solution, même si...

- Même si cela te coûte..., acheva Brandon avec un sourire compatissant.

- Oui... et puis je suis consciente que je t'empêche de revoir ta cousine ! J'espère qu'elle ne sera pas trop déçue... Et toi ? Tu ne m'en veux pas ? » demanda-t-elle avec anxiété.

Brandon l'attira contre lui et lui embrassa doucement les lèvres.

« Ma chérie, la décision que tu viens de prendre me fait t'aimer encore davantage ! Et tu sais toute l'affection que j'ai pour ta mère et tes sœurs, donc je serai plus tranquille si je peux leur être utile durant cette période difficile. Pour ce qui est de ma cousine Fanny, elle comprendra aisément nos raisons, et ne t'inquiètes pas, je la reverrai avec plaisir une autre fois. » répondit Brandon.

Marianne posa sa tête contre l'épaule de Brandon, rassurée et reconnaissante d'avoir un mari aussi compréhensif.

« J'espère qu'un jour nous pourrons aller à Paris..., dit-elle doucement.

- Je t'en fais la promesse, Marianne. Un jour nous irons à Paris, c'est promis. » déclara Brandon d'un ton décidé.

Marianne lui baisa la main et la tint contre sa joue, signe de sa gratitude et de son amour.


Lorsqu'ils rentrèrent à Delaford, Brandon rédigea une lettre à sa cousine, lui expliquant ce qui les contraignait à annuler leur voyage à la dernière minute, tandis que Marianne se chargeait d'annoncer aux domestiques l'annulation des préparatifs. Mrs. Dorothy et Mr. Carlton en devinèrent aisément la raison, ayant été informés de ce qui était arrivé à Margaret par les différents commérages. Ils assurèrent Marianne de toute leur sympathie et souhaitèrent pour elle et Brandon que leur voyage ne soit que partie remise.

Ce soir-là, lorsque le couple Brandon se retrouvèrent pour la nuit, l'ambiance était un peu morose et dès que Brandon vint rejoindre Marianne dans leur lit elle se blottit contre lui, la chaleur du corps de son mari la réchauffant davantage que celle que diffusait le feu qui crépitait dans la cheminée. Brandon lui embrassa le front et lui caressa l'épaule avec tendresse avant de faire redescendre ses caresses vers le ventre de Marianne.

« J'ai l'impression qu'il grossit assez lentement, fit remarquer Marianne en souriant. Ce ne sera plus un secret pour personne très longtemps !

- C'est bon signe. » répondit Brandon en regardant le ventre de la jeune femme avec adoration avant de l'embrasser.

Marianne sourit et caressa les cheveux de Brandon, ce moment de tendresse balayant sa tristesse.

« Il me tarde de le sentir bouger, dit Brandon avec un grand sourire.

- Pour avoir senti bouger le bébé d'Elinor et d'Edward, je peux t'assurer que c'est une sensation unique. » répondit Marianne en souriant.

Brandon entoura la jeune femme de ses bras et l'attira à lui.

« Tu essaies de me faire mourir d'impatience en me disant cela ? demanda-t-il l'air faussement mécontent.

- Non ! répliqua Marianne en éclatant de rire. Mais il faut bien que je trouve des compensations à la grosseur de mon ventre pour qu'il te paraisse toujours aussi attirant, sinon je... »

Brandon la fit taire d'un baiser.

« Tu sais pertinemment que je ne cesserai de te trouver attirante avec ce beau ventre rebondi... Je te l'ai même dit alors que tu n'étais pas encore enceinte, tu ne te souviens pas ? murmura-t-il.

- Comment oublier ce moment ? » répondit Marianne en souriant d'un air rêveur, ses pensées voguant vers l'Italie, là où ils avaient parlé d'avoir des enfants pour la première fois.

Ils restèrent l'un contre l'autre, le regard perdu dans leur souvenir jusqu'à ce que Marianne reprenne la parole.

« Tu préfères avoir un garçon ou une fille ? demanda-t-elle.

- Je n'ai pas de préférence... Du moment que notre enfant et toi êtes en parfaite santé, je suis comblé, répondit Brandon.

- J'aurais dû m'attendre à cette réponse, rit Marianne. Mais sérieusement, à choisir... Tu préfères une fille ou un garçon ? Tu dois bien avoir une idée ! »

Brandon prit le temps de réfléchir avant de répondre.

« Si c'est une fille, elle te ressemblera et elle sera si belle que je ne cesserai de m'inquiéter pour elle, au risque de la surprotéger ! Si c'est un garçon, j'aurais de nombreuses choses à lui apprendre, je veillerai à lui donner tout l'amour paternel dont j'ai manqué et... je ne subirai plus les pressions de ma sœur me demandant d'engendrer un héritier ! »

Marianne éclata de rire tandis que Brandon entrelaçait ses doigts à ceux de la jeune femme.

