L'heure du souper était longtemps passée. Bill, Barb et Nicki avaient mangé avec les enfants, frustrés tout le long du repas. Lester, Aaron et Nell avaient demandé pour leur mère et Bill les avait rassurés en leur disant qu'elle arriverait très bientôt, même si en vérité, il n'en savait rien. Les trois parents se lançaient des regards d'inquiétude, pensant à ce qu'il serait mieux de faire dans cette situation. Ben surprenait leurs regards et s'inquiétait tout autant pour celle qui faisait encore tressauter son cœur.

Après que Bill l'ait mis dehors, ayant appris qu'il y avait ambiguïté dans leur relation mère-fils, Ben s'était promis à son retour d'enterrer complètement ses sentiments. Il n'avait aucun doute que c'était ce qu'il y avait de mieux pour ne pas briser la famille; Ben savait que Margene aimait son père plus que tout et il ne voulait pas être celui qui vienne gâcher tout cela.

Maintenant, tous les enfants étaient couchés. Bill, Barb et Nicki avaient décidé de se rassembler dans la salle à manger qui leur servait toujours de point de rencontre; celle de Barb. Ben n'était pas loin, en fait, il était dans le salon. Il entendait tout ce qui se disait.

- Bill, qu'est-ce que nous allons faire? demanda Nicki, affolée.

- Je ne sais pas, Nicki… J'y pense depuis tantôt… Barb, ne t'avais-t-elle pas dit où est-ce qu'elle allait?

- Non, elle a juste dit qu'elle serait partie une bonne partie de la journée, mais je lui ai rappelée qu'elle devait revenir pour le souper, précisa la première épouse pour se déculpabiliser.

- Après tout ce temps, tu devrais savoir qu'il ne faut pas faire confiance à Margene!, rappela Nicki. Tu aurais dû la pousser à te dire où est-ce qu'elle allait et à quelle heure précise elle comptait revenir! continua Nicki hors d'elle.

Barbara était outrée. Comment Nicki osait-elle retourner la situation contre elle? Margene était une femme adulte, c'était donc à elle d'assumer les conséquences de ses propres actes.

- Nicki, je sais que tu as de la difficulté à comprendre cela mais, il est malsain de vouloir contrôler les autres afin qu'ils agissent comme nous le voudrions. Margene a commis une erreur et je n'ai rien à voir là-dedans, rectifia Barb.

- C'est vrai, Nicki. Nous ne pouvons pas contrôler Margene. Par contre Barb, tu aurais effectivement dû demander à ta sœur-maritale où est-ce qu'elle allait. Nous ne devons pas avoir de secret dans cette maison. C'est impératif, expliqua-t-il avec un ton exaspéré.

Nicki regarda Barb avec une expression de fierté. Pour qui se prenait-elle? Juste parce qu'elle était la première femme ne voulait pas dire qu'elle avait le droit de lui faire des sermons.

Barb, maintenant frustrée que Bill ne l'ait pas soutenu, se renfrogna sur elle-même, ce qui les plongea tous dans un silence inconfortable. Après quelques secondes, qui parurent très longues, Bill se prononça :

- Bon, soyons rationnels. Je sais que nous avons tous peur qu'il lui soit arrivé quelque chose, mais essayons de penser aux endroits où elle aurait pu aller.

- Cela prendrait trop de temps. Il faut appeler la police, annonça Nicki. Si elle s'est fait kidnapper, il faut que les recherches commencent le plus tôt que possible!

- Ne sautons pas aux pires conclusions! Comme je l'ai dit, utilisons notre rationalité. Je suis sûr qu'elle est en sécurité quelque part.

Bill avait dit tout cela calmement, mais c'était juste pour rassurer ses femmes et pour se rassurer un peu lui-même aussi. La vérité était qu'il avait vraiment peur. C'était la première fois que Margene ne donnait pas signe de vie.

- Bill a raison. Réfléchissons un peu, réitéra Barb. Quelle est la place, à part nos maisons, où Margene se sentirait assez à l'aise pour passer la majorité de sa journée?

