-RP-

How to Behav'

2ème Episode : Sous des vents contraires

Azryl

Parmi les coquelicots d'un parterre sauvage, une pousse se prélassait lascivement parmi ses congénères. Elle n'avait ni feuille, ni pétale, ni racine, mais une peau couleur cacao et des cheveux qui s'entremêlaient aux fleurs dans une élégante cascade brune. Deux yeux noirs s'ouvrirent au milieu de ceux des coquelicots qui dodelinaient sous l'effet du vent. Le ciel avait toujours cette même clarté aveuglante qu'Inde lui avait trouvée en fermant les yeux. Elle se redressa et eut le tournis quelques secondes. Lorsque le décor redevint net, elle admira la beauté du pré dans lequel elle avait piqué un petit somme.

« J'suis vannée ! » lâcha t-elle subitement, brisant d'un coup sec la rareté du moment.

A ces mots, elle se mit sur ses deux pieds, récupéra sa poupée couchée dans l'herbe, et regagna la forêt. Les arbres lui parurent familiers. Il faut dire que les Sadidas avaient cette sensibilité particulière à la Nature qu'aucune autre race n'était en mesure de comprendre. Quand d'autres marchaient au milieu des arbres sans faire attention, les Sadidas pouvaient nommer chacun d'eux avec exactitude, leur reconnaissant une existence propre, ce qui les faisait souvent passer pour des excentriques. Inde n'était pas aussi folle tordue que ses amies des bois. Elle était habituée au bruit et à l'agitation des villes. Mais de temps en temps, elle aimait retrouver l'immobilisme des plaines désertes et le parfum de l'herbe mouillée.

En ressortant de la forêt, elle trouva un minuscule campement dressé par un de ses confrères Sadidas : il restait souvent là assis au milieu de ses affaires, comme un chasseur qui attendrait que le festin vienne directement se faire cuire sur son feu de camp. Pourtant, Matator arrivait très bien à en vivre. Il leva sa brochette de sanglier grillé en signe de salutations. Inde laissa tomber son sac et rit :

« Encore là ? J'ai dormi longtemps ? »

« Il est bientôt midi ! Tu as faim ? »

Inde sursauta.

« Midi ? Oh mince ! »

Elle attrapa la brochette déjà grignotée de Matator et s'échappa en direction de la ville. La vie grouillait là-bas ! Inde se fraya un passage parmi les vendeurs à la sauvette, collant quelques mandales à ceux dont les mains essayaient de se loger sur sa poitrine. On aurait presque eu envie de défendre les petits pervers : les Sadidas femelles portent généralement peu de tissu sur leur peau satinée, offrant leur corps à la vue d'un public rarement insensible.

Inde parvint à retrouver l'échoppe où elle avait rendez-vous. Mais il était déjà trop tard ! Son retard avait permis l'impensable : face à des centaines de curieux, deux pandawas effectuaient des tours de magie.

« Attention mesdames et messieuuuuurs ! susurra la gracieuse Zerilinda en se pavanant les poings sur les hanches. Kyozy le magnifique va bientôt vous éblouir ! Cinq cents kamas si ne voulez rien en rater ! »

La pandawa dodelinait des hanches dans sa robe bleu ciel, un sourire vendeur sur les lèvres. Son acolyte, figé dans une posture de profonde méditation, ne manifestait pas le même enthousiasme : il semblait extrêmement concentré sur les seaux retournés devant lui.

« J'ai besoin d'une âme innocente pour venir mélanger ces seaux afin de vérifier qu'il n'y a pas d'arnaque » poursuivit Zerilinda qui était la seule locutrice dans le numéro.

Poussé par sa mère, un petit garçon s'avança et exécuta les ordres de Zeri. Il fit crisser les seaux sur la planches en bois dans un mouvement rapide tout en vérifiant qu'aucun des éléments n'était marqué et bien sûr que le panda garde les yeux fermés. Il gratifia la foule d'un rassurant « rien à signaler » et retourna dans les bras de sa mère. Zerilinda plaça ensuite les huit seaux bien en ligne sur la table ce souci du détail n'échappe pas à Inde, toujours en position de spectatrice discrète, qui anticipait la supercherie.

« Il est temps maintenant de venir parier contre Kyozy le magnifique ! »

Sept personnes étaient choisies pour désigner sur un seau et miser ainsi une somme d'argent sur son contenu. Puisqu'il restait forcément un seau au bout du compte, Kyo n'avait qu'à le montrer du doigt et à en sortir « magiquement » l'objet recherché. Ça ne manqua pas ! Parmi les seaux laissés à l'abandon, Kyozy en désigna un et bougea les bras comme absorbé par sa transe. Il convoqua une divinité encore inconnue, celle de la « divine boisson des problèmes irrésolus » et agita les poignets à la manière d'un maître d'orchestre. Il fit glisser son seau devant lui et en découvrit le contenu : un bébé pandawa qui scrutait la foule de ses yeux adorables. Attendris par le regard de la créature, les perdants payèrent leur dû sans trop rechigner. Zerilinda collecta tout l'argent avec des révérences de grands spectacles, soutirant même quelques sourires à ceux qu'elle détroussait.

