Déclaration : Les personnages ne m'appartiennent pas, ce sont ceux du film The eagle. Je ne fais que les emprunter, merci à Rosemarie Sutcliff de les avoir crées.

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(supprimer les espaces pour reconstituer l'adresse)


Chapitre 43 : Peintures tribales


Le corps d'Esca se mit en mouvement, suivant son maître comme celui-ci lui avait suggéré, mais son esprit était ailleurs. Perdu dans une complainte que lui chantait souvent sa mère. La musique était son refuge secret, un rempart de son esprit aux tortures mentales qui étaient les siennes. Déconnecté du monde réel, il se laissait bercer par les paroles, par cette musique qui parlait à son cœur, apaisait son esprit, le délivrait d'un présent qu'il n'avait pas envie d'affronter. C'était une chanson d'hiver qui parlait de combats, d'épées, de froid, de magnifiques guerriers qui partaient, qui sait, vers leur fin. La noirceur de ces jours, la tristesse de leurs regards, leur désir de vengeance… est-ce que tout pouvait se terminer si facilement ? Seul le vaincu a besoin de se relever… et si la foudre les touchait deux fois ? Trouveront-ils un chemin pour se coucher côte à côte ? Trouveront-ils jamais le chemin… La chanson*, triste, ne donnait pas de réponses, elle ne faisait que poser des questions.

Des questions, il en avait beaucoup. Par deux fois**, des Romains lui avaient généreusement proposé de le libérer et par deux fois il avait refusé. Ses mains se remirent à trembler à cette pensée défiant le bon sens... Il n'était pas fou, ni idiot, ce seraient peut-être les deux seules opportunités qu'il aurait dans cette vie de se libérer de sa servitude. Et il les avait refusées.

Un choix cornélien ? Non ! Il n'y avait jamais eu de choix, ou plutôt il s'était décidé il y a bien longtemps. Précisément quand Aquila l'avait acheté : il lui avait annoncé qu'il avait un nouveau maître, celui-là même qui l'avait sauvé de cette épée pointée sur son cœur quelques heures plus tôt. En un instant, son sort avait été scellé, sa destinée toute tracée : une route parallèle à celle de ce Marcus Flavius Aquila qu'il connaissait si peu. Il ne se souvenait plus que de ses yeux… Il s'était accroché à ce regard perçant tandis que lui faisait tout pour le sauver… Il pensait avoir rendez-vous avec la mort ce jour-là, Marcus avait usurpé la place in extremis.

Il s'était senti puni par les dieux de le lier ainsi à ce qu'il pensait être la pire espèce d'hommes qu'il n'ait jamais rencontrée. Bien qu'il ait suspecté, dès le départ, que ce Romain-là était différent : la détermination, énergie et fougue qu'il avait déployée pour le sauver l'avait passablement troublé. Tout comme sa langue bien pendue pour ses compatriotes… Chose que le centurion s'autorisait régulièrement, mais qu'il lui interdisait strictement. Marcus restait un ethnocentrique, il était inconcevable qu'un Celte critique un Romain ou pire qu'il se batte avec l'un deux…. Une interdiction qu'Esca avait outrepassée régulièrement et qui lui avait, bien entendu, valu quelques ennuis. Mais rien de bien grave en comparaison des dangers qu'il avait bravés, ni du traitement que ses autres maîtres romains lui avaient réservé. Les directives de Marcus étaient très claires, mais il continuerait à les outrepasser.

Quoi qu'il en soit, depuis ce jour où Aquila était venu le chercher, ses pas s'inscrivaient dans ceux de ce Romain, il se laissait guider sans jamais pouvoir infléchir le chemin emprunté. Une ombre dans son ombre, son insignifiante vie lui appartenait. Cela n'avait rien d'agréable et les paroles d'Octavius n'avaient fait que remuer le couteau dans la plaie, elles l'avaient blessé dans son amour propre même ses propos étaient exagérés... certaines parties étaient malgré tout, vraies.

