Déclaration : Les personnages ne m'appartiennent pas, ce sont ceux du film The eagle. Je ne fais que les emprunter, merci à Rosemarie Sutcliff de les avoir crées.

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(supprimer les espaces pour reconstituer l'adresse)


Chapitre 45 : Argumentum baculinum*

*employer la force pour convaincre


Marcus s'étira tandis que le plateau de son petit déjeuner était posé sur son lit. Il allait interroger son esclave pour vérifier qu'il avait bien commencé à empaqueter leurs affaires, ce qu'il espérait, quand il remarqua cette odeur… pas celle de son esclave. Il se força à ouvrir ses yeux encore lourds de sommeil et en effet, il découvrit Stephanos dans sa chambre.
- Où est Esca ? Fit-il d'une voix ensommeillée, mais aussi agacée.
- Claudius a réclamé sa présence et ton oncle l'y a envoyé.
- Mais… et pourquoi cela ? ! S'exclama-t-il bouche bée.
Stephanos le dévisagea en soupirant, il pesait le pour et le contre apparemment.
- Stephanos, le menaça le jeune centurion d'une voix grave en s'asseyant sur le lit et en le foudroyant du regard.

- Maître Aquila ne sera pas content, murmura-t-il. Parce qu'il aime les jeunes hommes comme lui, avoua-t-il finalement en ramassant les affaires que Marcus avait négligemment jetées au sol.
Le Romain se leva d'un bond.
- Passe-moi mes affaires, le pressa-t-il. C'est mon esclave, j'ai besoin de lui maintenant ! ajouta-t-il comme une évidence.
Une évidence bien douloureuse en cet instant.
- Comme tu veux… murmura l'esclave grec, résigné.
Il s'attendait à cette réaction, mais cette vivacité au réveil l'avait tout de même surpris.
Il ouvrit le coffre sous le regard concentré et colérique du Romain.
- Tiens, fit-il en lui tendant des affaires propres.
Il les saisit en râlant, il n'avait pas besoin de complications inutiles, vraiment pas besoin.

Cela ne l'étonnait pas que son oncle ait cédé à la demande de son vieil ami. Il cédait toujours aux impératifs mondains, c'était à se demander jusqu'où il irait pour conserver ses relations… en tout cas, il avait vite choisi entre lui et Claudius. Il n'était pas ravi de sa décision… en éloignant Esca peut-être pensait-il retarder son départ. Cela ne se passera pas ainsi, pensa-t-il en nouant sa ceinture. Rien ne pourrait le détourner de sa quête et de celui qu'il avait choisi pour l'accompagner. C'était à près la seule chose dont il était certain, il ne laisserait pas son oncle lui enlever. Sa détermination était plus forte que jamais.
- Où sont-ils ? Requit-il avec autorité.
Il avait presque réussi à intimider Stephanos, il le dévisageait bouche ouverte.
- Claudius fait sa toilette…
Il n'avait pas fini sa phrase que Marcus quittait déjà la pièce, furibond.