Une fois le show terminé, Inde s'avança vers l'étalage. Elle ne semblait pas aussi charmée que le précédent public par le numéro qu'elle venait de voir.

Avant même de se faire réprimander, Zerilinda demanda furtivement à Kyozy :

« Donne une pièce au gamin et on se casse »

Le coup d'estoc qu'Inde s'apprêtait à lancer fut intercepté par la main rapide de Kyozy dit « le magnifique » qui sortit une pièce brillante du tiroir caisse et qu'il tendit au petit pandawa resté silencieux. Sa rétribution en poche, l'enfant s'éloigna sans aucune surveillance. Inde remplaça alors son commentaire par un soupir proche du grognement.

« Où t'étais passée ? commença à l'invectiver Zerilinda. Ça fait une plombe qu'on attend là ! »

« Mais… ! »

Inde ne put formuler aucune contre-attaque : les pandas étaient bien trop d'accords entre eux pour lui laisser cette chance. Kyozy n'avait heureusement aucun reproche à ajouter. Il empila les seaux et saisit sa grande planche sous le bras. Inde y remarqua un trou en son milieu et s'énerva :

« C'est truqué votre truc ! »

« Ah mais complètement » répondit Kyozy, plutôt fier de lui.

Ils marchèrent ensuite dans un silence total, l'un portant la caisse et l'autre le matériel. La force des pandawas n'était plus à démontrer mais leur utilité en tant que déménageur était encore trop peu connue. Conscients de leur chance, les deux amis jouissaient de cet atout en rivalisant de roublardise où qu'ils aillent. En effet, si les Iops avaient un demi-cerveau de plus, ils sauraient que la force permet d'exploiter d'inestimables filons… à commencer par la naïveté des gens !

A proximité de la crique, Kyo lança sa planche en contrebas parmi un cimetière de planches trouées de la même façon.

« Ça coûte cher en planches cette affaire… » remarqua Zeri, éternelle insatisfaite.

« Bof… »

Kyozy appréciait le toucher de sa liasse de billets rangée dans le revers de son sarouel. Zerilinda, quant à elle, avait bien plus d'appétits ! Pourquoi se contenter de ce que l'on a quand on peut obtenir d'avantage avec un peu de savoir-faire ! Elle n'avait pas un corps aussi musculeux que Kyo mais savait parvenir à ses fins, quoiqu'il en coûte.

Et au milieu de ce duo, Inde était sans armes. Elle avait depuis appris les rudiments de la discrétion mais n'aspirait qu'à exploser un jour, coincée dans cet univers de pandawas facétieux. Pour l'heure, elle les suivait bien tranquillement, secrètement rassurée que leur cotât de la journée ait si vite été atteint tandis qu'elle dormait dans un pré fleuri.

Ils quittèrent le port pour mettre les voiles en direction de leur île préférée. Madrestam put alors regagner la légalité de ses activités…

Non loin de là, derrière les remparts endormis de la ville fortifiée, un cruchon se remplissait de vin chaud. Lumin remplit son grog pour la troisième fois, en huma le fumet et se tartina une nouvelle mouillette au lard. Aeho la regardait faire avec une sorte de grimace nauséeuse. Les petits déjeuners avec Lumin se passaient rarement sans que son estomac ne tressaute : et pourtant, depuis le temps, il aurait dû s'y être habitué !

Il touilla sa verveine en y ajoutant un morceau de sucre, la tête posée dans sa main. La marque de la fatigue semblait clignoter sur son front. La nuit passée dans la charmante auberge n'avait pas été des plus agréables : de joyeux fêtards –qui mangeaient à la table juste derrière eux- avaient célébré l'anniversaire d'un de leur pair dans la pièce tout à côté. Lumin, qui n'avait pas le sommeil fragile, s'était effondrée dans sa couchette avant de s'endormir au milieu du vacarme qui secouait tout l'édifice. Plus incommodé, l'Eniripsa était passé par toutes les méthodes imaginables afin de couvrir le bruit, de la plainte au gérant à l'oreiller sur la tête. Au final, il n'avait en tout dormi que deux heures par périodes de dix minutes.

Son temps de sommeil se lisait sur son visage : sa mine habituellement radieuse faisait penser à celle d'un croc gland enragé. Lumin n'avait pas vraiment le cœur à lui parler de choses qui fâchent mais n'avait pas d'autre choix ! Ils devaient s'arranger sur la marche à suivre avant de rentrer au bercail.

