-RP-

How to Behav'

1er Episode : Des larrons et des lois

Lumin

Que savez-vous de la chance ?

La méritons-nous ? La gagnons-nous ? S'accrochent-elles aux êtres, docile passagère, avant de les abandonner comme une épouse versatile ?

Les Ecaflips pensent que chaque décision de leur Dieu farceur est un gage du caractère totalement aléatoire de l'existence : autant dire que c'est le chacha qui se mord la queue ! Mais retenons de ces matous peu philosophes que seul celui qui joue est en mesure de gagner le double de sa mise. Et le pari de cette aventure était énorme, mes amis… de même que son gain ou sa perte !

Un jour, Dame Chance avait mené Azryl sous le manteau de pierre des falaises de Cania et l'avait ainsi forcée à adopter la terrible menace qui dormait près de ses eaux : le Grougalorasalar. Alors quoi ? La malheureuse avait évité de nombreuses fois la mort au prix d'un pouvoir dépassant celui de l'imaginaire, elle s'était entourée de merveilleux amis que cette puissance déraisonnable l'avait poussée à fuir… Et pourtant le sourire lui était revenu.

Deux ans s'étaient écoulés depuis l'invasion ratée de Bonta. Deux ans sans que l'on entende parler de créatures des marais jaillissant de leur trou puant pour venir salir les remparts immaculées dressées plus au Nord. Deux tranquilles années durant lesquelles la « chance » avait posé ses bagages. Mais les vacances étaient finies et il était temps pour elle de retourner gâter d'autres mondes.

Sur le versant ensoleillé d'un arbre géant, quelques pousses affamées se gorgeaient de la rare lumière qui leur était permise de voir. Étouffées par leurs congénères, elles jalousaient l'herbe des plaines, brins folâtres qui luisaient, chantaient et vibraient sous la fraîcheur d'une brise marine. Au-delà des palmiers et des coraux en forme de cigarette russe, des crustorails jouaient à chat avec un bigorneau égaré. Ils zigzaguaient entre les rochers, leur célèbre démarche ponctuant de ridicule leur progression le long de la plage. En vérité, ils évitaient le port, bondé en raison du retour de la nef, seul moyen de s'échapper de l'île. Beaucoup débarquaient, portés par la soif d'exploration et, en général, lors du retour, le bateau supportait bien moins de monde qu'à l'aller. La raison ? À votre avis !

Les nouveaux visages se précipitaient déjà vers l'intérieur des terres, passant tout près des vétérans qui, leur arme à la ceinture, sirotaient une boisson à la taverne du port. Parfois seulement, un solitaire dont l'espérance de vie se lisait sur la pauvreté de son équipement, osait une question en dérangeant le doux moment de plaisir que s'offraient les plus expérimentés.

« Excusez-moi » fit un jeune aventurier en direction du banc de la taverne.

Un auvent fait de feuilles et de fleurs locales protégeaient du soleil ces visages déjà rougis par l'ivresse. Dix heures du matin et les vétérans carburaient déjà au jus de kilibriss, cocktail connu pour son efficacité immédiate, élégamment relevé par un parasol rose dont l'emmanchure avait été taillée dans le bâton de la bête. Devant cette ribambelle d'ivrognes aux airs mauvais, le jeune bougre se sentit défaillir. Il évita la fuite d'huile de justesse et demanda :

« Vous sauriez pas où est Otomaï ? »

Cette question, ils devaient l'avoir entendue plus de quarante-deux mille huit cent trente six fois et de toutes les façons possibles et imaginables. Alors, pour pallier l'effet de leur immense ennui, ils prétextaient qu'ils n'en avaient aucune idée que ce soit faux ou non.

Accoudée au comptoir avec les autres buveurs de liqueur de kilibriss, une mystérieuse femme assistait à cette scène qu'elle avait dû vivre au moins autant qu'eux. Son allégeance à la Déesse Crâ se reconnaissait à l'arc nacré, objet d'un luxe certain, qui dépassait de son dos. Sur ses épaules frileuses était posé un manteau de velours vert dont les manches pendaient dans le vide. Elle avait un verre vide dans sa main et son regard aiguisé ne perdait jamais une miette de ce qui se passait autour d'elle.

Alors qu'elle n'était pas du genre à se mêler des préoccupations des bleus, elle brisa le silence pour répondre :

« Il est là-haut »

Elle désigna le haut de l'arbre Hakam de son doigt ganté. Le jeune aventurier leva les yeux avec une grimace : même les montagnes semblaient se terrer devant la hauteur de cet arbre sortis des profondeurs de la jungle obscure par une magie inconnue. Une nuée de volatiles gravitaient autour de son tronc massif, évitant les hauteurs dont les branches étaient sans doute habitées par des démons grincheux.

Même si la réponse qu'on lui donnait était incomplète et ne le satisfaisait pas, le courageux pionnier se lança en direction des plaines, zone à traverser avant d'arriver aux pieds du tronc. Les médecines d'Otomai étaient sollicitées par les habitants du monde entier. Certains avaient même eu recours plusieurs fois à ses breuvages tout au long de leur vie tandis que d'autres rêvaient de pouvoir le rencontrer un jour, sans y parvenir.

Lumin n'agissait pas par charité. Son seul réconfort était dans le sourire déconfit qui avait tordu le visage du jeune aventurier à la minute où elle avait montré le haut de l'arbre. C'était une des randonnées qu'elle effectuait régulièrement : sa compassion à l'égard des débutants s'était depuis estompée dans l'habitude. Elle récupéra son sac et se dirigea à son tour vers les plaines du centre.

