Il suffit d'une nuit

Première partie

Le point de vue de Gabriel

Lorsque je l'ai vu entrer au SAS ce soir-là, je sentais qu'il y avait quelque chose de différent en elle. En la regardant entrer, j'ai tout de suite compris qu'elle avait pris une décision. Elle n'était pas comme d'habitude. Je la sentais timide, nerveuse. En même temps, plus elle s'avançait vers moi, plus je la trouvais belle. Elle portait un foulard rouge autour du cou qui la rendait encore plus séduisante que d'habitude, si cela était possible. Je ne pouvais détacher mon regard d'elle. Elle m'hypnotisait.

Elle a attendu que tout le monde quitte le bureau, puis elle s'est approchée de moi. Sa proximité, son odeur m'enivraient. Cette femme causerait ma perte, ça ne faisait aucun doute. Elle s'est approchée de moi, et a fait basculé mon petit monde.

Elle n'aurait pas pu trouver de mots plus fous pour me désarçonner. « Je veux essayer. Aidez-moi. », m'a-t-elle dit, ses yeux implorant mon aide. Naïvement, voulant tout faire pour ne plus voir cette douleur dans ses yeux, je lui ai demandé « À quoi? ». Elle m'a répondu timidement « À faire l'amour. ». Mon cœur s'est arrêté de battre.

Peut-on vraiment refuser à la femme qu'on aime de lui faire l'amour, même si cette femme ne le fait peut-être que pour se prouver qu'elle en est encore capable? Je ne m'en sentais ni la force, ni le désir. C'est qu'elle était belle, ma Anne, toute vulnérable devant moi, prenant ma main pour m'amener à ma voiture. Et même si je ne donnerais pas de réponse verbale à sa question, il n'était pas question pour moi de lui refuser une telle faveur.

Le trajet vers son appartement fut très silencieux. En fait, je fus le seul à briser le silence, une seule fois, pour lui demander si elle était certaine de ce qu'elle faisait. Elle m'a regardé dans les yeux, puis a murmuré « Oui. ». Je n'ai plus parlé par la suite. Je me suis contenté de sa présence, et me suis mis à penser aux dernières années passées avec elle.

Je l'aime depuis longtemps, Anne. En fait, je sais que je l'aime depuis le jour où elle m'a embrassé pour prouver son point lors d'un interrogatoire. En rétrospective, je crois que je l'aime depuis la seconde où je l'ai aperçu pour la première fois.

Je ne me serais jamais attendu à un baiser de sa part. Jamais. Pourtant, lorsque ses lèvres ont touché les miennes, une partie de moi que je croyais morte s'est remise à vivre. Elle a réveillé une passion perdue dans plusieurs années de mariage et m'a donné un second souffle. Depuis ce jour, je pense à elle constamment, même si je suis conscient que les sentiments que j'ai pour elle ne seront jamais partagés. Du moins, c'est ce que je croyais. Depuis ce soir-là, je ne le sais plus.

Nous sommes descendus de l'auto et nous sommes entrés dans son appartement. J'ai retiré mon manteau, que j'ai laissé dans le hall d'entrée, et je l'ai suivi jusqu'au salon. Nous nous sommes assis un près de l'autre, toujours sans rien dire. Elle m'a regardé puis m'a demandé : « Par où on commence? ». Je l'ai regardé et lui ai répondu : « Anne, on est pas en mission…y'a rien qui presse… ». Elle m'a souri, a rougi et m'a regardé. J'ai craqué. Le peu de raison qu'il pouvait me rester pour ne pas franchir cette barrière venait de s'envoler. Elle m'a simplement demandé si je voulais un café. J'ai accepté.

Nous avons parlé de tout et de rien pendant un moment, essayant de détendre l'atmosphère le plus possible. Elle m'a regardé dans les yeux et m'a finalement demandé si j'étais prêt. J'ai hoché la tête. Nous nous sommes regardés pendant une bonne quinzaine de secondes, une éternité, puis j'ai ajouté : « Je ne sais pas si je serai à la hauteur de tes attentes, Anne. Je ne sais pas si je pourrai vraiment t'aider. Je sais une chose, par contre, c'est que ce soir, je mène la danse. Ce soir, je veux que tu te laisses aller, que tu ne penses plus à rien, juste à nous deux. Ce soir, je veux te donner toute la tendresse, le désir, la passion que j'ai. Ce soir, il n'y a pas de passé, pas de futur. Il n'y a que toi et moi, seuls, prêts à vivre une belle aventure. ». Elle m'a souri et fait oui de la tête. C'était donc à moi de jouer.

Je me suis levé, j'ai regardé dans sa discographie, et j'ai trouvé un album de Michel Rivard, Le goût de l'eau et autres chansons naïves. J'aime beaucoup cet album. J'ai mis la chanson # 8, je l'ai regardé et lui ai dit : « Veux-tu danser? ». Elle a ri. J'adore quand elle ri. Je l'ai pris par la main, l'ai attiré près de moi et, tout en dansant, me suis mis à murmurer les paroles tout doucement à son oreille :

Veux-tu danser avec moi cette danse?

