Voici la traduction de la très bonne fic' Pantomime, suite de Time Signature de Niko, qu'il est nettement préférable d'avoir lue (en français, c'est bien, en anglais, c'est mieux) avant de lire celle-ci. Comme toujours (dit celle qui n'a posté que deux fanfictions) vos messages seront lus par l'auteur original, mais un petit mot lui étant directement adressé lui ferait sûrement encore plus plaisir. À bon entendeur, salut, et surtout bonne lecture.


Le Dr. John Watson se grattait la barbe, avachi dans son fauteuil usé. Il avait les pieds nus et un plateau de thé traînait sur la table basse. Son ordinateur portable, posé sur ses genoux, réchauffait son jean qu'il portait depuis deux jours avec un gilet couleur rouille sous lequel dépassait le bas de sa chemise. Il faisait froid dans la pièce mais le feu était ardent. La plante de ses pieds était sans doute la partie la plus réchauffée de tout son corps, à part quand la chaude infusion remplissait sa gorge et se propageait à travers sa poitrine. L'hiver était bien ancré sur Londres et Londres, comme un amant hésitant, semblait trop fatigué pour s'en détacher. John s'en fichait. Le printemps ne lui rappelait pas ses meilleurs souvenirs.

Le célèbre 221B Baker Street n'aurait pas été reconnaissable pour ceux qui l'avaient vu à peine trois ans plus tôt. L'absence de désordre faisait toute la différence. Le mobilier était le même mais arrangé différemment, les sièges n'étaient plus disposés pour deux personnes éloignées mais pour qu'elles soient plus ou moins côte à côte. Le bureau était un vrai coin de travail avec les étagères remplies de revues médicales. Le canapé était recouvert d'un couvre-lit pour 'éclairer' la pièce. John avait volontairement gardé deux uniques choses qui symbolisaient la vie qu'il avait vécu : la peinture du smiley et le crâne sur le rebord de la cheminée. Les bols de pot-pourri*, les photos de paysages urbains en noir et blanc, les draps pliés reposants sur les accoudoirs et les dossiers des fauteuils, tout ceci appartenait à Mary. Mary avait nettoyé, rangé, aménagé et décoré presque chaque mètre carré de l'appartement de John depuis un an et demi qu'ils se fréquentaient. C'était une habitation acceptable maintenant, comme Mme. Hudson l'avait remarqué; une maison pour un homme respectable avec une profession honorable.

John pris sa soucoupe et sa tasse et avala une gorgée du liquide tiède, les yeux fixés sur son écran d'ordinateur. Il suivait les lignes d'un texte qui tranchaient sur le fond blanc; un de ces e-mail, venant d'un collègue, à propos de représentants de firmes pharmaceutiques, de l'étude d'un marché potentiel, de la recherche de subventions qu'ils n'obtiendraient jamais et d'administrateurs qui avaient besoin de leurs lèches-culs. C'était le type de message chiant qu'il ignorait généralement le vendredi soir, préférant le reprendre le lundi avec un découragement total, plutôt que de se gâcher le plaisir du week-end. Passer la soirée dehors avec Mary, pour dîner ou pour se balader, une calme soirée pour eux tout seuls, voilà comment le vendredi devait être utilisé. Cependant, ce vendredi était différent. John regarda l'heure dans le coin en bas à droite de sa barre d'outil, calculant mentalement le temps qu'il restait avant l'arrivée de son visiteur. Même pas une heure. Plus que quarante minutes avant qu'il ne rencontre son correspondant.

