Tamao Serizawa, le « monstre de Suzuran » était paisiblement installé sur le toit du lycée. Entouré de ses camarades, il regardait d'un air absent la partie de Mah-jong qui se jouait entres ses hommes. Légèrement fauché ces derniers temps, il avait préféré s'abstenir de prendre part au jeu : ses finances, souvent dans le rouge, n'auraient pas supporté un autre de ses échecs.

Alors que la partie tournait clairement à l'avantage de Tokaji, Serizawa s'en désintéressa et s'éloignât du reste du groupe pour profiter de la vue imprenable qu'offrait le toit de Suzuran. Du haut du bâtiment, il pouvait observer les moindres faits et gestes des élèves amassés en contrebas dans la cour.

Il contempla quelques instants une altercation entre deux élèves de secondes mais se lassa bien vite de cette scène banale. Son regard avait en effet été attiré par le comportement suspect d'un des lycéens.

Il s'agissait de l'un des hommes de Genji : Makise dit « le gorille ». Ce dernier tentait, s'emblait-il, de traverser aussi discrètement que possible la cour du lycée. Replié sur lui-même, il jetait autour de lui des regards anxieux. Tamao remarqua qu'il dissimulait fébrilement un objet sous son blouson.

Ce comportement étrange avait titillé sa curiosité…

Le monstre de Suzuran décida alors d'aller voir ça de plus près. Sans crier garde, il s'éloigna du grillage et se dirigeât à grands pas vers les escaliers, sous les coups d'oeils interloqués de ses hommes.

Lorsque ces derniers le virent s'engouffrer sans un mot dans le couloir, tous échangèrent un regard surpris. Ce fut finalement Tokaji qui amorça le premier le mouvement de suivre son chef, puis tous les autres suivirent. Après tout, lorsque quelque chose attirait l'attention de Tamao Serizawa, il pouvait être très profitable de s'y intéresser aussi…

Ce fut un Makise transpirant et anxieux qui vit s'approcher de lui d'un pas martial la troupe de Serizawa au grand complet.

Une bouffée d'angoisse s'empara de lui et il tenta précipitamment de faire demi-tour, dissimulant toujours fébrilement l'objet sous son ample manteau.

Or, Genji et les membres du GPS pénétrèrent au même moment dans l'enceinte de Suzuran. Et, lorsqu'ils virent leur camarade fuir devant les hommes de Serizawa, ils se méprirent sur leurs intentions et s'élancèrent bientôt à leur rencontre.

Quelques instants plus tard, les deux groupes se faisaient face, se fixant de façon intimidante. Piégé entre les deux Makise semblait être sous tension, extrêmement embêté de se retrouver ainsi exposé aux regards de ses camarades.

-« Je peux savoir pourquoi tu poursuis un de mes hommes Serizawa ? »

Genji avait craché cette question d'un ton lourd de menaces. Malgré sa qualité de boss de Suzuran, il se méfiait toujours de son charismatique rival. Tamao leva tranquillement les deux bras en signe d'apaisement.

-« Ne t'inquiètes pas Genji, mes intentions sont louables ! » Répondit t'il avec un petit sourire. « Il se trouve juste que je meure d'envie de savoir ce que le gorille cache sous sa veste. »

Genji dévisagea son rival d'un air interdit, puis porta son attention sur Makise. Ce dernier, toujours recroquevillé sur lui-même, s'emblait vouloir rentrer dans le sol. Autre fait suspect, il dégoulinait littéralement de sueur. Les frères Mikami qui avaient suivit son regard, parvinrent également à la même conclusion : tout cela était louche !

-« Héééé mais c'est vrai qu'il cache quelque chose ! » S'exclama Manabu.

-« Allez Makise, montres nous ce que tu caches ! » Renchéri son frère.

Ledit Makise resta muet et tenta désespérément d'échapper à cette situation périlleuse par la fuite. Manque de chance pour lui, les deux frères avaient anticipé sa réaction et le plaquèrent immédiatement au sol.