L'air y était plus dense. Les cris provenant de la jungle donnaient aux plaines un air de cimetière. Pourtant, si vous vous bouchiez les oreilles et oubliez les vibrations menaçantes qui polluaient cet air si doux, vous n'aviez plus qu'à vous émerveiller : sous les feuilles revêches de quelques pousses timides s'abritaient des pierres lisses comme le marbre, entaillées d'une légère strie colorée par endroit. L'herbe rase n'était pas envahissante et respectait assez la mixité du terrain, entre roches et arbres épars, joliment équilibrés.

Lumin ne se laissait plus attendrir par la beauté du paysage elle pliait l'herbe sous sa botte et, en représailles, certains brins humides lui chatouillaient les mollets à chaque enjambée. Elle gagna la frange touffue de la jungle et s'abrita des regards en grimpant dans la flore épaisse. A une dizaine de mètres au dessus du sol, la Crâ établit son bivouac. La branche poisseuse du grand arbre froid qu'elle avait choisi lui grattait les jambes. Elle lutta pour rester concentrée dans son observation.

Elle détestait ça ! « Faire quelque chose ». La plupart du temps, elle se laissait porter par la magie de l'imprévu et sautait dans le wagon sans chercher plus loin. Se déplacer dans l'intention d'exécuter une tâche était la plus dégradante des missions les dieux, eux, n'ont pas ce genre d'obligation. Mais chaque gain demandait des efforts et Lumin ne comptait que sur elle pour accomplir cette chasse.

Sa proie fut bientôt en vue : un magnifique Mufafah, sans doute le mâle dominant de sa meute. Il arborait une ravissante crinière violacée aux reflets luisants que Lumin avait dans sa ligne de mire. Elle décocha une première flèche qui se planta dans le collier de la bête. Pourtant mortel, le coup ne terrassa pas le Mufafah qui commença à s'ébrouer comme dans un rodéo. Lumin sauta la distance qui la séparait du sol sans le moindre mal et fit face à la créature elles partageaient maintenant le même sol herbeux. Le Mufafah menaçait de s'effondrer à chaque grognement mais n'en restait pas moins impressionnant, les muscles saillant de ses cuisses comme activés par la colère et la douleur. Lumin, de son côté, sortit une dague de sa bottine et la garda camouflée sous son manteau. La bête chargea. La forêt se tut un instant.

A l'intérieur de la jungle, on dénombrait un certain nombre de mansardes faites de planches en bois construites au hasard, sûrement par des groupes découragés n'arrivant plus à avancer au milieu de ce foutoir arboricole. A quelques pas de l'une d'elles, le sac déchiqueté d'un aventurier gisait à terre : l'attaque était assez fraîche à en juger par l'état encore correct du sandwich aux crudités laissé sur place (les agresseurs ayant sans doute préféré le goût de son propriétaire). Lumin l'écarta du pied et continua son chemin : elle avait reconnu la sacoche arrogante du bleu qui avait demandé où était Otomaï un peu plus tôt. Elle n'était ni triste ni gaie, c'était des choses qui arrivaient…

Les racines de l'énorme arbre furent bientôt en vue. Lumin enjamba les premières et fut vite contrainte d'en faire le tour tant elles montaient haut. Le tronc apparut dans toute sa largeur : ses fondations maculées de boue, quelques créatures végétales lui suçaient les flancs à la recherche d'insectes à grignoter. Plus haut, la paroi du tronc redevenait plus claire d'inoffensifs Bitoufs (bien plus habiles que leurs compères cloués au sol) creusaient de leurs griffes dans la paroi asséchée par le vent marin. A mesure que l'on grimpait sur les escaliers de fortune installés par les résidents de l'île, on sentait l'air se radoucir. Les ténèbres de la jungle laissaient place à une clarté bénigne qui filtrait à travers l'épais feuillage que l'ascension révélait toujours un peu plus.

Armée de son arc, Lumin avançait prudemment. En réalité, c'était plutôt les monstres de l'arbre qui se méfiaient d'elle. La prise en main de son arc n'était qu'une mise en garde envers ceux qui se sentiraient l'envie d'attaquer. De plus, l'imposante crinière de Mufafah, trophée de sa chasse et qui pendant à sa sacoche était un autre élément de dissuasion : on n'embêtait pas la Crâ sur le chemin de la maison.

La grimpette était le côté le plus pénible. Lumin s'était faite des cuisses de marathonienne à force de gravir ces marches six fois par jour. L'aventure, ça fait garder la ligne ! Elle traversa plusieurs fois l'intérieur du tronc creusé par la maladie et les insectes. Le plus pénible était de ne pas se laisser surprendre par un Abrakleur polisson qui se serrait mêlé à l'écorce avant de surgir devant elle.

Finalement, le sommet était en vue. Le tronc se scindait alors en des douzaines de branches, elles-mêmes entrelacées. Lumin s'engagea sur l'une d'elle et marcha le long de sa sinueuse route. Par endroit, le « terrain » avait été aménagé grâce à quelques planches fixées de long de la branche, lorsque l'escalade s'imposait. Avec un brin d'agilité, sauter de l'une à l'autre et ainsi braver l'abîme, devenait chose aisée. Elle parvint finalement tout en haut, où d'autres branches s'étaient réunies afin de faire tenir la bizarrerie architecturale cachée tout là-haut.