La chambre du haut, louée par Mycroft dans le but d'entreposer les affaires de Sherlock, avait été aménagée en un espace plus digne d'accueillir un invité, avec un lit double et un petit coffre en bois qui avait était installé entre les cartons. Cela faisait une éternité que John n'était pas allé dans cette chambre. C'était presque devenu un mausolée dans l'espérance que le frère surmené vienne un jour trier les affaires personnelles de Sherlock. Au lieu de ça, elles étaient restées emballées tout comme Mme. Hudson les avait emballées, d'une manière un peu hasardeuse et sans aucun marquage à part quelques vagues 'choses scientifiques' et 'trucs sur la table'. Tant qu'elle était payée, Mme. Hudson se fichait de savoir comment la chambre était occupée. C'était maintenant la seule pièce que Mycroft payait, John ayant décliné son aimable proposition de lui offrir son loyer depuis que sa fierté lui est revenue au sortir de sa dépression. Malgré cela, il considérait toujours la chambre à l'étage comme la sienne. Cela conviendrait très bien de loger James quelques nuits dans le mausolée. Connaissant James, il n'aurait pas fait autrement.

L'agent secret était une sorte de fanboy de Sherlock; c'est pour cela qu'ils avaient commencé à se parler la première fois: une discussion sur Sherlock et sur ce que John allait devenir. John avait beau ne pas vouloir l'admettre, James était en grande partie responsable du fait qu'il ait réussi à tenir le coup la première année. Ses e-mails à propos de son voyage à l'étranger et de l'espionnage le faisaient s'échapper de l'ennui et de la solitude de son quotidien. Les textos tout au long de la journée faisant savoir que quelqu'un s'inquiétait pour lui lui redonnaient un peu d'énergie. Cela lui donnait quelque chose à attendre qui se rapprochait bien plus de l'espoir que ce qu'il pouvait trouver dans l'ombre de ce qu'il avait perdu. Il s'était toujours attendu à ce que l'homme finisse par se fatiguer de leur relation et y mette un terme en lui souhaitant bonne chance, mais en admettant le fait qu'un agent des SIS** n'a pas besoin de divulguer des informations à un banal type de Londres. Pourtant il ne le fit jamais. D'une manière ou d'une autre, il lui semblait que James avait besoin d'avoir un contact avec la vie banale d'un anglais autant que John avait besoin de quelque chose de plus grand que lui et ses propres problèmes. Et aujourd'hui il venait ici, à Baker Street, pour un retour tant attendu durant ces années de voyage sans fin. Il y avait quelque chose de gratifiant dans le fait que, plus que tous ceux qu'il avait laissé derrière lui, il veuille voir John d'abord. Ce serait sûrement embarrassant mais, avec un peu de chance, ses voyages auraient été aussi inhabituels et intéressant qu'ils l'avaient été par le passé et leur donneraient au moins de quoi discuter après de cordiales salutations.

Le téléphone de John bipa et l'écran s'éclaira; un message. Il le prit et lui jeta un coup d'œil, souriant malgré lui.

Mon taxi sent le graillon. Envie de frites pour le dîner ? -JS

Ce ne serait peut-être pas si embarrassant finalement.

Je connais un coin où en trouver. Un de mes préférés. Je te le montrerais quand tu seras là.

Il reposa son téléphone, souleva l'ordinateur de ses genoux et le posa sur le sol. Il ramassa le plateau de thé et le ramena dans la cuisine, se débarrassa de ses restes et passa, encore une fois, un dernier coup d'éponge pour enlever les miettes et les tâches. Il ne serait plus long-plus long du tout. Il allait passer réellement du temps avec son meilleur pote pour la première fois. Il vérifia le stock de bières dans le frigo, et ne fut absolument pas surpris de voir plusieurs tupperwares de restes empilés sur un des étages. Mary, encore. Qu'elle soit bénie. John sourit et reprit son portable de sa poche. Il fit défiler leur conversation où les smileys surgissaient de partout. Environ un message sur trois semblait dire 'Je t'aime', parfois avec un petit cœur, parfois sans. Cela réchauffa le cœur de John, lui rappelant plus que tout pourquoi il y avait une bague qui attendait dans le crâne, oui, dans le crâne. C'était la seule chose que Mary était sûre de ne pas toucher et le crâne n'était certainement pas prêt de partager son secret.

