Salut à toi Sobek le Crocodilopolite,

Rê, Horus, dieu puissant.

Salut à toi qui t'es levé des eaux originelles,

Horus maître de l'Égypte.

Taureau des taureaux,

Grand être mâle,

Maître des îles flottantes.

Chapitre 1

Là où la diplomatie a échoué, il reste la femme. (Proverbe arabe)

— Amelia ! hurla Emerson. Qu'avez-vous fait de mes notes ? Crénom ! Pourquoi ne puis-je jamais rien garder dans cette maison ! Je vous préviens que je n'écrirai pas un seul mot de plus tant que je n'aurai pas retrouvé…

— Voulez-vous du thé, professeur ? Demanda alors une voix flûtée.

— Du thé ? Éructa mon cher époux dont le teint s'était empourpré de la plus seyante façon. Je n'ai jamais rien entendu de plus…

J'avais déjà cessé d'écouter les vaines récriminations d'Emerson. Le cher homme était parfaitement transparent et, dans le cas présent, son évidente mauvaise foi n'éveillait chez moi qu'une tolérance amusée. Je n'avais pas touché ses notes, il le savait parfaitement, mais il avait choisi délibérément de s'emporter parce qu'il n'était venu dans son bureau que contraint et forcé. Il avait eu le dessous au cours d'une discussion animée après le déjeuner. Je lui avais rappelé (fermement) qu'il était en retard pour terminer son manuscrit qui devait être déposé chez l'éditeur dans les plus brefs délais. Ceci était dû au fait que, au cours des dernières semaines, Emerson avait préféré travailler au catalogue de notre magnifique découverte en cours, la tombe inconnue de la reine Tetisheri que nous venions précisément…

Mais je vais trop vite et je me dois de reprendre la genèse de cette glorieuse aventure à l'intention de tout lecteur qui ne serait pas au courant de nos aventures passées (dont je lui conseillerais cependant de lire les nombreux épisodes sans tarder.)

Tout d'abord, je me présente, Amelia Peabody Emerson, archéologue, épouse et mère — comblée dans chacune de ces qualifications. J'ai eu l'heur (je me demande parfois pourquoi !) d'être élue comme compagne par le plus grand égyptologue de tous les temps, Radcliffe Emerson. Mon noble époux est toujours appelé par son nom de famille car il déteste son prénom — j'avoue n'avoir d'ailleurs jamais exactement compris pourquoi mais, comme celui-ci se trouve également être le nom de famille de sa mère, je subodore de sombres secrets de famille cachés derrière cette répugnance affichée. Ayant mené depuis mon mariage une vie extrêmement active, je n'ai pas encore pris le temps de réellement m'interroger sur ce qu'avait été la jeunesse d'Emerson, ni à vrai dire sur la façon dont il a occupé les années vécues avant de mes connaître. Pour ma part, tout a commencé — vraiment commencé — lorsque j'ai rencontré les deux amours de ma vie : Emerson et l'Égypte. Ou devrais-je dire : l'Égypte et Emerson ? Qu'importe ! Tous deux sont si intimement liés dans mon esprit qu'ils restent à jamais indissociables. Avec ces digressions, j'ai un peu perdu le fil de mes pensées. Où en étais-je ?

En fait, je voulais exprimer que j'ai épousé non seulement le meilleur homme de la terre — avec bien évidemment les quelques petites restrictions inévitablement liées au genre masculin — mais aussi sa captivante profession. Ainsi, je suis fière d'affirmer que, depuis notre rencontre, j'ai assisté mon époux sans jamais faillir devant l'ampleur de la tâche. L'archéologie m'a offert de passionnantes aventures, malgré nos fréquentes rencontres avec des assassins, escrocs et autres bandits de tout acabit. Il est vrai qu'Emerson s'est toujours vigoureusement opposé à toute forme de pillage archéologique, provenant aussi bien des malheureux fellahs locaux que des escrocs avides de fournir les collectionneurs acharnés ou même des conservateurs de musée sans scrupules. Mon incorruptible époux s'est ainsi créé de fortes inimitiés — qu'il méprise royalement. Emerson manie le verbe avec une puissance et une éloquence qui lui ont valu des Égyptiens le surnom mérité de « Maître des Imprécations ». Avec un tel caractère, bien qu'il soit adoré de sa famille et des les hommes qui travaillent pour lui, il l'est nettement moins — ce qui peut se comprendre en fait — non seulement des bandits qu'il empêche d'œuvrer en paix, mais aussi des personnages officiels et des aristocrates britanniques qu'il traite sans la considération que ces pompeux arrogants estiment mériter. En réalité, Emerson mesure davantage un homme à sa valeur intrinsèque qu'à ses titres ou à la couleur de sa peau. Comment pourrais-je ne pas aimer un tel être ? J'ajouterai enfin que mon époux est doté d'une haute stature, de magnifiques yeux bleu saphir et d'une musculature impressionnante, détails qui expliqueront à tout lecteur sensible que mon attachement conjugal ne se soit pas attiédi avec les années. Oui, j'estime sans conteste être une épouse comblée.

