Cette histoire est la version complexifiée et romancée d'une de mes campagnes de jeu de rôle sur table pour l'univers des Royaumes Oubliés. Je la dédie aux quatre idiots qui m'ont inspiré cette quête ; avec toute ma tendresse.

Chapitre 1 - Le Nord Lointain

Abysse laissa négligemment tomber son bras le long de sa cuisse et s'assura le plus discrètement du monde d'avoir sa dague à portée de main. Elle espérait que malgré les ténèbres, les arbalétriers embusqués dans les taudis déserts de la ruelle autour d'elle comprendraient son mouvement et se tiendraient prêts. Elle avait l'habitude de traiter avec des gens peu recommandables, elle faisait confiance à ses hommes, et elle connaissait les rues de Luskan comme sa poche elle savait par où s'enfuir, et où se mettre à l'abri en cas de complications. Pourtant, même avec toute son expérience et malgré la dague qu'elle pouvait saisir à tout instant, Abysse se sentait très mal à l'aise.

– Il me faut cette carte, et il me la faut ce soir, insistait l'homme à voix basse.

Il avait parfaitement remarqué son geste et retenait un sourire mauvais.

– Au-delà des Dix-Cités, c'est le Nord Sauvage, raisonna Abysse avec la même discrétion. Peu de gens sont assez fous pour s'y rendre, et moins encore s'y arrêtent assez longtemps pour cartographier la région. Les voyageurs sont trop occupés à rester en vie. Il est impossible de se procurer une carte aussi précise que celle que vous cherchez ! Et certainement pas en une nuit !

– Suis-je arrivé aux confins de Toril que cette région soit incartable ? s'impatienta l'homme d'une voix aux accents gutturaux qui trahissait ses origines lointaines.

– C'est exactement cela, Luskan est le dernier rempart de la civilisation, les Dix-Cités mises à part. Il n'y a pas grand-chose dans le nord qui vaut la peine d'être cartographié : dessinez un glacier et il aura fondu au printemps, marquez l'emplacement d'un village et une tribu de barbares l'aura rasé le lendemain. Alors je vous le répète je peux vous obtenir un tracé des côtes, des fleuves et des montagnes, mais pas une carte exacte des routes et des villages… ou des temples, puisque c'est ce que vous cherchez…

L'homme soupira et il sembla à Abysse que l'obscurité de la nuit s'épaississait.

C'était la fin de l'année 1391 du Calendrier des Vaux, l'année de l'Œil Courroucé. Et l'Œil Courroucé la fixait justement d'une façon effrayante. Luskan était une ville de malfrats dans laquelle il avait été difficile de se faire une place. Ce qui avait permis à Abysse de s'en sortir, avait été sa capacité à reconnaître au premier coup d'œil les gens dangereux. Et en cet instant précis, son sixième sens lui hurlait de s'enfuir à toute vitesse.

– Vous ne m'êtes donc d'aucune utilité, fit l'homme dans un commun mal assuré mais dont la menace transparaissait de manière évidente.

Abysse recula très légèrement et s'en voulut aussitôt d'avoir montré sa peur. Elle réfléchissait à toute vitesse, consciente qu'il valait mieux pour elle ne pas décevoir ce client.

– Ecoutez étranger, reprit-elle d'une voix ferme, il y a d'autres moyens de voyager dans le nord. Nous pouvons tout de même arriver à un compromis. Aucune carte ne serait fiable, mais je peux vous mettre en contact avec un guide. Des caravanes marchandes…

– Non. Je n'ai pas besoin d'être ralenti par un autre incompétent de cette ville crasseuse.

Le ton cassant avec lequel il l'avait coupée l'agaça et elle fut soudain plus en colère qu'effrayée, retrouvant son assurance, elle se campa fermement sur ses pieds, les poings légèrement crispés et jeta un regard méchant à l'importun.