Un jour prochain il lui en parlerait lui-même. Quand tout serait parfait.

Il lui envoya un rapide merci et un baiser puis monta les escaliers pour vérifier une dernière fois que le mausolée était vraiment habitable. Il y était depuis à peine une minute, la vérification sommaire se déroulait au mieux, et bien qu'il crut entendre la porte d'entrée s'ouvrir, il pensa l'avoir imaginé. Mme. Hudson était sortie pour la nuit et la porte d'entrée était fermée à clé. Il eut donc toutes les raisons d'être surpris de trouver un homme dans les escaliers entre le premier et le deuxième étage, avec une canne dans une main et un chapeau dans l'autre.

John garda le silence, dans une faible tentative de cacher son état d'alerte. Cela ne ressemblait à aucun cambriolage qu'il ait jamais vu, mais on pénètre rarement dans la maison de quelqu'un pour d'autres raisons.

L'étranger était un homme grand, très pâle, et une épaisse barbe couvrait la moitié inférieure de son visage. Il était roux, portait des lunettes et était vêtu d'un costume correct sous un lourd manteau d'hiver. Un homme d'affaire-pas besoin d'être Sherlock Holmes pour en deviner autant. John soupira lourdement, laissant son cœur reprendre sa place plutôt que compressé entre ses côtes.

"Viens-tu de forcer ma porte d'entrée, James ?"

Les lèvres de l'homme s'étirèrent en un rire silencieux, dévoilant ses dents dans un sourire d'approbation

John secoua la tête, rentrant dans le salon avec dans la tête le souvenir d'une vie depuis longtemps révolue. "Tu as de la chance, je n'avais pas mon revolver. Je t'aurais tiré dessus. Et que seraient devenues les forces spéciales de Sa Majesté?" le réprimanda-t-il pour plaisanter. Il entendit et sentit James le suivre dans la pièce, et fut encore surpris quand il entendit l'homme fermer la porte derrière eux. Il se retourna, sentant l'angoisse qui avait pénétré dans la pièce. Il essaya maladroitement de le cacher. "Eh bien, euh... tu ne sembles pas avoir beaucoup de bagages. Quelqu'un doit te les apporter un peu plus tard?"

James ignora la question, contemplant la pièce pendant un moment avant de revenir vers John. "Je peux avoir un bol ?" demanda l'homme. Sa voix était étouffée et étrange, profonde mais mal articulée. John se demanda si ce n'était pas une des raisons pour lesquelles toute leurs discussions s'étaient faites par écrit.

"Un bol ? Euh... ouais. Bien sûr." John se rendit dans la cuisine et revint avec un plat blanc en céramique. "À quoi sert ce bol ?"

Il attendait que son ami réponde mais au lieu de ça, il le vit ouvrir sa bouche et en retirer un grand nombres de boules de coton qu'il déposait dans le bol. Mal de dent, chirurgie buccale, problème de gencive; John fit passer dans son esprit toutes les raisons qu'aurait quelqu'un de se remplir la bouche avec assez de coton pour en remplir un petit récipient, tout en continuant à observer les joues rondes devenir creuses.

Sans discours inutiles, James lui prit le bol des mains et le posa sur la table où étaient posés sa canne et son chapeau. "Merci, John" dit-il d'une voix profonde et douce.

Les doigts délicats de James attrapèrent et enlevèrent les cheveux roux de son crâne, un filet et des épingles retenant maintenant des boucles noires. Il retira toutes les épingles, enleva le filet et les plaça sur la table à côté de la perruque tandis que les boucles légèrement grasses retombaient sur son front.

Il était employé par le SIS. Bien sûr qu'il portait un déguisement.

James retira ses lunettes. Il décolla la barbe de ses tempes, arracha la fausse mâchoire, laissa tomber son manteau, les pommettes, raides comme les falaises de Douvres n'étaient plus masquées par des accessoires ou des augmentations.