Cependant, par un effet logique, le statut d'épouse m'a jadis menée à celui de mère, et j'avoue que la félicité de cet état particulièrement éprouvant a été plus longue à m'apparaître. Je m'octroie néanmoins des circonstances atténuantes. Notre fils unique, Walter Peabody Emerson — plus connu sous le sobriquet de Ramsès — s'est en effet dès son plus jeune âge avéré être un enfant abominablement précoce en certains domaines et dramatiquement en retard sur d'autres. Je ne nie pas son intelligence exceptionnelle — logique à mon sens selon les lois de la génétique — ni sa capacité remarquable à déchiffrer les langues antiques ou encore son amour sincère pour les animaux, mais outre ces rares qualités, la liste complète de ses défauts dépasserait mes capacités descriptives pourtant importantes. Malgré d'innombrables accidents, dus à sa terrifiante inconscience, Ramsès a réussi à atteindre (à peu près en bon état) l'âge de quatorze ans. Je n'ose me féliciter de cet exploit, aussi j'en remercie plutôt le Seigneur (bien qu'Emerson récuse violemment toute intervention divine.)

Malgré cette première expérience éprouvante, mon rôle d'éducatrice ne s'arrêta pas avec Ramsès. Elever un tel enfant avait déjà épuisé une grande partie de mes réserves, mais le hasard — ou l'adversité — m'offrit pourtant la charge adoptive de deux étrangers. La première, Nefret Forth, se trouve être aujourd'hui une ravissante et richissime jeune fille de dix-sept ans. Elle est devenue notre pupille il y a quatre ans, après que nous l'ayons délivrée (au prix de mille dangers) d'une oasis reculée du désert occidental égyptien où elle avait passé son enfance après le décès de ses parents. Nous l'avons rétablie dans ses droits légitimes en tant que seule héritière de lord Blacktower et élevée depuis au sein de notre famille où je suis censée l'armer contre les dures réalités de la vie — et les coureurs de dot.

Le dernier élément du jeune trio (et le plus facile) est David Todros, le petit-fils de notre raïs égyptien Abdullah. Nous avons sauvé l'an passé ce garçon d'un quasi esclavage et il est devenu le meilleur ami de Ramsès. Malgré son enfance misérable, David, qui est étonnamment intelligent, s'applique depuis lors à rattraper son retard d'instruction.

— Amelia, hurla Emerson. Mais vous ne m'écoutez même pas !

Je sursautai, puis tournai les yeux vers mon époux. Il s'était planté devant moi, mains sur les hanches, cheveux ébouriffés — il avait dû tirer violemment sur ses mèches sombres. Le visage cramoisi, il arborait un air absolument féroce et montrait les dents.

— Vraiment, Emerson, dis-je d'un ton posé, vous devriez vous calmer et prendre une tasse de thé comme vous l'a proposé Gargery. Tiens, mais où est-il donc passé ? Demandai-je étonnée en regardant autour de moi.

— Je l'ai flanqué dehors, grinça Emerson entre ses dents.

— Voici une bien curieuse idée, mon chéri, remarquai-je d'une voix affable. Vous avez dû le vexer. C'est un tort et nous aurons certainement de la viande desséchée ce soir au dîner.

— Amelia !

— Oui, vous avez raison, Emerson, dis-je, il n'est sans doute pas vexé à ce point. Mais vous savez bien que Gargery est un maître d'hôtel un peu particulier et je ne voudrais pas…

— Amelia !

Le hurlement avait atteint cette fois une telle intensité que j'en grimaçai un peu. La porte du salon s'ouvrit avec fracas.

— Que se passe-t-il, professeur chéri ? Demanda la nouvelle arrivante de sa voix musicale — tout en réprimant un fou-rire.