– Alors je ne peux rien pour vous, répondit-elle froidement. Allez-vous-en, les incompétents de cette ville crasseuse ont du travail !

– Certes, mais avant si vous permettez, je dois m'assurer de votre silence. Vous savez maintenant dans quelle direction je me rends, et il serait regrettable que cette information arrive aux oreilles de ceux qui me poursuivent…

Abysse reconnut immédiatement le point charnière où une négociation dégénère en affrontement et elle s'empara vivement de sa dague dont la pointe fut sous la gorge de l'homme en un éclair.

– Dégagez ! cracha-t-elle.

Tout autour d'eux, derrière les façades en ruines, les fenêtres brisées et les portes branlantes, une agitation secoua les ténèbres et les cliquetis singuliers des carreaux d'arbalète qu'on ajuste vinrent appuyer l'ordre de la jeune femme. L'homme esquissa un sourire amusé qui déforma son visage d'une façon inquiétante.

– Allons ne criez pas, vous effrayez vos hommes. Je m'en vais.

Et tout en reculant, il écarta doucement la dague qui menaçait sa gorge. Un objet métallique dans la manche de l'étranger capta un rayon de lune, et Abysse qui était sur ses gardes s'apprêta à donner le signal aux arbalétriers, mais l'instant d'après il n'y avait plus rien. La main de l'étranger s'était éloignée de la sienne et il disparaissait à grandes enjambées silencieuses dans la ruelle.

– Surtout, n'y voyez rien de personnel ! fit la voix de l'homme, froide et lointaine comme celle d'un fantôme.

Abysse n'eut pas le temps de se réjouir de son départ qu'une vive irritation lui démangeait le dos de la main. Une fine ligne rouge barrait sa peau à l'endroit où les doigts de l'homme l'avaient touchée en repoussant sa dague et elle comprit avec horreur ce qu'avait été l'éclat métallique. Elle réalisa combien elle avait manqué de prudence à l'instant où une étreinte glacée lui comprimait la poitrine. Il était trop tard pour appeler à l'aide, le poison avait déjà fait effet.

Ses jambes se dérobèrent sous elle, et Abysse mourut avant d'avoir touché le sol.

*.*.*.*.*

Un peu plus tard, c'est une ombre impatiente et frustrée qui quitta la ville en escaladant furtivement le mur d'enceinte. Traverser Faerûn n'avait pas été chose facile, mais jusque là, il savait où il allait. Malheureusement sa piste s'arrêtait dans le Nord, et il avançait désormais en aveugle. Ainsi que l'avait dit Abysse, la meilleure informatrice de Luskan – ou plutôt l'ancienne meilleure informatrice – le Nord Sauvage était une région dangereuse et beaucoup trop instable pour espérer s'y repérer sans indication, et sans n'y avoir jamais mis les pieds.

Pourtant, il ne pouvait pas perdre plus de temps en vaines recherches. Les créatures qui le poursuivaient n'attendraient pas qu'il trouve sa route. Et chaque contretemps amenuisait l'avance qu'il avait sur elles.

De cela seulement il était sûr.

Il lui fallut plusieurs heures pour traverser à pied la plaine qui entourait Luskan jusqu'au couvert des arbres où il avait laissé sa monture. Une lumière pâle pointait à l'Est lorsqu'il retrouva son cheval, et la brume vaporeuse caractéristique des matins d'automne couvrit son départ.

Il chevaucha des jours durant en direction du nord, gardant les monts neigeux de l'Epine Dorsale du Monde sur sa droite tandis qu'il quittait la civilisation pour s'enfoncer dans les terres sauvages de Valbise.

Uktar touchait à sa fin, et le Pourrissement avait apporté avec lui le froid mordant de l'hiver. Plus le voyageur progressait vers le nord, plus le froid grandissait, porté par la bise incessante. Tantôt gémissant, tantôt hurlant, le vent du nord semblait tout à la fois supplier et mettre en garde quiconque s'aventurait sur cette toundra gelée qu'une mort horrible sinon rapide attendait les imprudents.

