Titre : Pleurer de toutes ses forces

Auteure : Marie-Ève M.

Genre : Drame, tragédie.

Thème : '' La plus triste de toutes les fics '' - ''Prix'' de la 2e place


''- Je vais m'ennuyer!

- De qui ?

- De vous autres!

- De nous autres ? Mais voyons Brad, vous passez vos journées à nous mépriser...

- C'est de l'affection!

- Ah?

- Quand j'étais petit...''


… Quand on était mômes, tu te rappelles ? Hein ?...


''Cher M. Spitfire,

Nous avons la très grande joie de vous annoncer que notre prestigieux établissement a retenu votre candidature et sera honoré de vous compter parmi nos élèves dès la rentrée hivernale. Aussi, venez notez que… ''

Pour la dixième fois, il relisait ce fichu bout de papier froissé avec un excédent de rage qui le grugeait, prenait une autre bouchée son cœur déjà fendu. Mais c'était la première fois que cette fureur s'exprimait autour de l'univers qui coupait désormais les ponts avec lui.

Les allées débordantes de sièges moelleux se moquaient de lui, il ne serait plus jamais qu'assit dans un de ceux-ci, jamais devant. Jamais devant et au-dessus des tas de gens qui en redemandait, captivés. Sous les projecteurs.

La scène lui lançait des grimaces odieuses. Elle le repoussait, elle ne voulait pas de lui sur ses planches délabrées.

Le décor lui beuglait de déguerpir de sa vue, qu'il lui levait le cœur, et qu'il devait ne plus remettre les pieds dans le salon de la petite Clara de Casse-Noisette. Ni dans aucun autre.

À ses paroles, il perdit la voix. Sans avertir, Brad se releva du milieu du décor de la salle de séjour encore en préparation et sa rage se décanta contre le premier objet qui avait la malchance de tomber sur son chemin.

Le faux arbre de noël prit une bonne volée de coups de pieds forcenés, encaissant le ressentiment fleurissant d'un gamin peu agressif. Ses rêves se laissaient absorber contre ce sapin, inexorable de la perdition de ces rêves, dans l'acidité, dans la volonté d'un autre.

- JE LE DÉTESTE ! JE VOUS DÉTESTE TOUS !... POURQUOI IL FALLAIT QU'IL SOIT DU CONSEIL D'ADMINISTRATION DE L'ÉCOLE !...

...Quand on n'était pas plus haut que trois pommes et qu'on déclarait déjà la guerre ? Comment on s'est mis pour comploter contre le monde qui nous interdisait de respirer à notre aise et qui anéantissait ce qui nous tenait à cœur ?...

- UN JOUR, JE JURE QUE JE VAIS ME RENDRE UTILE PIS QUE JE VAIS LE TU-ER !

Ce monde, qui prenait un malin plaisir à le désenchanter, redevenait aussitôt bavard et osa lui donner sa réponse en un signe subtil. A sa façon, bien sûr.

Brad s'arrêta, essoufflé, au bout de sa peine. Il prit la décision de s'en aller, de se retirer, de cet endroit hanté par ce qui devait faire le deuil.

Et à ce moment, il l'aperçut qui pleurait. Il se rappelait de l'avoir vaguement entrevu dans les répétions. Il faisait un rôle très secondaire, s'il ne se trompait pas. Un ourson pleurait. Il ne rêvait pas.

Il arriva près de la boite débordante d'accessoires de théâtre sur laquelle il s'était recroquevillé et il lui dit, d'un ton consolant :

- Et si tu venais avec moi… vers l'inconnu… ça leur apprendra, non ! Ils ne pourront de toute façon se passé de moi, ni de toi, une semaine avant la représentation !

Il grogna son accord et fut enchanté à son autre proposition :

-Et pourquoi pas je te surnommerais en ''l'honneur'' de ce moment ?


… Tu gardes des souvenirs de ce qui nous a fait presque capitulé ?...


C'est à peine s'il existait, il battait de l'aile à le faire. Que ce n'était pas son père qui le faisait à sa place.

C'est à peine s'il n'allait pas faillir à sa personne extérieure rafistolée et finir par crever de peur, de honte dans les dix prochaines secondes.

Il se demandait pourquoi il ne s'enfuyait pas de cette peur démente, de ce nec plus ultra de l'humiliation en prenant mes jambes à son coup, lorsque qu'il entra dans cette chambre morbide et coincée en compagnie de son père et de son seul ami.

Il pourrait partir de ce pensionnat, vite fait, bien fait. Partir d'ici, puis ne plus jamais se retrouver en sa présence froide et méprisable. Filer à l'anglaise.

