LES MYSTÈRES D'OSIRIS

D'après Elizabeth Peters

Se situe entre les Livres 7 et 8 de la série

Dans « La Déesse Hippopotame » chapitre 3 : « Cette résolution a été renforcée au printemps dernier, lorsque nous avons passé plusieurs semaines à Abydos avant de retourner en Angleterre. Bien que notre travail ait été une fois encore interrompu par des événements que je n'ai pas besoin de vous relater, attendu qu'ils sont connus de vous tous — car, même si Nefret n'était pas avec nous, je suis sûr qu'elle a appris les détails par Gargery et vous deux... »

Le journal officiel de Mrs Emerson relatant ces évènements ayant été perdu, il était possible de les imaginer…

Ce que tu as fait est approuvé dans l'Horizon.

Mon sanctuaire est plein de joie,

Quand ton invitation est entendue

Ta beauté est régénérée par Tatenen.

Puisses-tu me gratifier d'une myriade d'années !

Extrait de la Grande Invocation Dédicatoire

Temple d'Osiris à Abydos

Quand on doit tuer quelqu'un, ça ne coûte rien d'être poli.

(NdA : Cette citation ainsi que celles en tête de chapitre sont de sir Winston Churchill.)

Chapitre 1

C'est une bonne chose de lire des citations, car lorsqu'elles sont gravées dans la mémoire, elles vous donnent de bonnes pensées.

— Emerson, dis-je en descendant du fiacre. Où est passé votre chapeau ?

— Aucune idée, répondit-il d'un ton furieux. Et ne m'asticotez pas, Amelia, je suis déjà dans un état d'extrême exaspération.

Vu qu'Emerson est souvent dans un état d'extrême exaspération, je ne me donnai pas la peine de relever cette litote — bien que le fait qu'il m'appelât par mon prénom, Amelia, indiquait qu'une partie de son exaspération se dirigeait contre moi. Quand il est de meilleure humeur, mon inestimable époux utilise plutôt mon nom de famille pour s'adresser à moi, Peabody, comme aux temps de notre première rencontre lorsqu'il insistait pour me traiter (par dérision) comme un assistant masculin — habitude qui a depuis lors est devenue une coutume conjugale, sanctifiée aussi bien par l'affection que par le respect. J'apprécie qu'Emerson ne me considère pas seulement comme son épouse mais aussi comme sa partenaire — à tous points de vue, professionnel inclus. Je suis une ardente défenderesse des droits de la femme et j'espère de tout cœur que le nouveau siècle qui commencera bientôt assistera enfin à la réhabilitation de la compagne fidèle de… mais je m'égare, comme souvent quand je pense au sort de mes infortunées consœurs sous le règne de notre bonne reine Victoria.

Les hommes ! Pensai-je en soupirant, mais un seul regard sur la magnifique stature d'Emerson (qui s'éloignait déjà à grands pas) me rendit plus vaillante. La vue de mon époux a souvent cet effet sur moi, mais tout particulièrement alors que nous sortions à peine d'une crise épouvantable, où— une nouvelle fois — j'avais dû gagner le cœur de cet homme unique, le meilleur égyptologue de tous les temps. Qui ne brillait cependant pas par sa patience.

— Que faites-vous donc à bayer aux corneilles, Amelia ? Aboya-t-il. Ce satané bateau pourrait bien être arrivé cette fois.

De fait, il l'était. Nous nous trouvions à Port Saïd depuis la veille pour attendre le bateau d'Angleterre, mais son arrivée avait été retardée d'une journée. Nous avions ainsi passé une nuit à l'hôtel Metropole, la ville n'offrant guère d'autre choix — il est vrai que fort peu de touristes s'attardaient inutilement dans ce petit port banal alors que le Caire et ses merveilles archéologiques n'étaient qu'à quelques heures de train. Ce délai avait fort impatienté Emerson.

Nous nous étions déplacés pour accueillir deux voyageurs imprévus : notre maître d'hôtel, Gargery et notre fils unique, Walter Peabody Emerson, plus connu depuis son enfance par son sobriquet de Ramsès.

Je ne voudrais pas que mon aimable lecteur pense qu'Emerson — le plus dévoué des pères autant que le plus affectueux des époux — s'irritait de la venue de son héritier. Seules les modalités (et le retard) de la venue dudit héritier étaient de nature à contrarier l'impatiente nature de son géniteur.

La semaine passée, alors que nous étions aux portes de la Vallée des Rois, chez Cyrus Vandergelt à Louxor à savourer la résurrection imprévue de notre ami, nous avions reçu un courrier surprenant :

Chers Papa et Maman,

C'est avec un bonheur sans mélange que j'imagine la joie qui sera la vôtre en apprenant que quelques jours après avoir reçu cette lettre, vous pourrez m'embrasser. Vous pourrez aussi embrasser Gargery mais je crois que de telles démonstrations le gêneraient beaucoup…

Cette année-là, et ce pour la première fois depuis de nombreuses années, Ramsès n'était pas venu avec nous en Égypte. Il avait préféré rester en Angleterre aux bons soins de son oncle Walter, le frère cadet d'Emerson et de sa femme, ma douce amie Evelyn, parce qu'il n'avait pas voulu quitter sa sœur adoptive, Nefret Forth, qui était récemment devenue notre pupille. Nous l'avions en effet arrachée (au prix de difficultés inouïes) d'un oasis reculée où elle vivait depuis sa naissance et rétablie dans ses droits — elle était l'unique héritière de la fortune de lord Blacktower, mais ce vieillard débauché avait eu le bon goût de décéder rapidement après le retour de la jeune fille.

Nefret avait quatorze ans. Si elle était de la plus haute aristocratie par le nom, il lui manquait le vernis mondain qui ne s'acquiert que peu à peu au cours d'une jeunesse soigneusement encadrée par gouvernantes et précepteurs. Vaillante et courageuse, extrêmement intelligente de surcroît, l'enfant mettait beaucoup de volonté à combler son retard. Elle avait ainsi décidé de passer l'année auprès d'Evelyn et Walter afin de parfaire son éducation. Je faisais davantage confiance à ma chère amie qu'à moi-même pour élever une jeune fille. Après tout n'avait-elle pas elle-même cinq (ou six ?) enfants — dont deux filles.

Je ne doutais que trop souvent de mes propres capacités à être une bonne mère. Mon fils était enfant unique — heureusement, car je crois sérieusement qu'un second Ramsès aurait causé ma perte. Á presque douze ans, il avait couru plus de dangers et s'était mis dans plus de situations périlleuses que les humains normaux n'en rencontraient dans une vie entière. Et je me dois d'ajouter que la plupart de ces dangers étaient entièrement de sa faute, Ramsès ne cessant de se dévouer sans compter à toute cause qui lui parait juste, comme libérer un lion en cage, empêcher des pilleurs de tombes de voler des bijoux antiques, ou se mettre dans la ligne de mire des chasseurs pour protéger leurs proies. Il avait aussi le don étonnant de tomber dans des puits, fosses ou crevasses, et de se colleter à la moindre crapule rencontrée. Mais la liste intégrale des possibilités qu'avait Ramsès de se mettre en danger serait au delà de mes capacités descriptives, pourtant hors du commun.

J'avais donc hautement apprécié l'amélioration que l'arrivée de Nefret dans notre famille avait apportée au comportement téméraire de mon fils. Dès le premier jour, Ramsès était tombé béat d'admiration devant la belle jeune fille aux cheveux d'or roux dont le doux visage et les yeux myosotis arboraient l'expression hiératique et lointaine de la grande prêtresse d'Isis dont elle avait tenu le rôle jusque là. Bien qu'il soit plus jeune qu'elle de trois ans, Ramsès s'était donné le rôle d'être son chevalier servant. Au cours des derniers mois, il avait voulu lui porter secours au cours d'une tentative d'enlèvement — la jeune fille détenant le rare secret de la location de son oasis — mais le pauvre Ramsès avait été fort humilié de constater que ses forces enfantines n'étaient pas à la hauteur de son courage : La jeune fille se défendait parfaitement avec un arc et nos domestiques, dûment armés de gourdins, lui formaient une garde dévouée.

Dans l'intimité des pages de ce journal, je dois avouer qu'en laissant les enfants en Angleterre, j'avais aussi espéré passer une pleine saison de fouilles seule (comme autrefois) avec mon bien-aimé Emerson. Malheureusement, le vil bandit qui poursuivait Nefret s'attaqua également à nous et Emerson fut grièvement blessé au cours d'une agression, perdant même jusqu'au souvenir de moi. Mon époux m'était plus cher que la vie-même et cette horrible aventure m'avait menée aux confins du désespoir. Pour ne pas les inquiéter inutilement, j'avais tenté de taire tant la gravité de la situation que l'étendue de mon désarroi à notre famille en Angleterre — et à mon fils.

Malgré mes efforts, Ramsès avait dû se douter de quelque chose pour tenir ainsi à nous rejoindre, mais je me demandais comment diable il était parvenu à soudoyer notre maître d'hôtel pour le faire embarquer avec lui pour l'Égypte ? Soudoyer n'était peut-être pas le terme exact puisque mon insupportable rejeton lui avait en réalité emprunté le montant quasi total de leurs deux billets, ajoutant sans vergogne un post-scriptum à sa lettre : « Vous devez à Gargery quarante et une livres et six shillings. »

Á la suite de ce calamiteux message, une flopée de télégrammes avait suivi, dans un sens et dans l'autre — Ramsès n'ayant prévenu de son départ qu'au tout dernier moment afin d'être certain que son oncle et sa tante ne pourraient le rattraper. Je n'osais imaginer par quelles angoisses ils avaient dû passer en découvrant son absence, ni dans quel état je risquais de retrouver mon fils, sans même parler de ce malheureux bateau livré aux facéties de cet inconscient — ce contretemps à l'arrivée éveillait mes pires appréhensions.

