-RP-

Chroniques épiques

1er Episode : J'ai songé à une guilde…

« C'est un secret que j'ai du mal à avouer mais que mes proches me pardonnent : je suis une Osamodas qui ne sait pas invoquer. »

Son handicap n'était pas inné. Elle n'était pas un cas que la Nature avait lésé.

Tout est arrivé un jour où la caravane dont Azryl faisait partie s'était arrêtée sous les grandes falaises tout à l'est des Plaines de Cania, là où l'océan se heurte aux sandales de marbre de la terre. La grande toge rocheuse de la montagne tombait souplement sur l'herbe Azryl partit s'abriter du vent sous les crochets épineux de ce grand manteau de pierre. L'ouragan hurlait aux portes du géant d'eau elle se glissa dans la fente discrète de la montagne pour échapper à sa colère.

Ce geste de survie innocent scella à tout jamais ses rapports avec sa classe. Depuis le jour où elle avait pénétré dans le temple, elle ne fut plus capable d'invoquer une seule créature. Sa famille et ses amis se moquèrent de son handicap sans chercher à comprendre pourquoi il existait, mettant ses échecs sur le compte de la médiocrité. Mais Azryl n'était pas plus empotée que ses pairs ! Au fond d'elle se terrait une force qui faisait bouillir son sang. Elle l'entendait rugir dans son sommeil mais gardait timidement les vociférations furieuses de cet esprit d'antan, craignant de gagner le titre de « folle » en plus de celui d' « attardée ». Mais la chose qu'elle avait acquise ce jour malheureux où la peur du vent l'avait avalée dans cette grotte, dansait joyeusement dans les tréfonds de ses entrailles comme un esprit malin qui attend sagement son heure.

Aussi puissant que soit cet esprit, il n'empêcha pas l'exil d'Azryl, jetée dans le vaste monde par un délit de conséquences. La jeune fille marcha péniblement jusqu'à Astrub, lieu de rencontre des aventuriers. Déçue, elle grimpa hors de la vallée, gagnant les plateaux de Tainéla ou personne ne voulait entendre parler d'étrangers. Mais la force de l'habitude l'aida à supporter sa forteresse de solitude. Mieux encore ! elle l'y cloisonna.

Sans pouvoir digne de ce nom, Azryl se défendit comme tout Osamoda « invocophobe » : grâce au miracle de l'entraide !

Ce ne fut pas facile les premiers jours il fallait faire passer la pilule « je ne peux rien invoquer ». Mais certains s'y entendaient…

Il y en a que la peur des blessures n'effraie pas et que la mort fait bien rire, qui que soient ceux qui pansaient leurs blessures.

« Tu t'y attendais pas à celle là ? »

Azryl soupira :

« Ça non… Surtout quand il s'est retourné pour nous virer dessus. J'ai vraiment cru que t'allais finir tes jours empalé sur un pic à brochette »

« Mais on gère, non ? »

Celui qui avait posé cette question avec si peu d'assurance était un Féca que ses compagnons surnommaient affectueusement Namour. Conforté dans cette appellation, Namour répondait volontiers à ce nom, gardant sous silence ses anciens patronymes ainsi que les sombres raisons qui l'avaient poussé à s'en séparer. Il vivait en ville, entouré d'un cercle plutôt grotesque d'amis de voyage. Son empathie pour Azryl devait tenir du fait de sa nature protectrice… même surprotectrice !

« Bien joué Nam ! Tu lui en as foutu plein la gueule ! Je me retourne et « vwooouf »… Il a pas eu le temps de me toucher le vilain qu'il avait déjà son billet pour le paradis »

Celui qui parlait avec autant d'enthousiasme ne nommait Alphaxtra. Voué d'une grande affection pour chacun de ses compères, il était le pilier de leur drôle d'équipe. Car jamais Sacrieur ne fut mieux protégé que par son duo qui ne jurait que par ses braveries héroïques –ou plutôt ce qui s'assimilait pour d'autres à une tentative de suicide. Constamment sauvé du massacre par les deux autres, il chantait ses exploits avec l'arrogance d'un enfant gâté. Alors, dépités, ses amis le suivaient jusqu'au prochain danger…