Il s'ensuivi un bref échange d'insultes et de coups de poings jusqu'à ce que Manabu lève la main vers le ciel en un geste victorieux, tenant fermement un DVD.

Genji contempla son lieutenant d'un air surpris.

-« Mais pourquoi est ce que tu cherches à cacher un simple DVD ? » Demanda t'il.

-« C'est pas un simple DVD ! » S'exclama Manabu après s'être penché plus en détail sur la jaquette de l'objet. « C'est le film de la pièce de théâtre qui a été donnée par les gonzesses du lycée d'Ouran lors de la fête de leur école … »

-« Et tout le monde sait que les nanas de là-bas son hyper canons ! » Renchéri son frère.

Il y eu un grand silence. Les présences féminines étaient rares dans leur univers de brutes bastonneuses et tous les élèves de Suzuran, bourrés de testostérone comme ils l'étaient, s'étaient tous un jour ou l'autre intéressés au harem que représentait le luxueux lycée pour filles d'Ouran.

Tous couvaient à présent le DVD avec un regard de convoitise.

Tamao avait quant à lui réussi à conserver un visage neutre à l'évocation du nom d'Ouran. Cependant, son esprit, aussi vif que l'éclair, fit aussitôt le rapprochement entre ce nom et la délicate Kaede qui étudiait là-bas.

Déjà un mois avait passé depuis que cette dernière lui avait épargné un énième face à face avec les forces de l'ordre mais il n'avait pas eu l'occasion de la revoir depuis.

Oh, ce n'avait pas été l'envie qui lui avait manqué ! Mais disons qu'il aurait eu l'air passablement louche, voire ridicule, à traîner aux environs du prestigieux établissement. De plus, il avait eu beau se creuser la cervelle, il n'était pas parvenu à trouver une excuse plausible pour aborder à nouveau la jeune fille. Et finalement peut être était ce mieux ainsi… Ils appartenaient à deux mondes diamétralement opposés et qui semblaient impossibles à lier.

Cependant, même s'il s'était résigné au fait qu'il ne la reverrait probablement plus, la perspective de pouvoir la contempler quelques instants par le biais du DVD lui semblait des plus intéressantes.

-« Mais pourquoi tu as amené ce machin ici ? » Demanda t'il en se tournant vers Makise, intrigué. « Tu aurais eu moins d'emmerdes à le regarder chez toi ! »

L'immense garçon se tortilla un instant, gêné.

-« C'est que » –commençât-il-« j'ai pas de lecteur DVD chez moi… »

-« Et ben dans ce cas là, séance cinéma pour tout le monde ! » Proposat Tamao.

Des cris d'allégresse accueillirent sa suggestion. Serizawa d'un regard interrogateur, chercha l'assentiment de Genji. Ce dernier lui répondit en un hochement de tête positif.

Encouragés par l'autorisation de leur chef, la joyeuse bande se dirigea vers la salle numérique du lycée. Cette dernière était d'ailleurs une sorte d'ovni dans l'univers de désolation de Suzuran. Relativement épargnée par les élèves (qui l'utilisaient à leur guise pour leurs projections personnelles) elle était composée de plusieurs sièges et d'un lecteur DVD relié à un écran géant. Personne n'aurait pu imaginer qu'il y eu un minuscule cinéma dans un lycée sensible et pourtant tel était le cas…

Tous les lycéens trouvèrent bien vite leurs places et l'attente fébrile débutât alors qu'Izaki aidait Takashi à mettre en route le DVD.

Puis, enfin, le film commença. L'un des hommes de Serizawa éteint la lumière et plongea la pièce dans le noir, pour plus de réalisme sûrement…

La pièce débutait par la lecture d'un prologue résumant l'intrigue de l'histoire dans ses grandes lignes. Le visage de la conteuse paru légèrement familier à Tamao, sans qu'il sache pourquoi. Ce fut le « Kyoko chériiiie !» moitié gémit moitié soupiré qui s'échappât de la gorge de Makise assit non loin de lui qui lui fit réaliser que la jeune fille était celle dont le gorille s'était entiché depuis quelques mois.