D'autres bois d'autres origines s'étaient laissés manipuler pour aider à cet improbable projet : ensemble, ils formaient des arcades et des pilonnes, happés par les hauteurs et qui donnaient l'impression qu'un pacte avait été signé avec la gravité, lui demandant d'épargner l'édifice de sa main capricieuse. L'entrée se trouvait encore plus haut une corde y pendait, reliée à un panier qui était resté échoué en bas. A l'intérieur, il y avait une grosse pierre. Lumin l'attrapa et la jeta sur le côté, en compagnie de dizaines d'autres. Elle saisit ensuite la corde et tira dessus pour vérifier qu'elle était bien fixée. Ensuite, elle leva la tête et cria :

« Panda ! Paaaandaaaaaa ! »

Tiré de son sommeil, ledit Panda se traîna jusque sur le parapet qui surplombait la Crâ. Il se frotta un œil et, bien qu'il ait reconnu la voix autoritaire de Lumin, regarda vite fait en bas pour bien vérifier qu'il s'agissait d'elle. Sans rien dire, il fit craquer sa colonne vertébrale, se saisit de son bout de corde et plongea dans le vide. La poulie s'ébroua. Lumin, qui avait ses deux pieds joints à l'intérieur du panier, fut tractée à la vitesse du vent jusqu'à la plate-forme de l'entrée. Elle sauta juste avant que son panier ne cogne la poulie et replaça son manteau qui avait glissé de son épaule. Comme elle tardait à intervenir, le panda pendu à sa corde à un mètre au-dessus du sol (et dont la chute avait été stoppée par le blocage de la poulie) invoqua l'aide de Lumin :

« M'oublie pas ! »

Dans un soupire agacé, Lumin saisit une des pierres qui constituait un tas similaire à celui d'en bas, et la jeta sans aucune délicatesse dans le panier qui fila en sens inverse immédiatement. Le panda remonta d'une traite et l'installation se retrouva dans son état initial. Pendant le trajet de retour, Zeiin s'était pris une branche en pleine figure à cause d'une erreur de coordination. Des brindilles dépassaient de son écharpe rouge qu'il secouait maintenant tout en rentrant à l'intérieur. Lumin ne l'avait pas attendu et déballait ses bagages sur le parquet de leur coquette maisonnée.

« Encore des crinières ? s'étonna Zeiin en admirant le large étalage. Qu'est-ce que tu vas en faire ? »

Abasourdie par si peu de perspicacité, Lumin qui n'avait pas encore prononcé un mot depuis qu'elle était montée, lui dit alors :

« Des chapeaux fantaisie, quoi d'autre ?

« Des chapeaux ? s'étonna Zeiin. Pour quoi faire ? »

« Pour se faire des thunes, tiens ! »

Lumin était une Crâ bien vénale. Le son des pièces éveillait toujours en elle des frissons passionnés. Et il y avait encore mieux que l'argent : tout ce que ce dernier pouvait acheter ! C'est à ce prix qu'elle avait appris la couture auprès d'Inde, une Sadida dont vous apprendrez beaucoup un peu plus tard. Les leçons avaient été éprouvantes mais grâce à ses nouveaux talents, Lumin savait utiliser les ressources qu'elle chassait afin de confectionner de superbes coiffes que tout le monde s'arrachait à Bonta.

Zeiin, premier panda d'un trio cocasse, n'avait aucune hostilité envers la notion de profit. Mais l'omniprésence de cette notion dans l'esprit de Lumin le fatiguait parfois. Il retourna s'allonger sur la paillasse sur le balcon, faisant mine de dormir pendant que son amie excentrique se servait des crinières pour monter son business. Il ne put s'empêcher de pointer son regard vers la porte du fond, seule cloison véritable de la grande maisonnée. Elle était en permanence fermée à double tour pour la simple et bonne raison qu'elle abritait son trésor. Le panda se demandait alors à combien on pouvait évaluer le total de leurs économies…

Cela faisait des mois que tout le monde sous ce toit se supportait courageusement dans l'optique de réunir assez d'argent pour… se supporter encore plus longtemps ! Voyez-vous, la guilde Behaviours qui s'était toujours considérée comme telle, avait connu quelques démêlés avec les administrations en place. Leur « défaut de contribution à la communauté civile » et leur « propension déplacée à toujours mettre le désordre » faisait d'eux les moutons noirs des environs. Le fait qu'ils habitent en hauteur dans un arbre inaccessible les rendait encore plus antipathiques ! Alors qu'il n'en était rien.

« Petit petit ! Viens par ici mon tout petit ! Oooh qu'est-ce qu'il est mignon ! »

Ces paroles si innocentes ne flattaient pas la réputation d'Azryl, à l'affût derrière un rocher à jubiler sur une famille de Kanigrous. Vous vous rappelez maintenant ? Azryl, Songeuse à ses débuts, qui a quitté sa guilde afin de les préserver de la menace du Grouga ! Mais alors, que faisait cette Sacrieuse accroupie près d'elle ?

En effet, Azryl ne ressentait aucun scrupule à laisser Thalinn l'accompagner lors de ses raids d'exploration. Il faut dire que, si elle avait choisi de grossir les rangs des parias de Behaviours, c'était justement car ses membres se moquaient éperdument de ses antécédents, aussi noirs soient-ils. Leur force résidait dans la confiance mutuelle et, même s'ils ignoraient par quels chemins chacun s'était forgé, ils ne comptaient plus que sur les exigences du temps présent.

