Deuxième partie

Le point de vue d'Anne

C'était un gros risque que je m'apprêtais à prendre. J'en étais pleinement consciente. Pourtant, je ne voyais aucune autre solution. Je devais le faire. Et je ne me voyais pas tenter cette chance avec qui que ce soit d'autre.

Je ne sais pas ce que j'avais vraiment à me prouver. Je savais que les hommes s'intéressaient à moi (en fait, j'ai été abordé plus souvent qu'à mon tour), je savais qu'il avait un faible pour moi, je savais qu'il ne dirait pas non. En fait, je ne le savais pas vraiment, mais j'étais prête à prendre le risque. Je ne m'étais pas abandonnée à quelqu'un depuis presque vingt ans maintenant; je devais savoir si je pouvais encore le faire, ou si j'étais définitivement une cause perdue.

Je me suis mise belle pour lui. Je voulais qu'il me trouve désirable. J'ai rassemblé tout mon courage et je suis partie. Je l'ai vu en arrivant au SAS. À voir son regard posé sur moi, j'ai pu constater que ma stratégie était bonne. Il ne me restait qu'à lui demander.

Il n'y a pas de bonne manière de demander une chose comme celle-là. En fait, je ne savais pas trop comment m'y prendre. J'y suis donc allée du tac au tac, sans détour. Je suis allée le voir, et je lui ai demandé de m'aider. Il m'a répondu « À quoi? ». En perdant un peu de mon assurance, je lui ai tout simplement dit « À faire l'amour. ». Et voilà. C'était dit.

Il ne m'a jamais donné de réponses. Je l'ai pris par la main, il m'a suivi. C'est tout. Je n'avais pas besoin de plus.

Nous sommes montés dans sa voiture et il m'a conduit jusqu'à mon appartement. Je n'ai pas osé parler pendant le trajet, de peur de perdre le peu de courage qu'il me restait. En fait, il est le seul à avoir dit quelque chose. Il m'a demandé si j'étais sûre de ce que je faisais. Je lui ai répondu que je l'étais. Cependant, plus nous nous approchions de chez-moi, plus je me demandais si je serais capable d'aller jusqu'au bout.

Je n'ai pas choisi mon « cobaye » au hasard, loin de là. Je le regarde agir avec moi depuis longtemps, Gabriel Johnson. Il est un peu comme un ange gardien, prêt à intervenir en tout temps pour m'aider. De protecteur, il est tout doucement passé à quelque chose d'autre. Notre relation en est de moins en moins une de travail, et de plus en plus une d'amitié. Il est important pour moi. Je suis importante pour lui. Ça dépasse la relation employeur / employée. Il est aussi le seul à vraiment me connaître. Il était donc logique qu'il soit aussi le seul à pouvoir m'aider. Je savais qu'il comprendrait. Il a compris. Je l'aime beaucoup, Gabriel.

Après un trajet qui m'a semblé interminable, nous sommes finalement arrivés chez moi. C'est à ce moment-là que la réalité m'a frappé de plein fouet. J'allais me donner à quelqu'un pour la première fois depuis des lunes. J'avais peur de ne pas être à la hauteur.

Il est entré dans mon appartement, comme il l'avait fait à plusieurs reprises depuis que je le connais, a enlevé son manteau et m'a suivi jusqu'au salon. J'avais décidé que la meilleure chose à faire était de régler cette problématique le plus rapidement possible. Je lui ai donc demandé « Par où on commence? ». Il m'a simplement répondu « Anne, on est pas en mission…y'a rien qui presse… ». Il avait raison. Je me suis tout d'un coup senti ridicule. J'ai rougi, je l'ai regardé et je lui ai souri. Il a souri lui aussi. Il était beau quand il souriait. Je lui ai donc offert un café, qu'il a accepté.

Nous avons bavardé de la pluie et du beau temps pendant quelques minutes, le temps de se détendre un peu, d'alléger l'atmosphère. Je me sentais mieux. Je lui ai alors demandé s'il était prêt. Il a fait « oui » d'un signe de tête. Le point de non-retour avait été franchi. C'était à moi de jouer.

Je ne savais pas quoi faire, ni par où commencer. Il a dû s'en rendre compte. Il est venu à ma rescousse, comme il le fait toujours. Il a fait les premiers pas. Il m'a regardé et m'a dit : « Je ne sais pas si je serai à la hauteur de tes attentes, Anne. Je ne sais pas si je pourrai vraiment t'aider. Je sais une chose, par contre, c'est que ce soir, je mène la danse. Ce soir, je veux que tu te laisses aller, que tu ne penses plus à rien, juste à nous deux. Ce soir, je veux te donner toute la tendresse, le désir, la passion que j'ai. Ce soir, il n'y a pas de passé, pas de futur. Il n'y a que toi et moi, seuls, prêts à vivre une belle aventure. ». Je l'ai regardé et lui ai souri. Et dire que je croyais être la seule à avoir peur de ne pas être à la hauteur…

Il s'est levé, a sélectionné un de mes disques, m'a prise par la main et m'a demandé « Veux-tu danser? ». Michel Rivard. Mon préféré. Il m'a attiré tout contre lui, a appuyé sur play et a commencé à murmurer à mon oreille les paroles de la chanson. J'ai fermé les yeux, me laissant enivrer autant par les paroles de la chanson que par son parfum. Les derniers mots dont je me souvienne furent « La nuit est longue, je veux ton âme aussi. ». J'avais bien l'intention de tout faire pour lui donner, car je savais qu'il ne m'en donnerait pas moins.

