La voyageuse


Note : L'idée de cette fiction m'est venue en écrivant le P de "Au fil des lettres". J'espère qu'elle vous plaira :)

Personnages : Jeanne


Chapitre 1 : A l'aube

Elle passe, de villages en villages, semant des sourires dans son sillage. Nul ne sait d'où elle vient, nul ne sait où elle va. On l'appelle « la voyageuse ».

Je suis cachée derrière mon arbre, je les regarde et je sens le goût de l'amertume dans ma bouche et la rancœur dans ma poitrine. Il était de notoriété publique que le roi des shamans devait choisir une reine, un peu comme à l'épiphanie. Lorsqu'il m'avait demandé d'être la sienne, je n'avais plus mon ennemi Hao devant moi, j'avais le garçon que nous venions de sauver de la solitude, avec son sourire enjôleur. Alors j'avais accepté je n'aurai pas dû.

Il était gentil, attentionné, toujours souriant. Ses baisers avaient la douceur des nuages, ses lèvres la saveur du paradis et ses étreintes mille odeurs envoûtantes. Les jours avaient succédé aux jours, les nuits aux nuits. Comment ne pas succomber quand, dans le silence de notre chambre et sous l'abri de nos draps, il me serrait contre lui ? Quand le matin il déposait rituellement un baiser sur mon front avant de se lever ou humait l'odeur de mes cheveux en y glissant les doigts ? Oui je l'avoue, je suis tombée amoureuse et je le paye aujourd'hui, alors que mon cœur se serre et qu'il est assis à côté de Tamao.

Ils me tournent le dos comme je les épie depuis l'opposé du jardin du Fumbari Onsen. Je leur en veux, je lui en veux. Ils rient sans se toucher mais je peux voir ses yeux pétiller. Il éprouve quelque chose pour elle, pas pour moi.

Nous habitions dans un petit cottage, près de la mer. Il était souvent absent, surveillant le monde. Je ne sais plus ce qui m'a alerté qu'il y avait une femme dans sa vie. Son sourire éclatant lorsqu'il revenait du Japon, l'odeur de violette qui le suivait, les cheveux roses perdus sur sa cape beige. Il avait dû la lui prêter, un soir qu'elle avait froid. A moins qu'elle ne se soit blottie contre lui. Cette idée lui remuait l'estomac.

Un jour innocemment je lui avais demandé s'il se rendait souvent au Fumbari Onsen. Il m'avait dit qu'il y passait, de temps en temps, pour aider Tamao à s'occuper d'Hana et prendre des nouvelles de Mach, Mary et Kanna.

Aujourd'hui je l'avais suivi et je me rendais compte que le pire, c'était qu'il ne remarquait pas ma présence. Il n'avait d'yeux que pour Tamao et cela me rendait malade. Je réalisais trop tard ce que m'épouser signifiait pour lui.

Je n'étais que la troisième de ses femmes. Il s'était marié par devoir, pas par envie. Il ne m'avait pas choisi par amour mais parce qu'il me jugeait la plus apte à remplir le rôle de reine, et encore. Mon âge avait dû jouer aussi, sinon il aurait demandé à Sati. Je n'étais que deuxième, non troisième. De Sati et moi, Anna était la première. J'étais reléguée en arrière. Il attendait de moi de l'aider et de lui donner une descendance, je suppose, pas de l'amour. Et pourtant, j'en avais tant à lui offrir.

Je ferai mieux de partir et les laisser mais au contraire je m'approche, pour les entendre. Je vois Hao se pencher vers Tamao et une furieuse envie de demander à Shamash de tuer cette dernière me prend. Mais je ne dois pas, j'ai un rôle à tenir, une sainte ne doit pas céder à la violence et Tamao n'est pas réellement fautive.

- Il ne faut pas, lui dit-elle. Pensez à Jeanne.

- Pourquoi ? Quel est le problème ? s'étonna-t-il.

Mon cœur est en morceau. N'est-il pas évident, le problème ? Je le déteste. Et comme il l'embrasse je voudrais qu'ils souffrent mille morts. Moi aussi il m'embrasse, parfois, mais pas comme ça, pas par amour. Je serre les poings à m'en faire blanchir les phalanges et ravale mes larmes. Non, je ne veux pas pleurer.

Je ne devrai pas être fière de ce qui a suivi. J'ai fui ce jardin maudit et me suis inconsciemment retrouvée en Chine, devant la demeure des Tao. Pourquoi est-ce Ren qui a été l'instrument de ma vengeance ? Je ne sais pas. Pourquoi me suis-je vengée, cela je le sais. Je voulais le blesser autant qu'il m'avait blessée, mais c'est mal. D'une part la vengeance n'est pas digne d'une sainte, encore moins de la reine des shamans. D'autre part, je pense que cela lui sera égal, à Hao. De toute manière il ne m'aime pas. Peut-être aurai-je attaqué son ego, peut-être seulement.