Élégante Sacrieuse, Thalinn était mieux fardée que ses sœurs. Ses longs cheveux d'un brun roussi s'éparpillaient sur le sol comme des fanions de foire. Elle était trop peu vêtue pour être classieuse mais assez peu pour demeurer sexy. Mais ce n'étaient ni ses lacets, ni ses boucles d'oreilles ou son foulard coloré qui attirait le plus le regard. Envers et contre toutes les croyances des sacrieurs, elle portait des sandales ! Le bon sens sacrieur n'a en effet rien à voir avec nos habitudes. S'écorcher les pieds était un privilège ! La douleur de la marche permettait quelque part de gagner la reconnaissance de la grande déesse. Thalinn avait trouvé d'autres moyens de lui rendre hommage, trouvant cela dommage de ne pas valoriser cette partie de son anatomie.

Ce côté « coquette » ne la rendait pas moins agressive. Mais elle usait la plupart de son temps à flâner avec Azryl, la secondant dans son invraisemblable projet.

« On se pose là ou tu comptes continuer ? » demanda poliment la Sacrieuse qui se fichait un peu de la réponse, appréciant la marche comme la flânerie.

Azryl fut comme rappelée à l'ordre.

« T'as raison, on avance ! »

Elles laissèrent là les Kanigrous et progressèrent à travers les immensités de Cania. Parfois, Azryl mettait sa main en visière pour chercher parmi les pousses d'herbes un rocher suspect sur lequel expérimenter ses talents. Thalinn faisait semblant de l'aider la petite promenade lui suffisait largement. Tout à coup, le décor se mit à bouger. Une grosse pierre jaunâtre se leva de terre pour se dresser sur ses deux pattes. Azryl jubila :

« En voilà un ! »

Elle se précipita devant, ignorant les règles de discrétion. A proximité du gros caillou animé de deux yeux hagards, elle s'accroupit et tapa dans les mains. Thalinn était depuis longtemps initiée à cet étrange rite mais s'amusait chaque fois à deviner quelle nouvelle technique Azryl inventerait afin d'amadouer sa créature.

Beaucoup de gens auraient passé leur chemin (ou fui en hurlant selon leur niveau d'expérience) devant les airs hostiles du craqueleur des plaines à qui Azryl susurrait des gentillesses. Ce colosse des steppes se demandait ce que lui voulait la petite Osamodas qui n'avait ni envie de fuir ni de se battre.

« Confiance ! Confiance en moi »

Azryl continuait à taper dans ses mains ou sur ses cuisses dans un rythme illogique. Ce qu'elle racontait n'avait pas non plus de grande cohérence mais semblait faire tiquer le craqueleur. Il se mit alors à grommeler une suite incompréhensible de grognements articulés par sa mâchoire musculeuse. Thalinn savait à cette réaction que l'opération commençait à faire effet. D'abord un peu ennuyée, elle s'approcha en silence afin de ne pas brusquer la grosse bête.

Azryl se leva vers le visage triangulaire du craqueleur, saisit ses joues rocheuses et plongea ses yeux verts dans ceux inanimés de la grosse bêbête. Alors qu'un lien spirituel était en train de se lier entre eux, le bruit décapant d'un haut-parleur déchira la sérénité du moment. Le craqueleur s'ébroua et envoya valser de sa lourde tête la petite Osamodas. Thalinn courut à son aide, feulant contre le craqueleur qui détalait déjà. Un peu sonnée, Azryl se releva en se tenant la tête.

« Mais c'était quoi ça ? » maugréa t-elle.

« Je crois que ça disait 'la visite est terminée pour aujourd'hui, n'oubliez pas de passer dans notre boutique »

L'ouïe fine de Thalinn n'avait pas menti. Au large des falaises, un guide faisait la promotion de la nouvelle attraction en vogue dans cette partie désertée des plaines. Ceux qui descendaient du bateau pour Frigost en profitaient alors pour faire une halte à ce nouveau piège touristique. Ni Azryl ni Thalinn n'avaient remarqué la procession de visiteurs qui défilait le long de la falaise. Ils semblaient tous sortir de la bouche de la montagne, là où un homme régulait les passages. Azryl faillit s'étouffer ! Cette grotte était le temple de ses souvenirs, là où une légende s'était éteinte et où la sienne avait commencé.

Elle ne put résister à l'envie d'aller y jeter un œil. Ignorant le guide qui était sur le point de fermer l'attraction, elle franchit le seuil de la grotte avec un picotement dans le cœur. Les hauteurs de la cavité vous aspiraient littéralement. Au centre, l'imposante empreinte de la chute du Grougalorasalar narguait toujours les autres créatures, fourmis sous ses pattes de géant. Azryl avait intimement connu la bête et se rappelait chacune de ses écailles noires. Un frisson l'envahit et elle ferma les yeux, comme si son déni pouvait effacer cette effroyable journée de l'Histoire.

« Tout va bien ? »

La bienveillante Sacrieuse l'avait rejoint à l'intérieur. L'endroit était nouveau pour elle.

« Ouais, juste quelques souvenirs liés à cet endroit » répondit mystérieusement Azryl en s'asseyant sur l'autel, passant outre le liseré rouge de sécurité.