« Honnêtement... je n'ai pas de préférence... Et toi ? demanda-t-il.

- Non, aucune, répondit Marianne avant d'éclater de rire à nouveau.

- Petite chipie ! s'exclama Brandon en se joignant à l'hilarité de sa jeune épouse. Avoue ! Je suis certain que tu veux... un garçon ?

- Ce serait une bonne chose pour toi vis à vis des remarques de ta sœur, mais je crois que je suis comme toi. Je n'arrive pas à avoir de préférence... De toute manière, ce n'est pas nous qui décidons !

- Heureusement, sinon je crois qu'il aurait fallu plus de neuf mois à notre enfant pour naître ! répliqua Brandon, l'air rieur.

- Eh bien, Colonel Brandon ! Vous êtes d'humeur malicieuse ce soir ! rit Marianne en regardant son mari avec surprise.

- Cela m'arrive..., répondit Brandon avec un sourire.

- Ça me plaît... » murmura Marianne d'un air mutin, en rabattant les couvertures sur leurs corps enlacés, étouffant leurs éclats de rire.

Elle se réveilla quelques heures plus tard, en sueur. Se détachant doucement des bras de son mari qui dormait profondément, elle se leva, enfila sa chemise de nuit et alla près de la fenêtre, attirée par la lumière que jetait la lune dans la nuit. Elle poussa une exclamation étouffée, ravie par ce qui s'offrait à ses yeux. Elle distinguait des couches de neige d'un blanc immaculé recouvrir le jardin, des flocons de neige tombant du ciel bleu nuit pour atterrir délicatement sur le sol avec leur bruit si particulier, si doux.

Émerveillée, Marianne regarda le spectacle, telle une enfant découvrant la neige pour la première fois, avant d'être saisie d'une envie irrépressible. Elle revint auprès du lit et, s'approchant doucement de Brandon, lui caressa le bras et l'embrassa sur la joue.

« Christopher... Réveille-toi... » murmura-t-elle.

Brandon frémit légèrement et se tourna vers elle, clignant des yeux pour s'habituer à la pénombre. Puis il se redressa brusquement.

« Marianne ? Quelque chose ne va pas ? Tu es malade ? demanda-t-il avec anxiété.

- Non, non tout va bien, mon chéri, le calma Marianne, un sourire aux lèvres. Excuse-moi de t'effrayer... et de te réveiller.

- Qu'y a-t-il ?

- Viens voir ! »

Brandon prit la main que lui tendait Marianne et la suivit jusqu'à la fenêtre. Un sourire interloqué étira ses lèvres lorsqu'il vit la raison pour laquelle Marianne l'avait tiré de son sommeil.

« De la neige... J'ai toujours aimé la voir tomber, déclara-t-il. Et je l'aime plus encore depuis un an...

- Toi aussi ? La neige me rappellera toujours ce moment où tu m'as demandé ma main...

- … et où nous nous sommes embrassés pour la première fois, ajouta Brandon en enlaçant Marianne.

- Oui... Elle reste associée à de si beaux souvenirs...

- C'est pour cela que tu m'as tiré du lit ? demanda Brandon en souriant.

- Oui... mais aussi parce que ce sont les premiers flocons que nous voyons tomber depuis que nous sommes mariés et je voulais partager ce moment avec toi..., dit Marianne en posant sa tête contre le bras de Brandon.

- Tu as eu raison, répondit Brandon avec un grand sourire, serrant davantage la jeune femme contre lui. Mais, comment se fait-il que tu te sois réveillée ?

- J'avais chaud...

- Chaud ? Par ce temps ?

- Notre chambre est bien chauffée... et tes bras étaient brûlants, ajouta Marianne en souriant.

- Serait-ce un moyen de me dire que tu veux faire chambre à part ? demanda Brandon avec un air faussement inquiet.

- Surtout pas !

- Tant mieux ! De toute manière, je ne te l'aurais pas permis...

- Tu sais ce qui serait encore mieux ? demanda Marianne en riant, prenant la main de Brandon dans la sienne.

- Se recoucher ? demanda Brandon en réprimant un bâillement.

- Non... Descendre sur le perron pour voir la neige de plus près ! annonça Marianne avec excitation.

- Tu es sérieuse ? demanda Brandon en la regardant avec de grands yeux.

- Bien sûr !

- Marianne, il fait trop froid...

- Eh bien nous avons des manteaux et de bonnes chaussures ! S'il te plaît, Christopher ! »

Brandon regarda la jeune femme avec surprise, une telle requête le prenant de court tandis que Marianne affichait un air suppliant de petite fille.

« Je ne m'ennuierai jamais avec toi, mon cœur...