Les yeux plissés, je dévisageai Nefret qui était entrée et s'approchait d'Emerson, le sourire aux lèvres. En la voyant, il s'était attendri. En vérité, elle était vraiment ravissante, vêtue d'une jupe d'un bleu vif assortie d'une veste blanche cintrée à rayures plus foncées, ouverte sur un jabot de dentelles délicates. Ses joues roses, sa peau laiteuse et ses cheveux blond roux en faisait le portrait idéal de la jeune anglaise bien-née. Il semblait difficile de concilier cette image avec celle de l'enfant dédiée à Isis, la jeune prêtresse ondulant dans ses voiles blancs telle que nous avions connue Nefret autrefois. Je m'étonnai à nouveau que la jeune fille se soit adaptée à la vie britannique — dite « civilisée » — avec une telle aisance et une telle volonté.

Nous nous trouvions en Angleterre, dans notre manoir d'Amarna, et le mois de septembre venait de débuter. Dès qu'Emerson aurait terminé son manuscrit, nous pourrions envisager notre départ en Égypte pour une nouvelle saison archéologique. Je tournai le regard vers la haute fenêtre qui donnait sur le parc. Le ciel était gris, de gros nuages noirs s'annonçaient à l'horizon. Je soupirai en pensant au ciel si bleu d'Égypte, à la lumière crue, au sable rouge et aux eaux calmes du Nil. « Bientôt… » Songeai-je.

Evelyn et son mari Walter, le jeune frère d'Emerson qui était également archéologue, arrivèrent le lendemain à l'heure du déjeuner. J'enlaçai affectueusement la mince forme d'Evelyn. Elle avait perdu deux ans auparavant sa fille dernière-née et le chagrin avait failli la détruire. Elle avait traversé ensuite une sorte de crise conjugale, Walter ne sachant plus comment atteindre son épouse qu'un deuil glacé isolait de nous. Leur situation s'était dénouée en Égypte où nous les avions appelés à la rescousse après la découverte de la tombe de Tetisheri. De vils coquins s'étaient — bien entendu — également lancés sur les traces de cette fabuleuse découverte et nous avions été assaillis de menaces. Ramsès et David s'étaient même trouvés prisonniers de l'infâme Riccetti et, pendant quelques heures effroyables, j'avais craint de les perdre tous les deux. Ensuite, Nefret avait été enlevée par un groupe adverse et n'avait dû qu'à la seule chance que son inconscience ne cause pas sa perte. J'avais beaucoup de mal à accepter que le rôle de mère comportât ainsi certains paramètres qui échappent à mon contrôle.

Ma douce amie Evelyn était une vraie aristocrate, pâle et distinguée, mais également une artiste peintre de talent et Emerson regrettait beaucoup que ses nombreuses maternités l'aient empêchée depuis son mariage de travailler régulièrement en Égypte avec nous. Elle et son mari — Walter était un éminent philologue dont Ramsès suivait les traces — s'étaient cependant passionnés pour le contenu de la tombe de Tetisheri. Evelyn en avait peint les bas-reliefs tandis que Walter recopiait les inscriptions. Malgré cela, ils ne devaient pas revenir avec nous en Égypte cette année. Ils préféraient rester en Angleterre afin de mettre à jour leur documentation pour une future publication. Il nous restait cependant bien du travail à accomplir ! La tombe avait été remplie d'objets entassés, empilés, et souvent en miettes, aussi plusieurs mois seraient encore nécessaires pour la vider complètement et en répertorier le moindre élément. Quand on savait que le riche amateur américain, Theodore Davis, avait jadis bâclé ses propres découvertes en quelques semaines, cela donnait une idée des hauts critères professionnels qu'appliquait mon cher Emerson.

Il y a plus d'un an, en avril 1900, que nous avions ouvert le sarcophage retrouvé dans la tombe, après deux mois d'un travail acharné pour dégager cette imposante structure sans causer de dommages au fouillis qui en bloquait l'accès. Les joyaux entassés en vrac, le chariot en partie détruit et tous les objets qui encombraient le passage avaient été soigneusement ramassés pour une remise en état ultérieure. Certains n'étaient pas encore complètement restaurés et la tombe était depuis verrouillée et gardée jour et nuit à tour de rôle par les membres de la famille d'Abdullah. Cette précaution — alliée à la formidable réputation d'Emerson — devait (en principe) tenir à l'écart de notre découverte les Gournaouis qui sont, comme chacun sait, les meilleurs pilleurs de tombes d'Égypte.