Si Emerson partageait mes craintes, il ne voulait pas l'avouer — mais j'étais bien certaine que cela affectait son humeur.

Il était presque midi quand nous atteignîmes le poste de douane, pour apprendre que le bateau était arrivé et que des embarcations amenaient déjà les passagers à terre. Nous observâmes donc la foule des arrivants où je fus la première à apercevoir Ramsès. Il nous vit aussi — du moins Emerson qui avait une taille très supérieure à la normale — et se dirigea vers nous, le visage impassible. Un profond sentiment de soulagement me submergea à la vue de son visage brun et mince couronné de boucles sombres. Un gros félin était étendu sur une épaule de mon fils : Bastet, sa fidèle compagne depuis de nombreuses années.

— Où est Gargery ? Criai-je en me dressant sur la pointe de pieds.

Il s'écarta un peu et je vis la silhouette voûtée de notre maître d'hôtel qui trottinait derrière lui, mais je n'entendis pas ce qu'il disait à cause du brouhaha.

Je patientai jusqu'à ce qu'ils aient passé la douane. Puis Gargery, le teint grisâtre, chancela exagérément jusqu'à moi.

— Je vous ai amené monsieur Ramsès à bon port, madame.

— Je vois cela, répondis-je tout en levant la tête pour accueillir le baiser filial et rapide de mon fils.

— Bonjour, Mère, dit Ramsès d'une voix grave et profonde. Vous avez l'air en bonne forme.

Son apparence me sidérait littéralement. Il semblait avoir grandi de plusieurs centimètres au cours des derniers mois et il me dépassait déjà largement, sa haute taille accentuant sa ressemblance avec son père. Je notai aussi qu'il ne m'avait pas appelée « Maman ».

— Tout s'est-il bien passé ? Demandai-je pour me donner une contenance mais il s'était détourné vers son père.

— Ne vous agitez pas, Peabody, grogna Emerson en serrant la main que son fils lui tendait (et en cachant son émotion derrière une expression bourrue). Nous devons immédiatement prendre le train pour le Caire. Vous pourrez les soumettre à vos questions dans le compartiment, et ce sera bien plus agréable que dans cette cohue.

— Oh, madame, gémit Gargery. J'avais espéré que nous aurions un moment pour nous remettre de cet épouvantable voyage.

— Vous avez eu le mal de mer, je suppose, dis-je. Et bien, j'en suis désolée, Gargery, mais c'est vous qui avez choisi de venir.

Malgré cela, je le regardai d'un air soucieux. C'était un petit homme chétif, un peu vouté de surcroit, mais je savais qu'il pouvait néanmoins manier agilement le gourdin pour nous défendre quand l'occasion s'en faisait sentir. Il éprouvait toujours une grande attirance à partager nos aventures et Ramsès l'avait déjà entraîné une fois à venir à notre secours en Angleterre, alors que nous étions prisonniers d'un cul de basse fosse de sinistre mémoire (Emerson, quand il lut cette phrase, se plaignit véhémentement de l'exagération de mon vocabulaire, mais je maintiens que les caves humides de Maudly Manor étaient bel et bien sinistres.) Cependant, l'heure pressait et je n'avais pas le temps d'exprimer à Gargery la moindre sympathie — ce qui ne servirait qu'à l'inciter à se plaindre plus fort.

Alors que nous nous apprêtions à ressortir, je vis que trois personnes s'approchaient de nous, le plus âgé soulevant déjà son chapeau. Avant qu'Emerson n'ait pu émettre une incongruité — car il n'aime pas les inconnus — Ramsès s'interposa :

— Père, Mère, puis-je vous présenter Mr James Ackroyd ; son beau-frère, Mr Henry Lemon et Miss Honoria Ackroyd. Ils étaient sur le bateau et — hum — nous avons fait connaissance au cours du voyage.

— Mes hommages, Mrs Emerson, dit l'homme en s'inclinant. Mes respects, professeur Emerson, Je suis si heureux d'avoir rencontré votre fils à bord. (Je regardai Ramsès dont l'air particulièrement inexpressif éveilla mes pires pressentiments). Il m'a tenu de passionnantes théories concernant l'Égypte. Je connaissais vos travaux, professeur, bien entendu. Je suis dessinateur et photographe, voyez-vous, et mon beau-frère, Henry, est peintre aquarelliste. Nous venons en Égypte pour travailler avec M. Amelineau, à Abydos. C'est M. de Morgan qui nous a recommandés et…

— Abydos, coupa grossièrement Emerson en s'enflammant. Il y a cinq ans qu'Amelineau y travaille et ses publications ne sont pas encore sorties. Cet homme n'est qu'un dilettante à l'esprit critique insuffisant et…

— Oui, Emerson, coupai-je, je sais ce que vous pensez des archéologues français mais, comme vous l'avez fort judicieusement remarqué, nous ne pouvons pas continuer à parler dans cette cohue. Et ces messieurs ont certainement des choses à faire. Nous les reverrons à un autre moment.

— Mais oui, Mrs Emerson, ce sera avec plaisir. Nous serons demain soir au Caire. Nous avons réservé des chambres à l'hôtel Shepheard.

La fille n'avait rien dit. C'était une créature menue, aux clairs cheveux blonds enroulés en chignon et aux yeux baissés. Elle aurait été jolie si elle avait montré plus d'animation. La bouche, petite et rose, était un peu pincée, le menton très rond. Lorsqu'elle releva à peine ses paupières, j'aperçus deux yeux pâles, verts ou bleus, et de longs cils très sombres qui relevaient ses traits de poupée. Son père était un homme élégant, d'une cinquantaine d'année, avec d'abondants cheveux bruns roux, une fière moustache et une barbiche bien taillée. L'oncle, imberbe, était plus jeune — la trentaine sans doute. Il avait les cheveux plaqués, les yeux bleus et le teint rose d'un Anglais bien né. L'Égypte allait lui tanner la peau, ou la lui cuire sans pitié. Il gardait les yeux fixés sur son aîné avec une expression aimable, bien qu'un peu lointaine.

Absorbée par mon observation de ces nouveaux-venus, je n'avais pas écouté ce qu'Emerson leur disait, mais je revins à la conversation au moment où les deux hommes saluèrent pour nous faire leurs adieux.

Gargery avait suffisamment repris ses sens pour s'être occupé des bagages et nous nous entassâmes dans un fiacre pour rejoindre la gare.

Notre infortuné maître d'hôtel n'aimait pas non plus les trains. Á peine dans le compartiment, il se renfonça en gémissant dans un coin, ferma les yeux et ne bougea plus. Tout en sortant le panier de nourriture que j'avais commandé à l'hôtel en prévision du trajet, j'interrogeai Emerson.

— D'après ce que je connais du site d'Abydos, il comprend plusieurs monuments, le temple de Sethi 1er et son cénotaphe l'Osireion, le temple de Ramsès II, et plusieurs nécropoles royales. Où travaille exactement M. Amelineau ?

— Sur les hypogées des rois de la première, seconde et troisième dynastie, grogna Emerson. Cyrus nous en a parlé la semaine passée.

— Ciel, m'exclamai-je. N'est-ce pas à Abydos qu'est décédé si mystérieusement l'ami d'Howard Carter, l'égyptologue — hum…

— Amelia ! S'écria Emerson en faisant brièvement sursauter Gargery. Ne commencez pas à inventer des mystères. Il n'a jamais été question…

— Excusez-moi, Père, demanda Ramsès en relevant les sourcils. Mais de quoi s'agit-il exactement ?

— Ce n'est rien, grommela Emerson en me jetant un regard noir. Vandergelt a croisé Carter au Caire alors que lui-même se tirait juste d'une…— hum — d'une histoire compliquée. Carter venait d'apprendre la disparition d'un ami à lui qu'employait Amelineau à Abydos. L'homme est mort d'une insolation qui lui a causé un transport au cerveau.

— Mais enfin, Emerson, ce Mr Williams était en Égypte depuis des années. Il était certainement habitué au climat. Et il n'avait pas quarante ans.

— C'était un homme sanguin, répondit Emerson. Et même s'il a été trucidé, Amelia, je ne vois pas en quoi cela nous concernerait.

— Oui, mon chéri, vous avez raison, concédai-je en lui tendant un sandwich. Comment avez-vous rencontré ces gens sur le bateau, Ramsès ?

— Hmm, marmonna mon fils la bouche pleine.

— Très bien, dis-je. Finissez de manger, nous avons tout le temps.

Mon fils me lança un regard insondable. Gargery dormait toujours.

Je préfère transcrire moi-même l'histoire que je dus arracher mot par mot à Ramsès. S'il avait été horriblement prolixe dans son enfance, toujours prêt à discourir des heures sur des sujets où personne ne souhaitait recevoir son avis, l'âge l'avait rendu curieusement taciturne — surtout quand il s'agissait de justifier des actes qu'il savait parfaitement que je n'approuverais pas.

Ramsès admit lui-même que son expédition clandestine avait été d'une extrême simplicité à organiser. Depuis toujours passionné par les langues anciennes, il les perfectionnait durant nos séjours annuels en Angleterre auprès de son oncle, Walter Emerson, le philologue le plus en vue de sa génération, particulièrement spécialisé en écriture hiératique et démotique.

Je me dois sans doute de préciser pour tout lecteur néophyte que, durant les temps antiques, en plus des inscriptions hiéroglyphiques gravées au ciseau sur les monuments à la gloire des Dieux ou peints dans le Livre des morts sur les murs des tombes, s'étaient développées deux écritures cursives : Le hiératique et le démotique, ce dernier se retrouvant aussi dans le copte (issu du grec). En quelque sorte, le hiératique permettait aux scribes d'écrire rapidement des hiéroglyphes simplifiés et était ainsi utilisé dans l'administration. Je referme cette parenthèse pour reprendre mon récit — ou plus exactement celui de Ramsès.