- Cela veut dire oui ?

- Je ne te laisserais descendre que si tu es bien couverte ! » répondit-il en riant.

Marianne lui sauta au cou et lui donna un baiser furtif avant d'aller chercher dans l'armoire de sa chambre son gros manteau ainsi que des bas de laine. Ne pas avoir l'aide de Jessica ne la gênait absolument pas étant donné qu'elle avait du se passer de femme de chambre lors de son arrivée à Barton Cottage, aussi fut-elle prête assez rapidement, toute excitée à l'idée de sortir admirer la neige avec Brandon. Ce dernier était également en train de se vêtir, un sourire flottant sur ses lèvres. Jamais il ne lui serait venu à l'idée de sortir dehors par ce temps en pleine nuit ! Cette raison lui fit encore plus chérir le fait d'avoir épousé Marianne, la jeune femme ayant fait naître un tourbillon de fraîcheur et de joie de vivre dans sa vie.

Lorsqu'elle revint enfin parée pour affronter le froid et que Brandon l'ait jugé assez couverte pour sortir, ils traversèrent le couloir sombre et désert et descendirent l'escalier, main dans la main, en proie à une excitation toute enfantine. Cette excitation se manifesta davantage lorsqu'ils posèrent le pied sur une marche dont le grincement déchira le silence de la nuit, ce qui fit éclater de rire Marianne. Brandon lui posa une main sur la bouche, se contenant lui-même à grand peine pour ne pas céder face à l'hilarité de son épouse. Enfin ils atteignirent le hall d'entrée et se dirigèrent vers la grande porte.

« Tu es prête ? demanda Brandon en chuchotant, une main sur la poignée de la porte.

- Je meurs d'impatience ! »

Brandon ouvrit alors doucement la porte, veillant à ne pas faire trop de bruit, et ils purent voir avec une clarté que ne leur avait pas offerte la fenêtre de leur chambre, la neige virevoltant dans les airs. Un courant d'air froid les atteignit tandis que la neige continuait de tomber de manière drue, se posant sur l'herbe, les arbres, le gravier... Marianne prit la main de Brandon et l'entraîna au dehors. Ils resserrèrent leurs manteaux sur eux et marchèrent dans la neige, écoutant avec plaisir le bruit de leurs pas sur la poudreuse. Marianne leva alors la tête et observa avec ravissement les flocons atterrir sur son visage, un sourire aux lèvres.

Elle tendit sa main libre vers le ciel, récoltant des flocons dans sa paume. Puis elle lâcha la main de Brandon et, gardant toujours la tête levée vers le ciel, elle tourna sur elle-même, les bras écartés, au milieu des flocons de neige qui dansaient autour d'elle. Brandon aimait la neige, mais ce qu'il voyait sous ses yeux était plus beau encore. L'image qu'il avait de Marianne à cet instant-là resterai gravée dans son esprit jusqu'à la fin de sa vie.

Il s'approcha d'elle et elle lui prit la main en riant, l'entraînant dans sa ronde. C'était comme si, l'espace de quelques minutes, ils redevenaient ces enfants innocents qu'ils avaient été quelques années auparavant, sans personne autour d'eux pour les juger ou les désapprouver tandis qu'ils se sentaient plus vivants que jamais.

Brandon et Marianne tournoyaient l'un vers l'autre en riant avant de se rapprocher. Brandon put constater de plus près les joues rosées de Marianne, ses yeux brillants. Il lui ôta quelques flocons qui s'étaient pris dans ses cils et, prenant son visage entre ses mains, il l'embrassa avec douceur, comme lors de leurs fiançailles. C'était un moment précieux qu'ils vivaient là et il était reconnaissant d'avoir le bonheur de le vivre.

« Je t'aime... » murmura-t-elle.

Brandon sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Chaque déclaration que lui faisait Marianne lui procurait cet effet et il savait que cela ne disparaîtrait pas avec les années.

« Je t'aime aussi, ma douce... Tu as eu une idée merveilleuse... Mais, au risque de briser la magie de cet instant, je pense qu'il est temps de rentrer. Je ne voudrais pas que tu attrapes un rhume ! répondit Brandon en la serrant contre lui.

- A vos ordres, Colonel... » répondit Marianne en souriant.

Sans défaire le lien que formait leurs mains, ils rentrèrent dans le manoir, appréciant la chaleur de l'intérieur, et remontèrent les escaliers, certes moins excités que lorsqu'ils les avaient descendu, mais davantage comblés.


Le lendemain, une épaisse couche de neige recouvrait les routes et les toits des maisons des environs, résultat d'une nuit où la neige n'avait cessé de tomber. Marianne était ravie du spectacle qui s'offrait sous ses yeux à la lumière du jour, même si son escapade dans le jardin avec Brandon en pleine nuit au milieu des flocons la ravissait davantage. Néanmoins, la neige qui encombrait les routes l'empêchait de rendre visite à Margaret, comme elle l'aurait souhaité, remettant sa visite à un autre jour.