John sentit la chaleur du feu lui brûler les mollets. Il s'était rapproché de la cheminée en secouant la tête d'un côté à l'autre, incapable de détacher son regard de ce qu'il voyait. "Non," articula-t-il, incapable de penser à quelque chose de plus éloquent.

"John," murmura à moitié James qui avait maintenant l'apparence de Sherlock, de la pointe de ses boucles à la moue de sa lèvre inférieure.

"Non. Non." La voix de John s'était renforcée, il détourna son regard en attrapant une chaise pour mettre un meuble entre eux et avoir quelque chose auquel accrocher ses doigts. Ses jointures devenaient blanches sous la force de son emprise. "Non, tu es mort. Je t'ai vu-Je t'ai vu."

"John, je peux-"

"Non ! Non, tu es mort !"

Sherlock fit un pas vers lui, mouvement qui n'eut pour conséquence que le recul de John. "John, laisse moi t'ex-"

"Reste ici; reste où tu es ! N'avance pas plus, tu m'entends ?"

Sherlock se figea et acquiesça. "Je t'entends," dit-il. Ses pâles yeux bleus étincelaient comme de la glace, mais il refusait de tourner son regard sur quelque chose d'autre que John.

Pourquoi le revolver était-il dans une autre pièce ? Il n'y a rien qui aurait fait plus plaisir à John à cet instant que de brandir son arme sur ce visage trompeur et stoïque. Il se concentra sur sa respiration, tout le reste échappant de plus en plus à son contrôle. Sherlock. Sherlock. Dans son appartement, dans sa vie, vivant, se tenant debout comme une pâle copie de lui-même. Son cœur s'emballait, il avait le sang chaud mais les extrémités de son corps étaient engourdies et refroidies. Il pouvait sentir les muscles de son visage et de ses mains se tendre, et il savait que quelques part, au plus profond de ses entrailles, il y avait une fosse, un puits dans lequel son estomac était tombé. Aucun fauteuil ne pourrait le retenir dans la réalité, si l'on pouvait seulement qualifier les deux dernières minutes de réelles. Avec une rage qu'il n'avait pas ressentie depuis des années, John bascula le fauteuil aussi fort qu'il le pouvait.

Sherlock réagit seulement un peu-il cligna des yeux et grimaça. À part ça, il reste parfaitement là où il était, comme il l'avait promis.

Essayant de faire travailler son cerveau déjà hors de contrôle, John crispa ses doigts dans ses cheveux, les tirant de frustration; désarmé. Il n'y avait pas assez de choses à casser ou d'insultes à crier. Tout vaudrait mieux que de tourner en rond à attendre que quelque chose de pire arrive.

Il traversa rapidement la pièce, poings serrés et bras tendus comme l'aurait fait un bon soldat sur le tapis froissé et il se tint devant l'homme qu'il connaissait bien et qu'il avait enterré. "J'aurais dû le savoir, je suppose. Un fan de Sherlock ? Tu n'as pas de plus grand fan que toi-même," cracha-t-il en faisant tous les efforts possibles pour ne pas se laisser aller et le frapper. "Toi, toi, tu étais James Sigerson. Pendant tout ce temps c'était toi. Pendant tout- As-tu idée, la moindre idée de ce que tu... Qu'est ce qui ne va pas avec toi ?"

Sherlock le regardait patiemment. On aurait pu penser qu'il ressentait du remords ou même qu'il était désolé, si Sherlock n'avait pas été une machine exactement comme John l'avait toujours craint. Le plus grand des deux hommes déglutit, humidifiant sa gorge avant de prendre une courte respiration afin de s'approvisionner en oxygène avant son discours. Le poing dans son visage lui fit recracher tout son air et tomber sur la table.

John secouait sa main. Il avait au moins réussit à conserver une certaine retenue. Le plus dur restait à faire: ne pas se précipiter sur lui pour recommencer.