- Viens par là, n'ais pas peur…
Marcus s'était arrêté devant la porte de la pièce d'eau de la maison, il y avait jeté un regard à travers le bois ajouré. Malgré sa colère, il ne voulait pas se montrer indélicat avec l'ami fort influent de son oncle. Ce qu'il avait vu l'avait arrêté net… Claudius assit sur une chaise de fer, complètement nu, les pieds dans une bassine. Ses fesses bien grasses s'écrasaient sur un confortable coussin rouge... Marcus avait rapidement quitté cette vision pour embrasser la pièce du regard. Claudius lui tournait le dos et devant lui, au milieu d'un nuage de vapeur d'eau, son propre esclave les mains jointes, la tête baissée. Esca portait une simple tunique ceinturée et avait retiré ses sandales. Marcus s'était figé devant cette attitude étrangement soumise, puis la curiosité l'avait poussé une fois de plus à observer sans être vu. À son grand étonnement, son Esca obéit à l'ordre et s'approcha de l'homme. Il est bien plus farouche que cela ! pensa Marcus en réalisant que son ventre se tordait douloureusement.
- Tu es doux, murmura Claudius en lui caressant les bras, le regard levé vers lui.
La scène lui semblait surréaliste, à quoi jouaient-ils tous les deux ? Il se reprit et poussa avec force la porte derrière laquelle il se tenait. La jalousie lui faisant oublier la bienséance qui l'avait arrêté quelques instants avant. Enterrée, balayée par ses propres sentiments.
- Esca ! Je t'ai donné des ordres et rien n'est prêt !
Claudius tira immédiatement une serviette de lin pour cacher son intimité, son air gêné et étonné donna soudain à Marcus une furieuse envie de sourire. Il se reconcentra immédiatement sur Esca qui avait levé son visage vers lui, vierge de toute expression comme souvent, et certainement pas la surprise comme il l'avait vu chez Claudius après cette entrée brusque.
- Dépêche-toi donc, continua Marcus. Désolé Claudius, je t'envoie immédiatement un autre esclave.
Il sortit avec, à sa suite, Esca. Il capta néanmoins le regard de Claudius… un regard clairement mécontent.
- À quoi tu joues ? ! Murmura le Romain sans cacher son agacement.
- J'obéis, rétorqua le Celte.
Marcus lui jeta un coup d'œil suspicieux, il sentait un certain défi se frayer un chemin parmi cette docilité.
- Attends, fit Esca en lui attrapant le bras pour l'arrêter. Viens.
Il tira sur son bras pour le faire revenir vers la salle d'eau.
- Quoi ? ! Non, on n'a pas le temps.
- J'ai déjà commencé à préparer nos affaires.
Cela calma quelque peu Marcus, le Celte en profita.
- Viens, répéta-t-il dans un souffle en souriant.
Un sourire qui, bien entendu, vainquit immédiatement ses faibles résistances. Il revint lentement sur ses pas, des yeux noirs braqués sur son esclave.
- Regarde, insista-t-il dans un murmure en lui indiquant d'un coup de tête la salle dont ils venaient de sortir.
Claudius finissait sa toilette, leur tournant toujours le dos. Il était encore plus gros nu qu'habillé, l'imaginer avec de jeunes gens le dégoutait.
- Esca… commença Marcus sur un ton d'avertissement.
Il s'impatientait, tant de choses les attendaient… Surtout qu'il n'y avait rien à voir. Si Esca pensait qu'il aimait ce genre de spectacle, il se trompait !
- Son sexe Marcus, il est vraiment minuscule, lui révéla-t-il sur le ton de la confidence.
- Quoi ? S'étrangla le Romain en fronçant les sourcils.
- Tu m'as entendu, attends de voir.
Seule la main posée sur son avant-bras et leur proximité le retenait. Esca était étrangement… léger ce matin. Il agissait différemment, comme si leur dispute de la veille n'avait jamais existé. Ce qui était une bonne chose… il espérait à nouveau. Il soupira en reportant son attention sur Claudius. Quand celui-ci se tourna enfin vers eux, Marcus ne vit d'abord que les plis de son ventre. Mais ensuite, en cherchant bien, il le vit… Pas simplement petit, minuscule, la taille d'un pénis… de nouveau-né ! Il avait entendu parler cette maladie, c'était la première fois qu'il en était témoin.
- Tu vois…
- Je vois, fit Marcus sans pouvoir s'empêcher de sourire aux dépens de cet homme qui avait scellé son destin.
- Il ne m'aurait fait aucun mal, chuchota-t-il sans même regarder le Romain.
Les craintes de Marcus avaient été légitimes, mais, en effet, à l'évidence, infondées. Il n'aurait pu le deviner, même s'il faisait largement confiance à Esca pour se défendre. Ce dernier lâcha doucement son bras.
- C'est un… lâche, murmura-t-il. Et tu voulais lui confier ta vie, termina-t-il en secouant légèrement la tête.
Il partit sans attendre de réponse. Marcus suivit sa silhouette qui s'éloignait dans le couloir, était-il fier de se moquer d'un Romain ? Certainement, il le sentait à sa démarche lente, à ses mots assurés et définitifs, il n'avait pu s'empêcher de partager cette découverte... Pourtant, il savait très bien que Marcus lui avait interdisait ce genre de chose. Néanmoins, il devait reconnaître que la particularité de Claudius était assez extraordinaire… Il lui jeta un dernier coup d'œil alors que celui-ci continuait sa toilette, inconscient de sa présence. Pourquoi lui avait-il dit qu'il était lâche ? Vicieux, il aurait compris, mais lâche… En référence au repas probablement. Marcus partait seul, sans aucun soutien de Rome. S'il réussissait, toute la gloire en reviendrait à son pays, s'il échouait, son nom ne serait même pas honoré de cet acte de bravoure. Il n'avait pas attendu aujourd'hui pour savoir que la vie était souvent ingrate, régulièrement injuste et qu'il ne pouvait compter que sur sa propre volonté pour obtenir ce qu'il désirait. C'était certainement lâche de la part de Claudius, mais cela ne l'avait pas vraiment étonné venant d'un politicien. Bienheureux Esca qui ne connaissait pas la politique et ceux qui la pratiquaient… En revanche, Marcus avait été choqué par le manque de confiance de ses compatriotes, en particulier celui de son oncle. Même ensuite, alors qu'il s'était entièrement livré à lui, lui livrant l'essence même de sa vie et de son engagement, il s'était senti incompris et seul. Un sentiment que son cœur avait combattu avec force lui rappelant qu'il possédait cet homme, si différent de lui à l'extérieur et si identique à l'intérieur. Il avait Esca.