Les trois adultes se plongèrent dans la réflexion, mais leur état méditatif fut de courte durée, car Nicki en arriva vite à une conclusion.

- Elle est chez Ana, déclara-t-elle simplement. Je n'arrive pas à croire que nous n'y avons pas pensé avant!

Bill et Barb se regardèrent surpris. C'était effectivement la réponse la plus plausible.

- Je vais appeler maintenant, dit Bill.

Il composa le numéro de téléphone qu'il connaissait maintenant par cœur et attendit. Les secondes passaient et le téléphone continuait de sonner sans que personne ne décroche. Bill commençait vraiment à avoir peur. Il avait besoin d'être rassuré. Ses nerfs furent calmés lorsqu'il entendit à l'autre bout du fil :

- Allô?, répondit une voix endormie.

- Ana?

- Oui, c'est moi…

- Ana, c'est moi, Bill.

Ana se releva subitement. La panique venait de la réveiller complètement. Pourquoi n'avait-elle pas regardé son afficheur? Elle se mordit la lèvre inférieure, mal à l'aise.

- Qu'est-ce qu'il y a Bill?, demanda-t-elle prudemment.

- Je voulais… en fait, nous voulions savoir si Margene était chez toi. Elle n'est pas rentrée pour le souper et tout le monde est inquiet.

Ana ne répondit pas tout de suite. Margene lui avait bien fait promettre de ne pas révéler à sa famille où elle se trouvait, mais elle ne pouvait pas supporter de laisser Bill et les autres dans l'inquiétude toute la nuit. Et s'ils décidaient d'appeler la police? Non, elle ne pouvait mettre son amie dans un plus grand trouble.

- Oui, Bill. Elle ne se sentait pas bien et n'avait pas l'air de pouvoir conduire, alors je lui ai proposé de dormir ici. Je suis désolée que cette situation vous est mis dans tous vos états, expliqua calmement Ana.

- Mais… Une de vous deux aurait pu appeler pour nous avertir de ce qui se passait. J'aurais même pu venir chercher Margene si j'avais été mis au courant de son malaise!, exposa Bill, énervé.

Ana soupira. Elle ne regrettait pas ce trait de caractère chez Bill. Il avait toujours besoin que tout soit sous son contrôle.

- Tu m'as demandé si elle était ici et je t'ai dit que oui. Maintenant, dis-le à tes femmes et aller vous couchez. Demain matin, elle sera de retour et tout reviendra à la normale. Sur ce, bonne nuit.

Ana raccrocha. De son côté, Bill resta abasourdi. Est-ce qu'elle venait vraiment de lui raccrocher au nez? Son orgueil en prit un petit coup, mais il essaya de chasser ce désagrément de son esprit. Barb et Nicki le regardaient, impatientes d'en savoir plus.

- Tu avais raison, Nicki. Elle est chez Ana.

Nicki se félicita intérieurement de son exceptionnelle intuition.

- Je t'ai entendu parler d'un malaise, de quoi s'agit-il exactement? demanda Barb.

- Ana a simplement dit que Margene ne se sentait pas bien et qu'elle lui avait proposé de dormir chez elle, expliqua Bill, encore agacé par la situation.

- C'est une excuse facile, trop facile! Je suis sûre qu'elle ment!, rétorqua Nicki.

- Ne crois-tu pas que tu es un peu dure avec Margene?, demanda Bill. Nous pourrons lui parler demain matin pour éclaircir tout cela. Allons dormir.

Bill s'approcha de Nicki et lui donna un doux baiser. Celle-ci lui sourit et sortit quelques secondes plus tard de la maison de Barb. Bill prit ensuite la main de sa première femme et ils montèrent tous les deux vers leur chambre.

Le lendemain matin -

Les yeux de Margene s'ouvrirent lentement. La première chose qu'ils virent fut le plafond blanc de l'appartement d'Ana. Elle était réveillée et un mal de tête atroce l'accueillit en cette nouvelle journée. Elle voulait se soulever du sofa, mais sa tête pesait des tonnes. Elle poussa un grognement de douleur. Cela faisait un long moment qu'elle n'avait pas bu ainsi. En fait, depuis qu'elle était adolescente. Sur le coup, la sensation avait été extraordinaire, mais en ce moment, elle sentait que tout le poids du monde reposait sur son crâne. Elle ferma les yeux et essaya de se relaxer. Soudainement, elle entendit des bruits de pas qui s'arrêtèrent juste devant elle. Elle ouvrit un œil, puis l'autre et regarda son amie. Ana lui souriait.

