Consensus

Disclaimers : le personnage principal de ce chapitre n'appartient pas à M. Matsumoto. J'y tiens. Eyen est à moi également, mais pas Kei Yuki.

Notes de l'auteur : bon, voilà. Fin du tome 2, avec l'intervention de quelqu'un que j'apprécie tout particulièrement (il y avait longtemps qu'il n'avait pas pris la vedette). Un chapitre plus court que les autres, je le reconnais, mais un tome 3 est prévu (pour lequel je ne peux donner aucune date de publication, comme d'habitude). Il y a déjà un fanart, en revanche.

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« Alors ?
C'est bon, son état est stabilisé. Il en a pour une à deux semaines de récupération, mais globalement, il s'en tire bien. … Il a toujours eu une chance de tous les diables.
Parfait. Je vais m'occuper de… l'autre problème. Je serai absente quelques jours. J'ai prévenu Yattaran, il gèrera les affaires courantes. Quant à vous… veillez bien sur lui. »

— C'est fermé.

Le barman leva les yeux de la tablette de données qu'il consultait, irrité, lorsqu'il entendit les pas se rapprocher malgré tout du comptoir. Encore un de ces ivrognes en manque d'alcool, songea-t-il, maussade. Bon sang, qu'est-ce qu'ils ne comprenaient pas dans le mot « fermé » ?
Son commentaire acerbe s'évanouit à la vue de la silhouette drapée d'une cape bleu nuit.

— Ah ça ! Pour une surprise ! Qu'est ce qui me vaut l'honneur, jeune fille ?

Il se fendit d'un large sourire. La blonde Kei Yuki ne faisait pas partie à proprement parler des « habitués » du Metal Bloody Saloon elle appartenait cependant au cercle restreint d'humains que le barman considérait comme de véritables amis et non comme de simples connaissances de comptoir.
En tant qu'Octodian, et bien qu'il ait quitté depuis des années déjà sa planète natale, il restait d'un naturel peu enclin à nouer des liens solides avec des humains – lesquels, en général, le lui rendaient bien. Harlock était une exception : le barman l'avait pour ainsi dire tiré du ruisseau alors que le futur hors-la-loi ne devait pas avoir plus d'une douzaine d'années, et il s'était surpris à éprouver une sorte de paternalisme protecteur envers ce gamin maigrichon aux rêves de grandeur. Le capitaine pirate avait de son côté toujours ignoré ostensiblement son gabarit impressionnant, ses multiples bras et la réputation exécrable des Octodians, qui « t'éclataient le crâne d'une seule main, t'écartelaient avec deux autres et trichaient au poker avec le reste » (mais il fallait avouer qu'Harlock se défendait bien question réputation, lui aussi).

Kei était moins douée à ce petit jeu, mais ses efforts étaient louables. Et elle avait progressé, depuis la première fois où ils s'étaient rencontrés.

— Bonjour, Bob, le salua Kei Yuki d'une voix encore un peu trop formelle pour être tout à fait naturelle.

Le barman répondit d'un hochement de tête courtois – il y avait longtemps qu'il ne se formalisait plus que son patronyme, imprononçable en langue standard, soit ainsi raccourci –, puis il retint un grognement lorsqu'il s'aperçut que sa visiteuse était accompagnée.

Une Sylvidre, à n'en pas douter. Une toute jeune, vu sa taille, mais qui dégageait déjà cette aura propre à celles de son espèce, mélange de séduction magnétique et de danger inexprimé et vénéneux. Bien qu'il y ait malgré tout comme un air de… ressemblance avec quelqu'un qui n'était pas du tout sylvidre, lui.
Le barman hésita, cligna des yeux, et s'assura de la réalité de ce qu'il voyait par un examen plus attentif. Puis il haussa un sourcil perplexe. Ben ça, c'était pas banal, pensa-t-il.

— Il y a un lien de parenté, ou c'est juste mon imagination ? demanda-t-il d'un ton badin.

Kei fixa l'enfant en pinçant les lèvres avant de renvoyer au barman un regard froid.

— Vingt pour cent d'après les analyses de notre médecin, répondit-elle sèchement. Et j'aurais besoin de votre aide.
— Oh. C'est Harlock qui vous envoie ?
— Pas tout à fait…

La jeune femme soupira. De toute évidence, elle se débattait entre des choix difficiles. Qui n'étaient pas ceux d'Harlock, a priori.

— Je ne l'ai pas prévenu, ajouta-t-elle dans un souffle comme si elle s'excusait. J'essaie… d'arrondir les angles.

Le barman fronça les sourcils. Même s'il devait admettre qu'il était curieux de savoir ce que le gamin avait encore fait, il tenait à conserver de bonnes relations avec lui. Jusqu'à présent, il ne s'était jamais mêlé de la façon dont Harlock commandait ses vaisseaux successifs et il n'avait pas vraiment envie de s'immiscer dans ce qui ressemblait à un début de mutinerie – voire une mutinerie tout court, pour ce qu'il en savait.

— 'coutez, miss, maugréa-t-il, sa bonne humeur du début envolée. 'va falloir être plus explicite si vous voulez un coup de main, parce que je n'ai pas du tout l'intention de comploter avec vous dans le dos d'Harlock !

La fille s'empourpra. Ce n'était cependant pas de la culpabilité, nota-t-il avec soulagement. Elle était furieuse, en revanche.

— Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? siffla-t-elle, glaciale. Je suis venue ici parce que je sais que le capitaine vous fait confiance, et parce que je crois que c'est le mieux à faire pour lui ! … Et pour elle, termina-t-elle avec un geste dédaigneux de la main vers la petite Sylvidre, toujours immobile derrière elle.

Le barman croisa une paire de bras.

— Et si Harlock n'est pas ici avec vous, c'est qu'il n'est pas du même avis, compléta-t-il.
— Il est blessé, répondit Kei. Et… – elle baissa brièvement les yeux – … non, il n'est pas du même avis.

Elle soupira à nouveau.

— Il va vouloir la garder à bord, continua-t-elle. Et ce n'est pas possible.
— Je m'en doute, lâcha le barman. Après tout, c'est une Sylvidre, non ?
— C'est ça. C'est aussi le produit d'une manipulation génétique de ses consœurs. Une « expérience » qui a consisté à mélanger les génomes sylvidres et humains, ce qui fait que stricto sensu, Harlock est quand même son…

Le barman observa avec intérêt la jeune femme lutter pour prononcer le mot « père », et y renoncer avec une moue dégoûtée.

— … enfin, comprenez que ça nous cause quelques problèmes, à bord, lâcha-t-elle finalement.

L'Octodian eut un rictus amer. C'est sûr, songea-t-il. Et puis, si le gamin se met à pouponner, ça risque d'écorner un peu le mythe, hein ?

— Et donc, vous avez décidé de me l'amener, déduisit-il.
J'ai décidé, corrigea Kei. Le reste de l'équipage aurait préféré s'en débarrasser de façon plus… radicale.

La jeune femme secoua la tête, puis poussa fermement la petite Sylvidre en avant. L'enfant, les lèvres serrées, écarquillait les yeux de frayeur. Elle n'avait pas peur de lui, remarqua le barman, mais de Kei. Et probablement, par extension, de tous ceux de l'Arcadia à l'exception d'Harlock.
Évidemment. Si la gosse était télépathe et qu'elle percevait leurs envies de meurtre, ça ne devait pas être très confortable pour elle.

— Je me suis dit… poursuivit Kei. Comme vous semblez avoir pas mal de contacts un peu partout, peut-être pourriez-vous lui trouver une… euh… famille d'accueil qui n'ait pas trop de préjugés négatifs envers les Sylvidres.
— Je vais la garder, coupa-t-il. Mais je passerai l'information à Harlock, et je ne l'empêcherai pas de venir lui rendre visite s'il le souhaite.

Kei haussa les épaules.

— Tant qu'elle ne tente pas de l'influencer psychiquement ou quoi que ce soit qui soit néfaste à son efficacité, ça me va.

Elle saisit le poignet de la petite Sylvidre et s'adressa à elle pour la première fois depuis qu'elle était arrivée au Metal Bloody Saloon.

— Estime-toi heureuse de t'en sortir aussi bien, jeta-t-elle d'une voix dépourvue d'émotion. Je peux admettre que tu ne veuilles pas de mal au capitaine, mais sois certaine que je m'assurerai que tu ne remettes jamais les pieds sur l'Arcadia après ce que tu as fait aux gars !

L'enfant se renfrogna, sans toutefois daigner prononcer un seul mot. Kei la fixa quelques secondes, les yeux brûlant de colère rentrée, puis elle quitta le bar après un rapide « merci et au revoir » à l'intention de Bob.

Il s'écoula encore deux à trois minutes avant que la petite Sylvidre ne se décide à regarder du côté du barman. L'Octodian sentit qu'elle le sondait. Il supporta l'examen sans ciller – peu importait, il ne faisait peut-être pas partie des espèces les plus psy-résistantes, mais il l'était tout de même plus que les humains qui eux, ne possédaient aucune défense psychique.
Finalement, l'enfant renonça, et ses yeux reflétèrent toute la détresse d'une gamine perdue au milieu de l'inconnu.

— T'inquiète pas. Je suis un ami d'Harlock, laissa tomber le barman histoire de détendre l'atmosphère.

La petite Sylvidre renifla, et des larmes commencèrent à couler le long de ses joues lorsque l'Octodian évoqua le capitaine pirate.

— Il avait promis de ne plus m'abandonner ! geignit-elle d'une voix étouffée.

Le barman soupira.

— Oui, ça ne m'étonne pas de lui, répondit-il.

Il se permit un léger sourire. Elle était touchante, cette petite, en définitive…
Il se morigéna lorsqu'il s'aperçut que son côté paternel était en train de ressortir. Voilà qu'il pensait « logement décent », « éducation » et « il va falloir épurer la clientèle du Metal, ce n'est pas vraiment un environnement idéal pour élever un enfant ». Alors que, bon sang ! Ils auraient pu au moins lui demander son avis avant, ces maudits pirates !

Et puis… Une Sylvidre, nom de dieu ! C'était bien parce qu'Harlock comptait pour lui !

— C'est quoi, ton nom ? demanda-t-il.

« Tu as fait quoi ?
Ce qu'il fallait, capitaine.
Ce n'était pas à toi de prendre cette décision !
Vous ne l'auriez pas fait. Vous auriez détruit cette utopie qu'est l'Arcadia pour cette gosse, et je ne pouvais pas vous permettre de mettre en péril les valeurs que vous avez toujours défendues. C'est grâce à vous, et parce que vous nous montrez le chemin, que nous continuons à croire en nos rêves. Vous n'avez pas le droit d'y renoncer. Et vous savez que j'ai raison. »