Une épidémie de varicelle avait sévi dans le Yorkshire. Tandis qu'Evelyn demeurait auprès de ses enfants malades à Chalfont Park, demeure qu'elle avait héritée de sa noble famille, Ramsès et Walter se rendirent à Londres et, s'installèrent à Chalfont House, la résidence citadine des jeunes Emerson, au square St James. Walter avait l'intention de faire quelques recherches au British Museum. Il avait demandé à Ramsès de l'accompagner, Gargery faisant également partie du voyage. Quant à Nefret, ainsi que Ramsès nous l'indiqua d'un ton un peu bref, elle s'était liée d'amitié avec sa cousine, la seconde fille de Walter et Evelyn, la petite Amelia (on avait donné mon prénom à la chère enfant et cet adjectif avait pour but de la différencier de moi). Les deux jeunes filles ayant échappé l'épidémie, elles avaient été envoyées dans le Kent où elles devaient résider chez ma vieille amie, Helen McIntosh, qui dirigeait une école de jeunes filles située non loin de notre propre résidence d'Amarna House. Je fus quelque peu surprise que Nefret ait accepté de retourner chez Helen après les avatars qu'elle y avait subis l'année précédente mais, telle que je connaissais la jeune fille, je supposai — et j'appris plus tard avoir eu raison — qu'elle comptait y prendre une revanche éclatante.

A peine arrivé à Londres, Ramsès se renseigna, par l'intermédiaire de Gargery, sur les steamers en partance pour l'Égypte. Quelques jours après, tandis que Walter s'absentait pour rendre visite à un ami à lui, égyptologue également, les deux complices en profitaient pour faire leurs bagages et filer avec la chatte Bastet. Ramsès tint cependant à nous préciser qu'il avait laissé un mot d'explication que Walter avait trouvé à son retour.

Dès le premier mouvement du bateau pour s'écarter du quai, Gargery qui n'avait encore jamais navigué découvrit qu'il n'avait pas le pied marin et, après avoir réfléchi au bien-fondé d'un retour à terre immédiat — rendu difficile par le fait qu'il ne savait pas nager — il s'enferma en gémissant dans la cabine qu'il devait partager avec Ramsès. Pour tout le reste du voyage, mon fils se retrouva ainsi livré à lui même. Á ce moment de son récit, bien qu'il soit sain et sauf devant moi en annonçant cette calamiteuse nouvelle, je sentis littéralement mes cheveux se dresser sur ma tête. Je remarquai qu'Emerson en restait également sans voix. D'horreur (je suppose), il ouvrit la bouche et lâcha sa pipe, qui tomba sur ses genoux, les aspergeant de cendres incandescentes et nous dûmes nous mettre à trois pour éteindre le début d'incendie du siège en velours rouge usé. Toute cette fébrile agitation ne réveilla pas Gargery.

Une fois le dommage réparé, Ramsès fut sommé de poursuivre.

Il nous avoua avoir voulu frayer avec l'équipage, mais ses tentatives furent chaque fois enrayées par un officier — était-ce l'un de ceux qui avait déjà été à bord quelques années auparavant lorsque Ramsès, après avoir fomenté une mutinerie, avait été menacé de passer à la cale humide ? Je me le demandai. Par la suite, mon fils avait été obligé de constater que son jeune âge lui posait un problème manifeste pour errer seul au milieu des autres passagers qui, invariablement, lui demandaient où étaient ses parents. Pour se vieillir de quelques années, il avait donc eu recours à son attirail de déguisements — récupérés jadis dans l'antre du Maître Criminel puis conservés (et utilisés) ensuite contre ma volonté. Grâce à ce subterfuge, il put travailler et lire au calme, installé le plus souvent à une table du fumoir. Il y était généralement seul, le temps était beau et la plupart des autres passagers profitaient des ponts extérieurs durant la journée.

Mais un soir de tempête, alors qu'il se rendait dans sa cabine pour s'assurer de l'état de Gargery, il avait vu un homme trébucher devant lui et lâcher une pile de livres qui s'étalèrent sur le pont. Se précipitant pour aider à les ramasser, Ramsès avait eu la surprise de découvrir parmi eux le tome II de l'Histoire de L'Égypte Antique d'Emerson, ainsi que Abydos, description des fouilles (1880) d'Auguste-Edouard Mariette. Devant de tels goûts archéologiques, Ramsès se présenta et James Ackroyd — puisqu'il s'agissait de lui — le prit dès lors sous son aile. Ramsès passa ainsi le reste du voyage en agréable compagnie, à parler égyptologie. Il eut cependant peu de contacts avec le beau frère, Henry Lemon, qui travaillait surtout dans sa chambre. Quant à la jeune fille, « probablement — hum — indisposée », ajouta mon fils, elle n'apparut pas avant l'arrivée.

— Humph, grogna Emerson. Ces deux tomes écrits par Mariette ne valent absolument rien. C'était un piètre graphiste et les planches des stèles qu'il a trouvées sur le site sont si mal présentées que leur consultation est quasi impossible. Il a aussi fait paraître un Catalogue général des monuments d'Abydos qui reprend ce qu'il a trouvé durant ses fouilles — surtout des stèles d'ailleurs. La localisation précise de ces découvertes laisse fort à désirer. Et ce bâtard n'a même pas traduit les textes de ces stèles, s'échauffa-t-il soudain.

— Etes-vous déjà allé à Abydos, Emerson ? Demandai-je pour le calmer.

— Oui, grommela-t-il, avec Walter durant notre second voyage en Égypte. Mais Mariette n'a pas voulu de nous dans son équipe. Trop inexpérimentés, a-t-il dit. Bah. Nous n'étions pas Français.

— Voyons Emerson, protestai-je, vous ne pouvez cependant pas nier le rôle important que M. Mariette a joué en Égyptologie. (Et je continuai rapidement car c'était précisément ce qu'il s'apprêtait à faire.) Je crois me rappeler qu'Osiris est très présent à Abydos, n'est-ce pas ?

— C'est même la divinité principale qui y est honorée, s'exclama Emerson, aussi bien dans le temple qu'alentour.

— L'importance de ce site est directement liée au rôle que ce dieu fût amené à y jouer, intervint Ramsès d'un ton docte. Á l'origine, le dieu local était Khentamentyou, le maître des morts, qui était représenté sous la forme d'un chacal. Mais dès l'Ancien Empire, dans les Textes des Pyramides, on le retrouve associé à Osiris — ou Ousir — un dieu encore peu connu et sans doute originaire du delta. C'est à la XII° dynastie, sous Sésostris 1er, il me semble, qu'Osiris supplantera définitivement le dieu local et qu'Abydos deviendra un grand centre de culte et de pèlerinage.

— C'est ce que j'allais dire, rétorqua Emerson en jetant un regard noir à son fils.

— J'aime beaucoup la légende d'Osiris, dis-je.

— Oh, à ce propos, Mère, dit Ramsès en se levant, Oncle Walter a trouvé un papyrus qu'il a copié pour vous, avec la transcription en hiéroglyphes de cette légende. Il pense que vous pourrez en tirer l'un de vos contes égyptiens.

— Bah, grommela Emerson. Ne me dites pas Peabody que vous comptez persister dans cette manie grotesque que… (Il croisa alors mon regard et préféra s'arrêter.) Humph.

Ramsès fourrageait dans ses affaires, y mettant un désordre encore plus indescriptible que celui qui y existait déjà.

— Attendez ! Dis-je — mais il était déjà trop tard.

— Voilà, Mère.

Il me tendit un manuscrit où je reconnus l'écriture élégante de Walter. Emerson grommelait toujours mais j'avais eu l'esprit attiré par une nouvelle idée.

— Ramsès, demandai-je. Pourquoi Walter vous aurait-il remis ce document s'il ne savait pas que vous alliez nous rejoindre ?

Ma question fit taire Emerson. Il me regarda fixement. Ramsès, toujours debout, me regarda fixement. Même la chatte Bastet, assise bien droite, qui observait jusque là défiler le paysage par la fenêtre comme si notre conversation ne l'intéressait absolument pas, se retourna et me regarda fixement. C'était assez gratifiant.

— Je crois que vous avez quelque peu sous-estimé votre oncle, Ramsès, expliquai-je alors dans un silence complet. Ce voyage à Londres, cette absence si opportune, cela tombait un peu trop bien, n'est-ce pas ? Walter a même poussé l'obligeance jusqu'à emmener Gargery — et Dieu sait pourtant qu'il n'avait pas besoin des services de son ancien maître d'hôtel, Chalfont House ayant déjà toute la domesticité voulue. Ce que je ne comprends pas, ajoutai-je en fronçant les sourcils, c'est pourquoi il ne vous a pas tout simplement mis dans le bateau s'il était d'accord pour que vous veniez nous rejoindre…

— Sans doute à cause de Tante Evelyn, articula Ramsès dont la physionomie impassible s'était rembrunie. Elle ne voulait absolument pas que je parte. Je les ai entendus en discuter, Oncle Walter et elle, et peu après, il m'a annoncé que nous irions à Londres. Oui, grinça-t-il, vous avez certainement raison, Mère…

— Quelle idée grotesque ! S'emporta Emerson. Je n'aurais jamais cru mon frère capable de telles manigances. Il est complètement inconscient. Laisser ainsi un enfant que nous avions confié à sa garde partir avec cette… potiche, conclut-il avec un grand geste envers Gargery qui s'agita en émettant un ronflement sonore.