Et là, dans cinq secondes, il va pousser un geignement et se mettre à larmoyer. Ça fait une semaine qu'il gardait ses larmes bien enterrées au fond de son corps décharné pris en défaut.

Il ne pouvait croire qu'il lui a fait ça. Il ne pouvait croire qu'il était dans cet endroit qu'il maudissait déjà. Il ne pouvait croire qu'il portait ce ridicule uniforme gris.

Il ne pouvait croire qu'il a brisé ce qu'il avait comme misérable bonheur pour ça ! ÇA !

- Allons, tu ne trouves pas ça beau, fils ? Dit son père, d'un air digne en arpentant la pièce.

5…

Ça dépend vraiment des goûts, Songea Brad.

- Bof, Fit-il froidement, mine de rien.

4…

- Allons Brad, sois raisonnable. Tu y seras bien, ce collège est très réputé pour…

3…

- Je m'en fiche, père.

Un brin d'ironie s'alluma en lui. En ouvrant sa valise, il rajouta, amer :

- Ça me fait rien que cet endroit soit assez bien pour accueillir des gens qui ne veulent pas y être !

2…

- Essaye de comprendre que je fais ça que pour ton bien. Tu oublieras toute cette histoire de ballet et ces ''féminisés'' bien vite, quand tu t'habitueras à ta nouvelle… vocation. Tu ne voudras plus repartir.

1…

- Ouais c'est ça, comme si je pouvais oublier, Marmonna-t-il entre ses dents.

Comme si tout détruire n'était pas assez suffisant, il fallait que ça soit par bonté et miséricorde !

La plainte sortit alors et il eut le goût de lui pleurer en plein visage, toutes ses larmes, de toutes ses forces, lui montrer ce qui lui arrivait.

Au même moment, sa valise fut forcée à déverser son contenu sur le lit métallique à la couverture rugueuse.

Il l'as vu pleurer.

Une sensation brûlante, puis une autre s'imprégnait sur ses yeux qui n'en firent qu'à sa tête.

- Ne pleure pas !

- TU NE PEUX TOUT M'INTERDIRE !

- Oh oui QUE JE PEUX ! Tu es juste trop mou, trop pédé, pour faire la moindre chose correctement ! Tu n'as pas de colonne, fils ! Il faut te ramener sur terre ! Il faut qu'on décide pour toi si tu veux faire de grandes choses ! Je t'éduque fils, je te fais homme ! Un vrai homme !

Tout tourbillonnait, il ne distinguait plus rien, il parvint tout de même à identifier la tête du lit, où il s'écrasa avec violence, roulés de coups.

… Tu t'en souviens de notre pacte ? Tu te souviens comment on a signé l'armistice avec notre destinée. Maintenant, on l'exécute cette destinée déjà marquée d'un crâne. Une figure osseuse qui nous ordonne d'empresser le pas pour venir lui faire un rapport détaillé…

Ce soir-là, il avait encore mouillé son lit. Inquiet de la réaction de la surveillante le lendemain, il lui avait demandé de venir près de lui, de le réconforter, de éreinter pour lui donner un peu d'amour.

- Je veux plus vivre. J'aime pas ça vivre, déclara le gamin.

Il planifia, avec un sourire aux allures démoniaques :

- Moi, je te dis que quand on sentirait que ça sera trop de malheurs consécutifs, on en finira pour de bon.

Le gamin pointa son index sur sa trempe et l'enfonça. La douleur aigue qui surgissait le fit avancer la date de son exécution :

- Mais il faudrait résister, le plus qu'on peut…. Ça, tu me le promets, dis, promet que tu vas me suivre ?

Là, des années plus tard, à des milliards de kilomètres plus loin, le gamin qui avait alors 9 ans à l'époque, barbotait toujours dans une flaque, rougeâtre cette fois.

Sa main resserrée sur la patte d'un ours en peluche. Un ourson éventé, nouvellement déchiré près de son oreille poilue et ensanglantée.

Pour eux, l'affection avait été de se rendre exécrable.

Pour eux, abhorrer avait été d'être obéissant et de se tenir droit devant la peur de la supériorité, du malheur qu'on recevait en cadeau d'autrui et de leurs illusions perdues. Et de leur retourner leur haine.

Ils s'étaient épuisés à pleurer de toutes leurs forces. Pleurer ce qui leurs avaient été confisqués depuis longtemps ; Leurs substituts de joie de vivre.

Mais ça, personne ne l'avait jamais su.