La pièce jouée était l'adaptation d'un conte européen qui n'était pas étranger à Tamao : la Belle et la Bête. La pièce était uniquement joué par des filles, y compris pour les rôles masculins, ce qui n'avait rien d'étonnant étant donné qu'aucun garçon n'était sensé pénétrer dans l'établissement.

La première scène s'ouvrit sur l'ensorcellement du prince, transformé en bête par une sorcière. Serizawa reconnu avec un sourire l'actrice du prince, qui ne semblait être nulle autre que la meilleure amie de Kaede, une grande brune énergique. Genji sembla aussi reconnaître ce visage puisqu'il se pencha vers Izaki avec un sourire moqueur.

-« Elle te dis pas quelque chose celle-là ? » Demanda t'il d'un ton taquin.

Le blond fit mine de ne pas l'entendre et s'enfonça un peu plus profondément dans son fauteuil, un sourire entendu néanmoins plaqué sur les lèvres.

Leur échange fut bien vite interrompu par des sifflements appréciateurs. La « Belle » du film venait d'apparaître.

Serizawa ne bougea pas d'un cil, les yeux rivés sur l'écran. Devant lui, presque grandeur nature, se dressait Kaede. Il songea un instant que le metteur en scène ne s'était pas trompé en lui confiant le rôle de la douce jeune fille aimante et sincère.

Kaede s'emblait légèrement anxieuse d'être sur scène, pressant l'une contre l'autre ses main graciles. La robe d'époque dont on l'avait vêtue soulignait sa petite taille et la finesse de ses hanches.

Tamao pris tout le temps de la détailler.

Kaede était une jeune fille d'apparence fragile, mince mais pas maigre pour autant. Comme la plupart des japonais, elle avait les cheveux noirs et brillants. Ces derniers étaient coiffés en un carré mi-long. Elle avait un visage encore légèrement marqué des rondeurs de l'enfance. Des lèvres relativement fines, un nez droit et des pommettes qui donnaient un peu de relief à son visage. Rien de très extraordinaire somme toute… Mis à part ses yeux. Ceux-ci étaient grands, d'un gris lumineux et encadrés de longs cils naturellement fournis qui donnaient une certaine intensité à son regard.

Tamao se fit la remarque que Kaede n'était sûrement pas la plus belle des femmes qui lui avait été donné de voir, mais qu'elle était très certainement celle qui l'intriguait le plus. Il fut interrompu dans ses pensées par un commentaire lancé par un blond peroxydé assis non loin de lui :

-« Woah, vraiment bandante celle-là ! Dites les gars vous pensez pas qu'on devrait aller faire un petit tour du coté d'Ouran après le film ? Histoire de voir s'il y a pas moyen d'inviter la demoiselle à boire un verre et plus si affinités ! »

Cette tirade désobligeante lui valu de recevoir deux énormes coups de poings rageurs émanant respectivement de Tamao et de Shoji.

Serizawa se tourna ensuite vers le reste de la salle pour en défier tous les occupants du regard.

-« On garde le silence pendant toute la durée de ce putain de film ! Le premier qui ouvre sa grande gueule se verra viré de la salle par mes soins… Ok ! » Crachat il.

Le message semblait être passé et le visionnage du DVD repris dans un silence religieux.

La pièce était bien écrite et relativement bien jouée. Le lycée d'Ouran avait, semblait-il, les moyens de réaliser de beaux spectacles pour sa fête. Même si Serizawa trouvait que le fait de filmer la pièce et d'en vendre les DVD était une idée relativement saugrenue. Mais bon, il ne fallait pas non plus s'étonner de ces « lubies de riches » selon lui.

Il avait pensé que voir Kaede par ce biais artificiel, calmerait son envie de la voir en chair et en os. Or, l'effet avait été totalement inverse. A la fin du DVD, l'envie le brûlait d'aller errer aux environs d'Ouran.

Serizawa se gifla mentalement. Il n'était pas dans ses habitudes de se conduire comme un crétin… Ou tout du moins pas pour une fille ! Il ne l'avait vu que deux fois mais elle le rendait doux, elle le rendait faible. Autant de sentiments qui n'étaient pas compatibles avec le destin difficile avec lequel il devait composer au quotidien.