— Un enfant ! S'étouffa Ramsès. Mais enfin, Père…

— Emerson, dis-je calmement, vous êtes injuste et vous savez très bien que Walter est le plus dévoué des oncles. Je suppose qu'il était simplement inquiet après ce que nous avions traversé cet hiver et que…— hum.

Je m'interrompis net devant le regard intéressé de mon fils. J'avais failli oublier que Ramsès n'en connaissait pas les détails, sauf que son père avait été blessé.

— A ce sujet, Mère…

— Humph, grogna Emerson.

— Bien, conclus-je d'un ton définitif car je ne tenais pas du tout à évoquer davantage cette histoire déplaisante. Tout s'est bien terminé, alors c'est sans importance et nous n'avons pas besoin d'en reparler. De plus, nous n'allons pas tarder à arriver. Je crois qu'il faudrait réveiller Gargery, Emerson, et ranger un peu vos affaires, Ramsès.

Le train avait mis six heures à relier Port Saïd au Caire. Nous n'avions qu'une heure de retard et je voyais déjà une foule grouillante se presser sur les quais. Les Égyptiens sont accueillants et bavards, et pour eux l'arrivée d'un train était toujours un spectacle de choix. J'aperçus notre fidèle raïs Abdullah qui, coiffé de son turban blanc, dépassait les autres de sa haute taille. Son fils Selim l'accompagnait. Ce beau garçon de dix-sept ans était un ami de longue date de Ramsès.

Dès la descente du train, nous fûmes encerclés par une foule gesticulante : « Marhaba, Abu Shitaïm, Allah yibarek f'iki, Sitt Hakim. »

— Je me demande, dis-je, quel surnom les Égyptiens trouveront pour Ramsès. Ils ont tellement d'imagination.

Emerson saluait déjà tous ceux qu'il connaissait et, s'il m'entendit, il ne répondit pas. Quant à Ramsès, il m'entendit parfaitement et me lança un regard insondable, mais il ne répondit pas davantage. Je me tournai alors vers Abdullah et lui souris affectueusement. Depuis la dernière aventure que nous avions affrontée côte à côte, luttant pour sauver Emerson envers et contre tous, nos liens d'amitié s'étaient étonnamment resserrés.

Nous récupérâmes enfin nos bagages et, après avoir fait nos adieux à Abdullah et à Selim qui devaient retourner au village d'Aziyeh où ils résidaient, nous prîmes un fiacre jusqu'à l'hôtel Shepheard. Pour une fois, je ne savourai pas le spectacle des rues, encore fort animées à cette heure. J'étais trop impatiente en pensant au long bain qui m'attendait à l'hôtel. J'avais beau être d'une nature énergique, les deux derniers jours avaient été fatigants d'une chose à l'autre — et extrêmement salissants. Je jetai un œil un peu jaloux sur Emerson qui semblait ne jamais souffrir de ce genre de désagréments. Il parlait avec Ramsès d'un nommé Habib qui venait de les croiser à la gare et le sujet ne me semblait pas nécessiter ma participation. Je me renfonçai paresseusement dans mon siège. Bastet me regardait, lovée sur les genoux de mon fils. Je savais qu'elle avait eu des petits au cours des mois passés, je me demandai (sans m'y attarder) ce qu'il était advenu d'eux. Bastet avait beaucoup tardé à s'intéresser au sexe opposé et j'espérais que ce désir soudain de reproduction ne deviendrait pas une habitude chez elle.

En arrivant à l'hôtel, nous avions manqué l'heure du thé et il était trop tard désormais. Les boissons de notre panier repas avaient été rafraîchissantes mais quelque peu insuffisantes et ma gorge était si desséchée qu'elle en devenait douloureuse. Je me promis de m'offrir un grand whisky soda avant le dîner, dès que je me serai débarrassée de la poussière et de la fatigue du voyage.

Nous montâmes directement au troisième étage après avoir récupéré nos clefs. Gargery nous informa aussitôt que, si nous n'avions pas besoin de ses services — ce qui se trouva être le cas — il se retirerait dans sa chambre pour un repos qu'il estimait avoir bien mérité. J'acquiesçai et ordonnai à Ramsès de se nettoyer également, puis je refermai ma porte et je pus, enfin, me préoccuper de mon confort.

Le contact de l'eau sur ma peau échauffée me procura un plaisir inouï et je m'attardai longuement dans cette tiédeur délassante, les yeux clos. Une telle lassitude me surprenait un peu. Il est vrai, me dis-je, que les derniers mois avaient été particulièrement éprouvants, non seulement physiquement mais surtout moralement. Je n'avais pas encore complètement récupéré des émotions subies et je surveillais souvent Emerson d'un regard inquiet — comme j'en avais pris l'habitude à Amarna, alors que j'attendais fébrilement un signe d'amélioration de son état. Cette tension serait sans doute assez longue à se dissiper complètement. Mon époux n'était guère patient et il ne supporterait pas longtemps ce qu'il appelait mon inquisition permanente — ce qui n'était bien entendu que l'une de ses petites plaisanteries — à moins que…

Où allions-nous travailler pour le reste de la saison ? Je ne voulais pas retourner à Amarna. Le site avait été le théâtre de notre première rencontre et, sanctifié par ces émouvants souvenirs, il avait longtemps gardé pour moi le romantisme de cette première saison passée en Égypte, mais il comportait désormais des souvenirs trop amers. Pourrai-je jamais oublier l'homme étrange qui était mort dans mes bras, se jetant pour me sauver sans arme devant un assassin et recevant ainsi la balle qui m'était destinée ? « Il n'y a rien eu de plus honorable dans sa vie que sa mort » avait reconnu Emerson. Mais mon époux n'avait pas eu connaissance — et il ne l'aurait jamais — de la déclaration enflammée de celui que je prenais alors pour mon meilleur ami. Il me semblait parfois entendre sa voix rauque me déclamer les phrases les plus touchantes que j'aie jamais entendues, un soir, dans ma chambre, alors qu'il me veillait après que j'eusse été blessée. Les mots m'avaient à peine atteinte sur le moment, car je ne pensais alors qu'à Emerson et je le lui avais dit, mais mon esprit les avait enregistrés cependant. Maintenant que mon fervent admirateur était mort, ils me revenaient parfois. Et sa voix passionnée me hantait. Les regrets aussi. Je n'avais même pas pu pleurer sur sa dépouille puisque ses deux complices, René d'Arcy et Charles Holly, avaient emporté son corps sans même que je puisse le revoir.

Je poussai un long soupir tremblé en rouvrant des yeux — et je sursautai. Emerson était penché sur moi, ses beaux yeux bleus flamboyants tout étrécis.

— Oui, ma chère ? Ronronna-t-il mais sa voix calme ne me trompa pas. (J'y percevais la fureur sourde qui se différenciait nettement de ses bruyantes petites sautes d'humeur.) A quoi donc — ou plutôt à qui — pensiez-vous ?

— A Ramsès, mon chéri, répondis-je d'un ton uni, et à notre travail à venir. J'ai eu tellement peur pour vous à Amarna que je ne souhaite pas y retourner de toute ma vie. Où donc allons-nous travailler alors ? La saison est déjà très avancée mais je ne peux imaginer que nous restions…

— Humph, dit Emerson qui semblait surpris — et soulagé — de ma prompte réponse. Et bien, j'y ai réfléchi aussi — mais oui, cela m'arrive parfois bien que vous vous obstiniez à en douter, Peabody. D'ailleurs, je comptais justement aller au Département des Antiquités demain. Je veux discuter avec Maspero.

— Discuter, Emerson ? Demandai-je d'un ton badin en lui jetant un regard entendu. Voilà qui ne vous ressemble guère.

— Mais enfin, Peabody, s'écria-t-il, vous ne…

Il s'interrompit parce que je me dressai et commençai à sortir de la baignoire. Je savais que cela le distrairait. Il s'empressa de m'aider, ce qui entraîna un petit intermède tout à fait satisfaisant.

Tandis que je m'habillai peu après en l'écoutant siffloter — faux — je me promis de ne plus laisser mes pensées s'égarer vers la mort de Sethos. Je m'en étais bien sortie certes, mais l'alerte avait été chaude.

On frappa à la porte et j'allai ouvrir. Ramsès se tenait dans le couloir, changé et prêt à descendre dîner. La chatte Bastet l'accompagnait, comme de coutume. Emerson grommelait toujours dans la chambre où il cherchait une chemise partout — sauf dans le tiroir où je les rangeais depuis des années.

— Ah, te voici enfin, s'exclama-t-il alors.

Etonnée, je me retournai. J'avais complètement oublié Anubis, le chat égyptien qui avait été celui du bandit Vincey avant de reporter ses attentions sur Emerson, à la grande satisfaction de ce dernier. Nous l'avions laissé à l'hôtel en partant à Port Saïd mais la fatigue — compréhensible — que j'avais ressentie au retour, sans parler des autres motifs de distraction qui avaient suivi, m'avaient empêchée de remarquer son absence jusque là. Le gros chat venait de sauter par la fenêtre ouverte et c'était à lui que s'adressait Emerson, en boutonnant sa chemise.

Mais Anubis ne le regardait pas. Il s'était figé en apercevant Bastet. La chatte l'avait vu aussi. Elle se hérissa et cracha. Anubis était un énorme félin tigré et arrogant, aux yeux d'un vert liquide, inquiétants de machiavélisme. Il lui sauta dessus d'un seul bond et, dans notre affolement, nous nous heurtâmes maladroitement (Emerson, Ramsès et moi) pour tenter de séparer les deux animaux — je me demande bien comment nous comptions procéder. Mais le drame était déjà terminé. La chatte, folle de colère, avait envoyé le matou valdinguer d'un coup de rein. Maté, l'oreille basse et sanguinolente, Anubis faisait le gros dos en reculant sans la quitter des yeux. Bastet savait qu'elle avait gagné. Ses yeux dorés reprirent leur expression bienveillante tandis qu'elle se détournait en relevant une queue dédaigneuse en direction d'Anubis. Ramsès regardait la scène, estomaqué.