Mais l'étranger ne rebroussa pas chemin, il ne ralentit même pas l'allure effrénée qu'il imposait à sa monture. Il était lui-même né sur des terres froides et dangereuses et il fuyait une menace bien plus terrible que du vent, de la neige et quelques yétis.

Il ne croisa pas une âme, les dernières caravanes marchandes étaient reparties en direction du sud depuis plus d'une dizaine. Et au milieu de ces terres désertiques il en vint à douter de l'existence d'un quelconque village jusqu'à ce qu'au loin, apparaisse de la fumée et se découpe la silhouette d'une cité construite à flanc de colline.

La nuit tombait lorsqu'il atteignit les portes de la ville. Il mit pied à terre et, sans relever le capuchon de sa cape fourrée, il s'avança devant le garde en faction.

– Holà voyageur ! le héla l'homme quand il fut à portée de voix. Si vous voulez entrer hâtez-vous, nous fermerons bientôt les portes pour la nuit.

C'était un homme jeune, armé d'une hallebarde qui au premier coup d'œil paraissait trop lourde pour lui. Pourtant il semblait vaillant et sûr de lui, ainsi que tous les habitants des Dix-Cités, habitués à survivre aux rudes hivers et aux dangers de la toundra.

– Quelle est cette ville ? demanda l'étranger de sa voix abrupte et déplaisante.

– Bryn Shander, monsieur ! La plus grande des Dix-Cités, répondit le jeune homme fièrement. Nos murs sont solides et vous fourniront un abri sûr. Êtes-vous ici pour le commerce ou…

– Je dois me rendre plus loin au nord, le coupa l'homme avec impatience. Mais je ne connais pas la région, votre ville offre-t-elle les services d'un guide ?

Il ne lui plaisait guère de s'en remettre à quelqu'un d'autre pour trouver sa route – être accompagné par un inconnu, c'était toujours s'encombrer d'ennuis – mais Abysse de Luskan avait été très claire : il n'existait aucune carte indiquant la position de ce qu'il cherchait. Et en arrivant dans le Valbise, hostile et presque inhabité, il avait commencé à comprendre pourquoi. Aussi malgré ses réticences, trouver un guide était sa seule option.

– Dans le nord ? s'étrangla le garde. En hiver ? C'est de la folie !

L'étranger resta de marbre, dévisageant le jeune homme d'un regard mauvais et menaçant qui refroidit son hilarité.

– Excusez-moi, dit l'hallebardier sans savoir de quoi il s'excusait. Un rôdeur de Gwaeron Bourrasque est arrivé en ville il y a une dizaine, il pourra sans doute vous guider au-delà des Dix-Cités… pour peu que vous le convainquiez de quitter l'Auberge des Gravures d'Ivoire.

Le grand homme rajusta sa capuche, enfonçant un peu plus son visage dans les ténèbres et remonta en scelle sans ajouter un seul mot. Le jeune homme qui n'avait pas eu conscience de sa nervosité jusqu'à que l'étranger disparaisse par la grande porte de la cité, se détendit un peu. Les Dix-Cités attiraient toutes sortes de voyageurs dont la plupart étaient des renégats, des criminels en fuite ou des malfaiteurs en quête de nouveaux méfaits. Cet homme semblait appartenir aux trois catégories à la fois…

*.*.*.*.*

L'étranger qui s'était fait indiquer le chemin de l'Auberge des Gravures d'Ivoire par un mendiant – qu'il avait brutalisé – laissa son cheval aux écuries et prit un repas dans la grande salle bondée tout en cherchant sans en avoir l'air le rôdeur dont lui avait parlé le garde.