Avec un difficile effort, il retourna son attention sur Sherlock. Il enleva ses cheveux de devant son visage avec un petit mouvement et toucha sa mâchoire du bout des doigts, là où le poing avait frappé. Il ne fit pas l'effort de se relever. Sa résignation était telle qu'il préférait se garder d'un deuxième coup- pour le moment.

"Je n'ai jamais voulu te tromper John," commença Sherlock, le temps de mettre ses idées au clair. "Mais il y a des raisons qui m'ont contraint à une telle action. Des raisons en dehors de ma volonté. J'ai essayé de-"

"Tu as simulé ton propre suicide, Sherlock ! Une simulation de cinq étages à laquelle tu m'as demandé d'assister ! Comment suis-je censé croire que c'était 'en dehors de ta volonté' ?"

"John-"

"Non. Tais-toi." John l'attrapa par la chemise. Il était toujours très mince. "Tu es un salaud malade, tordu et inhumain, Sherlock. As-tu rigolé pendant que je portais ton deuil ? Est-ce que tu as trouvé ton petit numéro amusant ? Parce que je suis sûr que ça ne l'était pas !"

Sherlock recula un tout petit peu devant la voix brisée de John. Blessée. Trahie. Anéantie. Pour une fois, John pensait ne pas avoir à expliquer au sociopathe les émotions qu'il éprouvait. Les yeux même de Sherlock en reflétaient plusieurs. Ce fut assez pour que John lâche prise et recule, prenant de la distance pour évaluer l'homme qui pourrait aussi bien être un étranger d'après tout ce qu'il avait pu apprendre de lui par le passé.

Il sentit un sourire se dessiner sur son visage, pas joyeux mais moqueur. Un rire bref et dépréciateur sortit de sa gorge alors qu'il secouait la tête. "Pendant tout ce putain de temps. James Sigerson, détective consultant international. Prétendre être mort ne te suffisait pas; tu devais te créer une autre vie pour jouer avec moi ? Qu'est-ce que j'ai bien pu faire pour mériter ça ?"

"Tu te trompes. J'ai inventé James Sigerson pour essayer de t'aider, pas pour te blesser. Partir était la dernière chose que j'avais envie de faire et je ne pouvais pas- je n'étais pas assez fort pour ça même si c'était ce qu'il me restait de mieux. J'ai essayé de te le dire. Je te l'ai demandé. Les choses devaient se dérouler ainsi, John."

"Tu as essayé de me le dire, hein ?" ironisa à nouveau John."Oh, vraiment. C'est drôle, je ne me souviens pas que James m'ait jamais mentionné qu'il puisse être quelqu'un dont je devrais me souvenir."

Sherlock pris une profonde inspiration, "L'horodatage," dit-il, il ne prit qu'une brève pause avant d'expliquer sans pouvoir s'en empêcher. "Vingt-six lettres dans l'alphabet, vingt-quatre heures et cinquante-neuf minutes possibles avec un horodatage électronique standard. Tant que les lettres 'y' ou 'z' n'apparaissent dans aucun mot de la phrase, il n'y a aucune difficulté à mettre en place un code. Il ne se passe généralement pas plus de 24 heures entre le réception et la réponse, c'est donc idéal sauf quand ce que vous voulez dire est 'Pardonnez-moi'."

John le regardait avec des yeux incrédules et ronds comme des ballons. Sa mâchoire pendouillait et la fosse dans ses entrailles se remplit encore plus du lourd poids de son cœur. "Tu veux dire que tu m'as envoyé des messages en horodatage pendant trois ans ?"

"Non, uniquement pendant les trois premiers mois. Si on ne sait pas quand la séquence a commencé, ça ne peut que produire des choses absurdes même si c'est correctement décodé. O-C-K-H-O-L est du charabia sauf si vous avez le message qui précède."