C'est sur ces sombres pensées que le DVD se termina. Les lumières se rallumèrent, les lycéens s'étirèrent puis se levèrent, échangeant en riant quelques commentaires au sujet des jolies lycéennes d'Ouran.

L'après midi touchait à sa fin et Serizawa était à présent d'humeur maussade. Il décida de sécher le cours d'histoire auquel il devrait normalement se rendre une demi heure plus tard. Sans un regard pour ses hommes, il chargea désinvoltement son sac de cours sur une épaule et s'éloigna du petit groupe d'un pas traînant.

Les hommes de Serizawa avaient déjà vu ce genre de coups de blues chez leur chef. Même si ces derniers étaient plutôt rare, étant donné que leur boss était généralement de bonne humeur et boute en train. Mais nul n'ignorait parmi eux que le monstre de Suzuran était loin d'avoir une vie de rêve. Tamao Serizawa avait beau être un combattant d'exception, il n'en était pas moins un homme et les baisses de moral ne l'épargnaient pas. Ces dernières avaient par exemple été fréquentes du temps de la maladie et de l'opération de son plus proche ami, Tokio.

Le coup de blues actuel était soudain et plus inexplicable puisqu'il était survenu sans aucunes raisons apparentes.

Shoji , Tokaji et Tokio , ses trois lieutenants les plus proches, échangèrent un regard entendu. Ils savaient mieux que quiconque que le meilleur moyen de lutter contre la morosité de leur chef était une bonne fête. Des cigarettes, de l'alcool, des amis, une musique forte et, avec un peu de chance, un jeune inconscient qui viendrait chercher des ennuis, perspective d'une bonne bagarre… Ce monde de débauche remettrait leur boss sur pied en un instant !

-« Serizawa ! » L'interpella Tokio d'une voix forte. « Rendez-vous au Redhead Monster ce soir, on ira boire un coup avec les gars et t'as intérêt de venir ! »

Il n'entendit qu'un grognement lui répondre mais cela le fit sourire tout de même. Il viendrait… Il le connaissait trop bien pour en douter. Rassurés, les hommes de Serizawa le regardèrent s'éloigner sans chercher à le rattraper.

En quelques foulées rapides, Tamao se retrouva à l'extérieur de Suzuran. Il chercha machinalement son paquet de cigarette dans la poche droite de son pantalon et grogna en constatant qu'il n'en restait que deux à l'intérieur. Tout en en embouchant une, il réfléchit rapidement à l'établissement le plus proche où il pourrait en acheter à nouveau. Après avoir allumé sa cigarette, il parti dans une rue à gauche du lycée.

Après avoir marché quelques minutes il laissa échapper un cri d'exaspération en constatant que la boutique était fermée pour cause de congé annuel. Peu désireux de revenir sur ses pas, il poursuivi sa recherche en remontant la rue. Il était tout à fait conscient que sa quête l'emmenait dangereusement près du lycée d'Ouran.

Mais il chassa rapidement cette pensée de son esprit et c'est avec soulagement qu'il avisa un tabac ouvert, situé un peu plus haut dans la rue.

Sans plus réfléchir il s'engouffra à l'intérieur. La boutique était assez grande, mais Serizawa ne s'y attarda pas et acheta rapidement deux paquets des cigarettes les moins chères. Fumer était un des seuls luxes qu'il s'accordait mais la précarité de ses finances ne lui permettait pas d'en abuser.

Alors qu'il terminait la dernière cigarette de son précédent paquet tout en sortant du tabac, il jeta un coup d'oeil fugace vers le portail d'Ouran qu'il pouvait apercevoir au fond de la rue. Il n'y avait aucunes élèves devant. Elle devaient être en cours à cette heure ci, elle…

Serizawa hésita un instant, presque sur le point de se diriger vers le lourd portail en fer forgé, mais la raison l'emporta et il fit demi-tour dans un grognement.

A quelques pas de là, Kaede était comme frappée par la foudre.