La Sacrieuse, d'habitude bien dressée sur ses deux pieds chaussés, courba le dos et s'accroupit comme l'aurait fait un confrère. Elle avait beau faire attention à son apparence, son instinct la rappelait souvent au sol. L'air grave, elle confia dans un soupir :

« Tu n'parles pas souvent de ta vie d'avant. Il ne s'est rien passé de grave j'espère… ?»

« Non ! Rien de bien terrible ! »

Azryl mentait mal. Les grands yeux blancs de Thalinn courraient sur elle à la recherche d'un indice. Mais elle ne put que sourire et admettre tristement :

« Je connais la règle mais… des fois j'aimerais quand même en savoir plus sur toi »

« Oh mais quelle indiscrète ! » plaisanta Azryl en levant la voix.

Elles rirent jaune puis cédèrent aux menaces du guide qui râlait toujours à l'entrée. Au moment de sortir, une petite voix navrée leur parvint de derrière les rochers.

« Oh mince ! C'est déjà fermé ? »

« Il est tard monsieur Xélor » se fâcha le guide qui pouvait voir le petit personnage d'où il se tenait.

Azryl tourna la tête et fut percutée pour la deuxième fois en quelques minutes. De son côté, le jeune Xélor à la voix cristalline eut un hoquet de surprise. Il empêcha son chapeau de s'envoler de sa tête et s'exclama joyeusement :

« Azryl ! Az' c'est vraiment toi ? »

« Xi… ? » bégaya t-elle.

Elle avait un peu changé ses cheveux noirs lui tombaient désormais sur les épaules et les cornes qui dépassaient de sa coiffe semblaient avoir grossi. Son visage n'avait rien perdu de sa candeur mais semblait avoir été fortifié par l'expérience. D'ailleurs, elle portait un énorme marteau enrubanné dans son dos, l'emmanchure pointée vers le ciel, témoignage de sa nouvelle affection pour les armes lourdes. Ses cheveux et ses vêtements étaient parés de dents ou de morceaux de peau arrachés à ses ennemis, terminant le portrait d'une Osamodas changée par ses nouvelles fréquentations.

Mais au lieu de serrer la pince à Xinans, Songeur et ancien ami, Azryl fut prise de panique et s'enfuit.

« Hé ! Attends ! »

Il agita alors ses petits pieds à une vitesse folle, créant un nuage de poussière derrière lui. Mais, alors qu'il gagnait de l'élan, une touffe rousse le percuta de plein fouet et roula devant lui avant de reprendre ses appuis. Les ongles de ses mains ensanglantées plantés dans le sol, Thalinn avait retrouvé ses vieux reflexes l'espace d'un instant. Elle présenta au Xélor déboussolé un regard furibond qui tétanisa notre ami. Elle s'enfuit ensuite, courant dans les traces d'Azryl qui s'échappait vers le port.

Balayé par l'assaut, Xinans avait roulé jusqu'au pied d'un palmier. Après avoir ressemblé ses esprits, il bondit sur ses petites bottes et exulta :

« Azy ! C'était Azy ! Mon éponge ! J'dois l'dire aux autres ! »

Il était survolté comme un chienchien perdu dans une marée d'ossements. Sa seule hâte était d'informer tout le monde du retour d'Azryl. Mais la bosse sur son crâne lui rappela néanmoins son accrochage avec la Sacrieuse et la fuite inexpliquée de l'Osamodas. Généralement, lorsque l'on croise de vieux amis, on n'est pas tenté de partir en courant. Mais il y avait quelque chose de changé dans ce regard qu'il avait succinctement croisé. Soudainement très déçu, le petit Xélor fit demi-tour et regagna les plaines en se massant le front.

Une fois sur le bateau, Azryl se trouva un second souffle. Elle chercha Thalinn des yeux qui avaient pris le temps d'enlever le sable de ses sandales avant d'embarquer.

« Il nous a suivi ? » demanda Azryl, essoufflée.

« Je n'pense pas… »

Même si elle en était sûre, Thalinn ne s'en vantait pas. Elle avait agi de manière impulsive, quitte à blesser cet innocent Xélor qui ne recherchait qu'à saluer une vieille amie.

« Mais pourquoi tu t'es mise à courir ? Il t'a fait quelque chose de mal ? »

« Non, pas du tout mais… »

Azryl réfléchit à la façon la plus habile d'amener une explication à son comportement irrationnel :

« Les liens avec mon ancienne guilde… ça m'a fait un choc de tout me remémorer comme ça. J'ai eu très peur »

Thalinn sourit. Elle en savait long sur les rapports aux ex-guildes. Elle-même avait quitté la plus puissante de toutes, celle par laquelle on passait afin de réclamer l'autorisation de planter un géranium en terrain occupé : Arrada Kyus. Sous ce patronyme compliqué résidait l'insigne de la plus grosse guilde du monde des Douze… et pourtant, Thalinn, grande originale, avait préféré s'en détacher au profit de rivages plus paisibles. C'est en haut de l'arbre d'Otomaï qu'elle avait trouvé le charme d'une vie sans médaille ni renommée.

Le pont était calme. Certains aventuriers, pris d'assaut par le mal de mer, s'étaient réfugiés dans le fond de la cale, imaginant sans doute que cela les aiderait à passer cette difficile épreuve. Tout se passait bien jusqu'à ce qu'à mi-parcours un tonneau s'écroule sous la poussée d'une vague et crache un petit Eniripsa endormi. Vite informé de la présence du clandestin, le capitaine descendit en personne donner une leçon au moucheron. Comme l'homme des mers s'apprêtait à jeter le jeunot par-dessus bord, Azryl se précipita à son aide.