Pendant leurs préparatifs, les deux invités quittèrent la villa. Il les salua en ravalant sa rancœur avec Servius, en tâchant de ne pas rire avec Claudius, surtout avec Esca juste derrière lui... Marcus et Esca partirent ensuite en ville choisir des manteaux, des ustensiles de cuisine et des tas d'autres petites choses utiles, sans oublier leur plus gros achat, de nouveaux chevaux pour Aquila. Il laissa à son esclave le privilège de les choisir ainsi que de négocier avec le marchand. Il avait confiance dans son jugement, Esca connaissait bien les chevaux et puis cela semblait lui plaire, contrairement à lui. Marcus se rendit rapidement compte qu'il excellait dans le jeu de la négociation, un jeu qu'il avait certainement déjà pratiqué, cela se sentait. Il ne lâchait pas prise et Marcus faillit presque venir en aide au pauvre marchand qui semblait à bout de nerfs. Le résultat fut à la mesure des efforts déployés, Aquila fit, sans le savoir, deux très belles acquisitions à un prix tout simplement exceptionnel. En repartant, Marcus l'informa qu'ils faisaient un détour pour qu'il puisse aller saluer son amie celte. Le jeune homme sembla surpris, ce qui était rare. Il resta songeur tout le long du chemin. Ses pensées restaient décidément un mystère, toute sa personne était une énigme fascinante, il fallait bien le reconnaître.