J'ai senti son visage se rapprocher du mien, puis ses lèvres se poser sur ma joue. Je ne pouvais me résoudre à ouvrir les yeux, de peur de perdre les douces sensations qui s'éveillaient en moi. Je sentais ses doigts dans mes cheveux, sur ma nuque; je me sentais désirable, belle. Je ne pouvais empêcher mon corps de trembler. Ses lèvres se sont alors déplacées vers les miennes, et pour la première fois depuis des siècles quelqu'un m'a embrassé sans que je ne le repousse. Mon cœur a arrêté de battre l'espace d'un instant. Je lui ai rendu son baiser, un peu maladroitement la première fois, puis avec plus d'assurance au fur et à mesure que nous nous embrassions. Il y avait tellement de tendresse dans ses baisers que je ne pouvais m'empêcher de croire qu'il y avait peut-être une vie après celle que j'ai vécue. Une vie où je pourrais, moi aussi, désirer quelqu'un.

Il m'a pris par la main et m'a amené dans ma chambre. Il a doucement fermé la porte. Il a allumé une lampe, et je l'ai regardé. J'allais m'abandonner à lui. Bizarrement, une telle idée ne me faisait plus peur. Je savais que j'avais pris la bonne décision. Comme s'il lisait dans mes pensées, il m'a demandé si ça allait. Je lui ai fait oui d'un signe de tête. J'allais plus que bien. Pour la première fois depuis longtemps, j'étais bien. Ses mains se sont approchées de mon visage, et il m'a embrassée. Je l'ai embrassé en retour, laissant aller tout le désir que je pouvais avoir pour lui.

Je sais que Gabriel Johnson m'aime. J'ai toujours cru que je ne l'aimais que comme ami. Depuis ce soir-là, je ne sais plus.

Il a défait maladroitement le premier bouton de mon chemisier. Je sentais ses mains trembler à chacun des gestes qu'il posait. Il a défait tranquillement les autres boutons, pour ensuite laisser glisser mon chemisier par terre. Il a posé ses lèvres sur les miennes, pour les déplacer ensuite au creux de mon cou, puis sur mes épaules. Ma peau s'enflammait sous chacun de ses baisers. J'ai senti ses mains dans mos dos défaire mon soutien-gorge, qui est allé rejoindre le chemisier. Il m'a regardé dans les yeux; je n'avais jamais ressenti ce que je ressentais à ce moment. Il y avait dans les yeux de cet homme tellement d'amour, de tendresse, de désir que je ne pouvais être autre chose que désirable. C'était moi qui étais l'objet de cet état. Il a enlevé tout doucement ce qu'il me restait de vêtements. J'étais nue devant lui. Ses mains ont effleuré chaque parcelle de ma peau, jusqu'à ma cicatrice. Il m'a murmuré que j'étais belle. Venant de lui, un tel aveu ne pouvait être qu'une vérité absolue. Je l'ai embrassé avec toute la passion que j'avais en moi pour le remercier.

J'ai, moi aussi, commencé à le déshabiller. Mes mains étaient maladroites; j'avais l'impression de vivre ma première aventure amoureuse avec un homme. J'ai réussi à défaire les deux premiers boutons de sa chemise, et j'ai glissé une de mes mains dans l'encolure. Sa peau était chaude et douce. Je n'avais qu'une seule envie, coller ma peau contre la sienne. J'ai défait les boutons qu'ils restaient, ai retiré sa chemise, l'ai regardé. Il était beau. Je lui ai dit. Il a fermé les yeux, comme si c'était la première fois qu'une femme lui disait qu'il était beau. J'ai continué à le déshabiller, jusqu'à ce qu'il soit nu lui aussi.

Nous nous sommes allongés sur mon lit, avons laissé nos bouches et nos corps parler. J'ai fini par lui murmurer de me faire l'amour, ce qu'il a fait. Je n'avais jamais vécu une expérience aussi tendre, aussi belle, aussi vraie. J'étais redevenue une femme, et aucun homme à part lui n'aurait pu me permettre de ressusciter ainsi. Il avait été, encore une fois, mon ange gardien. Mon Gabriel.

Je ne voulais pas parler de cette expérience tout de suite. Je voulais savourer cette nuit avec lui, sans analyse, sans parole. Je lui ai donné un verre d'eau avec des somnifères. Nous en reparlerions une autre fois.

Je ne sais plus où j'en suis avec lui. J'ai peur de cette nouvelle femme que j'ai entrevue cette nuit-là. Je ne la connais pas. Elle est vulnérable, à risque, facile à briser. Elle est aussi désirable, attirante, belle. Cette femme-là, il n'y a que lui qui la connaît. Il n'y a que lui qui l'a vu. Peut-être ne suis-je pas prête à devenir cette femme. Peut-être ne suis-je pas prête à m'ouvrir à l'amour d'un homme. Je ne sais plus. Je laisse donc une porte entrouverte sur un nouveau monde. Avec lui. Peut-être. Un jour.