Chapitre 26

Rochefort

Le comte faisait tourner le liquide rouge dans sa flute. Une Irrésistible envie de se souler l'avait poussée à s'enfermer dans son bureau très tôt, ce soir… Pourtant, il n'avait pas encore touché au fameux vin, ces yeux perdus dans le vide cherchant dans les reflets de lumière sur le verre une réponse à ses questions. Que faisait-elle ce soir? Allait-elle lui revenir, comme promis? Était-elle avec Lui? Lui….

Ne voulant pas briser la délicate coupe par sa furie, se rappelant que celle-ci faisait partie de l'héritage peu nombreux laissé par sa défunte mère, Rochefort déposa le verre sur la table basse près de lui. Il lâcha alors un soupir à fendre l'âme. Deux jours. Deux jours qu'il n'avait pas de nouvelles.

Il n'avait pas cherché à la revoir. Son orgueil blessé l'en empêchait. Et puis, elle lui avait dit qu'elle reviendrait, non? Elle était juste et honnête, donc, elle tiendrait parole. Pourtant… qu'attendait-elle à la fin? Qu'il meure de vieillesse? Pensait-elle qu'en retardant leur discussion, il finirait par oublier? Oublier? Jamais. Comment pourrait-il oublier une femme comme ça? Juste penser à elle le mettait dans un tel état…. Rochefort avait beau se maudire et tenter de se faire violence, il savait qu'en la revoyant, toutes ses bonnes intentions flancheraient. Qu'elle était belle, cette amazone! Elle était faite pour être aimée et caressée. Elle était l'incarnation de l'amour, un mélange exotique d'Aphrodite et d'Artémis. Qu'il était bon d'être en elle. Que c'était mer….

Un coup sec à la porte vint le tirer de ses fantasmes.

« Entrez! »

« Monsieur, le mousquetaire Aramis vous demande. Dois-je le faire mener à votre salon privé ou à votre bureau? »

Aramis? Enfin!

« Oui, amenez-le au petit salon. Offrez-lui à boire et… Benoit? Veillez à ce qu'on ne soit pas dérangés, je vous prie. Pour aucunes raisons, me suis-je bien fait comprendre? »

« Certainement, Monsieur. »

La porte se referma doucement sur un comte au sourire éclatant. Ses idées noires définitivement oubliées, il se redressa et alla s'admirer dans un des grands miroirs. Défroissant un peu sa chemise, replaçant quelques mèches folles de son front, il se sentit suffisamment d'attaque pour aller rejoindre la belle au salon.

Lorsqu'il ouvrit la porte, elle était déjà assise dans un des fauteuils moelleux de la petite pièce. Son allure fière, sa tenue impeccable et son visage impassible sonnaient tout du parfait gentilhomme. Pourtant, maintenant que Rochefort connaissait sa véritable nature, Aramis n'avait rien de masculin pour lui.

Refermant doucement la porte, et verrouillant celle-ci par le fait même, l'homme ne quitta pas des yeux la jeune femme. Aramis le regardait aussi, attendant probablement qu'il la salue le premier.

« Aramis. »

« Rochefort. »

Bon. Et bien. Par quoi commencer?

Soudain incertain, il alla se verser un verre, évitant ainsi de lui faire face quelques instants. Histoire de reprendre contenance. Il sentit son regard le suivre, imaginant ses yeux créer des sillons de feu sur la peau de son dos. Il se retourna enfin, levant en silence son verre vers elle, en signe de salut et cala prestement le contenu de celui-ci. Il la vit se pencher vers la table qui séparait les divans et, s'emparant du verre que Benoît lui avait servi, elle imita le geste du comte et engouffra d'une traite le liquide tiède.

Ils avaient, semble-t-il, besoin d'un peu de courage tous les deux.

Reprenant le dessus, Rochefort s'approcha d'Aramis. Arrivé près d'elle, il fit mine de l'enlacer, mais, elle l'arrêta d'un petit geste de la main.

« Attendez. Nous devons parler. »

Oh. Oh.