Esca avait retrouvé Aëla chez elle, dans une demeure conforme à ce qu'il avait imaginé. Simple, chaleureuse, sentant bon la cuisine et la terre des champs qu'ils cultivaient. Le long des couloirs, dans les pièces, il y avait un peu partout des paniers qui débordaient de fruits et légumes.
- Ce sont mes prochaines livraisons, lui dit-elle en arrivant tandis que son regard était perdu parmi ce joyeux bazar.
- Tiens, fit Esca en lui tendant le payement qu'ils avaient tous deux oublié.
Elle saisit lentement l'argent réalisant seulement à ce moment-là son oubli.
- Que s'était-il passé ? S'enquit-elle le visage grave.
- Beaucoup de choses, mais pas à cause de cela, la rassura-t-il. Nous partons avec Marcus, au-delà du mur, chercher un aigle auquel il tient plus qu'à sa vie…
- Et la tienne, le coupa la jeune femme.
- Oui. Tu avais raison…
Il ne put finir, Aëla avait posé son index sur sa bouche.
- Je sais Brigantes. Agis avec prudence, suis ton cœur même si cela te semble un chemin impossible à emprunter. Tout est possible. J'ai confiance en toi… Nous allons nous revoir, je le sais, et tu seras libre, finit-elle en souriant.
Elle était plus belle que jamais, ses cheveux détachés, blonds comme les blés, encadraient ce doux visage aux yeux de la couleur d'un lac, pétillants de vie et d'intelligence. Il voulait graver ce moment dans son esprit, se souvenir des moindres détails, des expressions de la jeune femme, de cette pièce où elle triait ses légumes, des odeurs, des bruits… pour s'en souvenir dans les moments difficiles.
- Je ne veux pas le faire attendre…
- Vas-y, fit Aëla en le prenant dans ses bras. C'est une bonne chose que tu aies pu venir.
Elle le raccompagna jusqu'à son cheval.
- Adieu, fit-elle au Romain.
Il la salua d'un signe de tête.
- Tu es honnête, ajouta-t-elle en référence au paiement oublié. Et bien courageux… pour un Romain, ajouta-t-elle avec un sourire taquin.
Le Romain en question lui jeta un regard noir, mais demeura silencieux. Son corps était peut-être là, mais son esprit était au-delà du mur.
- A bientôt Esca !
Ils la laissèrent, mais Esca ne put s'empêcher de se retourner avant que la route ne prenne un virage. Elle était toujours là, les regardant jusqu'au dernier instant. Il pria alors pour qu'elle ait raison, que les Dieux l'épargnent, lui permettent de retrouver sa liberté. Il pourrait alors la revoir.

- Te voilà en possession d'un magnifique étalon et d'une jument ! Conclut Marcus.
Il était allé trouver son oncle dans son bureau dès leur retour à la villa.
- Tu n'avais pas besoin d'en acheter...
- Esca a bien négocié le prix.
Aquila sembla douter, plus que jamais le Celte n'était pas dans ses petits papiers.
- Où est-il celui-là ?
- Il s'occupe des provisions. Nous partons demain à l'aube. Pas besoin, commença Marcus en levant une main, d'essayer de m'en dissuader.
Il quitta son oncle sur-le-champ, mais il entendit tout de même son commentaire.
- Tu vas échouer et il y aura un mort de plus…

Marcus s'assit sur son lit, momentanément abattu par les mots de son oncle. Il n'avait pas besoin d'encouragements, mais pas besoin de ça non plus… Un peu de soutien ne fait jamais de mal même si rien ne pouvait le faire changer d'avis. Même Aëla avait eu un mot réconfortant, à sa manière, mais tout de même… Marcus ne pouvait s'empêcher d'être contrarié par le manque de soutien de son oncle. Il se décida finalement à aller voir où en était son esclave, au moins avec lui il ne prenait pas de risque... sa situation était pitoyable. Si seulement il avait eu un ordre de Rome entre les mains…