Cela avait pourtant plutôt bien commencé, passé un bref moment d'étonnement face à la proposition d'Octavius, il avait mis un point d'honneur à leur faire connaître sa décision rapidement. Il avait bien vu que cela impressionnait Marcus, ce qui était précisément son objectif. Parce que les Romains n'imaginent pas qu'un sauvage puisse être un homme de parole ou d'honneur, à cette occasion, il lui avait démontré l'inverse. Le regard du centurion l'avait largement récompensé, il avait été étonné puis satisfait et même fier de lui. C'était une petite récompense… comme il en avait régulièrement avec lui, l'inverse lui semblait vrai d'ailleurs. Ils opposaient régulièrement leurs cultures, et cela avait pour effet d'en réduire les écarts, aussi étonnant que cela puisse paraître. Si Marcus le réconciliait avec les Romains, il lui semblait que l'inverse était également vrai.

Octavius n'avait bien entendu rien compris, et cela était tout à fait prévisible. C'était presque drôle à voir avant qu'il ne se déchaîne et débite ses paroles insultantes, qui l'avaient -malgré lui- secoué. Mais Octavius n'était rien ni personne. En perdant sa liberté, Esca avait également cessé d'être une personne à part entière, il n'était que « l'esclave de ». Seul Marcus comptait. Ce monde si vaste qu'il venait seulement d'entrevoir grâce à lui ne le concernait plus vraiment : le sien se réduisait à cette seule personne, son maître. Il était devenu sa seule perspective, il devait oublier les autres et cela était douloureux. Pourtant, il ne pouvait imaginer vivre autrement sans renier le peu qui lui restait d'honneur. On lui avait volé sa liberté, mais jamais il n'avait changé, il y avait pris garde en résistant devant le mal sans devenir mauvais à son tour. Un combat rude, mais qu'il espérait avoir remporté. Probablement le combat le plus important qu'il ait eu à mener dans sa courte vie. Il était resté celte dans l'âme, sa tribu lui avait enseigné comment se battre tout en acceptant la défaite, son père lui avait appris à être fier et valeureux, à respecter la nature et la vie qu'il détenait bien souvent au bout de son arc. Il ne voulait pas changer même s'il jouait au Romain dans une villa... Bien que cela ne soit pas tout à fait honnête, il avait cessé de jouer la comédie avec Marcus. Il lui avait fait découvrir les cartes de l'Empire, la lecture, les bains… Des activités purement romaines qu'il avait appris à apprécier en sa compagnie. Les écarts se réduisaient.

Marcus… Il devait certes le rembourser de son acte généreux et, semblait-il, totalement gratuit, mais au-delà de cela il n'arrivait pas à s'imaginer loin de lui. Une grande faiblesse qui le torturait… Son cœur bridait son esprit, il n'avait pas envie de quitter Marcus… Il s'était attaché au Romain qui l'avait sauvé alors qu'ils ne se connaissaient même pas. S'il avait été abasourdi sur le moment, maintenant qu'il connaissait son âme, il aurait pu anticiper cet acte. Il avait compris l'absurdité de ce combat et reconnu son courage, il avait logiquement regagné l'estime du public pour lui. Marcus était ainsi, il savait reconnaître la bravoure, l'honneur et il ne se laissait pas abattre par l'adversité… Il était aussi fier et c'était probablement ce qui l'avait empêché de reconnaître tout cela quand il s'était présenté à lui, mais Marcus expliquait rarement ses actes avec des mots.

Il se haïssait parfois, souvent, de s'être entiché d'un Romain, mais quand il se remémorait ce qu'il avait fait pour lui, ce qu'il faisait jour après jour, l'humiliation s'estompait. C'était même la première fois qu'il acceptait ce statut peu enviable, qu'il acceptait sincèrement de servir un maître romain, auparavant il ne s'y était jamais résolu. Il ne voyait plus Marcus simplement de cette manière, il l'avait vu endurer un calvaire, lutter pour guérir après sa blessure, cauchemarder la nuit torturé probablement par ce secret de famille, semblait-il, bien lourd à porter… plus important que tout, il l'avait soigné, il s'était occupé de lui. Cette fragilité entre aperçue, beaucoup devaient la méconnaître, il parvenait si bien à la cacher… jamais il ne l'oublierait. Elle était là, tapie au fond de son regard, maintenant il la voyait et ne pouvait l'ignorer.