C'était une auberge plutôt accueillante et exagérément bruyante. Un barde amateur chantait des chants régionaux d'une voix aigrelette accompagné d'un luth mal accordé un enfant en haillons passait discrètement près des clients pour leur dérober leur bourse puis finit par être chassé par l'aubergiste des hommes arrivés à un stade d'ivresse avancée se disputaient à voix haute au sujet d'une zone de pêche qui devait revenir à un village plutôt qu'à un autre et une série d'affreuses petites gravures d'ivoire poussiéreuses recouvraient le mur au dessus de la cheminée accompagnées d'une plaque qui disait « 1355 CV par Régis le halfelin, qui terrassa le mage démoniaque Akar Kessell ».

L'étranger s'interrogeait sur le crédit qu'on pouvait accorder à une communauté dont le héros était un halfelin qui gravait des dessins douteux sur des arrêtes de poissons quand ses pensées furent interrompues par l'arrivée d'un homme trapu et crasseux. Son entrée n'échappa à personne puisque plusieurs hommes le saluèrent alors que d'autres se mirent à parler à voix basse en le couvant d'un œil mauvais.

Le petit garçon vêtu de haillons profita de l'agitation causée au comptoir par l'arrivée de l'homme qui riait grassement avec l'aubergiste pour se faufiler à nouveau dans la grande salle. Il eut la très mauvaise idée de choisir pour cible un étranger attablé seul assez loin de l'entrée. Lorsque sa petite main agile passa près de l'homme et chercha le cordon de sa bourse, une poigne de fer broya son poignet qui fit un bruit affreux et l'enfant se retrouva face à face avec un homme terrifiant aux yeux sombres et aux longs cheveux noirs encadrant un visage pâle et dur.

– Je ne te tuerai pas, assura l'étranger d'un ton guère rassurant, si tu me dis qui est l'homme qui vient d'entrer.

Le garçon avait le souffle coupé et les yeux écarquillés. La main gantée écrasait toujours son poignet dans un étau de pierre mais la terreur l'empêchait de crier. Il lisait dans les yeux noirs que le moindre signe de résistance lui couterait la vie… et peut-être bien plus.

– Garm Verttertre, souffla-t-il sans articuler.

Les doigts se resserrèrent autour de son poignet il y eut un autre horrible craquement.

– Garm Verttertre, répéta le garçon avec un hoquet, Garm Verttertre le rôdeur !

L'homme le lâcha et le repoussa brutalement.

– Disparaît, gronda-t-il avec une expression de colère rendue encore plus terrifiante par le fait qu'une seule moitié de son visage bougeait, l'autre moitié restant figée dans une asymétrie affreuse.

L'enfant ne se le fit pas répéter, serrant contre lui son poignet brisé, il s'enfuit hors de l'auberge si vite que personne ne le remarqua.

L'étranger abandonna son repas et se planta au comptoir où s'était accoudé le rôdeur.

Un léger malaise salua son arrivée et plusieurs habitués s'écartèrent d'eux-mêmes pour aller boire plus loin et en meilleure compagnie.

– Vous voulez quelque chose ? demanda le rôdeur plus ou moins courtoisement en comprenant à son regard que l'étranger était là pour lui.

– Oui. Mais je ne voudrais pas interrompre une charmante discussion.

Les hommes assis au comptoir parlaient des prostituées de Targos qui selon le plus soûl acceptaient d'être payées en poissons.

– Vous l'avez déjà interrompue, fit le rôdeur en haussant les épaules. Dites ce que vous avez à dire ou allez voir dans les Neuf Enfers si j'y suis.

– Je suis venu vous offrir du travail.

L'étranger détestait devoir négocier ici, au milieu de tous ces gens qui écoutaient. Mais il ne pouvait pas se permettre de perdre son temps aux Dix-Cités comme il l'avait perdu à Luskan. Il voulait être reparti avant l'aube, et tant pis s'il ne passait pas inaperçu. Ce qui le poursuivait le retrouverait de toute façon.

– Alors vous pouvez retourner d'où vous v'nez. Ça m'intéresse pas !