Le trool qui venait de mourir au nom de la témérité d'Alpha constituait le trophée du jour. Les trois compères se disputèrent longtemps la façon de le dépenser. Alpha avait de grands projets : fonder un clan, diriger sa propre fratrie, autant de rêves de grandeur à l'image des honneurs auxquels il aspirait. Namour et Azryl, plus humbles, avaient des envies plus simples comme une belle cape neuve ou une chambre douillette à l'auberge. Ils optèrent finalement pour la chaleur de cette dernière, fatigués par la journée étouffante que leur offrait le sourire bonhomme du soleil d'été.

Après avoir partagé un gigot de bouftou et le fond suspect d'une bouteille de liqueur, le groupe de sépara.

« Demain, qu'est-ce qu'on fait ? » demanda Namour, plein d'espérance.

Alpha, qui avait plus abusé que les autres sur le fond de la bouteille, se leva en titubant de sa chaise sans rien proposer.

« Aucune idée… » répondit Azryl en baissant les yeux.

Ils payèrent la note sans se chamailler et se quittèrent en bons amis qu'ils étaient. Azryl resta assise à la table, les coudes pliés sur le bois humide de la table de l'auberge. L'agitation l'empêchait d'apprécier le bruit feutré de la vaisselle s'entrechoquant ou les propos poétiques des Iops ivres morts. Elle se laissa presque endormir par le vacarme qui tambourinait à ses oreilles. Le fracas d'un cruchon qui se brisa à terre, suivi des imprécations de l'aubergiste qui, d'une hachette à la main, poursuivit le responsable (bienvenue à Astrub !), tira Azryl de sa rêverie. Elle posa un œil désintéressé sur chacun des acteurs de ce sinistre théâtre de l'immaturité. Tout à fait au fond de l'auberge, dans un recoin sombre, deux personnages parlaient entre eux à voix basse, la tête presque contre la table. Leurs précautions extrêmes ainsi que la discrétion dont ils usaient rendaient –de façon paradoxale- leur conversation très attrayante. Azryl tendait à peine l'oreille que le poing d'un des deux individus heurta la table avec force. Sa voix, portant à la fois colère et féminité, surgit alors au-dessus de tout autre bruit :

« Tu penses pas à elle ! Si elle savait ce que tu prépares, elle serait du même avis ! »

Sur ces mots, la jeune femme –car c'en était une, Azryl pouvait maintenant le jurer– quitta la table et traversa la bande d'ivrognes en claquant rageusement la grosse porte en bois derrière elle. Toute l'assemblée baissa d'un ton, comme rappelée à l'ordre par cette vigoureuse sortie. Resté à la table, l'enguirlandé se tenait la tête dans ses mains, l'air abattu. La foule d'aventurier réitéra son vacarme. Alors, l'étranger exposa son visage à la lumière, dardant un à un les agitateurs avec l'envie fantasmatique de leur rabattre le caquet.

Azryl sursauta. A sa silhouette réduite à celle d'un enfant, on reconnaissait un Eniripsa. Le petit bout d'homme tourna plusieurs fois la tête d'un côté et de l'autre, ses mèches mauves et désinvoltes volant d'un versant ou de l'autre de sa gentille caboche. Il battait des ailes avec mépris, les conversations alentours attisant son exaspération ça n'était pas un habitué.

La jeune Osamoda s'approcha, le diable au corps. Elle pencha sa tête au-dessus du regard hébété de l'Eniripsa.

« Illusion ! C'est toi ? »

Le visage du jeune homme s'illumina. Son aversion pour les composants du monde semblait s'être changée en une réconciliation radieuse.

« Ça pas exemple ! Je dois avoir trop bu ou quoi ! »

Il cligna fort des yeux afin de retrouver tous ses moyens. Le nom de la jeune fille lui éclata sur les lèvres.