Il rejoignit la remise en tenant de chasser ses idées noires. La veille, à peu près au même moment, Aëla était en train de déshabiller son esclave pour faire… eh bien, quelque chose dont Marcus ignorait tout. Y repenser était plus qu'agréable… cela réveillait ses sens. Voir Aëla promener ses mains sur son torse alors que lui n'avait jamais eu l'occasion de le faire, lui avait donné la furieuse envie de toucher cette peau laiteuse, ces muscles tendus, ces cheveux flavescents... Même terriblement, frustré, ce qu'elle avait fait avec lui l'avait fasciné. Cela ressemblait à une sorte de rite, religieux, nul doute. Il ne l'avait jamais vu prier et lui veillait à garder les siennes privées. Un bruit de vaisselle cassée le fit sortir de ses fort plaisantes pensées, il vit alors Esca sortir de la remise en courant, ce qui compte tenu de la taille de la pièce, était un exploit. Il percuta le mur du couloir, puis s'effondra son visage figé dans un masque d'horreur tourné vers la remise. Il se mit à reculer lentement toujours fixant un point que Marcus ne pouvait voir. Mais alors qu'il se demandait qui attaquait son esclave, qu'il pestait contre lui-même de ne point avoir d'arme sur lui, Aquila sortit de la remise, un immense couteau en main. Respirant vite, complètement décoiffé, il lui fit peur.

Esca se rendit compte de la présence de son maître, il continua à reculer toujours sur ses fesses, plus vite cette fois, et Marcus s'avança pour faire barrage à son oncle. Il était peut-être un vieillard, mais il n'était pas un Aquila pour rien. Sa détermination, son courage le surprenaient, il ne manquait pas de ressource… son esclave non plus heureusement. Il leva les bras, de part et d'autre.
- Ça suffit, dit-il fermement. Vous ne bougez plus, aucun de vous deux.
- Marcus ! S'écria Aquila outré d'être ainsi traité au même niveau qu'un esclave. Il doit mourir, crois-en mon expérience. Je t'ai trouvé un bien meilleur guide.
Marcus n'en revenait pas de cette perfidie, il sentit la colère l'envahir. Était-il le dominus de cette maison ou en avait-il simplement eu l'illusion ? Il n'était pas chez lui et ne le serait jamais. Il aimait son oncle, mais il avait largement passé l'âge de se faire commander. Il était indépendant depuis si longtemps… la disparation précoce de son père l'avait contraint à s'assumer très jeune. Sa force de caractère l'avait toujours mené là où il le souhaitait, Aquila ne changerait jamais cela.