Ces intempéries lui permirent malgré tout de passer le temps de manière agréable auprès de Brandon, jouant du piano, lisant au coin du feu et sortant même à nouveau dans le jardin où elle attaqua Brandon avec une boule de neige après qu'il lui ait dit qu'il risquait de partir le lendemain pour visiter les fermiers des environs et leur apporter l'aide nécessaire à leur confort par ce temps glacial. Brandon lui courut après et dès qu'il l'eut rattrapée, ce qui fut rapide étant donné les difficultés que posait le ventre de Marianne pour la course, il la souleva dans ses bras, la faisant légèrement tournoyer dans les airs, avant de la reposer sans toutefois la lâcher.

« J'aurais aimé te garder pour moi toute seule..., dit Marianne d'un air déçu. Mais je sais que c'est pour la bonne cause...

- J'aurais aimé rester auprès de toi moi aussi, crois-le bien, ma douce...

- Je le sais... Mais je suis fière de toi ! Je suis fière d'avoir épousé un homme aussi bon et attentif aux besoins des autres.

- Je ne fais que mon devoir... Mais quand je reviendrai, je serai tout à toi, je te le promets. » répondit Brandon avant de l'embrasser.

Cette promesse et la noblesse de son mari envers les plus pauvres que lui atténuèrent la déception de Marianne et lui firent passer une journée seule à Delaford, à rédiger sa correspondance pour ses amies. Ce n'est que deux jours plus tard qu'elle put sortir de chez elle et aller prendre des nouvelles de Margaret. Elle partit emmitouflée dans son manteau, regardant les restes de neige qui gisait sur les chemins à travers la vitre de la voiture qui l'emmenait à Barton Cottage.

Un petit soleil éclairait les nuages, donnant à la campagne un charme mélancolique aux yeux de Marianne, la chaleur et la douceur du soleil côtoyant la froideur et la tristesse de la neige. Elle songea ensuite que son arrivée allait surprendre sa mère et sa sœur puisqu'elles la croyait partie pour Paris à l'heure qu'il était. Le visage stupéfait de Mrs. Dashwood lorsqu'elle la vit arriver confirma son idée.

« Marianne ? Mais... que fais-tu ici ? Ne devais-tu pas partir pour Paris ? s'exclama Mrs. Dashwood en serrant sa fille dans ses bras.

- Si... Mais ma famille passe avant tout et je ne me voyais pas partir en voyage en vous laissant gérer une situation aussi difficile que celle que nous traversons actuellement avec Margaret !

- Mais... et ton voyage ? Qu'en a pensé le Colonel Brandon ?

- Notre voyage est simplement reporté et Christopher était on ne peut plus d'accord avec moi à ce sujet, ne vous inquiétez pas, Mère. » la rassura Marianne en souriant.

Mrs. Dashwood fit remarquer la prévenance de son gendre et la générosité de sa fille, sachant combien elle se réjouissait à l'avance de ce voyage. Elle l'embrassa avec tendresse et répondit à sa demande en lui donnant des nouvelles de Margaret.

« Elle a eu l'air apaisé en revenant à la maison. Cela m'a tellement fait chaud au cœur ! Elle a pourtant fait un cauchemar la première nuit, mais le lendemain, elle a eu l'air plus sereine... J'ignore si c'est un effet que l'on doit à la neige, mais il était le bienvenu ! »

Margaret avait toujours aimé la neige et ce depuis sa plus tendre enfance. Marianne avait un souvenir touchant de sa petite sœur alors âgée de trois ans, blottie dans les bras de leur père, regardant tomber la neige avec une attention incroyable pour un enfant de cet âge qui ne tient guère en place plus de quelques minutes.

Pourtant, Margaret avait été fascinée par ces chutes de neige associées aux histoires que lui contait Mr. Dashwood, permettant à la petite fille d'imaginer les personnages que son père lui décrivait prendre vie dans le parc enneigé. Depuis ce jour, elle avait épié chaque flocons, courant partout dans la maison en appelant son père pour qu'il vienne avec elle voir tomber la neige et continuer ses histoires.

« Elle ne parle et ne mange guère, en revanche..., continua Mrs. Dashwood d'un air inquiet.

- Elle a pourtant bien dû vous parler un peu de ce qu'elle ressentait, non ?

- Pas vraiment... Le jour où Elinor et Edward nous ont raccompagnés ici, elle n'a pas dit plus de trois phrases et a à peine touché son assiette... Elle n'a même pas joué avec Susan... Et lorsque je suis montée la voir à l'heure du coucher et lui ai demandé comment elle se sentait, elle m'a simplement dit qu'elle était contente d'être chez elle.