« Alors ? On leur dit ou on leur dit pas ? » fit-elle en lâchant sa tartine dégoulinante.

Aeho se figea et se gorgea d'un lent panoramique de la salle avant de finalement formuler une réponse :

« On va être obligés. Ils ont assez croupis dans l'ignorance »

« Drôle de manière de voir les choses… »

Les sarcasmes de Lumin glissaient sur Aeho comme de l'eau sur du verre. De plus, ce dernier n'était pas dans de très bonnes dispositions, ce qu'il rappela à son amie Crâ par un soupir agacé.

« On les a fait courir partout pendant des mois sans qu'ils ne sachent rien »

« Si on leur avait dit que la guilde n'avait aucun statut officiel, ils auraient piqué leur crise, rétorqua Lumin un ton plus haut. Si tout avait fonctionné comme prévu et que ces guignols avaient accepté notre cotisation, alors… »

« Alors les guildeux auraient demandé où l'argent aurait disparu… »

« Mouais… »

La jeune Crâ tâta sa bourse avec délice. Elle n'avait pris que le minimum vital mais songeait à tout ce qu'ils avaient failli perdre et qui les attendait bien au chaud en haut de leur arbre. Le statut de la guilde était important mais ils pouvaient toujours choisir de vivre dans le mensonge tout en dépensant leur trésor dans tous leurs fantasmes. Aeho ne voyait pas les choses de la même manière : l'argent était une denrée alléchante, certes, mais le poids du secret était devenu bien trop lourd. Même s'il n'avait pas le statut de meneur tamponné dans un registre du temple des guildes, il se sentait responsable de tout son petit troupeau et espérait que la situation évoluerait en bien dans les prochains jours. Il n'allait pas être déçu…

« Mais pas question d'abandonner. On finira bien par les soudoyer d'une manière ou d'une autre »

« Et la manière légale dans tout ça ? »

« Et c'est toi qui dit ça ! C'est l'Enutrof qui s'fout d'être à découvert ! »

L'image éveilla une profonde sympathie chez Lumin qui se figurait déjà sans doute la scène dans sa tête. Elle se gratta le menton, replongée dans ses pensées. S'imaginant qu'Aeho faisait de même, elle se figurait déjà plusieurs échappatoires dans lesquelles tous deux s'enfuyaient très loin, sur une île ou en haut d'un glacier. Le regard vide, Aeho avait renoncé à échafauder des plans : il comptait sur la vérité, rien de plus, la fatigue ayant amoindri ses capacités à ruser.

Soudain, la lumière frappa Lumin ! C'était comme si la flèche de Crâ l'avait effleurée de sa grande sagesse. Elle repensa au prospectus qui avait croisé son chemin en venant ici et s'exclama :

« Il va y avoir un grand tournoi bientôt, le Gloutarminator ou un nom du genre… Ça peut nous ouvrir des portes ! »

« Ça m'étonnerait que l'on puisse choisir le prix » lui rétorqua Aeho, septique.

« Je comptais plutôt sur la notoriété de ce genre d'événement pour faire connaître notre guilde. La voix de la rumeur est bien plus puissante qu'une foutue institution juridique »

Les mimiques de Lumin attirèrent l'attention de deux ivrognes assis au bar. Leur regard fila rapidement sur son décolleté, ce qui ne gêna pas Lumin outre mesure. Aeho, lui, commençait sérieusement à s'intéresser à son histoire.

« Ça pourrait nous faire passer outre la paperasse ? »

« Bien sûr ! Si notre nom parvenait aux oreilles du Temple des Guildes, alors nous aurions droit à notre petit blason »

Aeho, qui ne souhaitait plus avoir de formulaires à remplir pour ses huit prochaines vies, fit mine d'hausser les épaules alors qu'il était déjà totalement convaincu.

« C'est d'une simplicité enfantine, mais ça pourrait fonctionner ! »

Ils savourèrent leur accord en trinquant à coups de bières mal fermentées malgré le mal de tête persistant de l'Eniripsa. Mue de curiosité, la taverne tout entière semblait accrochée à leur joie soudaine : des oreilles indiscrètes se tendaient vers leur table tandis que l'orchestre jouait en decrescendo. Mais les deux amis ne laissèrent le temps à aucune rumeur d'être lancée et demandèrent rapidement la note afin de retourner dans leur arbre.

« Allez, on taille la route ! » décréta Lumin en posant son béret de chasse olive sur le sommet de sa tête.

Tout en rangeant sa chaise, Aeho fronça les sourcils.

« Tu files un pourboire ? »

« J'ai pas de monnaie » répondit la Crâ d'un air désolé.