Du coin de l'œil, il vit son esclave, toujours à terre, se remettre à bouger. L'expression d'Esca lui fit l'effet d'une claque. Son absence de réponse lui laissait penser qu'il changeait d'avis… Esca scrutait ses traits cherchant à savoir maintenant s'il allait le tuer ou pas. La peur le faisait respirer vite, ses muscles à nu étaient tendus. Un chat sauvage prêt à bondir pour survivre, coûte que coûte. Marcus réalisa qu'il avait changé, il n'était plus le même que dans cette arène, il ne se laisserait pas mourir sans rien faire. Il fut fier de lui en cet instant pourtant extrême. Fier de lui-même également, quoique d'autres lui aient fait subir, il avait réussi à le défaire : il lui avait redonnait goût à la vie. Une chose pourtant ne changeait pas, il semblait toujours aussi jeune, plus beau que jamais dans l'adversité, fascinant même.
- C'est Esca qui va m'accompagner ! Je pensais avoir été clair ! Rugit-il. Tu ne vas pas mourir, est-ce clair ? fit-il en s'adressant à son esclave.
Celui-ci déglutit difficilement avant de baisser légèrement la tête en signe d'acquiescement.
- Marcus… le menaça Aquila.
Marcus saisit son couteau d'un geste rapide et sûr, il le jeta dans la remise. L'objet claqua sur le sol en pierre sonnant définitivement la fin de la menace.
- J'ai trouvé un soldat Marcus, un Romain, commença Aquila en parlant vite, qui a vécu deux années derrière le mur…
- Esca est celte ! Le coupa-t-il. Il est l'un d'eux ! Ce n'est pas un deux ans que l'on comprend un peuple, j'en ai des exemples sous les yeux tous les jours.
- Tu te souviens quand j'ai trouvé ce chirurgien… tu n'y croyais pas et pourtant aujourd'hui tu marches. Grâce à moi.
- Et je remonte à cheval, murmura Marcus tandis qu'un petit sourire en coin se dessinait. Je te dois ma guérison et tu as fait ta maison tienne, je te remercie pour tout cela...
- Tu m'as fait confiance ce jour-là, pourquoi pas aujourd'hui ? ! S'exclama Aquila en lui coupant la parole.
- Parce que je ne suis pas malade ! Que je suis un soldat et que je sais ce que je dois faire. Je t'ai dit que j'avais choisi mon destin, avec lui. Ne le touche pas.
- Sinon quoi ? ! Se moqua la montagne blanche.
- Esca, lève-toi.
Il attendit que le jeune homme s'exécute puis il le fit avancer devant lui.
- On ne se quitte plus, c'est clair ? Maugréa-t-il quand ils entrèrent dans sa chambre.
Esca hocha simplement la tête en déglutissant. Il mit un long moment à être à nouveau efficace dans ses préparatifs. Pendant ce laps de temps, Marcus le surveilla de près. Il ne le lâcha pas, l'aidant à chaque fois que cela était nécessaire. Ses mains tremblaient, son esprit était clairement ailleurs, un ailleurs qu'il ne pouvait devenir, il demeurait terriblement silencieux. Marcus maudit Aquila -silencieusement lui aussi- une paire de fois. Mais après le repas, qu'ils prirent dans la chambre, il le sentit plus détendu. Naturellement, il se relaxa lui aussi. Stephanos lui révéla, en venant débarrasser, que son oncle avait pris le sien dans son bureau. La salle à manger était donc restée vide… des gosses qui se disputaient, voilà à quoi ils ressemblaient. Mais Aquila jouait avec le feu…
- Mais où vas-tu ? ! S'exclama Marcus tandis qu'Esca ouvrait les portes de sa chambre.
- Chercher ma couche…
- Non, répondit-il en refermant la porte. Aide-moi.
Ils placèrent des barres de bois dans des coches prévues à cet effet sur les portes. Un moyen simple de se barricader. Esca en déduisit qu'il dormirait dans cette pièce, ce qu'il préférait largement. L'entêtement étant clairement un trait de famille chez les Aquila, il ne voulait pas retomber sur l'oncle. Il avait vraiment cru sa dernière heure arrivée, si proche de leur départ… Aquila était rapide et encore agile, mais moins que lui. Il lui avait échappé de justesse et pourtant le vieil homme avait eu l'effet de surprise pour lui. Ensuite, il avait douté de Marcus, craignant que les paroles sages de son oncle ne finissent par le convaincre. Mais là encore l'entêtement étant de mise, Marcus était resté sur son idée, il partait avec lui et il allait vraiment le faire... C'était sa dernière nuit dans cette villa, et il allait dormir par terre… peut-être avait-il le droit d'utiliser une couverture.
- Mais que fais-tu maintenant ? Demanda le Romain tout en se dévêtant.
- Je… je prends une couverture, se défendit-il.
- Pas la peine, ce lit est bien assez grand pour nous deux. Dépêche-toi, nous partons à l'aube.

