Trois ans. Trois longues années à errer, à chercher. Kyo ne comprenait pas un mot de ce que les gens autour de lui disaient, et à vrai dire, il s'en moquait. Tant qu'on ne parlait pas sa langue, cela signifiait qu'il était loin.

Mais cette errance avait le don de l'agacer. Pas d'argent, pas la même langue… pas de katana. Comment faites vous comprendre à un capitaine de navire que vous voulez monter sur son bâtiment -peut importe la direction où il allait-, sans katana pour menacer ? Kyo s'octroya donc le droit de monter sur le navire et fixa le capitaine de son regard rougeoyant jusqu'à ce que celui-ci désespère de le faire redescendre. Et au fil des ans, le capitaine finit par l'accepter. D'accord, l'étranger n'avait jamais aidé pour quelque tache que ce soit, mais il ne mangeait quasiment rien, et découpait en morceau tout équipage pirate qui osait s'approcher du navire. En échange, il vidait les caisses de rhum -et on le laissait faire. Il était devenu l'avantage stratégique du bord.

Le capitaine avait fini par comprendre qu'il voulait aller à un endroit précis, car chaque fois qu'ils arrivaient sur terre, l'homme aux yeux rouges poussait un soupir que tout l'équipage avait fini par guetter. Mais que cherchait cet homme ? Surement sa patrie, ou une femme. Car l'étranger n'avait pas touché une femme depuis le début de leur périple. Pourtant, son allure lui avait valu de nombreuses propositions. Qu'il repoussait en affichant sur ses lèvres un sourire narquois, qui vexait à chaque coup les femmes des ports. Le manège faisait toujours beaucoup rire le capitaine, qui était -et se savait- laid comme un pou.

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Un voyage ne fut pas comme les autres. Lorsqu'ils arrivèrent à terre, l'étranger ne soupira pas. L'équipage comprit que leur chemins se séparaient là, et les marins allèrent donner l'accolade au bridé, qui ne leur fit aucun geste en retour, mais ses yeux en disaient long : l'équipage l'avait ramené chez lui, et il avait à présent une dette envers eux. Le capitaine lui fit un vague signe de main, et le regarda partir, sans un mot. L'étranger avait réussi, après trois ans d'errance, à retourner chez lui, et le capitaine lui souhaitait tout le bonheur du monde.

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L'odeur des cerisiers en fleurs, les rires discrets des japonaises, les marchands dans les rues, la langue… Il y était enfin. Il était encore surement très loin, mais peu lui importait. Il pouvait maintenant menacer n'importe quel imbécile et se faire comprendre.

Il ne demanderait pas son chemin, non, Kyo ne s'abaisserait jamais à une telle chose. De toute manière, la voix de Yuya le guidait. D'ailleurs, elle commençait à lui casser les oreilles la planche à pain. Il lui avait pourtant demandé d'être heureuse, et elle, qu'est-ce qu'elle faisait ? Elle l'appelait. Navrant. Un sourire narquois se dessina sur son visage. Peut-être avait-elle grandit ? Peut être sa poitrine était-elle devenue plus ronde, plus ferme ? Enfin, elle ne pourrait jamais atteindre Okuni, mais…
Il chassa de son esprit cette idée. Kyo aux yeux de démons n'avait aucune attache, et il ne cherchait à retrouver la planche à pain que parce qu'elle avait son katana. Ca, il en était certain. Et il fallait qu'il retourner s'occuper de ses serviteurs. Ceux qui lui avaient dit « nous t'attendrons ». Il avait aussi entendu leurs voix, et il était certain qu'ils ne pouvaient pas se passer de lui. Il soupira et repris sa route.