— Mon Dieu, souffla-t-il. Mais quel est donc cet animal ?

— Je vous présente Anubis, Ramsès, répondit son père en se frottant la tête, (il s'était violemment cogné contre son fils en se penchant). Ce chat s'est — hum — et bien, il s'est attaché à moi.

Anubis jeta à mon époux un œil torve, puis il se plia en deux pour tenter de se lécher l'oreille et, n'y réussissant pas, se glissa sous le lit.

— Cette bête saigne, dis-je d'un ton hésitant car je ne me sentais pas l'envie de le déloger de force. Peut-être devrais-je…

— Il n'en est pas question, Peabody, rugit mon tendre époux. Il est tard et je suis affamé. D'ailleurs, il ne se laisserait pas faire sans se défendre et je ne tiens pas à assister à une autre scène ridicule (Il me jeta un œil sombre comme si tout était de ma faute.) De plus, ajouta-t-il, vous ne comprenez rien à la fierté masculine, ma chère. Anubis vient de subir une cuisante humiliation. Il préfère certainement rester seul.

— Viens, Bastet, ordonna Ramsès d'une voix impassible, mais je voyais bien qu'il retenait un sourire.

Accrochée au bras d'Emerson dans le couloir pour descendre, je regardai Bastet qui ondulait devant nous, la démarche victorieuse. Etait-ce le destin des femmes fortes — ou même celui des femelles fortes en tout genre — que de semer des cœurs brisés derrière elles ?

La salle à manger du Shepheard resplendissait de cristaux et d'argenterie, et de nombreux serveurs en veste blanche s'affairaient auprès des hôtes déjà attablés. Je n'avais pas réalisé qu'il était si tard. La journée avait été longue, d'une chose à l'autre. Nous nous installâmes et passâmes commande. Ensuite, à une question de Ramsès, Emerson se mit à détailler nos dernières fouilles à Amarna. Je savais qu'il en avait pour un moment — le pauvre cher homme n'avait pas eu la moindre opportunité de discourir dans le train — aussi je laissai mes yeux traîner pour examiner les autres convives.

Je vis le jeune Mr Neville qui dînait non loin de nous avec le révérend Sayce. Tiens pensai-je, comme c'est curieux. Que le révérend (qui était âgé) soit au Caire, je pouvais le comprendre. Depuis la mort de son vieux compagnon et ami, Mr Wilbour, le pauvre homme restait inconsolable, mais que faisait le jeune homme avec lui alors qu'il aurait dû être occupé sur un chantier de fouilles ? Je me tournai vers Emerson pour lui faire part de cette anomalie mais il justifiait alors véhémentement son opinion sur la soi-disant tombe d'Akhenaton et les vestiges découverts concernant l'équipement funéraire du roi hérétique, aussi je décidai de m'abstenir de l'interrompre. Je ne désirais pas penser à Amarna.

Lorsque Mr Neville vit que je le regardais, il me fit un petit signe discret, tout en lançant un regard inquiet du côté à Emerson. Vu que ce dernier l'avait à moitié étranglé il y a quelques mois en le trouvant devant notre porte, je ne m'étonnai pas de ce manque d'empressement à nous saluer. Je me rappelai cependant que le jeune homme était un philologue remarquable — selon Walter, toujours le premier à reconnaître le talent de ses concurrents — et je notai que je pourrais peut-être le consulter pour des précisions éventuelles concernant le document que m'avait envoyé mon beau-frère. Je savais parfaitement que Ramsès se proposerait aussi pour m'aider mais je savais tout aussi parfaitement que j'essaierais autant que possible de me passer de lui. C'est une chose d'avoir un fils extrêmement doué pour les langues anciennes, c'en est une autre que d'accepter d'en dépendre.

En baissant les yeux, je remarquai que mon assiette à soupe avait été enlevée et qu'un plat de poulet épicé assorti de lentilles m'était présenté. La nourriture du Shepheard était à la hauteur de ce que l'on pouvait espérer de ce remarquable établissement, mais mon appétit était quelque peu en berne ce soir.

— … donc, affirma Emerson, il est flagrant que la tombe reste à découvrir.

— Oui, Père, dit Ramsès en glissant subrepticement un morceau de poulet à la chatte sous la table.

Le lendemain matin, ma fatigue s'était envolée lorsque je pris ma première tasse de thé à une heure matinale. Je m'installai ensuite devant la table du petit salon attenant et sortis plusieurs feuilles de papier. « Choses à faire » écrivis-je. Je réfléchis un court instant et commençai à la remplir cette première liste. La seconde : « Décisions à prendre » fut plus rapide à établir.

Peu après, j'entendis Emerson sortir de la salle de bain en s'ébrouant. Il se pencha par dessus mon épaule, en mettant de l'eau partout, mais je ne protestai pas.

— Déjà en train d'écrire, Peabody ? A quel sujet ?

— Je fais la liste des « Choses à faire », Emerson.

— Pas besoin de liste, s'écria mon impétueux époux. Je veux… Hum — qu'avez-vous prévu au juste pour ce matin ?

— J'ai prévu de nombreuses courses, Emerson. Ramsès a manifestement beaucoup grandi et la veste de tweed qu'il portait hier soir est trop juste pour lui. Je n'ai pas encore détaillé les bagages qu'il a apportés mais je suis certaine qu'il lui manque de nombreuses affaires, aussi je dois passer chez son tailleur…

— Oui, oui, très bien, ma chérie, s'empressa de dire Emerson. Humph. Vous n'avez pas besoin de moi, n'est-ce pas ? Je vais envoyer un messager à Aziyeh et demander à Daoud de vous escorter.

— Le neveu d'Abdullah ? M'étonnai-je. Mais enfin, Emerson, Vincey est mort et plus personne ne nous menace, voyons.

— Et bien, vous pourrez toujours demander à Daoud de porter vos paquets au lieu de vous les faire livrer. Vous semblez prête à dévaliser les magasins.

— Et vous, Emerson ? Allez-vous voir M. Maspero?

— Pas avant cet après-midi, répondit-il. Ce matin, je veux passer au bazar chercher des livres et Ramsès a dit qu'il viendrait aussi. Nous en avons parlé hier au dîner. Vous ne vous rappelez pas ?

— Si, bien entendu, affirmai-je. Ce qui me rappelle une chose curieuse. J'ai aperçu hier soir Mr Neville qui dînait avec le révérend. Sauriez-vous pourquoi il se trouve au Caire ?

— Avez-vous remarqué combien Ramsès a changé, Peabody ? Demanda Emerson qui ne m'avait pas écoutée. Il est presque aussi grand que moi.

— Oui, répondis-je d'un ton un peu chagrin. En quelques mois seulement. Et je crois que sa voix a déjà mué parce que je n'ai remarqué hier aucune des variations de timbre qui affectent si souvent les garçons de cet âge.

— Il ne parle pas beaucoup, remarqua Emerson, bourru.

— Oh. Emerson, dis-je soudain. Il ne m'appelle plus Maman. Il dit Mère désormais.

— Allons, allons, ma chérie. (Il s'avança et me prit dans ses bras) Mais que vous arrive-t-il ? Je ne vous reconnais plus. Bien évidemment, notre fils a grandi. Mais qu'importe, c'est toujours le même au fond.

— Oui, dis-je en me serrant contre lui, puis je repris fermement : Je suis désolée mon chéri, cela n'arrivera plus. (Je me mouchai énergiquement.) Alors c'est décidé, vous partirez avec Ramsès et moi avec Daoud. Nous nous retrouverons pour déjeuner.

Quand je revins au Shepheard juste avant midi, j'étais plutôt contente de moi. Je n'ai jamais compris pourquoi certaines personnes trouvent compliqué de traiter avec les Égyptiens. Pour ma part, je n'ai jamais rencontré la moindre difficulté. Il suffit de rester ferme sans jamais dévier de ce que l'on a décidé. Quelles que soient les émotions qui m'avaient agitée le matin, elles n'avaient pas influencé ma capacité à marchander. Je me sentais tout à fait redevenue moi-même.

De plus, j'avais trouvé la compagnie de Daoud extrêmement agréable. Cet homme aussi gigantesque qu'attentionné m'avait couvée d'un regard adorateur et sa présence tutélaire à mes côtés était reposante. Contrairement à Emerson, Daoud ne discutait jamais ce que je lui disais. En vérité, j'avais bien employé mon temps et je pus barrer plusieurs entrées sur ma liste.

Ce bel état d'esprit perdura jusqu'au retour d'Emerson et Ramsès. Assise à la terrasse de l'hôtel, je les vis arriver de loin tandis qu'ils traversaient la place en saluant les vendeurs et mendiants qui y pullulaient. Aucun d'eux n'avait de chapeau et leurs cheveux sombres brillaient sous le soleil ardent. Ils portaient de gros paquets de livres liés d'une cordelette. Je vis tout de suite qu'Emerson était en colère.

— Que s'est-il passé ? Demandai-je avec inquiétude tandis qu'ils approchaient.

— Ramsès a acheté les livres de Mariette, grommela mon mari.

— Quels livres de Mariette ? Dis-je d'un ton plus calme puisqu'aucun bandit ni assassin ne semblait s'être attaqué à eux.

— Ceux d'Abydos, aboya Emerson comme si c'était l'insulte suprême.