Marcus s'allongea tandis qu'il partait chercher une préparation qu'il connaissait bien pour l'avoir déjà utilisé. Une mixture à base de plantes qui aideraient ses muscles à se détendre. S'il en avait vraiment besoin… Il le suspectait de mentir au sujet de sa jambe pour le garder près de lui. Peut-être craignait-il qu'il s'enfuie… pas si convaincu finalement par sa prestation. Esca soupira en s'adossant au mur de la petite remise. Ou alors il avait simplement envie qu'il lui tienne compagnie, Octavius l'avait lui aussi blessé en reparlant de son père. Il y avait décidément là un bien grand mystère qu'il brûlait de connaître...

Le tonnerre le sortit définitivement de ses pensées. Il rejoignit rapidement le Romain qui l'attendait bien sagement sur son lit. Ses mains se mirent à travailler ses muscles, il les trouva bien raides… Possible, en effet, qu'il en souffre. Ses mains blanches sur ces jambes hâlées… une fois de plus son esprit s'envola ailleurs, vers de bien sombres contrées. Sans qu'il en connaisse précisément la raison, il était abattu. Il souffrait intérieurement… pourquoi maintenant plus qu'hier ? ! Il avait analysé sa situation sous toutes les coutures, il avait fait les bons choix, il n'avait pas de doute. Alors pourquoi son cœur blessé saignait-il de la sorte ? Cette odeur de pluie n'arrangeait rien, la nostalgie de son pays, des siens, s'ajoutait à cette tristesse latente dont il n'arrivait pas à se débarrasser. Il était faible... Marcus lui avait bien fait remarquer, à juste titre. Il n'y avait pas de place pour les faibles dans ce monde, lui -mieux que quiconque- le savait bien. Cet homme si docile sous ses mains le scrutait du regard. Il ne voulait pas d'un faible à ses côtés… Esca aurait bien voulu rester seul le temps de se ressaisir, mais la patience n'était pas le fort de Marcus. Il lui fallait agir, il était un homme d'action… Ses yeux l'inspectaient et lui fuyait du regard à défaut de pouvoir être là où il voulait, c'est-à-dire loin de lui. Il ne voulait pas qu'il le voit ainsi, car il n'avait pas de doute sur la manière dont Marcus traitait les faibles.
- Marcus ! S'exclama Aquila en entrant dans la chambre. Je pensais bien que vous ne seriez pas partis. Est-ce que ta jambe te fait souffrir ? Ajouta-t-il en fronçant involontairement les sourcils.
- Non. Pas avec ces bons soins.
- Bien ! Puisque tu es là, pourrais-tu venir parcourir mes nouveaux chapitres ?
L'entrain, voire l'excitation, d'Aquila était palpable.
- Oui, concéda Marcus à contrecœur. Tu peux t'arrêter Esca. Attends-moi ici, ajouta-t-il doucement.

oOoOoOoOoOo

Enfin seul, Esca avait choisi le perron de la porte-fenêtre pour patienter en attendant Marcus. Il s'était perdu dans la contemplation des gouttelettes d'eau qui atterrissaient de manière aléatoire sur la terrasse pourtant protégée par un petit toit. Mais l'orage était violent et le vent poussait la pluie jusqu'à ses jambes. Absorbé par ce spectacle, il espérait que son désespoir allait se dissoudre comme le sucre dans de l'eau. Pourquoi les paroles d'Octavius ne suivaient-elles pas le même chemin que ces gouttelettes sur sa jambe ? Elles glissaient sans laisser de traces. C'était froid sans être désagréable, en un geste il était facile de s'en débarrasser et de les oublier… Cela faisait quelques années maintenant que sa vie était difficile, et le présent n'était pas la période la plus terrible, bien au contraire. Pourquoi se sentait-il si mal au point qu'il n'arrivait même plus à le cacher ? ! Son triste destin lui avait été rappelé, aucun espoir n'était là pour lui donner une raison de lutter... Servir Marcus, rembourser sa dette d'honneur, certes, mais lui n'était plus rien ni personne dans cette équation.