- C'est déjà positif...

- Oui... Mais elle ne sourit plus, elle... elle n'écrit plus ! Elle erre dans le cottage sans rien faire...

- Maman... Vous ne pouviez tout de même pas vous attendre à ce que Margaret reprenne ses habitudes aussi vite ! La période qu'elle traverse est naturelle et j'irai même jusqu'à dire qu'elle est souhaitable...

- Souhaitable ? En quel sens voir ma fille souffrir est-il souhaitable ? s'indigna Mrs. Dashwood.

- Mère, ne déformez pas mes propos ! Voir Margaret en souffrance ne me réjouis pas plus que vous, mais je pense que le contraire, la voir reprendre ses activités d'avant son agression comme si rien ne s'était passé aurait été alarmant... Peut-être qu'elle en aurait subi le contre-coup plus tard... Il lui faut passer cette épreuve psychologiquement avant qu'elle puisse redevenir celle qu'elle était. » expliqua Marianne.

Mrs. Dashwood regarda sa fille avec surprise, l'air grave.

« Je crois bien que tu es plus sage que moi, ma fille..., dit-elle d'une voix tremblante.

- Maman... Margaret est votre enfant, la chair de votre chair... C'est naturel que vous soyez aussi alarmée et aussi impatiente de la voir redevenir celle qu'elle était. Je l'aime énormément, mais mon amour de sœur ne pourra jamais supplanter votre amour maternel et toutes les inquiétudes qui vont avec, répondit Marianne d'une voix douce.

- Je peux d'ores et déjà te dire que tu seras une mère merveilleuse, ma chérie..., répondit Mrs. Dashwood en lui prenant la main. Garde ton bon sens surtout... C'est à croire que mes filles sont plus sensées que leur mère...

- Maman..., ne dites pas cela... »

Elles furent interrompues par Margaret qui venait d'arriver. Marianne vint à elle et l'embrassa chaleureusement, lui demandant comment elle allait.

« Je vais bien... Je suis contente d'être rentrée à la maison, répondit Margaret.

- Rien ne vaut la maison, n'est-ce pas ? » demanda Marianne avec un sourire.

Margaret acquiesça avec un petit sourire sans joie, puis elle alla s'asseoir.

« Veux-tu manger quelques chose, ma chérie ? Tu n'as pas touché à ton assiette hier soir..., demanda Mrs. Dashwood.

- Non, je n'ai pas faim, merci...

- Il faudrait pourtant que tu manges, Margaret... Veux-tu que je demande à Betsy de te préparer ce qui te ferait plaisir ?

- Non, Maman, je n'ai pas envie de manger ! » répondit Margaret, l'air légèrement impatient.

Mrs. Dashwood se figea et ne dit plus un mot. Margaret eut l'air désolé.

« Pardonnez-moi, Maman... Je ne voulais pas vous parler aussi sèchement... Je n'ai pas faim, c'est tout... Comment se porte le Colonel, Marianne ? demanda-t-elle pour changer de sujet.

- Christopher va bien, je te remercie... Il compte écrire à Mr. Thornton cet après-midi. »

Margaret redressa brusquement la tête et rougit, ne faisant qu'accroître l'impression que l'attirance du jeune homme pour Margaret était réciproque dans l'esprit de Marianne.

« Pourquoi ?

- J'attendais le bon moment pour te le dire... Mr. Thornton souhaitait s'excuser en personne pour ne pas avoir honoré sa promesse de te faire danser, mais il a reçu une lettre ce soir-là, le priant de rejoindre sa famille car sa grand-mère venait de mourir, expliqua Marianne. Le temps qu'il reprenne ses esprits, les danses avaient commencé... Il aurait voulu t'en parler, il ne serait pas parti sans l'avoir fait. Quand il a vu que tu t'étais enfuie, il s'est senti coupable et n'a pas hésité à repousser son départ pour te retrouver. »

Durant les explications de sa sœur, Margaret avait senti son cœur battre de façon cadencée, et devait réprimer un petit sourire soulagé. Ainsi Mr. Thornton voulait danser avec elle, comme il l'avait dit ! Et surtout, il n'avait pas hésité à partir à sa recherche... et l'avait sauvé de justesse. Margaret eut une brève vision de l'arrivée de Mr. Thornton lorsqu'elle avait cru que tout était perdu face à Lowick. La violence qu'il avait manifesté à l'égard de cet homme... Aucun gentleman ne devrait agir ainsi ! Mais lorsqu'il avait maîtrisé Lowick, il s'était tourné vers elle avec une telle douceur, une telle sollicitude ! Sur le moment, les émotions de Margaret avaient été trop fortes et trop contradictoires pour qu'elle se réjouisse du fait que Mr. Thornton soit venu lui porter secours alors qu'elle avait cru qu'il l'avait volontairement oubliée. Mais à présent, avec le recul, elle était soulagée et - oserait-elle l'avouer ? - heureuse que ce soit lui qui l'ait sauvé. Peut-être qu'il était sincère et la trouvait réellement intéressante pour qu'il ait reporté son départ ?