— Vraiment ? Dis-je. Et bien, c'est très intéressant, Emerson, mais nous devrions passer à table, maintenant. Vous pourrez aussi bien continuer à grogner en mangeant.

— Je ne grogne jamais, grogna Emerson outré.

Ramsès avait gardé les dents serrées durant ce bref échange.

Il s'avéra qu'après ses propres achats, Emerson s'était attardé à parler théologie avec les libraires des souks. C'étaient souvent de vieux messieurs aussi cultivés que diserts et mon époux aimait beaucoup leur exposer ses théories (impies) concernant l'Islam ou encore ses diverses convictions sur l'égyptologie. Pendant ce temps, Ramsès avait traîné seul dans les boutiques où il avait trouvé des exemplaires des livres que possédait Mr Ackroyd. Comme il nous l'expliqua au cours du déjeuner, il ne les avait parcourus que rapidement au cours de la dernière partie du voyage. Son père avait raison, ajouta-t-il, (et je vis que la concession adoucissait Emerson) M. Mariette n'avait pas pris la peine de traduire les stèles mais ses ouvrages comportaient de nombreuses reproductions. Ramsès avait commencé à les déchiffrer et les classer chronologiquement sur le bateau. Il pensait que son oncle Walter aimerait en discuter.

— Au Moyen Empire, précisa-t-il, Abydos était devenu le lieu de rassemblement religieux pour participer aux rites rendus à Osiris. C'est pourquoi de nombreuses stèles y étaient déposées, par toutes sortes de catégories sociales. Certaines sont soignées et de bonne qualité, d'autres au contraire reflètent une production en série avec des images et/ou des textes traités à la hâte, sans doute pour un prix modique.

— Humph, dit son père.

— Emerson, dis-je soudain. Allez-vous oui ou non rendre visite à M. Maspero après le déjeuner ? Où allons-nous fouiller pour le reste de la saison ? Vous aviez parlé de nous installer définitivement pour l'an prochain, mais une telle décision serait prématurée actuellement. Pourquoi n'irions-nous pas passer à Abydos les quelques semaines qui nous restent ?

— Pourquoi à Abydos ? Rugit Emerson. C'est grotesque, Peabody.

— Mais Ramsès aimerait certainement regarder les stèles in situ, Emerson, dis-je. Et je ne connais pas Abydos.

— Mais Mariette…

— Mariette n'est plus là, Emerson, coupai-je d'un ton sévère. Il est mort depuis vingt ans. Vous ne pouvez pas continuer à bouder ce site parce qu'il vous en a autrefois refusé l'accès.

Je m'attendais à ce qu'Emerson réagisse violemment à mon petit discours — comme il le fait d'ordinaire. Effectivement, son teint tanné commença à s'empourprer mais presque aussitôt une lueur différente apparut dans ses flamboyants yeux d'un bleu saphir, une lueur que je pourrais presque qualifier de calculatrice — ce qui correspondait bien peu au caractère direct de mon époux. J'en fus quelque peu désarçonnée. Que diable manigançait-il ?

En croisant mon regard inquisiteur, Emerson sursauta, jeta sa serviette sur la table et se leva rapidement.

— Ramsès, dit-il d'un ton soigneusement maîtrisé, que comptez-vous faire cet après-midi ?

— Je pensais rester à l'hôtel et travailler dans ma chambre, Père, répondit aussitôt Ramsès, mais si vous avez besoin de moi…

— Non, grommela Emerson en jetant un regard mécontent à son fils — regard qui, je n'en doutais pas, s'adressait surtout aux livres sur lesquels Ramsès comptait travailler. Et vous, Peabody ?

— Je vais aller voir Gargery, répondis-je. Je n'ai pas été prendre de ses nouvelles ce matin, et il n'est pas sorti de sa chambre. Ensuite, je pense regarder le document de Walter et j'ai aussi pensé que Mrs Pettigrew…

— Bah, coupa Emerson qui détestait la célèbre commère et ne souhaitait rien entendre à son sujet. Je vous retrouverai donc ici pour le thé.

La bouche un peu pincée, je suivis des yeux sa belle silhouette bien découplée qui s'éloignait à grands pas.

— Ramsès, dis-je tout à coup, que manigance donc votre père ?

En me tournant vers mon fils, je le surpris à me dévisager fixement mais je ne pus rien lire sur ses traits figés. Il arborait ce que sa sœur adoptive appelait son « visage de pharaon », un air impassible et fermé qui ne laissait transparaître aucune émotion. Plus que jamais, il méritait le surnom que lui avait donné son père dans son enfance, parce qu'il était « aussi brun qu'un Égyptien et aussi arrogant qu'un pharaon ». Le grand Ramsès avait le même air lointain sur les fières statues qui le représentait.

— Est-ce que vous allez bien, Mère ? Demanda-t-il d'une voix unie.

— Bien entendu, répondis-je impatientée. Il ne s'agit pas de moi mais de votre père. Aurait-il dit quelque chose ce matin ? Je me demande…

— Oui, Mère ?

— Vous a-t-il parlé de son idée de nous consacrer désormais à un seul site en Égypte ? Un endroit où nous ferions construire une maison, où nous aurions une équipe complète, et même des étudiants que nous pourrions former, un site où nous reviendrions chaque année.

— Non, Mère, dit Ramsès. C'est vous qui y avez fait allusion au cours du déjeuner et je comptais justement vous demander si Père — et vous aussi, bien entendu — aviez déjà déterminé cet endroit.

— Non. Votre père pense à Sakkarah, je crois, ou encore à la Vallée des Rois. Personnellement je me disais que Gizeh…

— … et ses pyramides, ajouta mon fils en voyant que je ne terminais pas ma phrase. Cette idée de site unique est plutôt inattendue, n'est-ce pas ?

— Inattendue mais pleine de possibilités, dis-je d'un ton pensif. Malheureusement, ce ne sera pas pour cette année. De plus, nous ne pouvons rien faire avant qu'Emerson ne se soit décidé. Bien. Je dois aller voir Gargery.

Ramsès se leva en même temps que moi pour tenir ma chaise tandis que je récupérais mon sac et mon ombrelle. Á sa vue, mon fils esquissa un sourire. J'aime beaucoup les ombrelles — qui pour beaucoup en Égypte sont même devenues mon signe distinctif. Celle que je portais ce jour-là, malgré ses pimpantes couleurs (noir et rouge), n'était pas seulement l'accessoire frivole qu'affectionnaient les coquettes pour se protéger du soleil égyptien, c'était aussi une arme potentielle à la poignée solide et au bout bien pointu.

Comme je l'avais annoncé, je me rendis au chevet de mon infortuné maître d'hôtel. Gargery était habillé, mais se tenait effondré dans un fauteuil de sa chambre où je le repoussai fermement dès qu'il se leva en chancelant à mon arrivée. Un interrogatoire serré — pourquoi diable les hommes font-ils de tels embarras devant des désagréments aussi naturels ?— le força à avouer certains troubles gastriques qui devaient, selon moi, autant devoir leur cause à son voyage en mer qu'à son adaptation au climat et à la nourriture en Égypte. Je lui ordonnai donc du repos, mais également une promenade dans les jardins de l'Ezbekieh qui entouraient l'hôtel. Comme tout le quartier, par lequel on pénétrait dans la vieille cité cairote, ils portaient le nom de l'émir Ezbek, et formaient alentour un magnifique parc, agréablement boisé d'essences rares, avec de grandes places commerçantes à ses extrémités. Je laissai aussi à Gargery une dose d'ipécacuana à prendre. Cette petite racine réduite en poudre avait d'étonnantes vertus pour guérir les troubles dont il souffrait. Depuis mon premier voyage en Égypte, je m'efforçai toujours d'emporter avec moi une provision suffisante de médecines diverses et de me tenir au courant des nouvelles découvertes en la matière. Les soins médicaux étaient encore rares en Égypte et mes efforts pour remédier au triste sort sanitaire des Égyptiens — encore qu'il m'arrivait souvent de soigner également des Européens — m'avaient valu le surnom de Sitt Hakim, la Dame Docteur, dont Emerson se moquait fréquemment.

Je revins à pas lents dans le couloir, songeant à Emerson et à la lueur que j'avais vue dans ses yeux. Il me cachait quelque chose. Aurait-il décidé de l'endroit où il voulait que nous nous installions de façon permanente ? Ce serait tout à fait de lui de garder sa décision secrète jusqu'au dernier moment. Peut-être comptait-il en parler avec M. Maspero, mais je ne le pensais pas, sinon j'aurais tenu à l'accompagner pour adoucir les angles — le tact d'Emerson n'existant que dans son imagination. Les évènements de la saison passée, sans même parler de sa perte momentanée de mémoire, ne lui avaient certainement pas laissé la possibilité de se décider ni même de réfléchir au sujet — qu'il n'avait d'ailleurs abordé pour la première fois que lors de notre arrivée en Égypte, quelques mois auparavant.

En arrivant dans la chambre, j'y trouvai le courrier récent déposé par le safragi. Il y avait une lettre de Cyrus — qui nous demandait si nous comptions revenir à Louxor avec Ramsès jusqu'à la fin de la saison, deux invitations à dîner — qu'Emerson refuserait certainement — et une lettre de Nefret que je gardai pour la fin.

Chère Tante Amelia, cher professeur,

Ramsès a dû vous rejoindre en Égypte maintenant. J'ai été vraiment furieuse de découvrir qu'il était parti sans moi, sans même me parler de son intention de le faire. J'aurais tant voulu aller avec lui. J'aurais tant voulu retrouver le soleil, la chaleur, l'air si pur, le ciel si bleu… L'Angleterre est un pays froid et gris. Ces mois d'hiver ont été interminables. Bien sûr, au début, il y avait ce bandit à démasquer, son complice à confondre et j'avoue que nos différents complots ont été amusants. Mais il ne se passe plus rien depuis lors. Je garde pourtant mon couteau sous mon oreiller au cas où… Mais je n'ai pas pu emporter mon arc.