« Azryl ! Mais qu'est-ce que tu fais dans cette mare de mulous ? »

Il connaissait la jeune fille de l'époque bénie ou celle-ci faisait encore partie du convoi. Une fois, la troupe s'était arrêtée aux abords d'un bois très agréable dans lequel jouaient toutes sortes de créatures, des meilleures aux pires. Illusion et ses parents y vivaient, s'amusant parfois à égarer les touristes ou à les conduire dans des zones dangereuses en prétextant un trésor ou autre item merveilleux. Ils ne chassèrent pas les nomades qui leur apportaient des curiosités du monde ainsi que l'envie d'en voir plus. Ces rêves d'ailleurs, le jeune Illusion les partageaient avec une Osamoda avec laquelle il s'était lié d'amitié : Azryl. Ils parlaient tous les deux de conquêtes, d'aventures impossibles, de victoires titanesques… autant de songes épiques que leur imagination leur permettait. Un an s'écoula et la caravane dut quitter ses positions au risque de s'enterrer à jamais. Les deux amis se dirent au revoir avec l'espoir amer de perpétrer tout ce qu'ils s'étaient promis.

Azryl n'avait accompli rien de cela. Elle survivait à sa réclusion. Illusion, lui, reposait son ascension sur une pierre solide qu'Azryl était sur le point de découvrir…

« Qu'est-ce que tu deviens ? demanda t-elle avidement. T'as finalement quitté ta forêt ? »

« Ouais, je m'suis envolé de l'arbre. Y'avait trop à voir pour rester enraciner comme un gros Chêne Mou, même si pour ce qui est d'arbre, la comparaison est mal choisie ! Haha ! »

Azryl ne partagea pas son rire, posant un regard interrogateur sur son ami.

« Ben oui, tu sais bien… » lui glissa Illusion en se calmant.

Azryl hocha la tête avec beaucoup d'hésitation, ne sachant si elle devait rire à son tour ou avouer son ignorance.

« Tu viens d'arriver ? »

« Je… »

Azryl s'était assise en face de son vieil ami dont le retour l'avait rendue si joyeuse. Mais les chimères de ses souvenirs les plus sombres accompagnaient son euphorie ils la tenaillaient ardemment, l'empêchant de sourire à Illusion.

« J'avais beau faire partie d'une caravane, je ne sais pas grand-chose du monde. On restait entre nous, on tentait rien… C'était notre monde mais c'était bien assez pour moi »

« Qu'est-ce qu'i' t'est arrivée ? » demanda l'Eniripsa en finissant son verre, devinant la violence avec laquelle Azryl devait avoir été séparée de ce calme qu'elle affectionnait.

Et elle lui raconta : son errance dans la neige, sa butée contre l'univers astrubéen, ses rencontres avec le bon et la brute, avec le Bien et le Mal…

« T'es toute seule ici ? »

« Non, j'ai deux amis sur lesquels je peux compter. Je suis pas toute seule t'inquiète »

Illusion regarda ailleurs un moment comme s'il n'avait pas relevé ce qu'Azryl venait juste de lui dire. Il enchaîna aussitôt.

« Je suis si content d'être tombé sur toi ! Tu devrais venir voir ma guilde, elle te plairait ! »

« Tu as une guilde ? » s'extasia Azryl, des étoiles dans les yeux.

« Je te note l'adresse ! Il faut que tu passes le plus vite que tu peux ! Je te présenterai tout le monde et… »

Illusion parlait très vite sans prendre le temps de respirer. Il sortit un petit bout de papier de nulle part puis chercha de quoi écrire sans s'arrêter de parler. Quand il eut trouvé, il jeta un œil précipité dehors et hâta son geste.

« Mince, la nuit tombe, je dois rentrer ! Tiens, garde ça ! Le perds pas, je compte sur ton passage ! »

Azryl regarda le carré blanc sur lequel était griffonnée sa rédemption.

« Pourquoi si vite ? » demanda t-elle avec une sorte de méfiance.