Mais Aeho ne succombait plus aux ruses de sa partenaire et déposa deux pièces dans l'écuelle en rageant :

« T'es rien chiante… ! »

Le convoi bien rempli des deux Pandawas, Zerilinda et Kyozy, suivi de la charmante Sadida, Inde, avait gravi l'arbre aux mille périls sans beaucoup de difficulté. En chemin, Kyozy avait donné un coup de pied dans une carapace égarée qui rebondit sur plusieurs branches avant d'assommer un vieillard plus bas. Les sermons d'Inde n'atteignirent pas les oreilles de bois du Pandawa qui partagea une tape complice avec Zerilinda.

Ils utilisèrent le système de cordes et de poulie afin de se hisser tout en haut, les bras de Kyozy aidant à la manœuvre. Tout en haut, ils ne furent pas reçu avec autant de panache qu'ils l'auraient espéré. Zeiin n'avait pas bougé depuis la veille, en tailleur et la tête posée dans sa main. L'arrivée des trois filous le réveilla en sursaut et il poussa un râle digne des vétérans Pandawas les plus grincheux. Thalinn, qui avait le sommeil lourd, dormait toujours dans son hamac tressée de fleurs suspendu au plafond. Le reste devait encore vaquer à ses occupations quelque part dans la grande maison du sommet de l'arbre.

Afin d'appeler tout ce petit monde, Zerilinda se saisit de l'énorme sac et s'avança vers la « grande porte interdite » en claironnant :

« Je vais poser tout ça ! »

Lorsque la Pandawa fut assez près de la poignée, la toile de tissu qui séparait des chambres virevolta soudainement : une Osamodas avec un peigne coincé dans les cheveux entra en trombes dans la pièce de tous les méfaits.

« Faut pas ouvrir le coffre ! » cria t-elle à Zerilinda.

Mais l'indisciplinée Pandawa était déjà en train de trifouiller la serrure à l'aide d'une barrette empruntée à un de ses chignons. Zeiin la regarda comme si elle s'apprêtait à essuyer un honteux échec, lui qui avait passé ses journées d'ennui à essayer d'ouvrir cet antre dont on leur interdisait l'accès. Mais en un tour de main, Zerilinda était parvenue à crocheter la serrure. Elle replaça la barrette dans ses cheveux et lança leur sac parmi l'or et les joyaux. Les yeux d'Azryl s'illuminèrent en découvrant la montagne de biens qu'ils avaient accumulé jusque là. Son sens moral s'effrita alors.

« Oh pu- ! Y'a tout ça ? »

« Ouais, ça en jette quand même » répondit très stoïquement Kyozy que la vue des richesses avait vite lassé.

En face d'eux, il y avait bien de quoi s'offrir une retraite au soleil pour chacun d'entre eux. Ils avaient stocké machinalement comme un ecumouth avant l'hibernation mais jamais, hélas, ils n'avaient encore pu jeter un coup d'œil au fruit de leur labeur. Enfin, c'était du moins le cas de Zeiin et d'Azryl dont les yeux pétillaient.

« Attendez ! s'écria le panda maintenant bien réveillé. Vous avez toujours eu accès à cette pièce sans nous avoir rien dit ! »

Redevenu un fier bipède, Zeiin brandissait le poing avec fureur. Il était bien sûr outré que la fraternité entre Pandawas n'ait pas été appliquée pour lui.

« Ouais mais notre secret est foutu » déplora Kyozy en se grattant la nuque.

Zerilinda, qui empilait leur récolte par-dessus le magot, rétorqua avec dédain :

« Pff, ils peuvent bien le savoir du moment que la sorcière n'est pas au courant »

« Qui est une sorcière ? »

La Pandawa eut un frisson d'effroi. C'était comme si quelqu'un s'était saisi de sa colonne vertébrale et l'avait cassée en deux. Car sur le pallier, derrière son dos, la sorcière en question tapait de sa bottine contre le plancher de fortune. Zerilinda lui présenta un sourire mal assuré.

« Tiens, de retour ? »

Lorsqu'elle était en rogne, Lumin avait les pupilles qui se figeaient et son regard devenait hermétique à toute analyse, ce qui la rendait totalement imprévisible. Peu flattée par l'appellation de Zerilinda, Lumin n'était pas tant énervée par les compliments à son égard que par la porte ouverte sur son précieux trésor. C'est simple : rien n'aurait pu la mettre plus en colère de par le monde.

« Je peux avoir une explication ? » demanda t-elle en contenant une explosion de rage.

Il n'y avait pourtant aucune ambiguïté : ils avaient trouvé la faille de la pièce secrète, voilà tout. La question à poser aurait été : « depuis combien de temps vous payez-vous ma tête ? ».