Elle accompagnait Kaori qui avait voulu se rendre au tabac-papeterie qui se trouvait dans la rue en contrebas du lycée pour acheter elle ne savait quel magasine féminin. Toutes les deux avaient fini les cours une heure plus tôt que d'ordinaire à cause de l'absence de l'un de leurs professeurs.

C'était alors que les deux amies remontaient tranquillement la rue, bavardant distraitement et les yeux fixés sur leur objectif final, qu'elles avaient vu avec surprise Tamao Serizawa surgir de l'endroit, tel un diable hors de sa boite. Ce dernier fumait une cigarette d'un air absent. Kaede avait tiqué lorsqu'il avait dardé un regard rapide vers son lycée, comme s'il cherchait à apercevoir quelqu'un. Elle n'était pas assez sotte cependant pour espérer que ce soit elle.

La rue bondée l'avait dissimulée à son regard et déjà il faisait demi tour.

Kaede grinça des dents. Souvent depuis leur dernière rencontre elle avait espéré le rencontrer à nouveau. Et bien qu'il ait une dette envers elle, sa vie était tellement fade qu'elle n'avait pas eu besoin de solliciter son aide. D'ailleurs, ne savait pas si elle devait s'en réjouir ou le déplorer…

Et voila qu'il s'éloignait déjà d'elle à grands pas. La vie était mal faite…

Un peu hésitante, Kaede repris doucement sa marche en avant, résignée à aller acheter ce foutu magasine et rien de plus.

Kaori avait gardé le silence tout le temps qu'avait duré la scène. Peu de temps après que Kaede ait aidé Tamao Serizawa à échapper aux forces de l'ordre, elle avait tout raconté à son amie, de l'épisode sur le toit de Suzuran jusqu'à la dette que Serizawa avait prétendu avoir à son encontre. Cette improbable rencontre entre deux êtres issus de mondes totalement opposés avait flatté l'imagination de la fantasque jeune fille qui avait décidé que son amie et ce mauvais garçon avaient tout pour former un couple ex-tra-or-di-nai-re !

Kaori laissa échapper un soupir lourd de reproche quand elle se rendit compte que sa bourrique de meilleure amie allait tout simplement laisser le garçon lui filer entre les doigts. Et cela alors qu'elle tenait à nouveau une occasion en or d'échanger quelques mots avec lui. Décidément, Kaede était parfois trop passive ! Tans pis, ce serait à elle de prendre les choses en mains…

De façon toute à fait soudaine, Kaori agrippa fermement le bras de sa camarade. Celle-ci, surprise, se retourna vers elle prestement, un air interrogateur plaqué sur le visage. Elle loucha légèrement quand la plus grande pointa vers ses yeux un index menaçant.

-« Tu vas aller rattraper ce type ! » Intima t'elle. « Tout de suite ! »

Kaede se tortilla, peu désireuse de s'exécuter.

-« Mais Kaori, et ton magasi… » Commença t'elle d'une voix peu convaincue.

-« …Ah silence ! » L'interrompit l'autre. « Je suis une grande fille qui peut s'acheter un journal toute seule… Et toi, tu vas saluer ce gars, et que ça saute ! »

Pour appuyer son propos, Kaori joua de sa grande taille pour faire effectuer à son amie un demi-tour forcé et la propulser en avant, sous les regards interloqués des autres passants. Kaede dégluti avec difficulté, mais s'exécuta néanmoins, espérant secrètement que le garçon ait eu le temps de prendre le large pendant leur altercation… Mais le sort semblait se liguer contre elle…

Encore agacé, Tamao Serizawa descendait la rue en direction de Suzuran tout en fusillant du regard chaque inconscient qui osait lever les yeux vers lui. Un groupe de jeunes délinquants passa à coté de lui sans broncher, mais alors qu'il s'était éloigné d'eux de quelques pas, il sentit quelque chose agripper l'arrière de sa chemise.