Sans comprendre l'essence de cette question, Illusion haussa ses minuscules épaules et répondit avec naturel :

« Ben ! on est amis quoi ! »

Il regarda autour de lui les chopines s'entrechoquaient toujours et la porte qu'il ciblait s'ouvrait et se fermait en permanence, vomissant toujours plus de monde à l'intérieur. Il fit une grimace et pensa tout haut :

« Je commence à tourner agoraphobe moi… »

Il déposa quelques kamas pour l'aubergiste et quitta la jeune fille avec autant de rapidité que ses propos l'avaient annoncé.

Azryl avait toujours connu le monde des petits. Les exploits de celui-ci était la routine de bien d'autres mais elle s'en satisfaisait, explorant en piètre pionnière les singularités sordides du monde des Douze. L'idée de rencontrer une guilde la rendait nerveuse. Dans le passé, ces regroupements d'aventuriers filaient devant elle, l'étendard haut et la tête plus haute encore. Elle les admirait sans les envier, relayant dans l'impossible son éventuelle entrée dans un de ces groupes. Mais son ami en tenait une ! Elle espérait sans l'avouer que sa générosité étendrait ses limites au-delà de la simple présentation.

Elle ne voulait pas y aller seule aussi, elle demanda à Namour s'il pouvait l'accompagner. Aussi nerveux qu'elle, il refusa avec délicatesse.

« Une guilde ? Oh non, je ne suis pas prêt de retourner me mêler avec ces gens-là. »

« Hé, pourquoi ? » demanda Azryl aussi déçue que curieuse.

Namour posa le bâton qu'il était en train de tailler au couteau pour se mettre à la hauteur de la jeune fille.

« J'ai eu une guilde »

« C'est vrai ? »

« Bien sûr que c'est vrai ! … (il se râcla la gorge pour se donner l'air des grands orateurs) J'ai sacrifié corps et âme à l'ascension de cette guilde. J'avais mis beaucoup d'espoirs en elle, trop même. Nous n'étions pas très connus mais j'aimais la fratrie qui s'était créée. Et ma belle utopie s'est effondrée un jour… »

Namour se laissa déborder par les bavardages. Les confessions n'étaient habituellement pas sa tasse de thé Azryl, consciente de sa chance, fit attention de ne pas en perdre une miette.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

« Ce qui arrive toujours dans les ordres hiérarchiques, soupira Namour en fermant les yeux. Les membres réclamèrent le pouvoir. Impossible de tous les satisfaire, j'ai fait comme tous les leaders dans ce cas : j'ai essayé d'éteindre le feu. Mais ça n'a pas suffit. J'ai été débordé ! Mes amis m'ont trahi. J'ai été dépouillé de tout ce que j'avais, non seulement du pouvoir, mais aussi des recettes que j'avais amassées pour le clan. »

Azryl se tut par respect, attendant que Namour trouve le courage de continuer.

« J'me fiche que les gens me volent… mais j'ai eu du mal à admettre que ces gens avaient un jour eu ma confiance »

Ils auraient pu disserter encore longtemps sur les ambitions ratées du pauvre Namour, mais Alpha (qui les cherchait depuis plusieurs heures) les avait repérés, ainsi camouflé dans la fraicheur vivifiante de l'ombre d'un arbre. Il interrompit rapidement la dangereuse intimité de ce qu'il voyait :

« Qu'est-ce que vous faîtes ? On devait pas aller s'enterrer quelque part ? »

Rien n'avait encore été prévu mais il était plus sage d'accaparer leur attention plutôt que de laisser aller leur discussion. Tous trois eurent du mal à établir une destination mais se préparèrent à chercher un endroit pour y réfléchir. Avant de quitter leur arbre, Azryl prit Namour en aparté et lui précisa :

« J'irai seule mais je te demande de ne pas parler de cette guilde à Alpha »

« Pourquoi ? » s'étonna Namour qui ne lisait pas aussi bien qu'Azryl dans la jalousie d'Alpha.