« Mais qu'est-ce que vous faites ? Vous n'allez tout de même pas le balourder à l'eau ? »

« Ce resquilleur n'a pas payé son billet et se cachait dans ma marchandise ! » lui rétorqua le capitaine, enragé.

Une grosse veine bleue saillait dangereusement de son front, prête à sauter du sommet de son crâne. Bravant la fureur du capitaine, Azryl proposa de le dédommager en surenchérissant par-dessus le prix du billet. L'homme, qui aimait plus l'argent que l'honneur, laissa tomber l'Eniripsa sur son derrière et retourna à sa barre, restée sans surveillance.

Le miraculé, à peine réveillé, n'eut pas le temps de relever les yeux qu'il se prit une violente baffe de la part de l'Osamodas. Même Thalinn, pourtant habituée aux violences, eut mal pour le petit Calmant, petite frère adoptif d'Azryl.

« Tu fais vraiment n'importe quoi ! Combien de temps tu vas continuer à faire l'idiot ? »

Comme si la claque lui avait retiré toute mémoire immédiate, Calmant secoua la tête et demanda gaiement à celle qui l'avait frappé :

« Alors ? T'en es où dans ton dressage du tour du monde ? »

Cette appellation amusante du grand projet d'Azryl resta incompréhensible aux oreilles des autres aventuriers qui naviguaient avec eux. Ces codifications qui avaient construit la complicité entre Calmant et Azryl étaient aussi un moyen de passer inaperçus, un des véritables buts de la guilde. Semblant avoir à son tour oublié le comportement de Calmant, Azryl devint tout à coup radieuse.

« Y'avait un craqueleur, t'aurais vu… Il était vraiment trop beau ! »

Thalinn, qui savait se faire discrète, leva un sourcil plein de doute qui passa inaperçu. Il était difficile de concevoir pour toute espèce hors Osamodas combien un tas de roche pouvait être « trop mimi » aux yeux de ces derniers. Calmant se prit au jeu ! Il était exalté par les projets de cette illuminée qui l'avait recueilli et avait tant investi dans son bien-être. Il faut dire que, si les Eniripsa avaient un esprit de conservation plutôt bien modulé, celui-là devait l'avoir égaré à la naissance. Il se fourrait toujours dans des situations désespérées et, chaque fois, Azryl –ou toute autre guildeux compatissant- volait à son aide.

Mais, à l'heure actuelle, plus aucun des deux ne se souciait que Calmant ait failli finir ses jours en nourriture pour Raul Mops ! Ils dissertaient sur la plus géniale des créatures qu'Azryl pourrait dompter.

Car c'était là son grand projet : réussir à amadouer toutes les créatures hostiles du monde des douze. Son amour pour les petites bêtes n'avait jamais été aussi fort depuis qu'un énorme dragon noir avait failli engloutir sa conscience. Loin d'être rancunière, elle avait usé de ses connaissances en monstres sanguinaires afin d'essayer d'attirer leur sympathie. Ça ne marchait évidemment pas toujours mais, quelquefois, il arrivait quelques surprises qui permettaient à l'Osamodas d'élargir son panel d'invocations.

Depuis le Grouga, elle débordait d'énergie psychique, celle-ci s'étant accumulée durant toute sa jeunesse. Désormais, elle en avait bien plus que les maîtres Xélor mais ne se rendait pas encore bien compte combien cet avantage était jalousé. Fort heureusement, Behaviours prônait la discrétion. Du moins, c'est ce qu'elle espérait…

Lorsque les côtes de l'ïle d'Otomaï furent en vue, Thalinn fut pris d'une folie passagère (ce qui, chez les Sacrieurs, ne signifie en fait pas grand-chose) : elle monta sur la proue et sauta à l'eau, filant aussi vite que l'embarcation sur les roulements des flots. Mais elle perdit son bandana dans les vagues, ce qui l'obligea à interrompre sa course. Les voyageurs avaient déjà mis pied à terre depuis bien longtemps lorsque Thalinn grimpa sur le quai, les vêtements trempés. Calmant ne manqua pas l'occasion de se moquer. La présence d'Azryl lui évitait le coup de pied dans les dents, autrement quoi il aurait fort regretté ses rires.

Thalinn essorait ses longs cheveux roux tandis qu'une silhouette rapide filait vers le bateau. Elle s'arrêta à leur hauteur et les analysa un instant. Azryl et Calmant eurent du mal à reconnaître Lumin, affublée d'une couronne de marchandises du haut de la tête jusqu'en bas des chevilles. Elle avait sûrement du refuser l'aide d'un panda pour finir arrangée de la sorte, noyée sous les crinières de Mufafah fraîchement décimés. Thalinn, elle, l'avait reconnue à cette odeur de vanille qui ne quittait jamais ses cheveux, héritage d'anciens voyages dont la Crâ ne parlait jamais. La Sacrieuse s'essaya alors :

« Tu comptes lancer une mode ? »

La réplique se présentait comme une moquerie mais n'avait pas cette prétention dans l'esprit de Thalinn. Elle demandait le plus honnêtement du monde si Lumin comptait faire de son accoutrement une tendance à travers les faubourgs d'Amakna. La réponse percuta tout le monde :

« Ça se pourrait bien ! Un jour, peut-être que tout le monde là-bas en portera un ! »

« Un quoi ? » demanda Calmant, intrigué.