Aussitôt, Serizawa serra les poings et se prépara à envoyer valser à plusieurs mètres le présomptueux qui avait osé le toucher. Cependant son instinct, plus rapide que lui, lui fit réaliser que la poigne sur son vêtement était légère, presque délicate. Les gars de tout à l'heure, même nuls comme ils s'emblaient l'être, ne pouvaient pas avoir une poigne aussi faible. Accordant le bénéfice du doute à son « agresseur » il se retourna, un air menaçant néanmoins fixé à ses traits.

Air menaçant qui disparu aussitôt qu'il reconnu Kaede. Cette dernière était légèrement essoufflée, comme si elle avait pressé le pas pour le rattraper. Constatant qu'il l'avait reconnue, elle recula de quelque pas et s'inclina respectueusement devant lui tout en le saluant.

Tamao se racla la gorge, décidément gêné par les preuves de respect qu'elle lui adressait à chacune de leurs rencontres.

Alors que Kaede se redressait un silence pesant s'installa entre eux.

-« Qu'est ce que tu fais par ici ? » Lui demanda t'elle, histoire d'engager la conversation.

-« Je sors de cours. » Menti t'il.«Et c'est le magasin le plus proche pour acheter des cigarettes. »

Il avait dit cela tout en désignant vaguement l'échoppe de sa main droite. Kaede hocha la tête en signe de compréhension mais n'ajouta un mot. Serizawa était extrêmement gêné par le silence qui avait pris place entre eux et se racla la gorge une fois de plus. Se méprenant sur la source du mutisme de la jeune fille, il cru la déranger et décida à contre cœur de prendre congé d'elle.

-« Bon et bien à bientôt alors. » Dit il en tournant les talons sans plus de cérémonie.

Kaede quant à elle ne savait pas quoi faire. Elle était mortifiée. Elle qui avait tellement souhaité le revoir le regardait à présent s'éloigner, muette comme une carpe. C'était vraiment trop bête ! Elle était vraiment trop bête !

« Bouge toi les fesses où tu ne le reverra plus jamais ! » Lui hurla une voix intérieure.

-« Tamao !»

Elle avait presque crié son prénom. Serizawa s'était aussitôt retourné, levant un sourcil interrogateur.

-« Ca te dirais… Euh… De boire un verre avec moi ? » Proposa t'elle en rougissant un peu, étonnée de sa propre audace et anxieuse à l'idée qu'il l'envoie promener.

Elle fut rassurée quand le visage du lycéen se fendit en un grand sourire.

-« Ca marche ! » Dit-il. « C'est moi qui invite. »

Ils s'étaient donc retrouvés à déambuler dans la rue à la recherche d'un bar. Malheureusement pour eux, l'après midi n'était pas encore assez avancée et la plupart des établissements n'étaient pas encore ouverts. Kaede avait alors indiqué à Tamao qu'un salon de thé venait de s'installer près de son lycée et qu'il était très probablement en activité à cette heure-ci. Serizawa fronça le nez à cette proposition. Il n'était pas certain d'être le client idéal de ce genre d'établissement. Cependant il devait se rendre à l'évidence, il n'était pas en mesure de faire le difficile.

Le salon de thé en question était très proche du lycée d'Ouran et s'était de toute évidence installé là dans l'optique de bénéficier de la clientèle aisée qu'offrait le lycée. L'endroit était chic. La devanture elle-même respirait le luxe et le raffinement. Kaede s'engouffra sans hésiter dans l'établissement, Serizawa sur les talons.

La propriétaire du salon se tenait dignement dans l'entrée, aux premières loges pour accueillir la clientèle avec toute la distinction qui s'imposait. Elle adressa un sourire radieux à Kaede en lui souhaitant chaleureusement la bienvenue. Son sourire se terni néanmoins lorsqu'elle avisa la personne qui l'accompagnait.

Il fallait bien avouer que Tamao Serizawa n'avait pas un look de jeune premier, bien au contraire. L'uniforme de Suzuran à lui seul inspirait la crainte et la propriétaire n'avait pas mis longtemps à le reconnaître. Faits aggravants, Serizawa portait toujours son improbable chemise noir à fleurs rouges, ses cheveux, négligemment jetés en arrière n'étaient pas coiffés et il abordait une balafre pas encore cicatrisée au dessus de l'œil droit. Il ne manquait que les cheveux déteints pour qu'il soit le parfait stéréotype du délinquant japonais.