– Moi ça m'intéresse ! s'écria soudain le tavernier. Il a une ardoise longue comme le bras ! Tu crois que tu vas pouvoir passer tout l'hiver ici sans argent, Garm ?

Le vieil homme joufflu qui se tenait derrière le comptoir ne plaisantait qu'à moitié, il s'adressait au rôdeur comme on parle aux gens puissants qu'on n'ose pas froisser. Garm lui jeta un regard mauvais, mais avec l'argent qu'il devait il n'osa pas répliquer.

– Quel travail ? demanda-t-il de mauvaise grâce à l'étranger.

– J'ai besoin d'un guide pour voyager dans le Nord.

Le visage du rôdeur se crispa.

– Z'êtes déjà dans le Nord. Où vous voudriez aller ? Au Grand Glacier ?

– Depuis la Magepeste, la région est encore plus instable qu'avant, intervint le tavernier qui regrettait d'avoir conseillé à son ami d'accepter le travail proposé. Vous d'vriez attendre le printemps étranger, c'est trop dangereux de partir maintenant.

– Cet endroit doit être le seul de tout Faerûn où les rôdeur ne rôdent pas en hiver parce qu'ils ont trop peur du froid, fit remarquer le voyageur d'un ton acerbe.

Sa remarque lui valut un éclat de rire de la part du groupe d'hommes qui toisait Garm d'une façon peu amicale depuis son arrivée.

– C'est parce que Verttertre est un rôdeur des villes ! fit l'un d'eux.

– On était plus en sécurité à Valbise du temps où un drow qui veillait sur nous !

L'étranger ignorait de quel drow il était question mais après cette remarque, la situation dégénéra en sa faveur parce que le rôdeur se mit brusquement très en colère et s'éloigna du comptoir pour aller écraser son gros poing sur le visage de l'homme qui venait de parler, lui brisant le nez. Les amis de l'homme ripostèrent violement – puisqu'après tout il était évident qu'ils n'attendaient que cela – et Garm valdingua aux pieds de l'étranger, une oreille en sang, sous les cris d'encouragement des clients de la taverne et les couinements de protestation du tavernier qui venait de perdre une chaise et cinq verres.

Le rôdeur se remit debout en jurant, de nouveau prêt à en découdre alors que les quatre hommes avançaient vers lui avec l'intention évidente de le laisser à demi-mort sur le sol de l'auberge.

C'est le moment que choisit l'étranger pour revendiquer le combat du rôdeur qu'il souhaitait garder en vie. Il se planta à côté de Garm et baissa le capuchon fourré de sa lourde cape.

– Ha ! Bonne idée ! commenta l'homme à qui le rôdeur avait cassé le nez en s'approchant à grands pas. Comme ça on n'aura aucun remord à vous écraser à plusieurs !

– Vous êtes très courageux, hommes de Bryn Shander, pour vous opposer à un Mage Rouge de Thay… a mains nues !

La remarque du voyageur eut l'effet souhaité : les quatre hommes ralentirent puis s'immobilisèrent. On avait entendu parler des terribles Mages Rouges jusque dans ces contrées lointaines, semblait-il.

– T'as pas la tête d'un Mage Rouge ! fit l'un des ivrognes en trépignant sur place.

Garm Verttertre jeta un œil méfiant à son allié de circonstances, en se demandant dans quels problèmes il s'était encore fourré.

Le côté droit du visage de l'étranger s'étira d'un sourire confiant, les quatre hommes s'étaient arrêtés et le dévisageaient. Ils avaient perdu leur élan.

– C'est un déguisement évidemment. Quand les Mages Rouges de Thay voyagent, ils ont la…

Le mot « prudence » fut étouffé par le bruit sourd que fit sa botte ferrée en enfonçant les côtes de son interlocuteur. Il avait bougé trop vite pour que l'homme aviné ait le temps de reculer et Garm qui aurait dû profiter de la diversion pour frapper à son tour, préféra suivre son instinct et recula jusqu'à ce que son dos touchât le comptoir.