Azryl baissa la tête pour mieux couvrir ses mots. Mais l'œil alerte d'Alpha capta leur extrait d'entretien auquel ils mirent subitement fin, craignant d'énerver la bête.

Bien qu'elle soit morte de trouille, Azryl ne pouvait refuser une si haute invitation. Vers six heures du soir, quand ses compagnons furent trop épuisés pour continuer à arpenter les chemins de l'inconnu, elle les quitta pour rejoindre le lieu de rendez-vous. Elle descendit Amakna en courant, trouvant dans ses jambes une endurance qu'elle ne leur connaissait pas. Elle se figea devant le cimetière qui se dressait sur les noirceurs émérites d'antiques champs de bataille. La nuit tomba sur sa tête elle se jeta par le grand portail en ferraille qui cria en se refermant, comme pour la rappeler dans les mains du soleil. Le cliquetis des os des chafers poursuivait ses pas son sang s'immobilisait dans ses doigts qui rencontraient parfois un obstacle et le repoussaient sans que la douleur qui remontait le long de ses bras ne parvienne à ralentir sa course ou la peur qui la tenait en haleine.

Le ciel reparut entre le toit des cryptes et les serres des arbres morts. Il était noir et tourbillonnant mais il dominait tout, à tel point que l'on croyait marcher dessus. Sous son voile, la terre agonisait. Taillée à vif par des sillons de lave, elle craquelait presque sous les pieds des audacieux visiteurs, intimidés par le chant rauque des corbacs. Ces oiseaux de mauvais augure étaient là bien avant que la grande guerre entre Bonta et Brakmar ne décime cette partie du monde -ainsi que des milliers de guerriers.

Azryl marcha en vain dans ce désert gris de roche et de terre. Elle chercha un signe à l'horizon mais ne put distinguer que l'immense falaise qui séparait ce noman'slandde la vallée des koalaks. En cherchant plus précisément, elle remarqua une silhouette bizarre aux angles granitiques mais dont le sommet semblait flotter dans l'air. Il n'y avait pas que de la pierre derrière cette forme lointaine. Perché sur le pic, quelqu'un assis en tailleur faisait la vigie.

Sans aucune précaution, Azryl courut dans sa direction ; elle voyait dans ce bouddha en équilibre sur le rocher son sauveur et son guide. Sa tête se leva silencieusement vers cette personne qui la regardait déjà, l'œil blanc sévère. Sa grosse natte rouge luttait contre le faible vent chargé de poussière qui agitait spasmodiquement ses paupières. Une canine lui dépassait de la lèvre tandis que ses doigts rouges du sang des Sacrieurs formaient une sorte de lettre ou de signe attribuable sans doute à un état de méditation. La petite canine bougea, accompagnant un sourire qui se volatilisa aussitôt qu'Azryl lui rendit. La mystérieuse équilibriste sauta de son rocher et, avant qu'Azryl ait pu lui demander le moindre renseignement, elle dit :

« Suis-moi, t'es attendue »

Et elle se détourna, sans s'assurer de l'accord d'Azryl. Celle-ci n'aurait su rationnellement expliquer pourquoi elle suivit la Sacrieuse avec si peu de méfiance c'était simplement la guide qu'elle attendait. Pourtant, cette guide ne manifestait aucun autre signe que le son de ses pas et aucun autre visage que son dos nu strié d'entailles. Sa démarche froide et parfaitement saccadée ne laissait aucune faille possible à la conversation. Intimidée, Azryl suivait péniblement la Sacrieuse, gâtée de la désagréable impression de se faire traîner comme un vulgaire boulet.

L'horizon n'offrait rien de très perceptible. Tout était noyé dans un brouillard de guimauve entre le noir et le violet. Autour, des yeux affamés suivaient leur marche avec appétit. Mais la stature autoritaire de la guide les empêchait d'approcher la touriste trottinant derrière. La brume se dispersa. Les monstres aussi. Une tour surgit au-dessus des nappes ses crochets noirs entouraient la couronne mortuaire qui cinglait son sommet. Une gigantesque antenne pointait le ciel comme un gros doigt païen désignant la maison des dieux. Les épaisses falaises muraient la toile d'un gris ciment parfait sur lequel le dessin de la tour posait son empreinte menaçante. La Sacrieuse se dirigea vers cet édifice terrifiant et encouragea Azryl à la suivre.