La propriétaire du salon, une quinquagénaire grisonnante, en frissonna d'horreur. Elle se repris néanmoins et invita les deux jeunes gens à s'installer à une table situé près de la fenêtre.

Une fois assit, Tamao se saisi de la carte, curieux de savoir le type de boissons qu'un tel établissement proposait. Il manqua de s'étouffer en lisant le prix exorbitant des thés proposés. Autant d'argent pour un peu d'eau et des plantes ? C'en était presque honteux. Il se passa une main fébrile dans les cheveux, il commençait presque à regretter d'avoir proposé à Kaede de l'inviter.

Une serveuse à l'uniforme impeccable vint prendre leur commande, couvant le garçon d'un regard craintif, comme si ce dernier pouvait à tout instant lui sauter à la gorge. Kaede lui adressa un sourire rassurant tout en lui expliquant qu'elle avait choisi le thé « antilles » de la carte.

Tamao, qui n'y connaissait rien en thé pris la même chose qu'elle, ce qui la fit sourire encore plus largement.

Serizawa ne pu s'empêcher de remarquer à quel point elle semblait à l'aise dans un univers si luxueux et il lui en fit la remarque.

-« Je baigne dans ce milieu depuis toute petite. » Lui expliqua t'elle. « Mon père, Takeshi Hamada est le PDG de la société Luxfer electronics. »

Tamao hocha la tête pour lui signifier qu'il en avait déjà entendu parler.

-« Ma mère n'est pas son épouse officielle », poursuivit elle, « c'est plus une sorte de concubine. Mais mon père y est tout de même très attaché. C'est la raison pour laquelle il nous verse tous les mois une pension très confortable. La véritable épouse de mon père ferme les yeux sur cette situation et tout le monde est content… Quant à moi, ma mère a toujours voulu que je sois élevée comme si j'avait été une enfant légitime, c'est qui explique tout ça…»

Elle ponctua cette phrase d'un geste ample du bras en désignant le luxueux salon de thé et la direction du lycée.

Elle fut interrompue par la serveuse qui apportait leur commande. Une fois que cette dernière fut partie, Tamao porta la tasse à son nez et huma le thé aux senteurs exotiques d'un air perplexe. Kaede lui adressa un sourire encourageant et il bu précautionneusement une gorgée. L'eau bouillante lui brûla la langue et il failli recracher tout le liquide, s'agitant sous l'œil ébahi de cinq autres lycéenne assises à une table voisine, qui l'observaient comme une bête de foire. Un peu gêné d'être le centre de leur attention, il les fixa néanmoins tour à tour. Son audace les fit rougir et glousser comme un troupeau de pintades : apparemment les mauvais garçons qui ne connaissaient rien des bonnes manières étaient à leur goût.

Kaede se contenta d'un bref regard de mépris dans leur direction. Ces jeunes bourgeoises avaient beau se pâmer devant lui, elle s'avait mieux que quiconque qu'elles n'en éprouvaient pas pour autant du respect pour lui, et cela du seul fait de sa condition modeste. Kaede n'appréciait guère ce genre de mentalité…

-« Je crois que je ne suis pas adapté à ce genre d'endroit.» Dit finalement Tamao, fixant les dorures des boiseries avec suspicion.

Kaede réfléchit à ces paroles tout en sirotant son propre thé, de façon beaucoup plus classe que lui, il devait bien l'admettre…

-« Je trouve que tu te débrouille très bien au contraire ! » Le complimenta t'elle. « Je n'ose même pas imaginer comment je m'en sortirais dans la situation inverse… »

A peine avait elle formulé cette hypothèse que déjà une idée fit irruption dans la tête de Serizawa.

-« Tu ne peux pas affirmer ça tans que tu n'as pas été confrontée à ce genre de situation… » Dit il.