John fit plusieurs pas en arrière, se détournant de la profonde sincérité qu'il avait trouvé dans ses yeux, et retourna à l'autre bout de la pièce. Son odeur, son apparence, ses maniérismes qui étaient tellement Sherlock, qu'il croyait avoir oublié, ils étaient tous là. Trois ans ne l'avaient pas changé à part une étrange chose dans ses yeux qui reflétait beaucoup plus son humanité que ce que l'on pouvait croire avant. John luttait contre la colère, la tristesse et -Dieu lui vienne en aide- la joie qu'il éprouvait d'être à nouveau à côté de lui. Jamais plus il ne serait aussi stupide. "Tu es, sans aucun doute... le pire être que porte cette planète."

"C'est une hyperbole."

"Non, c'est un euphémisme, Sherlock." John se tourna vers lui en gesticulant sauvagement. "J'aurais préféré voir Moriarty monter ces escaliers au bout de trois ans plutôt que te voir toi."

"Moriarty était un psychopathe."

"Je sais bien ! Et c'est le genre de chose qui ne m'aurait pas étonné venant de sa part. Tu étais mon ami ! Les amis ne simulent pas un suicide avant de fuir pendant trois ans ! As-tu la moindre idée de comment j'étais après ça ? Est-ce que tu as pensé à un seul instant que peut-être, peut-être cela allait me toucher ? Trois. Ans. Sherlock. Je t'emmerde."

Ça faisait du bien. Ça faisait vraiment du bien. Regarder Sherlock tressaillir, le regarder se détourner, regarder ce visage et ces épaules s'affaisser, regarder chaque infime partie du langage corporel de Sherlock ne lui avait jamais procuré autant d'auto-satisfaction. Chaque instant lui donnait l'impression qu'il avait le pouvoir de faire ressusciter même les parties les plus profondément enfouies de son âme qui avait été brisée et était morte sur le trottoir de St Bart. Cela ressemblait à de la justice.

De son côté, Sherlock resta silencieux pendant un moment. Il avait du mal à jouer la fermeté. La tête inclinée et les yeux mi-clos il commença une fois de plus à débiter. "Deux ans, huit mois, vingt-deux jours, dix-sept heures-"

"Non, tais-toi ! N'essaye même pas de me faire croire que tu as retenu cette information parce que je te connais !" avertit John.

Sherlock acquiesça, tenant le coup bien que chaque mouvement fasse ressortir le bleu sur sa mâchoire. "Je sais ce que tu ressens; à cent pour cent. Je sais qu'à l'instant tu n'es pas exactement en conditions pour m'assimiler comme étant James Sigerson, mais peut-être qu'avec le temps tu le seras. Je sais tout ce à quoi tu as été confronté à cause de ma mort. Je sais tout ce que tu lui as -tout ce que tu m'as- écrit et j'ai été sincère dans chaque réponse. Si tu me laisse une chance de m'expliquer, je te promets que je le ferais avec autant de détails qu'il en faut pour satisfaire ta curiosité sur les raisons de tout cela."

"Non."

Il resta interloqué, les yeux grands ouverts. "Non ?"

"Dégage."

"John, je comprends-"

"Non, Sherlock, je ne pense vraiment, vraiment pas que tu comprennes." John s'approcha de la porte du salon, l'ouvrit sur le palier. "Je t'écouterai mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui je veux que tu partes."

Pendant un instant, John crut qu'il allait devoir négocier et alourdir l'atmosphère déjà tendue de la pièce en allant chercher son revolver. Cependant, Sherlock fronça les sourcils dans un signe de résignation. Lentement mais sûrement, le mystérieux homme commença à remettre en place les différents éléments de son déguisement. Le filet se retrouva dans sa poche mais la perruque était toute aussi convaincante. La barbe ne collait plus assez pour tenir mais un foulard autour du cou la remplaça. Les lunettes encadraient le regard de défaite qui brillait dans ses froids yeux bleus. Il laissa les boules de coton dans le bol et repris son chapeau et sa canne.