Il avait besoin de changement, il ruminait dans cette villa, en vivant à la romaine. Une vie par procuration. Octavius avait raison sur ce point, il était pathétique à laver du linge, récurer les latrines et les sols. Il avait eu d'autres ambitions à des époques révolues. Une autre vie qu'il ne voulait oublier à aucun prix. Ses souvenirs étaient ses biens les plus chers, mais ils le faisaient terriblement souffrir.

Il fallait se faire une raison une bonne fois pour toutes, il avait été battu par les Romains, abandonné par ses dieux qui ne lui avaient pas donné cette mort si souvent désirée. Coupé définitivement des siens, de sa culture, il n'avait personne à qui parler. Parfois, il s'imaginait se donner la mort avec ce poignard que le Romain lui avait confié, enfin, contraint forcé par Marcus. Cela lui aurait plu, nul doute, il aurait certainement aimé que son arme lui ôte la vie... Il avait toujours laissé le destin décider du jour de sa mort, mais aujourd'hui, il priait pour que ce jour soit proche.

Il fut surpris quand Marcus s'assit à côté de lui, il ne l'avait pas entendu revenir. Heureusement, il avait eu le temps de se recomposer un visage impassible, dépourvu de toutes ces émotions qui le rongeaient. Ils restèrent ainsi un long moment côte à côte, assis à même le sol, à contempler la pluie qui arrosait généreusement le jardin. Parfois, elle forcissait et le paysage disparaissait derrière ce rideau de pluie, parfois elle faiblissait les laissant admirer la beauté du lieu malmené par les éléments.
- Est-ce que tu es nostalgique ? Se hasarda finalement le Romain.
Esca hocha la tête.
- Je viens du Nord et… il pleut plus qu'ici.
- C'est possible ? ! S'exclama Marcus en souriant.
- Oh oui…
Marcus hocha la tête à son tour, puis ses yeux embrassèrent l'horizon. Un voile noir passa sur son visage.
- Toi aussi ? Osa demander le Celte dans un élan spontané qu'il regretta aussitôt.
Il se mordit la lèvre inférieure en se jurant de se fermer comme une huître.
- Oui.
Il fit une pause avant de continuer :
- Les oliviers me manquent, le soleil de plomb, le ciel azur sans un nuage… Enfant, ma chambre donnait sur un vieil olivier centenaire. Je m'endormais bercé par les oscillations de son feuillage argenté, tandis que le soleil dardait ses derniers rayons sur lui, cette même image tous les soirs. Elle est gravée en moi.
- La lumière du soir est particulière….
- Exactement, s'empressa d'approuver le Romain.
C'était cette lumière spéciale qui lui plaisait tout particulièrement et qu'il se remémorait avec intensité. Esca avait mis le doigt dessus.
- Rentrons, j'ai froid.
Il avait froid et envie de rentrer, mais pas Esca, pourtant comme toujours sans un mot, il se leva à sa suite.
- Nous irons chasser cet après-midi ? Demanda-t-il.
L'envie l'avait poussé à poser cette question, chasser avait toujours été un excellent moyen de se vider la tête.
- Pas avec ce temps ! S'exclama Marcus.
- Il fera beau dans peu de temps.
Le Romain le considéra un instant pas convaincu du tout.
- Si tu le dis, capitula-t-il, tu vis ici depuis plus longtemps que moi.
Cette simple phrase, reconnaissance banale de cet état de fait, lui fit un bien fou. Et cela n'était pas fini, car il reconnut quelques instants après la carriole d'Aëla.
- Je vais l'aider à décharger ? Demanda-t-il en tentant de cacher au mieux la joie que le procurait la venue de son amie celte.
- Vas-y, murmura machinalement Marcus.

- Esca !
- Tu es trempée, lui reprocha-t-il en celte.
- Tu es extrêmement observateur, le taquina-t-elle en entrant dans la villa par l'arrière de la maison. Serre-moi pour me réchauffer. La pluie a forcit alors que j'étais déjà partie, expliqua-t-elle en retirant sa capuche.
Il n'hésita pas longtemps avant de l'aider à retirer complètement sa cape détrempée, il la prit dans ses bras. Elle s'y blottit comme un petit oiseau et Esca ferma les yeux. Il laissa son visage toucher ses cheveux dorés, ses bras encercler son corps, son odeur l'enivrer. C'était bon, doux, réconfortant.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Oh, ce n'est rien…
- Oh que si, fit-elle en le repoussant doucement pour voir son visage, tu ne peux rien me cacher Esca Mac Cunoval. Raconte-moi en déchargeant la charrette.
Esca lui conta toute l'histoire sans omettre aucun détail, en particulier sur sa propre attitude. Plus il y pensait, plus il se trouvait lâche.