Esca aurait dû y penser…
- Laisse brûler une lampe, souffle les autres.
Il s'exécuta, puis se glissa avec une certaine appréhension dans ces draps qu'il avait si souvent changés.
- Je ne te ferais rien, murmura le Romain. On va chercher l'aigle, il n'y a plus que cela qui compte, tu as compris ?
- Oui.
Esca s'endormit en tentant d'imaginant cet aigle, en essayant de comprendre pourquoi tant d'hommes étaient morts pour lui, pourquoi Marcus ne craignait pas de mourir pour le retrouver. Il avait beau tourner quelques idées dans sa tête, la chose lui semblait toujours aussi ridicule… Il se réveilla en sursaut, à force de penser à cet aigle, il avait rêvé de la bataille que son père lui avait contée, celle où l'aigle avait été dérobé des mains du père de Marcus. Un rêve rouge sang… Il se tourna immédiatement vers Marcus pour découvrir qu'il était parti. La porte donnant sur le jardin était ouverte… Esca se glissa hors du lit, s'étira avant de rejoindre son maître dont il apercevait la silhouette au bout du ponton qui surplombait le lac.
- Tu ferais mieux de te recoucher, marmonna Marcus alors qu'il s'asseyait à ses côtés.
La lune, pleine, les auréolait de sa lumière blanche. Elle se reflétait dans l'eau du lac, ce qui l'attira immédiatement. Ce reflet à la surface lisse de l'eau lui donnait envie de plonger.
- Tu m'as laissé, répondit simplement Esca.
- Je surveille.
Il soupira avant d'ajouter :
- Le danger vient de l'intérieur…
Esca hocha la tête, ce n'était certainement pas agréable pour Marcus de le reconnaître. Il le protégeait contre son oncle, cela relevait du miracle. Il veillait sur lui et bientôt cela serait son tour.
- Tu n'as pas sommeil ? Interrogea le Celte.
- Rarement la veille d'un départ ou d'un combat.
Il semblait grave et déterminé, le regard fixé sur l'horizon. Esca se dit, une fois de plus, qu'il avait l'étoffe d'un meneur. S'il n'avait pas été Romain, si lui n'avait pas été un esclave, il se serait battu pour lui, avec lui. Il vit ses mains se poser sur son aigle de bois. Et Esca regarda lui aussi l'horizon. Ils courraient vers un danger certain, tout cela pour un malheureux aigle… Il serait aisé d'en fabriquer un à l'identique et de prétendre l'avoir ramené... Allaient-ils vraiment chercher l'objet ou ce qu'il représentait ? L'honneur de son père... cette chose l'incarnait d'une manière ou d'une autre, perdre l'un signifiait perdre l'autre. Comment, pourquoi ? Tout cela restait un mystère pour Esca. Il espérait que Marcus lui explique rapidement ses raisons, il allait risquer sa vie lui aussi. En attendant, il ne pouvait plus résister.
- Mais… que fais-tu ! S'exclama le Romain.
Esca continua à se déshabiller en ignorant la question et plongea tête première, nu comme au premier jour. Il passa quelques minutes dans l'eau, il se sentait dans son élément et libre. Il aimait l'eau, même froide, même la nuit.

Il fallait nager pour ne pas avoir trop froid, mais au bout de quelques minutes, il rejoignit le ponton. Marcus l'aida à remonter, il lui attrapa le bras et le hissa hors de l'eau avec facilité. Le Romain tentait de le cacher, mais Esca avait bien vu son regard, dévorant. Il n'y avait peut-être plus que l'aigle qui comptait, pourtant son bain nocturne avait eu un spectateur plus qu'attentif. Quand il l'avait remonté, ils avaient été si proches, qu'il avait senti son souffle sur lui. À son regard, intense, Esca avait cru un instant qu'il allait l'embrasser… Mais non, il avait résisté, ce dont le Celte n'avait jamais douté. Il l'avait quand même mis à l'épreuve ce soir... Il avait voulu une dernière fois, mesurer son attachement, vérifier l'impossible. Son corps l'attirait, une certitude qu'il avait pourtant toujours du mal à croire. Ce soir, il n'avait pu détacher son regard de lui. C'était toujours aussi étonnant, jamais il n'aurait imaginé qu'il puisse lui plaire. Il reprit sa place, à la différence près qu'il était trempé et nu…
- Tu n'es qu'un sauvage, murmura Marcus sans le regarder.
Esca enfila sa tunique, puis secoua légèrement la tête, dispersant quelques gouttelettes d'eau froide autour de lui, particulièrement sur son compagnon, ce qui lui valut un coup dans l'épaule.
- Tes cheveux, fit-il d'un ton agacé, sont toujours trop longs.
- Finalement tant mieux.
- Mum, fit simplement le Romain.
Un petit air, pourtant doux, le fit frissonner dans la nuit.
- Tu es gelé, quelle idée de se baigner…
- Il fera froid plus au Nord, le coupa Esca.
- Je sais.
- Non, tu ne sais pas Romain. Tu auras si froid que tu ne pourras t'arrêter de trembler, tu ne sentiras plus tes mains, ni ton visage fouetté par des vents glacials, tes forces te quitteront…
- Ça va, j'ai compris, le coupa Marcus.