Marchant lentement avec l'allure d'un animal blessé, Sherlock sorti de la pièce et se tourna vers John sur le palier une dernière fois. "Tu as mon numéro si tu changes d'avis. S'il te plaît ne dis à personne que tu m'as vu."

John acquiesça, et la curiosité finit par prendre sur lui : "OK. Pourquoi te déguiser ? Tu as peur que quelqu'un te reconnaisses et fasse sauter ta précieuse cervelle ?"

"Non," dit Sherlock. "J'ai peur qu'ils ne fassent sauter la tienne."

Il descendit les marches de l'appartement qu'ils avaient un jour partagé sans avoir même envisagé la chute à Bart, assez lentement pour compter chacune d'entre elles. John le regarda, entendit sa voix profonde résonner dans sa tête et sentit le vide dans son estomac devenir un gouffre qui s'approfondissait et s'élargissait à chaque pas qui le rapprochait de la porte.

"Sherlock." C'était sa propre voix mais elle le surprit tout de même. Celui qui fut son ami se retourna pour le regarder, tendant la tête comme il ne l'avait jamais fait pendant leur discussion. John se détesta lui-même en prenant une respiration brève et frémissante. "Onze heure. Reviens à onze heure. Et envoie-moi un message pour l'amour de Dieu si tu ne peux pas venir ou si tu arrives en retard."

Un très discret sourire de contentement apparut au coin des lèvres de Sherlock. "Je serais là à l'heure."

John ne l'avait jamais vu ponctuel. Avec un nouvel objectif dans sa démarche, Sherlock ouvrit la porte et sortit sur le trottoir de Baker Street, fermant la porte derrière lui avec un léger claquement.

Qu'il fasse partie de sa vie ou pas, il était prêt à être jeté encore, encore et encore, comme un boomerang. Il n'était qu'un idiot.

John s'approcha de la chaise renversée et du tapis froissé et remis tout à sa place, comme Mary l'avait agencé, avec la puérile impression qu'il s'impressionnait beaucoup moins lui-même à l'époque. Il ramassa l'ordinateur par terre en s'asseyant. Le mail de son client pour le travail était en plein écran mais son autre boîte mail, son compte personnel, était ouverte dans la barre d'outil, n'annonçant pas de nouveaux messages. Il s'arrêta, regarda les dossiers et ouvrit celui sobrement intitulé 'James' dans lequel deux ans, six mois, cinq jours et quatre heures de messages étaient stockés.

John ouvrit le premier qu'il ait jamais pris le temps de sauvegarder, reprenant le fil de leur conversation depuis leur tout premier salut. Il ouvrit un bloc-notes et nota soigneusement l'horodatage de chaque réponse, relisant au passage tous les messages qu'il avait envoyé et reçu en sachant dorénavant qu'il s'agissait de Sherlock depuis le début. Il enragea, rougit, grinça des dents et observa. Il avait noté tous les nombres qu'il avait recueilli et les avait connectés ensemble, comme un enfant qui s'ennuie en classe.

"C'est ce qu'on appelle un dilemme cornélien je crois. Quoiqu'il arrive, je blesse forcément quelqu'un."

"Vos amis comprendront quand vous finirez par revenir. C'est ce qui fait d'eux des amis."

S H E R L O C K N E S T P A S M O R T

John se prit le visage dans les mains, son souffle court se transformant en halètements saccadés, comme d'anciens sanglots qui quittaient enfin ce gouffre, la dernière barrière étant tombée.


*pot-pourri: Mélange parfumé obtenu à partir de fleurs fermentées, d'herbes et d'épices, servant à parfumer les demeures et les armoires (dixit le CNRTL)

**SIS: Secret Intelligence Service ou services secrets, pour ceux qui n'ont jamais vu de films d'espionnages ^^.