Au grand dam d'Emerson, l'ouverture officielle du sarcophage avait dû avoir lieu devant la presse — et notre vieil ami Kevin O'Connell en avait eu la primeur — et un aréopage de distingués visiteurs dont M. Maspero, le responsable du Service des Antiquités mais également le consul général britannique, notre vieil ami Lord Cromer et Howard Carter qui avait depuis peu été nommé inspecteur général des monuments en Haute-Égypte. Après que les plus folles rumeurs aient circulé, la déception fut grande en découvrant vide le sarcophage. Emerson endura sans broncher les commentaires aigres-doux et fut à la hauteur de ce que j'attendais d'un tel homme. Il affirma que seul primait l'intérêt de la Science et que le contenu de la tombe lui suffisait. Malgré cela, connaissant mon époux, je devinai aussitôt son arrière-pensée. Il avait souvent affirmé que la momie de Tetisheri était l'une de celles retrouvées dans la cache royale de Deir el Bahari, aussi le sarcophage vide apportait une nouvelle preuve de son assertion. La seule déception d'Emerson était en réalité de ne pouvoir expliquer comment et pourquoi la vieille reine avait été déplacée. Il prétendit que la tombe que nous avions découverte n'était qu'une seconde sépulture choisie par la grande reine-pharaon Hatchepsout pour son aïeule. De mon côté, j'avais avancé l'hypothèse osée que le pharaon Thoutmosis aurait pu déplacer la momie de Tetisheri parce qu'elle avait pris un amant roturier. Mon idée avait reçu un bon accueil de Ramsès et Nefret. Ces petites spéculations font partie du plaisir archéologique, même s'il est impossible d'en prouver l'authenticité.

Bien évidement, Emerson étant ce qu'il était, la conversation au cours du déjeuner en vint rapidement à l'égyptologie.

— J'ai entendu dire, commença Walter, qu'ils ont entrepris de restaurer les colonnes de la salle hypostyle à Karnak.

Je notai le coup d'œil oblique que Ramsès me lançait et réprimai un sourire. J'avais jadis eu tendance — avec de très bonnes excuses ! — à l'accuser de toutes les catastrophes qui se produisaient dans son entourage. Aussi, lorsque les onze colonnes dans la salle hypostyle du grand temple d'Amon à Karnak s'étaient écroulées en 1899, mon fils avait vite souligné qu'il s'était fort heureusement trouvé absent du lieu de l'accident. Je m'en souvenais parce que cela avait été l'un de ses premiers traits d'humour, ce qui avait aussi marqué un changement notoire dans son comportement. Mon fils méritait bien son surnom de Ramsès — son père le lui avait donné dans son enfance parce qu'il était « aussi sombre qu'un Égyptien et aussi arrogant qu'un pharaon. » Si je ne m'expliquais pas la carnation bistre de mon fils, je ne pouvais m'empêcher de remarquer qu'il ressemblait énormément à son ami David, bien que ce dernier soit probablement un peu plus âgé. Nous n'en étions pas certains cependant, parce que la croissance du garçon avait été ralentie par la malnutrition. Malgré leur teint identique, leurs mêmes boucles noires et leurs longs cils recourbés, la physionomie des deux garçons était diamétralement différente. Ramsès arborait un air impénétrable et figé, gardant ses lourdes paupières mi-closes, tandis que David avait un sourire engageant et un regard direct. Il adorait Evelyn qui avait été la première à tendre la main au pauvre orphelin. L'arrivée inopinée de ce pauvre enfant dans notre famille avait d'ailleurs grandement contribué à la guérison de ma chère amie. Walter avait offert de financer l'éducation de David et, vu le talent du garçon, nous aurions bientôt un nouvel artiste dans notre équipe.

Toute à mes réminiscences, j'avais perdu le fil de la conversation. Il s'agissait toujours de Karnak.

— C'est Georges Legrain qui se charge des travaux de restauration, grommelait Emerson. Encore un Français ! Il travaille là-bas depuis 1895, quand ils ont créé la "Direction des travaux de Karnak". Il est censé tirer quelque chose de cet amas de ruines que sont devenus le temple et ses dépendances au fil des siècles.