« Une coiffe amusante et élégante à la fois. La mufattitude ! »

Les trois débarqués ne dirent rien, éblouis par les performances publicitaires de Lumin.

« Et vous ? Quelques ce que vous ramenez ? » fit-elle.

Cet appel à l'ordre redonna à Azryl son pouvoir délocution :

« On a vendu quelques diamants mais rien de bien extraordinaire »

« D'ailleurs, si je pouvais t'acheter une coiffe… »

Lumin regarda Thalinn comme si elle venait de faire un bruit inconvenant. Si elle avait si bien promu ses articles, ce n'était pas pour les voir tourner dans la guilde mais bien les troquer aux premiers pigeons qui en voudraient.

Après cette courte discussion, Lumin les salua et monta sur le ponton, prête à embarquer pour le continent. Tous lui souhaitèrent bonne chance et partirent en direction du grand arbre.

Lumin n'avait pas besoin de « chance ». Nous avons déjà assez débattu sur cette traitresse au début de notre histoire pour ne plus lui attribuer aucun crédit ! C'était assez le sentiment de la Crâ : seul le concret prévalait ! Le reste n'avait sa place que dans le cabinet d'une diseuse de bonne aventure. Elle regardait la mer avec le dédain de ceux qui la chevauchent sans crainte : sa journée n'avait pas si mal commencé.

Une fois au port de Sufokia, elle se fondit le plus rapidement possible à la foule, entre les commerçants et les débauchés. Loin d'elle l'envie de se mêler aux petites gens et de se faire démarcher toutes les cinq minutes par un vendeur de breloques… mais ce fouillis d'aisselles en sueur masquait sa présence plus efficacement que si elle s'était recouverte entièrement de ses couronnes en crinières. La traversée fut pénible, mais une fois la zone dépassée, le désert des campagnes redonnait le tempo d'un silence grandement mérité. C'était à cet endroit précis que Lumin avait le plus de chance d'être reconnue et d'avoir à justifier son départ des hauteurs.

Elle se croyait hors d'atteinte lorsque le plus imprévisible des visiteurs vint littéralement se coller à son visage. Elle suffoqua un instant, gênée dans sa respiration par le prospectus qui obstruait les orifices de son visage. Après l'avoir arraché de devant ses yeux, elle jeta un œil sur ce qui y était inscrit :

Grand tournoi du Goultarminator ! Venez défier les Dieux !

Pour toute information supplémentaire, rendez-vous au Kolizeum (secrétariat ouvert le lundi, mardi, mercredi et jeudi, matin uniquement)

Peu emballée par ce coup de pub, Lumin déchira le papier et l'envoya valdinguer dans un mépris flagrant pour l'écologie. Dans la crainte d'une nouvelle attaque, elle accéléra la cadence, filant à travers Amakna et ses champs bien trop convoités.

Pendant ce temps, Thalinn, Azryl et Calmant achevaient leur ascension du grand arbre Hakam. La route était devenue usante, surtout avec tous ces aventuriers perdus en son ventre et qui appelaient à l'aide le groupe d'habitués. Mais ils ne s'arrêtaient pas toujours, insensibles à l'idée de condamner ces pauvres hères à une errance sans fin.

Leur grande maison se découvrit alors à travers le feuillage. Azryl leva les yeux vers la balustrade et appela pour que l'on vienne les aider à monter.

« C'est bon, y'a pas le feu au lac ! » leur répondit finalement une voix agacée après une dizaine de tentatives.

L'attente se prolongea. Excédée, Thalinn, au tempérament plutôt calme, jeta une sorte de lourd soupir et sauta sur les branches verticales qui soutenaient l'installation. En quelques bonds, elle se hissa à la manière d'une créature des bois tout en haut, là où le panda aurait dû se tenir afin de les aider. C'est seulement une fois que tout le monde fut montré que Zeiin s'intéressa à eux : il était accroupi près de la porte à l'accès défendu, le nez collé à la serrure, une tige de métal à la main. Azryl se scandalisa :

« Han ! T'essayes de rentrer dans la salle du coffre ! »

Déçu de n'avoir pu parvenir à ses fins avant que le cortège trouve comment monter seul, Zeiin reposa son instrument il n'était pas très bon en crochetage.

« Mais j'aimerais juste savoir pour combien y'en a là-d'dans ! »

Ils se concertèrent tous du regard : tous brûlaient de pouvoir admirer le butin qu'ils avaient amassé depuis ces derniers mois. Les ordres avaient été les suivants : collectez autant que vous pouvez ! Mais pour quoi ? ça, personne ne leur avait dit ! Et souvent, il y avait du monde pour surveiller que personne ne joue les resquilleurs. Lumin en vadrouille, Zeiin avait du pensé que personne ne s'opposerait à ce que l'on jette un petit coup d'œil aux sommes amassées.

« Faut dire que moi aussi j'en ai marre de ramener autant d'argent sans savoir ce qu'on en fera ! » bougonna Thalinn dont les efforts avaient lieu d'être remarqués.

Azryl acquiesça d'un mouvement du menton. Elle n'était pas autant excédée que les autres à l'idée de contribuer à une cause inconnue mais crevait d'envie de savoir en quoi ces efforts allaient se changer.