Sans même y prêter attention, il utilisait sa langue maternelle, c'était naturel avec Aëla, il n'imaginait pas lui parler en latin… cela faisait partie du charme de ces rencontrées volées à sa routine.

Pas si volées que cela, comme presque à chacune de ses visites, Marcus en était un spectateur invisible. Il ne pouvait se résoudre à laisser ces instants privés. Il n'aimait pas savoir qu'un autre que lui le touchait, qu'un autre que lui le réconfortait… Il l'avait fait, quel besoin avait-elle de le prendre ainsi dans ses bras ? !

Il se savait exagérément possessif, jaloux et exigeant… Tant de choses concernant Esca lui échappaient, qu'il venait ici garder d'une certaine manière le contrôle. Il aurait honte si quiconque le voyait ainsi caché… mais, il le devait pour savoir. Savoir quoi ? Il ne le savait pas bien lui-même, ce dont il avait la certitude, c'est que dans ses tripes, il avait besoin de connaître ce qui se passait entre eux deux. Il lui avait dit que son maître passait avant tout le reste, il venait le vérifier, de visu. C'est pourquoi, il s'était trouvé un recoin sombre pour une fois de plus les observer à défaut de comprendre leurs propos. La méthode lui était, malheureusement, plus que familière. Néanmoins, il sentait un changement, toutes ces émotions qui le traversaient quand il s'agissait de son esclave… ne le gênaient plus tellement.

- C'est normal, commença Aëla avec douceur après qu'ils aient rangé toute la commande de la famille Aquila.
Esca tenait ses mains dans les siennes, pour les réchauffer.
- Tu es bien trop dur avec toi-même, continua-t-elle. Même les dieux doutent, pourquoi pas toi ? Pourquoi dis-tu qu'ils t'ont oublié ?
- Parce qu'ils m'ont lié à un Romain, parce que… parce que c'est difficile de tout oublier.
- Ils te mettent à l'épreuve, nul doute. Tu es courageux et un homme bon, ne l'oublie jamais
, fit-elle en caressant sa joue.
Une main qu'Esca attrapa pour la baiser.
- Tu es jeune et seul pour affronter cette vie. Mais tu as choisi ta voie, celle de la bravoure, mais aussi de la grâce, là réside ton courage, celui dont peu d'hommes sont capables.
Elle fit une pause, Esca buvait ses paroles. Aëla incarnait cette grâce dont elle parlait. Elle était capable d'une telle empathie, d'une telle douceur que le simple fait qu'elle lui parle l'apaisait, un simple regard le soulageait de ses peines. Il y avait cette pluie, incessante, qui emplissait le couloir de sa musique. La beauté de cette femme, ses yeux débordants de vie, tout dans cet instant était magique.
- Tu souffres, je le sens.
Elle le prit à nouveau dans ses bras.
- Partage ta peine avec moi, tu l'as gardée trop longtemps. Il faut qu'elle sorte et elle a choisi ce jour. Tu ne dois pas t'en vouloir pour cela.
- Et pour Marcus ? Murmura Esca en la serrant. Pour les sentiments que je ressens pour lui… souffla-t-il.
- N'aie pas honte. Une vie sans amour n'est pas une vie. Ce que tu ressens est de l'amour.
- Non ce n'est pas cela, la coupa-t-il.
- De l'amour fraternel si tu préfères, fit-elle en riant presque et en déposant un baiser sur ses lèvres. Ne sais-tu donc pas que deux hommes peuvent s'aimer ?
Esca soupira longuement en réfléchissant.
- Je ne sais pas. Je ne sais plus…
Aëla défit alors la ceinture du jeune celte, lentement, ses yeux clairs plongeant dans ceux de son ami.
- Que fais-tu ? Chuchota-t-il.