Rochefort avait assez eu de femmes dans sa vie pour connaitre l'étendue maléfique de ces mots. Mais, il savait qu'elle avait raison, ils devaient parler.

S'assoyant, il lui fit signe de faire de même. En silence, il la regarda s'installer et attendit, patiemment, qu'elle trouve ses mots. Lorsqu'elle reposa ses yeux couleur d'océan sur lui, il dut se retenir pour ne pas parler et lui dire à quel point elle lui avait manqué…

« Bon. Voilà. Athos et moi avons enfin eu une bonne discussion et, bien que les choses ne redeviendront jamais ce qu'elles étaient, je crois que nous avons rebâti une certaine confiance. Enfin, assez pour dire, avec optimisme, que notre relation n'est pas terminée. Je me devais de venir vous informer que, à cause de cela, je ne …. »

« Woho, là! Minute, minute. Votre ''relation''? Ça veut dire quoi? Tu parles de votre amitié, Aramis? Tu lui as pardonné? »

« Bien. Oui. Oui, évidement. Et lui aussi, m'a pardonné mon mensonge. C'est ce que je dis; nous avons mis les choses aux claire et tout va rentrer dans l'ordre, maintenant. »

« …D'accord… Et? »

Rochefort vit que son intervention l'avait fait perdre un peu de son élan. Tant mieux, car il voyait bien que la conversation n'allait pas du tout dans le sens qu'il souhaitait.

« Bien… Voilà. Je souhaite que nous cessions de nous voir. »

Voilà.

L'homme la regarda intensément, les lèvres pincées, la mâchoire serrée. Ses mains crispées serraient les bras du fauteuil. Il avait bien entendu. Elle voulait cesser de le voir. Ne se faisant pas confiance pour parler immédiatement, Rochefort s'appliqua à respirer calmement pour reprendre le contrôle de ses émotions. Plus que de la colère, une certaine panique s'était étrangement emparée de lui à l'idée qu'il ne la reverrait plus. Athos. Athos avait finalement réussi à gagner son cœur?

Aramis avait évité de le regarder dans les yeux pendant qu'elle parlait. Pourtant, à cause du silence prolongé de celui-ci, elle dut finalement se résigner à rencontrer son regard. Ses yeux s'agrandirent un peu lorsqu'elle aperçu son expression. Puis, sa fierté reprit le dessus et, se levant lentement, Rochefort la vit ouvrir la bouche pour répliquer…

« Non Aramis, ne parle pas. Tais-toi. »

Il avait susurré cet ordre du bout des lèvres, le son étrangement rogue résonnant dans la pièce comme un glas. Arrêtée dans son élan, la jeune femme resta suspendue dans son mouvement. Décidant finalement de se rassoir, elle garda le silence.

Elle lui avait obéi. Par soumission? Ou parce qu'elle avait perçu, à son ton, qu'il ne rigolait pas?

Baissant les yeux, la vision de ces magnifiques cheveux lumineux à la lumière du foyer et de sa peau de porcelaine fut trop difficile à supporter, Rochefort prit une grande inspiration.

« Aramis. Je ne te ferai pas le coup du chantage à nouveau, nous savons tous les deux que je ne trahirai pas ton secret. Dis-moi… Dis-moi pourquoi je devrais renoncer à toi? Tais-je fait mal? Tais-je déplu? Oui, au début, je t'ai forcée, cela n'a rien de glorieux et, je me surprends à m'en vouloir, mais… ne t'ais-je pas donné du plaisir? Est-ce qu'un autre homme m'a déjà remplacé?»

Cette dernière question, plus que les autres, taraudait le comte. Athos. Athos. C'est Athos, n'est-ce pas?

« Je suis amoureuse d'Athos, Rochefort. Je le suis depuis des années. Maintenant qu'il me sait femme, il m'a avoué ne pas être indifférent à… à mes charmes. Je…. Je ne peux pas laisser passer cette chance de bonheur, Rochefort. Avec toi, c'était plaisant. Extrêmement plaisant même, bien que je t'en ai voulu grandement au départ… Mais, comprends-moi, je ne peux être courtisé par un homme tout en me donnant physiquement à un autre! C'est immoral et honteux. Injuste aussi. Injuste pour les deux hommes. Une femme ne peut pas appartenir à deux hommes, non? »

Elle cherchait son approbation. Rochefort s'en réconforta un peu. Au moins, avait-elle assez de respect envers lui pour ne pas lui mentir. Malgré la duplicité dont elle avait fait preuve toutes ces années, existait-il une femme plus noble de cœur? Maudit sois-tu Athos, de me l'enlever!