Je sentais l'amertume et une sorte de jalousie latente dans ces propos. Parmi les options égyptologiques, si je préférais personnellement les pyramides, Emerson avait une vraie passion pour les temples. De plus, au plus profond de lui-même, il considérait que tous les sites d'Égypte étaient sa propriété personnelle — archéologiquement parlant.

— Legrain fait du bon travail, répondit Walter d'un ton posé. J'ai lu qu'il avait déjà enlevé l'énorme éboulis de cailloux et de terre qui recouvrait les deux axes du temple.

— C'est d'ailleurs là qu'il a découvert une cache, dit Emerson les yeux plissés, dans la cour du VIIème pylône. Elle contenait plus de seize mille objets de bronze et huit cents statues qui sont maintenant au musée du Caire. Mais il reste encore tant à faire !

— Quel âge a-t-il ? Demandai-je impulsivement.

— Legrain ? Dit Emerson. Dans les trente-cinq ans je crois. Il a de quoi s'user les mains encore un moment. Le temple de Karnak peut fournir du travail pour toute une vie. (NdA : Legrain y consacrera effectivement vingt-deux ans…)

— Je me rappelle qu'il a soutenu sa thèse à l'école du Louvre sur un intéressant papyrus en démotique, ajouta Walter, toujours prêt à louer le travail de ses confrères, contrairement à son frère.

— Ce n'est pas Maspero mais de Morgan qui l'a nommé à Karnak il y a cinq ans, grogna Emerson que le démotique intéressait peu. Bah. J'admets que, pour un Français, il travaille proprement. Pas comme ce foutriquet d'Amelineau…

Je l'interrompis et fis dévier la conversation sur la reconstruction du chariot de Tetisheri. Je ne tenais pas à laisser Emerson déblatérer sur le responsable du site d'Abydos où nous avions travaillé deux ans auparavant. Nous avions repris ce site vacant à la demande expresse de M. Maspero. Malgré cela, M. Amelineau nous en avait beaucoup voulu à son retour. En partie sans doute parce que nous avions découvert sur place une stèle de Tetisheri qui avait fait grand bruit — et qui avait par la suite amené la découverte de la tombe elle-même — mais aussi parce qu'Emerson s'était inconsidérément acharné à démontrer au Français le caractère inepte de ses fouilles. Curieusement, ces remarques de bon sens avaient été fort mal reçues. Le fait que nous ayons aussi démontré que certains assistants de M. Amelineau avaient pillé son site sous son nez n'avait guère poussé à l'amélioration de nos rapports. A notre dernière rencontre, j'avais dû empêcher mon bouillant époux de se jeter sur son adversaire quand celui-ci avait marmonné d'une voix aigre que lui au moins ne laissait pas décimer tous les membres de son équipe. Je repoussai fermement ces souvenirs déplaisants. Je n'avais pas aimé le site d'Abydos — et espérais fermement ne plus avoir à y retourner jamais.

Tout au contraire, nous avions formé le projet de nous installer définitivement sur le site de Thèbes. Plus tard, nous rechercherions même une maison mais en attendant, nous vivions tous sur l'Amelia, une dahabieh qu'Emerson avait rachetée et remise en état à cause des doux souvenirs qu'elle représentait. C'était le bateau qu'Evelyn et moi avions loué lors de notre premier voyage en Égypte, lorsque nous y avions rencontré les deux frères Emerson. A cette évocation, je contemplai mon époux d'un œil enamouré.

— Et bien, Amelia, grogna-t-il. Que signifie donc cet air ahuri ? Vous n'avez pas l'air de digérer ce bœuf à la menthe. Il est exact qu'il est beaucoup trop cuit.

Mon époux a de merveilleuses qualités mais il m'arrive aussi d'avoir envie de l'étrangler. Je lui jetai un regard féroce qui le surprit, puis je me détournai ostensiblement de cet insensible butor pour écouter une question d'Evelyn.

— Qu'en pensez-vous, chère Amelia ? Disait-elle de sa douce voix musicale. Á mon avis, il serait plus opportun que ce cher David restât en Angleterre avec nous cette saison. Ne doit-il pas compléter son instruction ?

Elle devint aussitôt la cible de plusieurs regards fixes exprimant toute une gamme d'émotions diverses — et une franche réprobation.