La seconde d'après, son visage s'assombrit. Peut-être l'avait-il sauvée uniquement par devoir ? Après tout, il a pu se sentir coupable de l'avoir laissée seule au milieu des danseurs et avait voulu lui porter secours pour se donner bonne conscience ? Cette idée peina profondément Margaret, qui souhaita de tout cœur se tromper.

« Qui est ce Mr. Thornton ? demanda Mrs. Dashwood, interrompant les réflexions de Margaret.

- C'est le gentleman qui a sauvé Margaret. » répondit Marianne en souriant.

Mrs. Dashwood poussa une exclamation et loua cet homme, regrettant de ne pas avoir pu le remercier dans la confusion générale qui avait suivi le retour de sa fille.

« En tout cas, il a demandé à Christopher de lui donner de tes nouvelles, Margaret, ajouta Marianne.

- C'est vrai ? »

Marianne acquiesça, observant sa jeune sœur avec attention. Ses yeux brillants et pleins d'espoir, son teint rosé... Elle a l'air amoureuse, pensa Marianne. Ce ne serait pas une mauvaise chose. Après tout, Mr. Thornton a l'air d'être un parfait gentleman, et Margaret avait besoin de quitter l'enfance et quoi de mieux que l'amour pour sortir du traumatisme qu'elle venait de vivre ? Malgré tout, Marianne décida qu'elle aurait une conversation avec Margaret pour voir ce qu'elle ressentait à l'égard de Mr. Thornton. Pour elle, il ne faisait aucun doute que lui était amoureux de la jeune fille, mais Marianne tenait à connaître les sentiments de sa sœur Elle s'était cru amoureuse de Mr. Crawford à une époque et Marianne espérait de tout cœur que Margaret ne se tromperait pas cette fois-ci.


Marianne rentra à Delaford pressée de se trouver devant un bon feu de cheminée. Elle sonna une domestique pour lui demander de lui préparer une tasse de thé et elle alla dans la bibliothèque pour chercher un livre à lire afin de patienter jusqu'au retour de Brandon. Elle poussa une exclamation de surprise en le voyant assis à son bureau, occupé à rédiger une lettre. Il releva la tête et lui fit un sourire tandis qu'elle le rejoignait.

« Je ne m'attendais pas à te voir ici ! Tu n'avais pas du travail au-dehors ? demanda-t-elle en s'installant sur les genoux de Brandon.

- Si, mais ça a été bref, répondit Brandon en prenant les mains de la jeune femme dans les siennes.

- Au moins tu es ici, avec moi... C'est tout ce que je souhaitais... » dit Marianne avant d'embrasser son mari avec douceur.

Brandon lui sourit tendrement et l'enlaça, lui demandant comment se portaient Margaret et Mrs. Dashwood.

« Margaret ne mange pas beaucoup, ce qui cause du soucis à ma mère, mais je pense que le fait de savoir la raison de l'absence de Mr. Thornton lors de la danse qu'il devait faire avec elle va lui rendre l'appétit !

- Ah ! Tu lui en a parlé ! Je comptais justement écrire à Mr. Thornton pour lui donner des nouvelles de Margaret.

- Parfait ! J'espère que si ce gentleman est aussi épris de Margaret qu'il en a eu l'air, il saura la conquérir pleinement et la demander en mariage ! répliqua Marianne avec vivacité.

- Qu'y a-t-il ? Tu as l'air pressée de voir Margaret mariée ! fit remarquer Brandon d'un air amusé.

- Pas tout à fait... J'espère de tout cœur que Margaret se mariera un jour et je serais heureuse que ce soit avec Mr. Thornton, qui m'a l'air bien sous tout rapport, mais... J'ai peur des sentiments de Margaret...

- Comment ça ?

- Quand elle a deviné que Mr. Crawford était amoureux d'elle à l'époque, elle a cru être amoureuse, mais ce n'était pas le cas... Elle était juste flattée qu'un homme s'intéresse à elle... J'ai peur que cela se reproduise avec Mr. Thornton...

- Je pense que tu peux avoir confiance en Margaret. Elle a pris conscience que les sentiments de Mr. Crawford à son égard n'étaient pas réciproques , non ?

- Oui.

- Eh bien je pense que cette fois-ci elle sera d'autant plus vigilante... Et avec ce qu'elle vient de subir et le travail qu'elle va devoir accomplir pour oublier, elle aura d'autres choses à penser... A-t-elle montré des signes indiquant qu'elle était amoureuse de Mr. Thornton ? demanda Brandon.