L'endroit était presque beau. Les colonnes de pierre blanche avaient un air madré, cotonneux… L'entrée se jetait comme la gueule d'un crocodaille sur le visiteur peu aguerri. Devant l'entrée, un Xélor avait vu les deux filles arriver et, sautant du perron sur lequel il somnolait, il croisa les manches et prit un air patibulaire.

« Halte là ! » lança t-il avec emphase.

Azryl s'arrêta en voyant que le Xélor la regardait. De sa petite stature, il bouchait du mieux qu'il pouvait l'ouverture béante derrière lui. Il fronçait les sourcils, l'air menaçant.

« Tu es une nouvelle recrue ? »

Azryl secoua la tête négativement. Le Xélor retint un sourire.

« Quoiqu'il en soit, si tu veux passer, tu vas devoir donner le mot de passe ! »

Le mutisme de sa guide n'aidait pas la pauvre fille qui se laissait mener en bateau par tous ces gais lurons à l'humour un peu sombre.

« É-éponge… ? » bégaya t-elle dans le flot du hasard.

Le Xélor immobilisa ses grands yeux farceurs sur la jeune fille apeurée et éclata de rire. La Sacrieuse ne put garder son silence devant tant d'euphorie.

« Je t'en prie, Xi'… »

« Mais c'est génialissime ! Une éponge ! C'est du pur mot de passe ! »

La Sacrieuse se tourna vers Azryl, un sourcil relevé.

« D'où tu sors ça au fait ? »

« De l'évier ! » hurla Xinans –notre Xélor- qui se tordait de rire sur son perron.

Azryl baissa la tête, morte de honte.

« Je sais pas, j'ai dit ça comme ça… »

« T'es l'amie du boss, c'est ça ? » demanda Xinans en essuyant une larme d'hystérie.

Azryl ouvrit des yeux ronds.

« Du boss ? Illusion est votre chef ? »

« Yep, le boss de notre guilde : Songe Épique. Bienvenue dans notre QG ! »

La Sacrieuse avait déjà franchi l'arche de pierre de l'entrée qui menaçait de s'effondrer sur celui qui passait dessous. Azryl serait bien restée avec le personnage souriant qui semblait garder l'entrée mais Xinans suivit la Sacrieuse jusqu'à l'intérieur, se retournant parfois pour vérifier si Azryl était toujours là.

Il avait un débit de parole tout à fait épuisant. Il demanda à Azryl une foule de renseignements comme s'il était chargé de remplir le formulaire à sa place. Ravie de rencontrer ce genre de charmante curiosité, Azryl lui répondait aussitôt en lui retournant ses questions. De cette présentation par morceaux, je vous restituerai l'ensemble : Xinans –surnommé « Xi' »- était le plus vieux d'une famille de douzes frères et sœurs. Ils étaient autant d'enfants que de crans sur un cadran. Mais seules deux aiguilles avaient droit de trotter tout autour du vaste monde lui et son frère avaient quitté la ville pour retourner battre la campagne. Quand Azryl demanda si elle pourrait rencontrer ce frère, Xinans lui montra un petit vestibule en précisant : « il dort là d'habitude, mais il a sûrement décidé d'aller ennuyer d'autres gens ».

Cet agréable petit bonhomme faisait trainer ses savates contre le sol noir et poli du grand hall. Par ses bavardages, il empêchait presque Azryl d'observer l'étonnante architecture de l'intérieur. Des gueules de gargouilles avaient pénétré jusqu'à l'intérieur et gardaient leurs bouches bien grandes ouvertes dont aucune effluve ne sortait. Les murs tâchés de cercles rouge vif semblaient raconter l'histoire d'un massacre ou du moins, d'une discussion qui aurait mal tourné.