Comme vous le savez certainement, je suis allée avec la petite Amelia dans le Kent. J'ai revu cette école dont j'avais gardé un si amer souvenir, et ces filles qui avaient été si horribles avec moi. Elles sont toujours aussi stupides mais Winifred Livingston n'est plus parmi elles. Elle a fait son « entrée dans le monde », comme ils disent, et se cherche un mari. Curieuse vocation, n'est-ce pas ? Elle n'a que dix-sept ans.

J'ai fait de gros progrès et vous seriez fière de moi, Tante Amelia. Les mois passés en compagnie de Tante Evelyn m'ont davantage apporté que je ne le croyais, pas seulement au niveau des connaissances théoriques sur les sciences, la littérature ou l'histoire. Quand on voit Tante Evelyn, on ne pourrait jamais deviner son courage et sa détermination, n'est-ce pas ? Elle est si belle, si calme, si parfaitement aristocratique. Mais elle m'a raconté avoir traversé — à l'époque où elle vous a connue — de bien dures épreuves, et je crois qu'elle sait donc de quoi elle parle quand elle évoque des adversaires à combattre ou des obstacles à dépasser. Grâce à elle, j'ai appris à ne plus (trop) parler sans réfléchir, et à utiliser les mots comme des armes pour vaincre les sottes et abattre la morgue des envieuses. Cette technique fonctionne parfaitement et, malgré cela, Miss McIntosh se montre ravie de ma nouvelle attitude en société. Elle est complètement aveugle, la pauvre, mais bienveillante à mon égard.

Heureusement aussi, la petite Amelia — Oh, elle ne veut plus qu'on l'appelle ainsi, je devrais donc dire Melia ou Lia — heureusement disais-je qu'elle est venue avec moi. Elle ressemble à sa mère, belle, lisse, sereine, mais ce chaton a des griffes et son amitié est d'une fidélité indéfectible. Je n'avais jamais eu d'amie auparavant, c'est une découverte pour moi.

Malgré tout, Ramsès me manque. Son amitié était d'un genre différent… Avec lui je pouvais évoquer mon passé. J'ai encore souvent l'impression d'être entre deux mondes. Mais cela va mieux, aussi ne vous inquiétez pas pour moi.

Melia et moi sommes revenues à Chalfont Park. Les autres enfants sont guéris mais le bébé est resté fragile. Tante Evelyn s'inquiète et dort mal. Elle a une petite mine et je ne sais pas comment la réconforter.

Oncle Walter nous donne des cours d'égyptologie. J'aimerais vraiment pouvoir bientôt les appliquer sur le terrain. Je ne suis pas très bonne pour les hiéroglyphes, mais j'aime bien le dessin. Je pense que cela pourra servir.

Je me suis également découvert un goût — et même un certain don, prétend-on — pour le chant et le piano. Le croiriez-vous ? J'apprends avec joie, la musique est un dérivatif exquis à la mélancolie. Vous me manquez. Vous me manquez tous.

J'avais décidé en commençant cette lettre d'exprimer de véhéments reproches à Ramsès, mais je ne le ferai pas. Je sais qu'il aurait été impossible pour moi de partir avec lui (ce n'aurait pas été convenable, n'est-ce pas ?) et puis Tante Evelyn aurait été si déçue. Elle a fini par accepter le départ de Ramsès. Oncle Walter prétend qu'il est parti parce qu'il était terriblement inquiet pour vous. Vous avez été très discrets sur vos aventures de ces derniers mois, vous ne vouliez sans doute pas trop nous inquiéter mais les malheurs que l'on imagine sont parfois pires que ceux que l'on connaît, vous savez.

Je crois qu'il vous faudra un jour comprendre que nous ne sommes plus des enfants. Personnellement, je ne me sens plus une enfant, pas depuis ma victoire écrasante sur les autres élèves de Miss McIntosh — et je n'avais même pas d'ombrelle pour les terrasser, Tante Amelia.

Je suis heureuse de penser que vous rentrerez bientôt en Angleterre.

Portez-vous bien.

Tendrement

Nefret.

PS. Mes amitiés à Gargery.

PPS. Tante Evelyn me dit de dire à Ramsès qu'elle ne lui en veut pas.

PPPS. Oncle Walter demande si vous avez bien reçu le texte d'Osiris. Il dit que votre dernier volume de conte est paru et que vous trouverez les épreuves en revenant.

PS. Dites aussi à Ramsès que je ne lui en veux presque plus.

La lecture de cette épître me laissa toute remuée. Chère petite. Dire que je m'inquiétais tant de son adaptation au monde si conventionnel dans lequel elle devait trouver sa place. Et voilà que tout se passait bien. Plus une enfant ? Vraiment ? La chère âme n'avait pas quinze ans et elle était encore loin du compte. Mes pensées s'égarèrent un moment. J'espérais tant que le siècle à venir allait enfin ouvrir des carrières aux femmes, le droit de vote aux femmes… Et je veillerais à ce que Nefret ait son rôle à jouer dans cette nouvelle donne. Une carrière archéologique lui serait certainement proposée par mon cher Emerson. Ramsès lui aussi envisagerait certainement de travailler avec nous. J'eus la vision d'une équipe unie, à la fois professionnelle et familiale. Contrairement à l'été précédent, la perspective d'avoir les enfants auprès de nous, des années durant, ne me faisait plus peur. Ils avaient grandi, c'était certain, cela rendait les choses différentes. Je me sentais comme libérée d'un poids. Curieux, vraiment.

Après un dernier coup d'œil sur la lettre que je pliai soigneusement, je sortis le document concernant la légende d'Osiris. Comme tout lecteur intéressé par l'égyptologie le sait certainement, c'est le nom grec d'un célèbre dieu de la mythologie égyptienne — le dieu des morts, le garant de la survie des défunts dans le monde souterrain, celui de l'Occident.

Mais c'est par sa légende qu'il est connu du grand public.

Il existe plusieurs versions du mythe osirien. En tant que fils de Geb (l'air) et de Nout (l'eau), Osiris fut nommé roi d'Égypte quand Geb partagea le monde entre ses deux fils. Á Osiris échut la Terre Noire d'Égypte ; à Seth le stérile, les Terres Rouges des déserts qui entouraient le Double Pays.

La légende fait d'Osiris et de son épouse (sa sœur Isis) des souverains bienveillants. Lui enseigna aux humains les rudiments de l'agriculture et de la pêche, tandis qu'elle leur apprenait le tissage et la médecine. Pendant ce temps, fou de jalousie, Seth régnait sur les contrées désertiques et hostiles et sur les terres étrangères. Par traîtrise, il fit enfermer son frère dans un cercueil qu'il jeta dans le Nil. Emporté jusqu'à la mer, Osiris mourut noyé.

La fidèle Isis partit à sa recherche. Elle ramena son corps pour l'enterrer et le pleurer mais Seth découvrit le tombeau, sortit le corps et le dépeça en quatorze (ou seize) morceaux qu'il dispersa. Isis recomposa le corps de son bien-aimé et embauma le cadavre, assistée par Anubis, le dieu chacal. Temporairement ranimé, Osiris lui donna un fils, Horus, le vengeur de son Père, qui combattit son oncle et entra en possession de son héritage — comme Pharaon après lui.

Osiris devint ainsi la première momie, Ounen-Nefer, l'éternellement beau (car protégé de la putréfaction). Par sa renaissance, il symbolisait aussi la terre d'Égypte après chaque inondation du Nil. En tant que dieu des morts et Seigneur de l'Au-delà, il dirigeait le tribunal divin pendant la pesée des cœurs. Juge suprême des âmes, il accordait aux défunts la vie éternelle ou les condamnait au néant.

Selon les érudits, la sépulture du roi Djer, un pharaon de la 1ère dynastie, correspondait au tombeau d'Osiris à Abydos.

Abydos encore, songeai-je. Curieuse coïncidence.

Emerson revint pour le thé dans notre petit salon où Ramsès nous rejoignit, quelque peu échevelé. Lorsqu'il annonça laconiquement que Gargery était sorti se promener dans les jardins, je fus satisfaite qu'il ait suivi mon conseil.

— Vous devriez vous asseoir, dis-je à mon époux qui arpentait la pièce à grands pas, déplaçant sans la moindre utilité quelques papiers de ci de là. Avez-vous vu M. Maspero ? Que s'est-il passé ? Ramsès, donnez cette tasse à votre père, je vous prie.

— Oui, Mère, dit mon fils en s'exécutant.

— Je n'aime pas beaucoup Maspero, grommela Emerson en buvant le thé brûlant (qui n'eut pas l'effet calmant que j'escomptais), mais Dieu sait que les autres étaient encore pires. Surtout ce de Morgan. Savez-vous ce que…

— Non, Emerson, coupai-je aussitôt d'un ton péremptoire, je ne le sais pas et je ne tiens pas à le savoir. Nous connaissons parfaitement votre opinion sur le service des Antiquités et ses directeurs successifs. J'aurais sans doute dû vous accompagner. Essaieriez-vous de me cacher quelque chose ?

— Non, Peabody, grogna Emerson en s'asseyant lourdement. Je sais parfaitement que ce serait peine perdue. Vous allez être contente, ma chère. Maspero accepte que nous allions passer la fin de la saison à Abydos.

— Comment ? Criai-je si surprise que j'en renversai mon thé.