Encouragé par le hochement de tête qu'elle lui adressa suite à cette phrase, il poursuivit :

-« Mes hommes organisent une petite soirée ce soir… Ca te dirais de venir ? »

La tête que fit Kaede à cette proposition fut presque comique. Dans un premier temps elle resta bouche bée, muette de stupeur. Dans un second temps elle pâli. Et enfin, dans un troisième temps, elle se mit à réfléchir intensément.

Sa mère ne tolèrerait jamais qu'elle sorte le soir. Encore moins en ce genre de compagnie… Kaede se mordit la langue alors qu'une idée coupable germait dans son esprit… Après tout, elle n'était pas obligée de lui raconter la vérité…

La jeune fille n'avait jamais désobéi à sa mère jusqu'alors et elle se sentait terriblement mal à l'idée de le faire un jour. D'un autre coté, elle mourrait d'envie d'accepter la proposition de Serizawa. Tout d'abord parce qu'elle voulait de passer plus de temps avec lui mais également car elle brûlait d'un désir presque malsain de connaître la façon dont s'occupaient les élèves de Suzuran (Des délinquants !) durant leur temps libre. Se rendaient ils dans des milieux si mal famés que ça ?

Kaede était tiraillée entre deux choix et ne savait pas du tout quelle décision prendre.

Puis, respirant profondément tout en regardant Tamao, elle se fit la remarque qu'elle n'aurait plus la patience d'attendre encore des mois avant de le revoir à nouveau…

-« Pourquoi pas… » Dit elle d'une petite voix. « Mais cela te dérangerait-il que mon amie Kaori se joigne à nous ? »

Il serait en effet plus facile pour la jeune fille de ne pas y aller seule. Surtout qu'elle ne doutait pas un instant que son amie ne veuille pas l'accompagner. Au contraire elle lui aurait sûrement passé le savon du siècle si elle l'avait tenue éloignée de cette occasion unique.

Tamao, tout à sa joie de la voir accepter son invitation, lui répondit avec un grand sourire que Kaori était également la bienvenue.

Cela étant convenu, ils finirent leurs thés tout en discutant de choses et d'autres.

Kaori, qui avait remarqué le malaise de Tamao à la lecture de la carte, insista pour payer leurs consommations. Le lycéen n'accepta qu'à la condition qu'il puisse lui offrir un verre ce soir, proposition à laquelle elle acquiesça en riant.

Quelques minutes plus tard, ils quittaient l'établissement, sous le regard soulagé de la patronne.

Une fois dans la rue, ils se donnèrent rendez-vous à 21heures, devant le portail de Suzuran. Kaede fit la grimace à l'idée de retourner là-bas, mais elle n'avait pas vraiment le choix. Puis, Tamao pris congé. Il lui ébouriffa affectueusement les cheveux avec sa main droite, puis fit demi tour et s'éloigna à grands pas, heureux.

Restée seule, Kaede appela immédiatement Kaori pour lui raconter toute l'histoire. Comme prévu, cette dernière fut extrêmement enthousiaste à l'idée de passer une soirée avec le redoutable Tamao Serizawa et sa bande. Elle proposa à Kaede d'appeler elle-même sa mère pour lui dire qu'elle l'invitait à dormir chez elle et que, de ce fait, la jeune fille ne rentrerait pas au domicile familial ce soir. Kaede lui donna son accord. Cette excuse serait acceptée sans trop de problèmes, Kaede ayant déjà dormi chez Kaori à plusieurs reprises.

Enfin, les deux jeunes filles convinrent de se retrouver une demi-heure plus tard à l'appartement de Kaori, situé non loin du lycée d'Ouran, pour discuter de tout cela et se préparer pour le soir même.

Heureuse de la tournure des évènements, Kaede raccrocha, un petit sourire scotché aux lèvres.

Elle en était sûre, cette soirée serait mémorable…

NDL : J'ai bien conscience que ce chapitre de transition a été un peu plat… Je vous promets plus d'action lors du prochain chapitre.

Je suis toujours aussi curieuse de recueillir votre avis quant à cette fic, qu'ils soient bons ou mauvais, ils m'aideront à m'améliorer.

Quoi qu'il en soit, merci de votre lecture.