Marcus frémit en la voyant faire. Elle l'avait embrassé… Si Marcus s'était demandé si cela faisait partie de leurs coutumes, il ne pouvait pas se voiler la face plus longtemps. Il était partagé entre l'envie de les voir et celle d'intervenir. Tout comme Esca avait réagi quand il avait partagé sa couche avec l'esclave romaine, son corps réagissait à ce qui se déroulait sous ses yeux. Aëla était une très belle femme, bien assortie à Esca, selon lui. Oui, ils allaient bien ensemble… Un petit bout de femme, forte et fière, un trait de caractère du peuple celte, lui semblait-il. On sentait qu'elle était capable de beaucoup, il l'imaginait sans mal une épée en main. Là encore, elle ressemblait à son esclave… Mais aujourd'hui, c'était un tout autre visage qu'elle lui présentait. Ses gestes étaient doux, ses sourires incessants, le ton de sa voix posé et compatissant… Sa féminité lui sautait aux yeux, il se mit à les désirer tous les deux.

- Ai confiance Esca, laisse toi faire. Tu sembles perdu, laisse-moi te guider, chuchota-t-elle à son oreille.
Elle lui retira sa tunique et Esca frissonna. Était-ce l'humidité ambiante ou ses mains sur son dos qui le caressaient ? Elle plongea ses mains humides dans un pot de farine posé tout près dans la remise, puis elle se mit à dessiner sur son corps, sur son torse, dans son dos, jusqu'à son cou. De larges bandes tribales dont elle seule avait la signification. Passée dans son dos, ses bras l'encerclèrent, ses cheveux chatouillèrent son dos. Elle joignit ses mains aux siennes, les leva au-dessus de sa tête.
- Puisses-tu trouver le chemin Esca. Les dieux ne t'ont pas oublié, te voilà marqué. Je prédis du changement, une nouvelle voie pour toi, différente de la nôtre. Très bientôt Esca, les mondes vont s'inverser. Cela a déjà commencé.
Elle repassa devant lui, son doux visage rayonnant, elle souriait. Esca la trouva magnifique.
- Merci, murmura-t-il en embrassant son front.
Elle reprit sa cape et s'enfuit presque sous la tempête qui ne s'était pas calmée.

Subjugué par la grâce de leurs mouvements, par la beauté du corps dénudé d'Esca, Marcus les avait observés sans en perdre une miette. Il se ressaisit en la voyant partir sans pour autant quitter des yeux son esclave. Il semblait serein, toujours cet air un peu triste qui ne le quittait jamais vraiment, mais il était apaisé. Cela n'avait pas eu tout à fait le même effet sur lui… Même sans comprendre ce que cette femme lui avait dit, le ton de sa voix mêlé à celui de la pluie, à la fois doux, compréhensif, mais aussi sûr était calmant, une invitation à la suivre qui le séduisait. À présent, il ne restait plus qu'Esca immobile et toujours aussi beau. Encore plus ainsi peint…


* Vous avez reconnu la chanson ? Elle est toute récente ^_^ et magnifique...

** Le médecin & Octavius


Ok... ce chapitre là est un peu étrange ! Mais je ne suis pas tout à fait folle ;-) il y a eu de l'inspiration...
D'abord cette photo de Roberto Fonseca (tapez précisément WEB_Fonseca dans la recherche d'images de google, c'est la première). Ça m'a fait tout de suite penser à Esca, allez comprendre ^_^ Cela faisait un moment que je voulais "caser" cette image, c'est maintenant fait ^_^
Et puis, j'ai enfin vu The tree of life... un ovni que j'ai beaucoup aimé même si la narration est parfois difficile à suivre. La toute fin où Mrs. O'Brien regarde le ciel et murmure, "I give him to you. I give you my son"... J'ai essayé de la retranscrire avec Aëla.

Comme toujours j'espère que cela vous a plu... ou pas ! Mais surtout que vous ne serez pas timides, et que vous me le ferez savoir ;-)
1 an aujourd'hui que cette histoire a débuté, je n'en reviens pas... c'est un p'tit anniversaire. Merci à tous les lecteurs fidèles ! !
A bientôt pour la suite... et la fin.