Ramsès se précipita pour m'aider à éponger, heurtant au passage son père qui lâcha la tasse vide et la soucoupe qu'il tenait toujours à la main. Il se releva d'un bond en renversant bruyamment son fauteuil. Bastet feula et se précipita sous un meuble d'où Anubis sortit comme un boulet de canon, fonçant droit dans les jambes d'Emerson qui sautilla sur un pied pour ne pas l'écraser, trébucha sur le fauteuil renversé et s'étala de tout son long. Dans la flaque de thé. Il se coupa également la main sur les morceaux de porcelaine.

Toute la scène n'avait pas duré dix secondes.

Il y eut ensuite un calme absolu, presque dérangeant après tout ce fracas. J'entendis taper à la porte et le safragi, d'une voix inquiète, demanda à entrer.

— Que se passe-t-il, Sitt Hakim ? Demanda le vieil homme — un dénommé Larbi, connu pour sa poltronnerie et sa nonchalance. J'ai entendu crier. Yaouili-ouili, gémit-il en passant la tête, ce sont les affrits. Ils ont blessé le Maître des Imprécations, il saigne, il va mourir…

— Ça suffit ! Hurla Emerson. (Je m'étonnai qu'il ait mis si longtemps à réagir.) Larbi, arrête immédiatement. (Il se releva.) Et enlève ces débris, et apporte-moi une autre tasse.

— Oui, Maître des Imprécations, j'entends et j'obéis, bredouilla Larbi en s'exécutant.

Je me retirai dans ma chambre pour changer de vêtements. Ramsès n'avait rien dit. Retombé en arrière sur son siège, il semblait quelque peu estomaqué.

Lorsque je revins quelques minutes après, je ramenais de quoi bander la main d'Emerson. La coupure était peu profonde et il avait l'habitude de s'abimer bien davantage les mains sur ses chantiers de fouilles. Il me laissa opérer sans un mot, le visage sombre. Attendrie, je caressai subrepticement sa main calleuse.

— Je me demande vraiment, dit-il ensuite d'une voix parfaitement maîtrisée, comment nous réussissons à accomplir de telles choses dans cette famille. Voulez-vous une autre tasse de thé, Peabody ? Larbi en a rapporté.

J'acceptai ce rameau d'olivier, me rassis, et revins immédiatement au point de la conversation qui m'importait.

— Que disiez-vous sur Abydos, Emerson ?

— Maspero accepte que nous passions quelques semaines là-bas, répéta-t-il. Nous ne pourrons pas ouvrir un chantier sérieux, ma chère, vous savez que le temps imparti est trop court et vous connaissez mes critères. Quand je pense que Petrie…

— Vous parliez d'Abydos, Emerson.

— Humph — oui — Abydos… Et bien, Maspero semble avoir un désaccord avec Amelineau, ils ont eu un accrochage au sujet de Fachoda, je crois, aussi je n'ai eu…— hum — vous connaissez ma façon d'agir, n'est-ce pas ?

Le tact n'étant pas la qualité principale d'Emerson, je me demandai ce qui avait bien pu pousser Mr Maspero à accepter une quelconque demande de la part de mon colérique époux. Á dire vrai, je croyais le directeur momentanément absent du Caire, aussi je n'avais pas insisté pour accompagner Emerson. Si l'on ne pouvait même plus se fier aux commérages de Mrs Pettigrew, pensai-je.

Emerson me fixait d'un air quelque peu suffisant, comme un chat qui venait d'avaler un bol de crème.

— Fachoda ? Répétai-je pensivement.

La crise de Fachoda était un incident diplomatique sérieux qui avait opposé la France au Royaume-Uni durant l'année précédente et son retentissement avait été excité par les mouvements nationalistes dans les deux pays. Le problème concernait un poste militaire avancé, au sud de l'Égypte. Les Français venaient de renoncer à tout espoir de position dominante sur le Nil en signant une convention franco-britannique qui limitait les zones d'influence respectives des deux puissances à la ligne de partage des eaux entre le Nil et les affluents du lac Tchad. Je savais que bon nombre de Français ressentait Fachoda comme une défaite diplomatique — et une profonde humiliation infligée par le Royaume-Uni. Leurs caricaturistes ne cessaient d'évoquer « la Perfide Albion ».

Exploitant ce succès, le gouvernement britannique avait imposé la création d'un condominium anglo-égyptien au Soudan, placé sous l'autorité de lord Kitchener, le vainqueur du Mahdi. Depuis l'ouverture du canal de Suez, c'est à dire depuis 1869, nous autres Britanniques avions peu à peu supplanté les Français en Égypte, établissant ainsi un protectorat de fait sur le royaume. Maintenant que les prétentions françaises sur la région étaient annihilées, et avec lord Kitchener comme gouverneur général du Soudan, cette dernière conquête du bassin supérieur du Nil nous ouvrait la perspective d'une « Afrique anglaise » depuis le Cap jusqu'au Caire.

Mon orgueil patriotique s'en trouvait flatté mais je comprenais que les Français n'éprouvent pas exactement le même enthousiasme.

— M. Maspero est français, fis-je remarquer. Il ne doit pas approuver le traité de Fachoda.

— Maspero est archéologue, contre-attaqua Emerson, et il trouve qu'Amelineau n'a pas à mêler la politique à l'archéologie. De toutes les façons, il travaille près du temple de Sethi 1er et de l'Osireion, puisqu'il tient absolument à être le découvreur du tombeau d'Osiris. Nous ne le croiserons guère. Je n'ai pas le temps de faire quoi que ce soit sur le temple de Ramsès II, aussi je veux simplement établir le relevé de quelques nécropoles royales, il en existe plusieurs des principales périodes, et j'ouvrirai peut-être l'une d'entre elles. Pensez-vous, ma chère, que nous pourrions rester en Égypte pour l'été si ces fouilles sont prometteuses ? Demanda-t-il soudain.

— Mais, Père, dit aussitôt Ramsès en réagissant plus rapidement que moi à cette proposition aberrante, Nefret…

— Il n'en est pas question, Emerson, coupai-je aussitôt. Il y a effectivement Nefret qui nous attend et…— hum — diverses décisions à prendre concernant notre prochaine installation. Et puis Walter et Evelyn penseraient…

— Très bien, Peabody, grommela Emerson d'un ton boudeur.

— Il n'empêche que je suis extrêmement étonnée par la proposition de M. Maspero, mon chéri. (Une longue expérience conjugale m'a enseigné que les maris apprécient parfois les compliments.) Comment avez-vous réussi à obtenir cette autorisation ? Et pourquoi avoir demandé Abydos alors que ce matin encore vous ne sembliez pas intéressé ?

— Je me demande, tonna Emerson, ce qui vous a pu vous donner cette fausse impression, Peabody. (Peut-être avait-il interprété mon compliment comme une critique ?)

» En fait, avoua-t-il après un moment, Maspero m'a quasiment offert d'aller à Abydos dès qu'il m'a vu. Hum — et je voulais vous faire plaisir, ma chère.

— Merci, mon cher Emerson, dis-je sincèrement.

Je me promis de découvrir ce que M. Maspero avait eu en tête pour faire une telle proposition à mon bouillant époux. Il avait déjà été directeur du Département des Antiquités il y a quelques années. Il venait juste de reprendre sa place à M. de Morgan. Si Emerson ne s'était jamais totalement entendu avec lui, cela avait été encore pire avec ses successeurs. Peut-être M. Maspero voulait-il simplement se débarrasser d'une présence encombrante ? Après tout, Abydos était à plus de cinq cents kilomètres du Caire...

Ce ne fut que le soir — et assez tardivement — que je pus à nouveau poser la question tandis qu'Emerson s'apprêtait à s'endormir :

— Pourquoi Abydos, Emerson ?

— Mon amour, dit-il en se tournant pour me prendre dans ses bras, vous avez connu de durs moments cette année. Je voulais vraiment vous faire plaisir, vous savez.

— Oh, Emerson, dis-je. Je suis la plus heureuse des femmes.

— Tant mieux, dit-il (et j'entendis le rire dans sa voix) mais si vous persistez à jouer les femelles craintives et soumises, Peabody, je demande le divorce, grogna-t-il ensuite, moitié riant, moitié sérieux. Comment avez-vous osé me laisser sortir seul deux fois dans la journée sans même insister pour m'accompagner ?

— Je me sens un peu troublée, avouai-je.

— Je sais, mon amour. Mais dites-moi, ajouta-t-il, d'une voix ronronnante, vous ne cultivez pas de sentimentalisme déplacé suite à la disparition de ce vaurien, n'est-ce pas ?

— Emerson. (J'essayai de me dégager, mais bien entendu, il était plus fort que moi, ses bras étaient comme un cercle d'acier autour de mon corps.)

— Très bien, ma chère, je voulais juste vérifier. J'aime quand vous êtes en colère, Peabody, j'aime quand vous protestez, quand vous argumentez, quand vous êtes vous-même, ma chérie.

— Il a quand même donné sa vie pour moi, dis-je d'une petite voix.

— Oui. Le salaud ! Hurla-t-il soudain (et je sursautai violemment.) Humph. Je suis obligé de le reconnaître, continua-t-il d'un ton plus calme. Mais je trouve que ces deux complices l'ont emporté bien vite. Comme si…

— Comme si quoi, Emerson ?

— Rien d'important, ma chérie. Dormez maintenant.

— Bonne nuit, mon cher Emerson.

Je fis un rêve fort étrange cette nuit-là. Les deux frères, Osiris et Seth, se disputaient quelque chose — un territoire, sans doute — où chacun essayait de s'imposer de force. Osiris avait une voix tonnante tandis que Seth louvoyait, ambitieux, comploteur et manipulateur. Puis il quitta soudain son frère pour aller affronter la solitude aride du désert. Il emportait avec lui une carte manuscrite et un sceptre méroïtique… Mais le matin suivant, j'avais tout oublié.