Au final, Zeiin retourna s'allonger sur son balcon. La fraicheur du vent l'aidait à réfléchir sur les nouveaux moyens de forcer la porte. Dans un moment de folie, il pensa même lui balancer une des stupides pierres qu'ils gardaient sur la balustrade. Mais l'opération se serrait sûrement faite remarquer…

Calmant sauta sur un cousin rembourré et commença à enlever ses bottes. Azryl se fâcha immédiatement :

« Ah non ! Tu les enlèves pas ici ! »

« Mais j'ai mal aux pieds ! » se défendit l'Eniripsa en se figeant dans l'opération.

Thalinn s'était allongée sur le ventre, l'air pensive. Les échardes du parquet semblaient esquiver son corps habitué aux injures de la vie. Elle regardait par la fenêtre, songeant aux milliers de choses qu'elle aurait pu avoir si le trésor lui avait été accessible… à commencer par ces jolies coiffes tressées par Lumin !

Cette dernière finissait tout juste de récupérer l'argent de ses biens auprès de son revendeur favori. Elle ne s'éternisa pas longtemps dans la petite boutique comme elle avait reconnue Sado, une Sadida à la chevelure couleur feu fort sympathique mais trop bavarde, en train d'inspecter le rayon épicerie. Sans se laisser découvrir, Lumin bondit hors du magasin, la capuche de son manteau sur la tête. Elle n'avait pas encore accompli tout ce qu'elle devait faire à Amakna.

La nuit était prête à tomber. Les torches s'allumaient déjà sur le parvis des maisons. On entendait déjà les veilleurs de nuit crier sur les mendiants qui ne voulaient pas déserter de leur rue. Dans un sourire, Lumin esquiva tout ce spectacle grotesque pour atteindre les remparts du château d'Amakna. Elle demanda aux gardes, postés en haut de la herse, à quelle heure le pont-levis serait remonté. Ils lui laissèrent une petite heure dont Lumin ne gâcha pas un instant. Elle courut jusqu'à la milice et entra dans ses couloirs pavés de rouge. Elle ignora la Iop installée au comptoir et descendit les escaliers pour se retrouver dans les terribles appartements de Dame Administration. Morrie Gane –la Iop en charge des admissions- dévala les escaliers à la poursuite de la Crâ.

« Dis-donc ! Il est interdit de venir ici sans avoir pris rendez-vous ! »

Si Lumin n'avait pas eu connaissance de la qualité de l'entraînement qu'avaient reçu les gens qui travaillaient ici, elle aurait fondu sur Morrie Gane dans un cri enragé.

Cela faisait plus de quatre jours qu'Aeho avait disparu dans le gouffre sans fond de ces couloirs. Son absence obligeait Lumin a géré des choses qui, en temps normal, lui passaient radicalement au-dessus de la tête. Mais elle était fatiguée de tenir la caisse à sa place et n'aspirait plus qu'à reprendre ses anciennes activités, entre vente et escroquerie.

Elle s'obligea à remonter dans le patio et à attendre… attendre bêtement ! Elle pensait au pont-levis qui allait l'empêcher de revenir et à la nuit pénible qu'elle devrait passer dans un hôtel hors de prix à l'intérieur de la cité.

Sur le coup de minuit, une porte claqua dans le lointain. Lumin fut réveillée par le fracas qui résonna dans tout le patio. La secrétaire leva un œil méfiant vers le couloir principal puis retourna dans ses papiers, comme si elle avait finalement su prédire de quoi il s'agissait. Alors, le petit Eniripsa à la crinière bleue sortit du dédale : il avait le teint pâle et ses ailes paraissaient presque translucides dans la lumière. Son visage ne changea pas d'expression lorsque Lumin sautilla vers lui, impatiente.

« Alors ? »

La secrétaire les gratifia d'un « Schhhhhhh ! » très prononcé, les invitant à quitter les lieux afin de discuter. Lumin ne se priva pas pour rajouter à son camarade :

« N'empêche, t'en tires une de ces gueules… »

Aeho ne s'épuisa pas d'avantage à la détromper et fit une grimace au corbac sur le comptoir avant de sortir. Là seulement, il s'exprima :

« C'est foutu »

« Quoi ? »

Dans la nuit, les yeux de Lumin brillaient comme des saphirs mais il n'y avait pas lieu de s'éblouir car c'était bien de rage qu'ils brillaient.

« Ils ne veulent pas nous reconnaitre ? hurla t-elle en dépit de l'heure. Mais tu leur as promis… »

« Tout ce qu'on a oui ! Mais l'argent les intéresse pas ! »

Il s'interrompit pour tousser comme si les relents d'eaux de javel des couloirs des administrations avaient pu le rendre malade. Il se calma alors pour arborer une expression plus triste.

« Moi qui voulait arranger tout ça… J'ai passé quatre jours ici à marchander, à signer des papiers pour rencontrer des magistrats qui m'ont fait poireauter dans leurs bureaux à la… »

Son ventre se mit à gargouiller bruyamment. Il leva la tête vers son amie (qui le dominait d'une bonne cinquantaine de centimètres) et gémit :

« J'ai la dalle… »

Sans plus de cérémonie, ils se mirent tous deux en quête d'une auberge encore ouverte, réfléchissant à la façon dont ils annonceraient aux autres qu'aux yeux du reste du monde ils n'étaient pas une guilde mais un rassemblement de voyous sans aucune légitimité.