- Tu ne seras pas seul, se risqua finalement le Celte. J'étais le meilleur archer de ma tribu, ajouta-t-il avec fierté.
- Je sais.
Marcus ne l'amenait pas sans raison, bien au contraire. Il avait eu le temps d'apprendre à le connaître. S'il avait prouvé son courage dans l'arène, par la suite il lui avait montré ses qualités de guerrier. De ce point de vue il n'avait pas d'inquiétudes, ensemble ils sauraient se défendre. Mais se placera-t-il à ses côtés le moment venu ? Il n'avait, en effet, que sa parole d'esclave sur laquelle compter. Cela lui rappela sa tirade quand son oncle le lui avait amené.
- Je déteste tout ce que tu es, tout ce que tu…
- Représentes, le coupa Esca complétant les mots sur lesquels son maître hésitait.
- Tu l'avais préparé, n'est-ce pas ?
- Tout le long du chemin, entre l'arène et la villa. Ton oncle sur son cheval et moi à pied.
Il fit une pause avant d'ajouter :
- Mais avant, j'ai juré sur l'honneur, rappela-t-il en levant le menton, piqué au vif. Je n'oublierais jamais ce que tu as fait dans cette arène, ajouta-t-il d'une voix plus douce, pleine d'une émotion contenue.
Marcus ne dit rien, la réponse sembla le satisfaire.
- Tu ne viens pas te coucher ? S'enquit finalement Esca avec appréhension.
Marcus lui décrocha un long regard. Un de ses regards où il semblait l'interroger, attendre quelque chose de lui, sans pourtant jamais rien demander. Il se leva finalement et ils rejoignirent la villa, ils y étaient encore en sécurité pour quelques heures.

En fermant les yeux, tard ce soir-là, Esca réalisa qu'il se trouvait, une fois de plus, à la croisée des chemins. Les directions semblaient plus multiples que jamais, combinant son propre honneur, celui de son clan décimé, ses sentiments pour le Romain, le destin qu'avaient choisis les dieux pour lui, les mots d'Aëla… Il aurait à choisir le moment venu, rien ne serait simple ni facile, il le savait. Pourtant, il se sentait si bien allongé près du Romain... il aimait son regard sur lui, savoir qu'il était désiré. Même s'il l'avait repoussé, rien n'avait changé. Ils en étaient tous deux conscients et le moment venu, Esca espérait pouvoir lui prouver son amour pour lui.

FIN...


... de cette partie. J'espère que ce dernier chapitre vous a plu, j'ai tenté de conclure et de ne pas vous laisser trop insatisfaits.
Vous pouvez retrouver Marcus et Esca, après leur retour, dans cette courte suite : Anywhere On This Road (voir mon profil).

Un big merci à tous les lecteurs, à ceux qui m'ont laissé un p'tit message, très souvent hyper positif, enthousiaste (j'ai été très gâtée), les critiques ont toujours été utiles, j'ai essayé au maximum de répondre aux demandes qui étaient formulées. Ça m'a boosté pour continuer, sans cela je me serais arrêté bien avant le chapitre 45 ! C'est la récompense que l'on attend après avoir travaillé sur un chapitre, ça fait plaisir, ça motive énormément... bref, je carbure à ça, comme tous ceux qui écrivent sur FF je pense.

Allez, cette fois c'est vraiment la fin, alors au-revoir à toutes et tous !