- Il semblerait... Tu aurais vu son air lorsque je lui ai parlé de lui ! J'espère sincèrement que si ses sentiments pour lui sont sincères et profonds, il ne la fera pas souffrir...

- Sois tranquille à ce sujet, Marianne... Margaret a encore le temps de laisser ses sentiments se développer. Et si Mr. Thornton la faisait souffrir, Mr. Ferrars et moi nous occuperons de lui ! » ajouta-t-il en souriant.

Marianne éclata de rire et se blottit plus encore auprès de Brandon, le seul qui soit capable de faire taire ses angoisses et dont elle espérait que Mr. Thornton saurait imiter le caractère pour le bonheur de Margaret.


Les jours suivants, Margaret commença à s'alimenter à peu près normalement. Depuis que Marianne lui avait parlé de Mr. Thornton, elle n'avait eu de cesse de faire défiler dans son esprit tous les moments, aussi brefs avaient-ils été, qu'elle avait passé en sa compagnie. Elle ne comprenait pas ce qu'elle éprouvait pour lui, ou du moins, elle savait que ce n'était pas les mêmes sentiments qu'elle avait eu pour Mr. Crawford. Car si Marianne s'inquiétait à l'idée que Margaret puisse à nouveau laisser la flatterie la séduire, la principale intéressée l'était aussi !

Elle avait beaucoup de plaisir à revivre les moments passés avec lui et son cœur s'emballait toujours lorsqu'elle pensait à son visage et au son de sa voix, mais la part de raison qui était en elle ne cessait de se dire qu'il valait mieux couper court à tous ses souvenirs pour ne pas se sentir déçue si Mr. Thornton ne l'aimait pas autant qu'il avait voulu le faire croire. Margaret n'avait pas oublié l'attitude de Willoughby envers Marianne et sa fourberie l'avait marqué, lui faisant craindre de tomber amoureuse d'un tel homme un jour.

Si Margaret arrivait donc à dominer ses états amoureux, elle n'arrivait pas à retrouver la joie de vivre et ses anciennes activités. Elle ne voulait même plus se promener dans le village tant elle avait peur de rencontrer un autre Lowick. Dès qu'elle arrivait à oublier le son de la voix de cet homme et son étreinte sur son bras ne serait-ce qu'un instant, elle y repensait, comme si elle n'avait pas le droit de l'oublier, comme si elle cherchait à se faire souffrir en revivant ce qui s'était passé. Elle se sentait égoïste de causer du tourment à sa mère et à ses sœurs qui s'inquiétaient pour elle, mais elle avait l'impression qu'elle n'arriverait plus à retrouver l'insouciance de son ancienne vie malgré la détermination qu'elle avait affichée dès le lendemain de son agression.

Un jour qu'elle faisait le tour du jardin, elle aperçut une jeune fille rousse près de la clôture, la regardant avec attention. Intriguée, Margaret vint à elle.

« Vous désirez quelque chose, Miss...

- Coyle ! Barbara Coyle. » répondit la jeune fille en faisant une révérence.

Elle devait avoir vingt ans et son teint pâle, ses yeux sombres et sa chevelure flamboyante lui donnaient un air mystérieux et attirant.

« Je suis la fille de Mr. John Coyle... Un fermier, continua la jeune fille. Je voulais vous voir, mais si vous refusez, je le comprendrai très bien...

- Pourquoi ? Que me voulez-vous ?

- J'ai appris ce qui vous est arrivé il y a quelques jours et j'en ai été désolée... Je comprends parfaitement ce que vous avez ressenti... »

Le regard de Margaret se rembrunit, comprenant qu'elle avait face à elle une victime de Lowick.

« Vous avez eu affaire à cet homme, vous aussi ?

- Oui, tout comme ma meilleure amie... Nous aurions aimé avoir la même chance que vous... » répondit Barbara en baissant les yeux, l'air grave.

Margaret poussa une exclamation et prit la main de la jeune fille avec compassion.

« Je suis désolée ! Pour vous et votre amie...

- C'est pas cela qui changera quoi que ce soit, Miss Dashwood. Mais le fait qu'il s'en soit pris à vous et ait été démasqué est une vraie bénédiction pour mes amies et moi ! Ne vous méprenez pas, je suis pas heureuse que vous ayez eu à vivre cela, mais... enfin il ne nous terrorisera plus ! C'est une chose qui nous paraissait inespérée ! » s'exclama Barbara avec un sourire soulagé.

Margaret la regarda avec surprise, les larmes lui montant aux yeux. Barbara avait un air si serein, si calme alors qu'elle avait vécu le pire !