C'est la dernière, le piano dort déjà

De grands amours, d'incroyables romances,

Ont vu le jour se lever sur cette chanson-là

N'hésite pas, je sais à quoi tu penses

Il veut mon corps, il a peur de la nuit

Tu n'as pas tort, mais voilà la nuance

La nuit est longue, je veux ton âme aussi

La nuit est longue, je veux ton âme aussi…

Je l'ai serré tout contre moi en murmurant les derniers mots. Ils reflétaient tout ce que j'aurais pu lui dire ce soir, tout ce que j'étais incapable de lui dire, tout ce que j'aurais voulu lui dire depuis les 2 dernières années.

Nous avons continué à danser, tranquillement, sans rien dire. Je l'ai embrassé sur la joue, tendrement, puis je me suis approché tout doucement de ses lèvres. J'ai glissé mes doigts dans ses cheveux bouclés, en prenant soin de caresser son cou avec les doigts de mon autre main. Je la sentais trembler sous mes doigts. Je l'ai regardé dans les yeux, j'ai approché doucement mon visage du sien et je l'ai embrassé. Je sentais mon corps se transformer en une boule de feu, et elle était la seule qui pouvait l'éteindre. Elle m'a embrassé à son tour, hésitante, comme si elle avait peur de sa propre maladresse. Mon cœur s'est encore une fois arrêté de battre. Plus je l'embrassais, plus je la désirais. Plus je l'embrassais, plus j'avais l'impression qu'elle me désirait aussi. Ses baisers se faisaient plus insistants, plus sûrs, plus passionnés. Elle me rendait fou.

Je l'ai pris par la main, l'ai amené vers la chambre et j'ai fermé la porte. J'ai allumé une lampe, puis je l'ai regardé. Je me suis approchée d'elle, et je lui ai tout simplement demandé : « Ça va? ». Elle m'a souri, puis a hoché la tête. J'ai pris son visage entre mes mains, puis je l'ai embrassé. Nous nous sommes embrassés. Encore et encore. Je l'embrassais avec fougue, avec passion, avec amour.

Je ne sais pas si Anne Fortier m'aime. Je sais cependant que ce soir-là, j'y ai cru. Ce soir-là, je l'ai senti.

J'ai défait le premier bouton de son chemisier. Ce ne fut pas une tâche facile, puisque je ne pouvais m'empêcher de trembler. J'ai ensuite défait les autres, tranquillement, gagnant de plus en plus d'assurance à chacun de mes gestes. Je l'ai ensuite laissé glisser sur le sol. J'ai embrassé ses lèvres, son cou, ses épaules. J'ai retiré son soutien-gorge, puis je l'ai regardé. Elle était magnifique. J'ai continué à la déshabiller, doucement, jusqu'à ce qu'elle soit complètement nue devant moi. J'ai laissé mes doigts courir sur sa peau, je l'ai regardé dans les yeux, et lui ai murmuré : « T'es belle… ». Elle m'a embrassé avec passion en guise de remerciements.

Elle a retiré ma cravate, a défait les deux premiers boutons de ma chemise et a glissé une main sur ma poitrine. J'ai fermé les yeux, me laissant entraîner par le mouvement de ses doigts sous ma chemise. Elle a défait les quelques boutons qu'il restait, a retiré ma chemise, m'a regardé et m'a dit : « Vous êtes beau, Gabriel… ». Elle a continué à me déshabiller jusqu'à ce que je sois, moi aussi, nu devant elle. Je ne m'étais pas senti aussi désirable depuis longtemps. Je suis loin d'être un homme parfait, mais ses yeux posés sur mon corps me rendaient beau. Elle me rendait beau.

Nous nous sommes étendus sur son lit, nous sommes embrassés à en perdre le souffle, nous sommes caressés. Je lui ai fait l'amour lorsqu'elle me l'a demandé. Tout doucement. Avec tendresse, comme je lui avais promis. Ce soir-là, elle était à moi, tout comme j'étais à elle. Et même si cette nuit-là ne devait jamais se répéter, je pourrai toujours me dire que Anne Fortier, ma Anne, a, une nuit, été à moi.

Avant de m'endormir, je lui ai promis que plus jamais personne ne lui ferait de mal, que je serais là pour la protéger. Elle m'a embrassé. Je me suis endormi en la regardant. La dernière pensée qui m'est venu à l'esprit ce soir-là était que je donnerais ma vie pour pouvoir vivre cette nuit encore et encore, jusqu'à la fin des temps.

À mon réveil, elle n'était plus là. Elle avait repassé mes vêtements, avait laissé une tasse de café sur le comptoir, et était partie au travail. J'ai trouvé un pot de pilules contenant des somnifères, et j'ai tout de suite compris ce qui était arrivé. Elle voulait que j'oublie cette nuit-là. Elle voulait que je ne me rappelle de rien. Pourtant, personne ne pourra m'enlever cette nuit-là, pas même elle. Peu importe ce qu'elle dit, je sais ce qui s'est passé. Je veux la garder en mémoire, comme le plus beau des cadeaux, et espérer que ce ne sera pas la dernière nuit que nous passerons ensemble. Je n'y crois pas trop, cependant. Par contre, une chose est sûre : ce que nous avons vécu ensemble ne pourra jamais être effacé, et je m'accrocherai à ce souvenir jusqu'à la fin de mes jours.