Rochefort fut surpris de se sentir aussi résigné. Pourquoi se battre? Au fond, ne l'avait-il pas toujours su? Les femmes exceptionnelles comme elles ne choisissaient pas les affreux vieux borgnes aux mauvais caractères…

Se levant en silence, il alla s'accoter au montant de la cheminée, perdant son unique regard dans les flammes chaudes qui dansaient devant lui. Si elle avait été une autre femme, il aurait exigé plus, une nuit, une baise de plus avant de la laisser filer. Mais, elle… non. Étrangement, il ne souhaitait pas la déshonorer si elle s'était déjà promise à un autre.

« Je ne cache pas ma déception, Aramis. J'aurais souhaité… enfin…. qu'importe. Je ne te retiens pas. Pars. Pars et sois heureuse avec ton mousquetaire… »

Il ne pouvait en dire plus. Rochefort était bon pour beugler les ordres, pour induire la peur chez les criminels avec ses menaces, mais les mots lui manquaient lorsque son cœur souhaitait parler. Il revoyait le visage de son père, dur et froid, devant le lit imposant où reposait le corps inerte de sa femme. Il l'avait maudit pour avoir paru si insensible à la perte de cet être cher, si précieux dans la vie de leur unique enfant, pourtant, à cet instant précis, Rochefort comprenait. Que dire dans ces moments? Que dire lorsque les mots ne peuvent pas exprimer l'émotion, la peine, l'incompréhension. Damnation! Était-il donc vraiment amoureux pour penser ainsi?

Ne l'entendant pas bouger, il se retourna après un moment. Elle se tenait toujours debout, son chapeau à plume dans les mains, elle avait la tête baissée et semblait fixer le sol. Qu'attendait-elle, bon sang? N'avait-il pas été assez clair?

« Aramis. Je ne plaisante pas. Sors. Si tu restes, c'est dans mon lit que je t'amène et je ne répondrai pas de ma force… »

Elle leva les yeux à ces mots et, subjugué, il crut y déceler une lueur de désir dans ses prunelles bleutées. Semblant finalement se réveiller, elle détala soudainement vers la porte.

Ou tenta, plutôt, celle-ci étant verrouillée, elle se riva le nez au bois dur. Elle resta ainsi quelques secondes avant de se retourner. Rochefort, prenant pitié d'elle, s'avança pour remettre la clé dans la serrure. Alors qu'il enfonçait celle-ci dans le trou, leurs corps si proche lui parurent soudain s'enflammer. S'immobilisant, il leva les yeux sur le visage de cette femme qui hantait ses nuits. Son parfum enivrant vint effleurer ses narines et, s'en y réfléchir, il pencha son visage plus près pour humer l'air autour d'elle.

Il fut surpris lorsqu'elle se colla à lui et avec des gestes lents et incertains, attira son visage vers le sien. Leurs lèvres s'effleurèrent doucement, tout deux ne fermant pas les yeux et s'observant mutuellement. Elle n'arrêta pas là son chemin, toutefois et d'un doux murmure qui chatouilla ses sens, elle lui souffla à l'oreille :

« Je ne suis plus ton amante, Rochefort, mais libre à toi de me courtiser. Qui sait si, de cette manière, je ne serai pas tentée de retourner dans tes bras? »

Se dégageant de lui, elle prit la clé de ses mains et déverrouilla elle-même la porte. Rochefort était toujours tétanisé de stupéfaction lorsqu'Aramis monta sur son cheval pour quitter sans hâte le domaine du comte.


Voilà, c'est la fin de la première partie. J'espère que vous avez aimé! La suite est en écriture et devrait paraître d'ici quelques mois. Merci de votre attention!