« Comment faites-vous ? demanda-t-elle d'une voix tremblante. Comment arrivez-vous à être aussi forte après ce que vous avez traversé ? »

Barbara eut un petit sourire énigmatique.

« Je l'ignore... Peut-être parce que la vie continue et que je peux pas et ne veux pas rester dans mon malheur... C'est pas la vie, ça ! Moi, je veux profiter de ma vie, même si une personne y a installé des barrières... Et c'est pas maintenant qu'il reviendra plus que je vais m'empêcher de vivre ! » répondit-elle avec détermination.

Margaret éclata en sanglots, ne pouvant plus se dominer. Barbara eut l'air terrifiée.

« Je suis désolée, Miss Dashwood ! Je ne voulais pas vous faire pleurer ! s'exclama-t-elle d'une voix désolée en regardant autour d'elle.

- J'aimerais tant avoir votre courage ! Je n'ai pas subi ce qu'il vous a fait, mais je n'arrive plus à vivre normalement, je n'arrête pas d'y penser !

- C'est normal. Vous êtes pas habituée à cette vie ! Mon amie Kitty, elle est bouleversée et ne veut plus voir âme qui vive, mais c'est pas ainsi qu'elle oubliera ! Il faut pas laisser cet homme vous gâcher le reste de votre vie, Miss ! »

Le courage et la détermination de Barbara Coyle firent leur effet sur Margaret. Elle comprit que si elle voulait oublier, il fallait qu'elle se pousse à sortir de ce cocon qu'elle avait formé autour d'elle et reprenne sa vie d'avant et ses habitudes. Elle devait arrêter de nourrir ses angoisses en restant cloîtrée chez elle. Elle devait agir, ne serait-ce que par respect pour Barbara et toutes celles qui avaient eu moins de chance qu'elle face à Lowick et qui continuaient pourtant à vivre.

Margaret prit également conscience que jamais Lowick n'aurait arrêté ses atrocités si elle ne s'était pas enfuie de Barton Park ce soir-là et n'avait été agressée. Elle avait mis fin à ses agissements sans le vouloir, grâce à sa fuite irréfléchie en pleine nuit, mettant à l'abri les autres jeunes filles du comté. Cette idée lui insuffla un courage et une détermination qu'elle avait pensé ne plus retrouver avant sa discussion avec Barbara.

« Merci infiniment pour vous être déplacée jusqu'ici pour me dire tout cela ! dit-elle chaudement, bouleversée.

- Avec plaisir, Miss Dashwood.

- Si vous avez besoin de quelque chose, j'aimerais vous aider...

- Vous êtes gentille, miss ! rit Barbara. Mais j'ai besoin de rien..., répondit-elle gentiment.

- Très bien, mais... Pourrions-nous au moins nous revoir ? demanda Margaret avec insistance.

- Nous revoir ? Mais pourquoi ?

- Je ne sais pas, je... Je n'ai pas beaucoup d'amies ici...

- Amies ? Mais... Miss Dashwood ! Je ne peux pas être votre amie, je suis inférieure ! s'exclama Barbara en ouvrant des yeux ronds.

- C'est faux ! Vos paroles et votre démarche de venir me trouver prouvent au contraire que vous êtes une personne supérieure à ce que vous prétendez être..., répliqua Margaret avec détermination.

- Nous ne sommes pas du même monde, Miss...

- Et alors ? A de rares exceptions, les personnes du même monde que moi m'ennuient ! Je veux connaître des personnes différentes... S'il vous plaît... je serai heureuse de vous parler à nouveau... »

Margaret avait un tel air suppliant que cela toucha Barbara en plein cœur. Elle croyait deviner que Margaret avait besoin de quelqu'un qui puisse comprendre ce qu'elle vivait. Et pour l'avoir vu souvent perchée sur des arbres, elle se doutait que la jeune fille était différente des autres et sûrement sincère lorsqu'elle disait vouloir être son amie. Elle hocha la tête, rougissante.

« D'accord, Miss...

- Margaret ! Appelez-moi Margaret.

- D'accord... Margaret... C'est un si grand honneur que vous me faites là...

- Ne dites pas cela ! J'ai de la chance d'avoir Sir John Middleton pour cousin, autrement ma mère, mes sœurs et moi aurions été dans une situation bien différente que celle où je me trouve ! » répliqua Margaret en souriant.

Barbara éclata de rire devant l'air de Margaret. Elle se dit que peu de personnes auraient eu une telle idée, vouloir être amie avec une fille de ferme ! Margaret, elle, se trouvait simplement chanceuse d'avoir rencontré Barbara Coyle. Elle lui avait apporté ce dont elle avait eu besoin après ce qu'elle avait traversé : le désir de s'en sortir, de profiter de la vie, aussi pavée d'embûches soit-elle.