S'en suivit une longue suite de protestations, domaine dans lequel les Pandawas sont rois. Thalinn avait été réveillée par le tapage créé par l'entrée de Lumin et s'était échappée dans la pièce d'à côté pour échapper à la déflagration. Inde, qui faisait profil bas, s'était faufilée sur le côté afin de ne pas devenir un dommage collatéral. Arrivée aux côtés d'Azryl, elle posa ses fesses sur un cousin de soie et apprécia un peu de repos après une si longue ascension. L'Osamodas ne lui laissa aucun répit et la bouscula du coude : elle était en quête de commérages.

Inde et elle s'étaient liées d'amitié dès les premières semaines. Entêtées, elles avaient su se faire craindre du reste de la troupe par leur caractère imprévisible, ce qui leur valu le surnom de « saletés de grognasses ». Mais elles le prirent affectueusement, se confortant dans cette image de la puissante guerrière castratrice qu'aucune règle n'arrêtait. Pour ça, la réputation de Behaviours avait été un tremplin.

Mais pour l'heure, ce duo bien assorti papotait de problèmes de filles comme « t'as vu le prix des bottes en cuir de Bwork ? » ou « comment tu fais pour avoir la peau satinée comme ça ? », à des années lumière des velléités monétaires pour lesquelles se disputait Lumin.

« Cet argent sert pas à spéculer dans vos combines à la noix ! »

« Ah oui ? Alors à quoi ? » s'indigna Zerilinda en posant ses poings sur les hanches.

« On se crève le… hein ! glissa Kyozy avec subtilité. Et ça s'accumule sans qu'on sache pourquoi ! C'est de l'exploitation ça madame ! »

Lumin prit une demi-minute pour regrouper ses pensées et ignora son mal de tête pour répondre calmement :

« Le boss va remonter d'une minute à l'autre. Il aurait le temps de vous expliquer »

« Il est rentré ? »

Azryl avait interrompu une réflexion sur la cire à base de kaliptus pour s'intéresser à cette nouvelle.

« Peut-être bien, répliqua Lumin sans défroncer le regard. Mais personne ne sort d'ici avant de m'avoir aidée pour… »

Et elle suspendit ses mots pour fouiller dans la grosse sacoche qu'elle traînait derrière elle. Après avoir sorti quatre ou cinq couronnes en plumes de kido et une bobine de fil résistant, elle se tourna vers le reste du groupe et prit une grande bouffée d'air, les doigts croisés comme à l'ouverture d'une conférence.

« On va assembler ces postiches pour avoir des pagnes sympas à vendre »

Kyozy, qui sentait venir la séance de travaux forcés, se traîna sur ses deux pattes dans une pose de tragédie.

« Aaaah ! Tout le monde dehors ! » lança t-il du même coup, tentant une percée vers la sortie.

Mais Lumin obstruait le passage, bien décidée à exploiter une heure de plus les fidèles guildeux en réponse des insultes qu'elle avait reçu.

« Tu retournes t'assoir le panda, somma t-elle. Ordre de la sorcière ! »

À ces mots, elle rabattit le rideau de toiles épaisses qui protégeait des grands vents et s'assit devant l'entrée en commençant à coudre ses pagnes. Le cri du panda se caractérise par la plainte déchirante qu'il lance juste avant un travail pénible. C'est dans ce râle long et rauque que les ouvriers à poils cours se mirent au travail. Même Thalinn, qui avait pourtant flairé la menace, fut sommée de se rendre « dans la salle de travail » qui avait autrefois été une agréable pièce de vie.

Seules les deux filles trainaient pour se mettre à l'ouvrage, ce que Lumin prit soin de ne pas révéler immédiatement, de peur d'affronter d'un coup d'un seul la fureur des grognasses. Pour le moment, seule Inde semblait désemparée. Azryl lui glissa tout bas :

« T'as encore la trouille ? »

« Ouais…, lui répondit Inde en clignant des yeux. On a beau vivre au-dessus des nuages, j'ai du mal à te suivre là-dedans »

La jeune Osamodas se leva, épousseta ses vêtements, rajusta son large bonnet rouge sur le haut de sa tête et tourna le dos à Lumin, s'approchant d'un balcon donnant directement sur le vide. Sentant venir l'embrouille, la Crâ s'apprêtait à rappeler la fuyarde à l'œuvre : trop tard. Le plancher s'affolait sous la pression des pas d'Azryl, rapides et concentrés. Sa course l'amena sur le balcon d'où elle fit un saut suicidaire, le sol à deux ou trois cent mètres en-dessous d'elle. Mais aucun visage ne dépérit en la regardant faire et le long silence blasé qui planait gagna en pesanteur. Seul le visage de Lumin s'était chargé en fureur. Elle ne dit rien mais son visage suffisait à exprimer les pires malédictions.