Les trois hommes toujours debout eurent eux, plus de courage. Deux d'entre eux se ruèrent poings serrés sur l'étranger tandis que le troisième, celui qui avait le nez cassé, tirait un couteau de pêche d'une poche de son veston en peau.

Le premier à atteindre l'étranger le rata d'un demi-centimètre et son poing ne rencontra que le vide tandis que la tranche de la main de son adversaire heurtait violemment sa carotide. Il s'écroula et émit un gargouillis sinistre en se noyant dans son sang. Le poing de son ami rencontra la surface dure d'une armure de cuir enchantée là où il aurait dû s'enfoncer dans l'estomac de l'étranger. L'ivrogne infortuné tomba à la renverse sous le coup de tête qui brisa net le cartilage de son nez.

Le dernier homme à être encore debout sourit au moment où la pointe de son couteau fila en direction du dos de l'étranger, qui lui avait laissé une ouverture. Son sourire se fana quand après avoir transpercé la cape il ne rencontra que le vide. Le grand homme sombre s'était déplacé si vite que le pauvre ivrogne n'avait vu qu'une ombre. Mais la poigne qui agrippa son poignet, elle, était bien réelle.

Le vieux pêcheur regarda impuissant son propre bras, tenant son propre couteau, poignarder son propre cœur et seule l'expression d'horreur qui déformait ses traits permettait de comprendre qu'il luttait en vain contre la force de l'homme sombre.

Un silence de mort salua le départ des deux hommes – le terrifiant étranger et le rôdeur qu'il emporta avec lui en le tenant fermement par l'épaule – il fut seulement perturbé par le tintement des pièces d'or que l'étranger avait laissé tomber sur le comptoir et le borborygme répugnant que produisit le pêcheur en rendant l'âme sur le sol de l'auberge.

*.*.*.*.*

– Où est-ce que vous m'emmenez, lâchez-moi ! s'écria Garm Verttertre en se débattant pour libérer son épaule de la prise de l'étranger.

– Silence ! lui intima celui-ci en fouillant les ombres du regard.

Ils étaient à plusieurs rues de l'auberge mais l'agitation lointaine qu'il entendait l'incitait à la prudence la garde avait dû être appelée et fouillait sans doute les environs à leur recherche.

– Nous allons sortir de la ville en escaladant la muraille. Si vous voulez vivre, taisez-vous !

– Moi je reste ici, je n'irai nulle part, répliqua le rôdeur, butté.

La bouche de l'étranger se tordit d'un sourire.

– Si vous restez ici, je vous le confirme, vous n'irez nulle part. A l'heure qu'il est votre ami l'aubergiste doit être en train de nous décrire aux gardes de la ville qui s'empresseront de nous rechercher et de nous mettre au fer.

– Mais je n'ai rien fait !

– Vous avez participé à cette bagarre, et surtout vous m'avez suivi hors de la taverne.

– Vous m'avez entraîné de force !

– Sincèrement, Garm, qui s'en soucie ? demanda l'étranger en soupirant.

– Moi je m'en soucie !

– Moins fort !

L'étranger regarda autour de lui comme s'il mettait les ombres au défi d'approcher.

– Ecoutez, je vous promets de l'or et de l'aventure ! Qu'est-ce qu'un homme sain d'esprit peut souhaiter d'autre en ce monde ?

– De l'alcool, des femmes, et un lit qui ne soit pas fait de branches et de pierres.

– Quand vous serez vieux ! Pour l'instant j'ai besoin de vous. Si vous m'aidez, je vous offrirai une récompense telle que vous serez pour toujours à l'abri du besoin. Vous me suivez ou vous attendez la garde ?

Garm lâcha un profond soupir de fin des temps.

– Comment vous appelez-vous ?

– Valrod Jarghal.

– Passez devant, je vous suis.

– Sage décision.

A suivre…

Ecriture achevée le 28/05/2011