- Assis-toi, ordonna celle-ci.

- Je ne peux pas, ma tête va exploser si je bouge trop, dit la jeune brunette en geignant.

- Il le faut, Margie, insista son amie.

- Ok…

Margene se souleva de peine et de misère et au bout d'une minute et quelques secondes, un verre d'eau et deux tylenol extra-fortes furent dans ses mains. Elle engloutit les pilules et cala le verre d'eau. L'eau fraîche lui procurait déjà une sensation de bien-être. Elle venait de se rendre compte en buvant qu'elle était déshydratée. Ana comprit qu'elle avait besoin de plus d'eau et alla lui cherche un autre verre. Pendant qu'elle buvait, Ana s'assit face à elle, repensant à l'appel téléphonique qu'elle avait eu avec Bill la veille. La nervosité s'empara d'elle.

- Margie…

Les grands yeux bleus de son amie se tournèrent vers elle.

- Bill a appelé hier soir, annonça-t-elle d'un coup.

Les yeux de Margene s'agrandirent.

- Ana! , cria-t-elle. Qu'est-ce que tu lui as dit?, demanda-t-elle affolée.

- Je lui ai dit que tu étais ici, mais je ne lui ai pas parlé de l'alcool. Je lui ai expliqué que tu ne t'étais pas sentie bien et que tu avais été trop faible pour conduire alors, tu es restée à dormir chez moi, expliqua hâtivement.

- Tu avais promis de ne rien lui dire. Absolument rien!, s'exclama Margene.

- Je sais, mais il a joué sur mes sentiments en me disant qu'ils étaient tous très inquiets à la maison et j'ai eu peur qu'il appelle la police donc, j'ai préféré vous éviter un drame inutile, exposa-t-elle, espérant que la logique de ses motifs seraient compris par son amie impulsive.

Margene savait qu'Ana avait agi de la bonne manière, mais, pour une fois, elle avait espéré avoir quelque chose qu'elle pourrait garder pour elle-même. Elle avait espéré retrouver un peu du mystère qui avait constitué son charme lorsqu'elle avait rencontré Bill. Maintenant, elle avait l'impression de n'avoir plus aucune intimité; tout le monde devait être au courant des affaires des autres. Au départ, elle s'était dit que cela constituait la force de leur famille et que cela ne pouvait que renforcer les liens conjugaux, mais ces jours-ci, elle trouvait plutôt que sa vie en était empoisonnée. Elle se sentait emprisonnée.

- C'est correct, Ana. Tu as fait la bonne chose. Il faut dire que je t'avais fait promettre tout en étant soûle et je n'avais pas vraiment réfléchi aux conséquences de mes actes.

Margene se leva abruptement ce qui lui causa un élancement. Elle reprit son équilibre tranquillement.

- Je dois retourner à la maison. Les garçons doivent m'attendre, annonça-t-elle tout en remettant sa veste.

- T'es sûre de pouvoir conduire, Margie?

- Oui, ne t'inquiètes pas, je ferai attention. Quelle heure est-il?, demanda-t-elle.

- Il est presque 10h du matin, répondit Ana.

Margene soupira.

- À cette heure-là, j'aurais déjà complété de nombreuses tâches ménagères si j'avais été à la maison, dit-elle avec nonchalance.

Ana se sentait mal pour son amie. Elle n'avait vraiment plus l'air heureux au sein de cette famille.

- Bon, j'y vais!, annonça celle qui avait encore un peu la gueule de bois.

- Bye, Margie, dit Ana tout en la serrant fort dans ses bras. Appelle-moi plus tard dans la journée.

- D'accord.

Quelques secondes plus tard, Margene était sortie de l'appartement.