Les oiseaux n'avaient rien à envier à Azryl dont l'esprit n'avait jamais été plus serein que lors de ses chutes régulières. Elle n'était pas cinglée et avait de multiples raisons de vivre : c'est lorsque la vie est mise à prix que l'on se rend compte de sa grande valeur. Après ces courtes secondes d'envol, Azryl siffla dans ses doigts. Ce signal réveilla une bête qui avait trouvé refuge dans la cavité dormante d'un défaut du tronc de l'arbre. D'un battement d'ailes, il s'empressa d'abréger les caprices de l'Osamodas qu'il rattrapa en pleine chute. Le beau dragon aux écailles pourpres aurait pu se lasser de ce petit jeu depuis longtemps s'il ne recevait pas chaque fois cette étreinte enthousiaste et ces quelques mots :

« T'es le meilleur Spyro ! Je t'aime, tu sais ! »

Les pommettes déjà bien rouges de la bête sacrée indiquèrent à Azryl qu'elle avait une nouvelle fois réussit sa manœuvre de séduction. Cette créature des airs était un petre libre : elle ne possédait aucun lien spirituel avec l'Osamodas… comme toutes les autres créatures du monde des 12 ! En effet, depuis l'occupation de son corps et de son esprit par le Grougalorasalar, aucune chose vivante n'avait encore accepté d'occuper la place vacante en tant qu'invocation. Le passage d'un tel monstre avait rendu stérile l'espace de son cœur et, malgré ses efforts, aucune bête, aussi affectueuse soit-elle, ne l'avait investie de son pouvoir. Mais en revanche, beaucoup lui prêtaient main forte ! Azryl s'était d'ailleurs constituée une foule d'amis parmi les animaux et les monstres, habituellement chassés par le commun des mortels. C'est cette sensibilité particulière qui lui avait value le statut de grande amie des bêtes jusque dans les milieux les plus hostiles.

Le dragon dénommé Spyro se posa comme une plume sur l'herbe des plaines. Cela changeait agréablement des atterrissages catastrophes d'Amrouche. Mais ce temps des épreuves manquait étrangement à Azryl, même si sa vie actuelle lui plaisait énormément.

Elle trottina jusqu'à quitter la sauvagerie séduisante des broussailles où guettaient quelques bitoufs. Elle entra au village des éleveurs qui devait surtout son nom à ses nombreux enclos dont la qualité des installations était encore à discuter.

Après une petite marche parmi les huttes précaires, Azryl gagna un enclos plus en retrait, caché derrière la densité des végétaux. Si d'ordinaire les éleveurs gardent leurs pieds au sec devant la porte de l'enclos, gratifiant de temps à autres leurs bêtes de signe d'encouragement, Aeho l'anticonformiste leur courait après en leur vociférant tout son amour. Il ne remarqua pas immédiatement Azryl accoudée à la barrière et qui l'observait faire des allers et venues en clapotant dans la boue.

Cet Eniripsa n'était pas difficile à trouver. Il avait ses rituels et, après tant d'absence, il avait surement beaucoup de retard à rattraper dans son élevage. Cette occupation le passionnait et c'était aussi une très bonne combine afin d'éviter les séances de travaux pratique proposées par Lumin.

Tout à coup, la dragodinde farouche qui résistait à Aeho se dirigea résolument vers la clôture, bien décidée à la franchir par tous les moyens.

« Choppe-la ! Choppe-laaa ! » paniqua Aeho en battant des bras comme pour s'envoler.

Azryl saisit le fouet à sa taille et le projeta en direction de la dinde récalcitrante. Celle-ci ne profita que brièvement de sa liberté : étranglée par le fouet, elle se débattait dans tous les sens. L'emprise d'Azryl fut elle aussi de courte durée : l'Osamodas tomba dans la boue avant de se faire balader de tous les côtés. Aeho arriva en renfort et saisit l'enquiquineuse par le collet avant de la reconduire avec ses congénères.

« Désolé… C'est une petite nouvelle, j'ai encore du mal à la faire tenir en place »

Trop étourdie pour s'en soucier, Azryl se débarbouilla du mieux qu'elle put tout en gardant ses distances par rapport aux dindes. De toutes les créatures existant, celles-ci attiraient le moins sa sympathie. Il faut dire qu'à part le transport et la reproduction, ces volatiles ne possédaient aucun atout précieux.

Aeho remplit les écuelles de grain, ce qui occupa même les plus farouches de ses bestioles. Afin d'éviter de mourir piétiné, il s'était posté sur un rondin qui supportait l'armature de sa barrière de fortune. Une fois redescendu, il fut disposé à saluer son amie comme il se devait.