Ce dont je suis sûre c'est qu'avec Ren je me suis sentie revivre, brûler et me consumer. Il m'a montré la passion, ce que mon mari ne m'avait jamais accordé. Quand le matin est venu et que je me suis réveillée aux côtés de Ren, j'ai hésité à partir. Pourrait-il m'offrir une nouvelle vie ? Pourrait-il me faire oublier mon mari ? J'ai jugé que non et me suis enfuie avant son réveil.

Non je ne devais pas être fière, pourtant maintenant, alors qu'Hao me dévisage avec étonnement, c'est avec une joie malsaine que je lui fais face.

- Tu es enceinte, constate-t-il.

- Mais pas de toi, je crache.

Et avec ces simples mots, je lui jette à la figure toute ma rancœur.

- Non, de Ren.

Quelque chose se casse en moi et je chancèle. En vérité j'aurai aimé que l'enfant soit de lui, au fond de moi. Lui semblait réaliser enfin tout ce qui me torturait depuis un long moment.

- Je croyais que tu comprenais, dit-il.

- Tu as mal cru.

Je suis à la fois triste et en colère. Comment aurai-je pu deviner que ce mariage n'était que formalités, que nos unions reposaient sur du vent ?

- Je n'aurai pas dû t'épouser.

- Non, tu n'aurais pas dû.

Tu n'aurais pas dû et maintenant c'est trop tard, je suis tombée amoureuse de toi.

- Que fait-on ?

Tu me le demandes gravement, en me regardant droit dans les yeux. Que répondre ? Juste poser cette question est la preuve que tu ne veux pas renoncer à Tamao. Qu'attends-tu ? Que je veuille divorcer ?

- Arrête de la voir.

Il se tend mais, lentement, hoche la tête. Je sens mon cœur rugir dans ma poitrine ; je ne m'y attendais pas. Désormais tout va redevenir comme avant, avant qu'elle ne bouleverse nos habitudes. Après tout, c'est bien que tu tiens plus à moi qu'à elle, non ?

Notre relation est destructrice. Hao a cessé de sourire, m'approche de moins en moins, s'isole de plus en plus. Parfois je le surprends, perché dans un arbre près du Fumbari Onsen, à observer pensivement Tamao. Il tient sa promesse, il reste caché à ses regards mais ne peut s'empêcher d'aller la voir. En fait, il ne s'est pas résigné à cesser de la fréquenter par affection pour moi mais par culpabilité. Il regrette de m'avoir épousée, s'en veut de causer ma souffrance. J'ai cru que je pourrais remplacer Tamao, j'avais tort. Son cœur est déjà occupé, je n'y ai pas de place. Je ne peux que me contenter de sa présence. Mais quelle présence ? Il pâlit de jour en jour et je pâlis avec lui. Ce n'est pas d'un spectre dont je suis tombée amoureuse mais d'un Hao souriant, heureux. Cela me tue d'admettre que Tamao lui manque, mais cela me tue encore plus de le voir dans cet état.

J'aurai besoin de parler à quelqu'un, de demander conseil. Ca ne peut pas continuer comme cela, j'en ai conscience, mais je ne sais pas quoi faire. Meene saurait me dire, elle, mais je n'ose pas aller la voir avec mon gros ventre. Mon bébé grandit bien.

Finalement j'ai pris une décision.

- Hao ? je l'appelle doucement alors qu'il se couche dans le noir à mes côtés. Je suis égoïste ?

Il se tourne vers moi et prend son temps avant de répondre.

- Je l'ai été en te demandant d'être ma femme.

C'est une manière indirecte de répondre à ma question. Je me sens mal.

- Retourne auprès d'elle.

Cela n'a été qu'un souffle mais il se redresse brusquement à côté de moi ; il a bien entendu.

- Je ne peux pas me permettre la mesquinerie, j'explique. Je ne supporte plus de te voir comme ça. Et puis… à elle aussi, tu dois lui manquer.

Il n'a rien répondu mais ses lèvres sur mon front sonnent comme un « merci ».

Je pose un baiser tendre sur le front de mon fils qui ne se réveille pas. J'enlève mon alliance et la regarde avec nostalgie avant de la poser sur la lettre que j'ai laissée à mon mari. Ou plutôt, mon ex-mari.

Men dans un panier porté par Shamash, je ferme derrière moi la porte du cottage. J'inspire, j'expire. Je me sens libérée.

J'arrive en Chine, pose mon fils devant les portes des Tao, embrasse une dernière fois mon enfant, toque et m'en vais sans regarder derrière moi. Encore une fois, j'ai hésité à rester. Ren m'accueillerait-il ? Sans doute pas. Je lui confie Men, j'abandonne ma vie derrière moi.

Je pars en voyage.


Post-Scriptum : J'espère que cela vous aura plu. Si ce n'est pas le cas n'hésitez pas à me dire pourquoi ! (Vous pouvez aussi me dire pourquoi ça vous a plu, ça fait toujours plaisir ^^) Il y aura en théorie un deuxième chapitre, alors je vous dis "à bientôt !" :D