Lettre collection B

Mon petit chou,

Vous me manquez beaucoup ! Tante Amelia et tante Evelyn sont charmantes avec moi, bien entendu, mais je peux difficilement leur faire part comme à vous de tout ce qui me passe par la tête. Quant à Ramsès et David, ils se montrent parfois exaspérants avec leurs conciliabules secrets dont ils s'efforcent de m'exclure — mais je ne me laisse pas faire comme vous pouvez vous en douter ! Cependant, ils ne méritent pas que je leur fasse des confidences. D'ailleurs ce sont des garçons et ils ne comprendraient rien, du moins pas comme vous qui savez toujours trouver les mots justes pour calmer mes ardeurs les plus intempestives. Vous me manquez vraiment beaucoup !

Il y a eu un épisode amusant hier, quand j'ai interrompu une violente dispute entre le professeur et tante Amelia. Vous n'auriez jamais osé intervenir entre ces deux-là, n'est-ce pas ? C'était si drôle pourtant ! Le cher Professeur était tout rouge, il grinçait même des dents tandis que tante Amelia faisait exprès de l'asticoter. Elle se dressait face à lui en petit coq de combat, ses yeux gris brillant comme deux billes d'acier... brûlant. Elle adore vraiment le voir en colère. Le motif de la dispute n'était pas très clair. Ils avaient commencé à hausser le ton à la fin du repas, aussi David, Ramsès et moi avions prudemment pris le large — vous savez combien ces petites scènes peuvent durer et aucun de nous n'a alors la moindre chance de placer un seul mot. Je crois avoir compris que le professeur a pris du retard pour son dernier tome de l'Histoire de l'Égypte que l'imprimeur attend. Il aura voulu le corriger avec ce que nous avons appris de Tetisheri mais il l'aurait carrément oublié si tante Amelia ne s'en était pas mêlée. Elle l'a menacé de l'écrire à sa place ! Curieusement, il n'a pas apprécié…

Nous avons vu aujourd'hui tante Evelyn et Oncle Walter. Je regrette tellement que vous ne les ayez pas accompagnés ! Le cher David m'a chargée de vous embrasser. Ramsès a relevé ses sourcils comme il sait si bien le faire pour m'exaspérer mais il vous envoie aussi toute son affection. Il y a encore eu une superbe dispute au déjeuner et — le croiriez-vous — c'est votre mère qui l'a déclenchée quand elle a calmement annoncé de sa voix douce qu'elle souhaitait garder David en Angleterre cette année. Bien entendu, personne n'a accepté cette idée saugrenue. Le pauvre David n'aurait rien osé dire, il est toujours si poli, si soucieux de ne faire de peine à personne mais ses yeux étaient éloquents. J'ai protesté et le professeur a vociféré qu'il avait besoin de toute l'aide possible cette saison puisque déjà vos parents l'abandonnaient. Même l'impassible Ramsès s'est un peu échauffé pour affirmer que David devait venir parce que son grand-père Abdullah l'attendait - ainsi que toute sa famille égyptienne. Comme vous vous en doutez, c'est tante Amelia qui a tranché au final et David viendra bien avec nous.

Malheureusement, tante Evelyn a ainsi évoqué le problème de l'éducation de David — et donc de la nôtre, à Ramsès et à moi ! Aussi tante Amelia a calmement annoncé que nous retrouverions tous les trois en Égypte notre précepteur de l'an passé. Quelle poisse ! Après le désastre de Miss Marmaduke la première année, je dois avouer que Mr Flint-Flechey était plutôt une amélioration, certes, mais certainement pas une nécessité. Ramsès ne l'aime pas du tout. C'est curieux. C'est un monsieur effacé qui se montre pourtant tout à fait charmant, surtout avec moi et David. Il est plus savant que nous n'aurions pu l'espérer bien qu'il ne connaisse pas grand-chose en égyptologie — mais vu que le professeur ne laisserait jamais un étranger nous enseigner quoi que ce soit à ce sujet, je ne vois pas le problème — aussi, je ne comprends pas la froideur de Ramsès. Il ne l'a pas montré au déjeuner, mais je sais très bien qu'il était furieux.

Bon, vos parents sont donc repartis bredouilles. Je ne savais pas qu'ils étaient venus chercher David. Je leur remets ce petit mot à votre intention.

Tendrement,

Nefret

Manuscrit H

Ramsès claqua violemment la porte de sa chambre et avança d'un pas nerveux jusqu'à la fenêtre. Il appuya son front contre le frais carreau et regarda à l'extérieur. David, qui le suivait, était entré en même temps que lui. Il regardait son ami d'un air un peu anxieux.