« Toi, tu t'es échappée de la corvée couture ! »

Aeho avait ce don agaçant de lire dans le cœur des gens, qu'ils soient alliés ou ennemis. Fréquenter ce petit Eniripsa vous donnait l'impression, au bout d'un certain moment, d'avoir affaire à une voyante extra-lucide. En réalité, il utilisait les lois de l'évidence ! En chacun des membres de Behaviours résidait une tare qu'il était facile d'exploiter au moment opportun. Azryl était roublarde et aimait chevaucher les créatures qu'elle apprivoisait… Et surtout, elle détestait faire plaisir à cette persécutrice de Lumin !

« J'en ferai un peu tout à l'heure » répondit Azryl, un tantinet coupable.

Aeho ricana.

« Ils te laisseront rien ! »

Il remit le cadenas en place autour de la barricade et remit la clé dans sa poche. A présent il n'avait plus qu'à admirer le résultat d'un dur labeur : des dragodindes se goinfrant de grain en attendant la prochaine visite de leur maître. Azryl profita du calme rétabli pour demander :

« Où t'étais en vrai ? »

« En vrai ? »

Azryl ne croyait pas la version allégée de Lumin qui avait prétexté un rendez-vous commercial important –point sur lequel elle n'avait pas entièrement tort. Mais elle avait patiemment attendu le moment où elle pourrait en discuter avec l'intéressé puisque ce gredin-là ne savait pas mentir.

« Je réglais un problème »

« Et c'est bon maintenant ? » rajouta Azryl, intriguée.

« Non, pas vraiment »

« Oula ! Ça a l'air d'être plutôt grave »

« Non non, enfin… si ! Mais… pas tellement »

Aeho s'embrouillait tout seul. La situation n'aidant pas, il proposa tout simplement de regagner le haut de l'arbre avant que le jour ne commence à faiblir. Azryl le suivit dans l'opération, lui précisant auparavant que le Scaréoplane était en panne depuis que Peggy la Porkass avait perdu ses scarafeuilles dans un dramatique accident d'élastique. Aeho lâcha un long soupir déprimé, ce qui n'empêcha pas l'Osamodas de continuer à l'harasser de questions :

« Tu veux vraiment rien me dire ? » insista la jeune fille en remuant les tresses colorées à ses cheveux dans un mouvement hypnotique.

Aeho ne se laissa pas tout de suite prendre au jeu.

« Tu le sauras bien assez tôt, et les autres aussi »

« Mais j'aime bien être au parfum avant tout le monde »

Les caprices d'Azryl précédaient généralement ses pics de colère. Aeho était trop fatigué de son voyage : se battre pour une heure de secret n'en valait vraiment pas la peine.

« Tu te souviens de ton entrée dans la guilde ? »

« Oui, c'était un peu après le départ de Fee » ajouta Azryl afin de participer au récit.

« Hé bien, à ce moment-là, Behaviours existait déjà depuis longtemps et… »

Il s'arrêta de parler : tous ces détours étaient parfaitement inutiles. Pourquoi s'équiper d'avantage surtout au moment d'escalader l'arbre le plus imposant du monde des 12. Aussi, il en vint immédiatement au fait :

« On est pas une guilde ! On a la licence mais elle n'a jamais été approuvée par le temple des guildes ! En gros, on est qu'un groupe de potes que l'administration d'Amakna a dans le collimateur »

Azryl fut percutée de plein fouet et ralentit un peu la cadence le temps de digérer la nouvelle. Aeho aurait très bien lui annoncer qu'il était son frère jumeau, l'effet de la surprise n'aurait pas été moins percutant.

« Mais comment c'est possible ? décrocha t-elle enfin. Vous vous en étiez pas rendu compte ? »

« On s'en fichait un peu en fait, c'est juste que plus ça va, plus on se rend compte que ça nous empêche d'accéder à plein d'avantages »

« Comme ? »

Une lueur vénale s'alluma dans le regard de l'Eniripsa pourtant si intègre.

« Tu savais que les meneurs avaient le droit à une assurance vie gratuite ? qu'on pouvait sous-louer des appartements chics en centre ville et aussi qu'une fois par an chaque guilde au complet était conviée à une dégustation de greu-vettes sur les quais du port ? »

« Ça a l'air sympa » rétorqua Azryl sans beaucoup de convictions.

« C'est en apprenant ces trucs là qu'on s'est dit que ce serait bien de cotiser pour 'rattraper' notre comportement déviant »

Un silence accusateur vint perturber la conscience d'Aeho qui arrivait très bien à dormir malgré tout ce qu'il pouvait se dire sur eux. Sa technique de défense fut aussi critique que son seuil de fatigue :

« Personne ne s'est encore promené à en pleine rue ! Notre dignité est toujours intacte »

Sur ces paroles, Aeho fit une pause pour observer la cime de l'arbre bien au-dessus de sa tête. Azryl s'accorda elle aussi un moment afin de penser aux heures de montée qui les attendaient quand le trajet dans l'autre sens avait été si rapide.