« On est où ? » chuchota doucement Azryl.

Xinans, spécialiste en la matière, brisa avec plaisir le silence dont on commençait à peine à profiter.

« C'est le temple de Rushu »

« Le démon ? »

« Oui, mais 'faut pas que ça t'impressionne. Ce temple a été abandonné par ses disciples après la fondation de Brâkmar. C'est devenu un carrefour pour les guildes qui… »

Il chercha ses mots pour ne pas commettre d'erreur. Il répondit dans un large sourire découvrant une rangée de dents impeccables :

« …affectionnent cette partie du globe ! »

Ils traversaient un couloir en suivant le pas pressé de la Sacrieuse, Xinans fermant la marche, plongé dans son entreprise de fraternisation. Assis dans le couloir ou cachés de petits renfoncements, des aventuriers affutaient leurs lames ou discutaient d'oiseaux et de petites fleurs. Ils posèrent tous un regard inquiet sur Azryl : ils s'habituaient difficilement à la nouveauté. L'Osamoda savait ces cercles très fermés et redoutait qu'on la rejette déjà elle se concentrait sur Xinans dont les propos commençaient à lui échapper de manière critique.

Ils passèrent derrière un grand rideau déchiré ou un petit comité semblait se parler sans rien dire, aidés par la simple force d'un regard lourd d'ennui. Un Iop se leva brutalement et croisa significativement les bras on aurait dit qu'il était prêt à intervenir au moindre dérapage, comme un garde de sécurité qui reprendrait subitement son service. Les seuls à vraiment avoir l'air heureux de vivre dans cette assemblée étaient Xinans –forcément !- qui se rangea parmi ses camarades, le mot « éponge » entre les lèvres, et Illusion qui présidait la petite réunion.

« Rey ! Merci ! » s'écria t-il en les voyant tous entrer.

Azryl leva les yeux vers sa guide c'était elle « Rey ». Sans saluer personne, elle partit s'assoir contre une statue qui brandissait les armes au-dessus de la grande table de pierre qui saturait la pièce. Tout près, deux grands yeux étaient posés avec empathie sur Azryl. Notre Osamoda fut marquée par l'indulgente douceur de ce regard camouflé à tort par le revers d'une capuche d'un bleu sombre.

Illusion emmena sa vieille amie hors du rassemblement, oubliant les présentations d'usage.

« On m'a dit que t'étais le berger du troupeau » commença Azryl que ce petit bout d'Eniripsa commençait à intimider aussi.

« Oui ! Il te plait ? »

Azryl haussa les épaules.

« Y'en a des causants, et d'autres moins… »

« Ah oui… Rey »

Illusion baissa la tête comme s'il avait immédiatement cerné le problème, sans doute habitué à la réticence naturelle qu'avait Rey envers les étrangers.

« Elle s'appelle Reylishan. C'est une excellente amie à moi. Quand beaucoup sont partis, elle est restée pour faire pilier. Par contre, ne t'étonne pas si le contact n'est pas immédiat c'est… »

« Comme une vieille voiture ? »

La voix qui était sortie de l'ombre fit sursauter Azryl qui pensait que la colonne s'était détachée de l'arcade pour venir leur répondre. Mais c'était un Songeur plus discret que les autres dont les interventions étaient souvent –et involontairement- à vous glacer le sang. Il avait ses deux orbites vides braquées sur Azryl et semblait l'interroger de son sourire édenté.

« Remarquable image. Et puis… ça n'existe pas les voitures » soupira Illusion qui ne pouvait s'empêcher d'y sourire.

« Oui, c'est logique » répondit le squelette en se découvrant de l'ombre.

Sur les épaules, il portait une longue cape rouge assortie aux teintes des murs. Les os de ses bras s'entremêlaient dans une posture de réflexion que le Sram voulait bien se donner. Mais les quelques dents qui trônaient ici et là sur la corde de sa mâchoire lui donnaient des airs de bouffon d'Halouine. C'était à la fois burlesque et terrifiant. Mais s'il y en avait un qui ne mordait pas parmi les Songeurs, c'était bien Haestan.

Le leader du groupe le présenta bien vite à Azryl avant qu'elle ne se sauve en courant. Haestan lui présenta une main décharnée que la jeune fille eut du mal à saisir. Son devoir accompli, le Sram passa directement à l'essentiel :

« Excuse-moi de te déranger… Mais j'ai fini d'explorer les caveaux » glissa t-il à voix très basse.

La bonne nouvelle fit oublier à Illusion les rudiments de la discrétion. Il s'écria :

« Super ! Et alors ? Qu'as-tu trouvé ? »

Haestan s'approcha d'Illusion pour empêcher la nouvelle de se sentir gênée par ce qu'il avait à dire.

« On en parlera à la réunion… » fit-il dans un sifflement.

Mais Azryl, qui avait entendu malgré elle, détourna la tête, se sentant définitivement poussée hors du cercle.

« Am' n'est pas avec toi ? » demanda Illusion avant de laisser Haestan s'en aller.

« Il me suivait mais… »

S'il avait eu des pupilles, ce Sram les aurait sûrement levées très haut. Il soupira et reprit :

« Enfin tu le connais. Il a dû voir un piou ou un nuage avec une forme marrante… »

Et il s'éloigna sans donner d'autre réponse.

« Les caveaux ? » demanda Azryl en reprenant l'expression d'Haestan.

« Un petit projet sur lequel je bosse… Mais tu seras bien vite au courant ! »

Il laissa ses idées en suspens et entraîna Azryl tout en bas d'un escalier aux odeurs de charogne. Et pourtant en bas, de faibles vapeurs parfumaient agréablement le hall carrelé. La rougeur pâle de la pierre était presque reposante pour les yeux. Ils s'engagèrent dans ce confessionnal peu fréquenté, saluèrent de la tête tous ceux qui pensaient s'être assez bien isolés et trouvèrent un banc craquelé capable de supporter leur poids pour parlementer.

« Je t'ai pas faite venir juste pour te montrer la guilde. J'aimerais que tu l'intègres ! » s'écria soudain Illusion en agitant les bras comme si le mécanisme de son annonce demandait autant d'efforts.

« Moi ? sursauta Azryl, plus alarmée que joyeuse. Mais… je ne pense pas que je sois à la hauteur de ceux que j'ai vus et puis… c'est un peu rapide ! Qu'est-ce qu'ils vont dire ? »

Un peu déçu par l'expression navrée de son amie, Illusion rétorqua

« Ils vont t'adorer ! Y'a vraiment pas de quoi s'inquiéter ! Et s'ils me supportent, ils peuvent supporter n'importe qui »

Azryl baissa la tête. Il y avait un autre pépin de taille qui empêchait son intronisation. De toutes les fois où elle avait dû en parler, celle-ci fut une des pires. Elle faillit se débiner et quitter le cadre luxuriant de ce sous-sol aux couleurs douces du décès pour retourner dans sa prairie.

Elle prit une forte inspiration et parla de manière audible :

« Je ne peux pas intégrer ta guilde, même si j'aimerais beaucoup, parce que… »

Elle butta sur la suite.

« Je ne peux rien invoquer… »

« De gros… ? »

« Non ! Rien de rien ! »

Illusion laissa passer un court silence, baissa la tête d'un air sombre et se racla gravement la gorge.

« J'ai quelque chose moi aussi à t'avouer »

Azryl tendit l'oreille, sentant la révélation.

« Je suis un Eniripsa qui blesse ses amis en voulant les soigner »

Interloquée, Azryl donna à Illusion toute la consternation qu'il attendait de sa part.

« C'est vrai ? » lança t-elle, presque admirative.

Illusion ne put se retenir d'avantage et éclata d'un rire si strident qu'il fit s'envoler quelques corbacs à la surface. Celle qu'il avait bernée gonfla ses joues d'air, maquillant mal l'exaspération que ces moqueries avaient presque faite exploser.