« N'empêche que même en leur ayant présenté la totalité de nos économies, ces bureaucrates de mes deux ont refusé de valider notre statut de guilde »

« Ça explique tout »

Aeho s'était remis à marcher, agitant ses petites ailes dans une cadence difficile à suivre, le principal but étant de l'aider à défier la terrible gravité. Il parcourut ainsi une bonne centaine de mètres jusqu'à ce que la route redevienne moins raide.

« Mais on a peut-être un plan pour obtenir leurs faveurs » révéla t-il enfin, une fois les difficultés derrière.

« Oula, rien de sexuel j'espère ! » se moqua l'Osamodas dans un sourire simiesque.

« Bécasse ! »

Le visage d'Azryl redevint plus grave. Sous cette plaisanterie, elle cachait de plus profondes inquiétudes qui lui rappelaient désagréablement ce passé qu'elle avait enterré.

« Mais évitez de nous utiliser comme ça sans rien nous dire comme vous l'avez fait. Je déteste ça… »

Comme nous l'avions vu plus tôt, Aeho était un fin psychologue. De là où il se tenait –à une tête de moins qu'Azryl- il pouvait voir toute la rancœur qui avait éclos d'un seul coup dans le regard de la jeune fille.

« T'as toujours pas pardonné à Illusion ? »

Trahie une fois de plus, Azryl secoua la tête.

« Non et ça n'arrivera sans doute jamais »

Suite à cela, généralement, les échanges gardent en lourdeur. L'esprit se met à trier ses mauvaises pensées, comme si l'instant s'y prêter tout spécialement, juste car quelqu'un y avait fait allusion ! Pour l'exemple, Azryl songeait à l'époque de sa première guilde, véritable havre à ses yeux, et qui s'était transformée en convoi révolutionnaire sur ordre d'un Eniripsa trop prétentieux. Et malgré toutes les choses que Behaviours lui avait apportée depuis, Azryl n'avait jamais cessée d'imaginer comment aurait été sa vie si elle était restée là-bas, dans cette tour à Gisgoul.

Broyer du noir n'était pas une thérapie conseillée par Aeho ! Il avait lui-même repoussé ses « préoccupations » loin dans son esprit afin de toujours livrer son meilleur visage. C'est pourquoi il ne se gêna pas afin de briser la glace et dissiper cette pénible introspection.

« Ce qu'on a fait était pas très honnête, je le reconnais, avoua t-il. Mais ça ne changera rien à ce qu'on est, à ce qu'on a toujours été »

« J'espère »

La suite de leur discussion fut un peu moins tendue. Aeho avait réussit à intéresser sa camarader avec idées pour son élevage, notamment l'installation de dragofesses utilisant du cuir plus ferme. Là-dessus Azryl lui conseilla d'amputer Lumin du fessier, ce qui leur valut matière à rire jusqu'à ce qu'ils gagnent le sommet.

La grande maison était bien agitée pour un après-midi couture… D'en bas, Azryl et Aeho pouvaient distinctement reconnaitre les objections des Pandas et les pleurs d'Inde. Ils eurent beau appeler mais ça criait tellement que personne ne les entendit. Prête à rappeler son ami dragon, Azryl fut stoppée par l'Eniripsa qui n'avait pas envie de voir le haut de leur arbre ravagé par un éternuement enflammé. Celui-ci s'arma d'un fruit tombé près de là et le lança en lob en direction du pallier supérieur. Un « aie ! » mécontent lui indiqua qu'il avait touché au but ! A peine quelques secondes plus tard, un visage désarçonné pointa vers eux. Le pauvre Zeiin, qui avait profité de la confusion pour se laisser dorer le pelage au soleil, n'aurait pas calculé combien son réveil serait difficile. Mais lorsqu'il reconnut Aeho, sa douleur se changea en joie.

« Enfin de retour ! Sauve-nous ! Pitié ! »

Aeho sourit de toutes ses dents : il aimait se savoir indispensable.

Une fois que le panda les eut remontés, le challenge fut de freiner le conflit opposant la ligue Panda à Lumin. La mine réjouie d'Aeho y suffit amplement.

« Bah alors ! Vous me faites pas chacun un bisou passionné sur la joue ? » dit-il en plaisantant.

Inde aurait été prête à lui en gratifier si Azryl n'avait pas ajouté d'un air sévère :

« Attendez qu'il vous apprenne la nouvelle avant de lui sauter dessus avec vos bisous… »

Aeho grimaça.

« Traitresse ! »

L'attention lui étant toute dévouée, Aeho se livra donc à la difficile justification de son voyage prolongé à Amakna.