— Tu es en colère ? Demanda-t-il. J'espère que ce n'est pas à cause de moi — parce que je retourne aussi en Égypte ?

— Bien sûr que non, grommela Ramsès en se retournant aussitôt. Tu me connais mieux que cela, voyons ! Mais tante Evelyn n'avait vraiment pas besoin de mettre ton instruction sur le tapis. Nous voilà encore condamnés à supporter ce jean-foutre !

— Oh, répondit David en écarquillant les yeux. Tu parles de Mr. Flint-Flechey ? Pourquoi ? Il n'est pas si mauvais professeur. Il aime l'art et a émis des idées intéressantes sur les musées italiens et les tableaux de la Renaissance. J'aimerais bien les visiter un jour. Grâce à lui, j'ai fait de gros progrès en expression écrite.

— Il s'habille de façon ridicule, marmonna Ramsès. Je me demande bien en quoi nous avons besoin d'améliorer notre instruction !

— Parle pour toi, Ramsès, dit David d'une voix triste. Moi, je suis parfaitement conscient d'avoir encore beaucoup à apprendre. Ces livres de poésie que tu lis…

— Bah, coupa Ramsès dont les hautes pommettes brunes s'étaient imperceptiblement colorées. Aucune importance. Ne t'avise surtout pas d'en parler devant mère ou même…

— … devant Nefret ? Demanda David étonné. Mais, Ramsès, elle aussi apprécie la poésie.

— Oui, soupira Ramsès un peu gêné, mais si elle savait… Voyons, tu la connais ! grinça-t-il brusquement. Elle me parle toujours comme si j'étais son petit frère et... Hum — je ne veux pas lui donner d'autres motifs d'exercer son ironie à mes dépends.

— Je serai muet, mon frère, promit David d'un ton sérieux.

Songeur, Ramsès regarda son ami. Le regard franc de David se lisait à livre ouvert et il lui enviait cette âme si pure, alors que lui-même se sentait si souvent soumis à des tensions qui le broyaient. Il soupira :

— C'est fichu, maintenant, admit-il. Nous n'éviterons pas Flint-Flechey, surtout si Mère lui a déjà écrit et je crois…

Il y eut un coup bref à la porte et Nefret entra en coup de vent.

— De quoi parliez-vous pour avoir l'air si grave ? Demanda-t-elle, les yeux suspicieusement plissés.

— De Flint-Flechey, répondit David, tout en jetant un coup d'œil en biais à Ramsès dont la physionomie n'exprimait rien.

— Ah ! s'exclama la jeune fille en éclatant d'un rire musical. Je savais bien que tu serais furieux, mon garçon.

Elle s'approcha de Ramsès et tendit la main vers lui. Il renâcla en levant la tête comme un cheval ombrageux, le regard hautain.

— Oh, protesta Nefret, un peu blessée. Mais, mon cher, je n'y suis pour rien si tu n'aimes pas Archie.

— Archie ? Répétèrent les deux garçons en même temps mais pas du tout sur le même ton.

— Oui, dit Nefret, son joli visage à nouveau plissé de rire. Il se prénomme Archibald. Vous ne le saviez pas ?

— Où est Bastet ? Demanda David qui jugeait utile de changer de sujet.

— Dans la garde-robe de Ramsès avec ses petits, répondit Nefret.

Elle se dirigea aussitôt d'un pas vif vers l'endroit indiqué, ouvrit la porte et poussa un cri ravi :

— Mon Dieu. Qu'ils sont jolis !

— Tu voulais choisir leurs noms, dit Ramsès d'une voix qui avait retrouvé tout son calme. Les as-tu déjà trouvés ?

A pas lents, sans le moindre bruit, il s'approcha de l'armoire devant lequel Nefret s'était agenouillée et regarda à l'intérieur, par dessus la petite tête couronnée d'or roux. Une grosse chatte était lovée dans un recoin, quatre petits corps à la fourrure tigrée s'agitant contre elle. Nefret, ravie, releva ses beaux yeux purs vers Ramsès.

— Le plus gros est un mâle, dit-elle en tendant le doigt. Il est vraiment odieux et brutal avec ses trois petites sœurs, non ? Je l'appellerai Horus. Les autres seront Sekhmet, Nephtys et Isis.

— Ils ressemblent beaucoup à Anubis, remarqua David qui s'était également approché. C'est bien leur père, n'est-ce pas ?

— Oui, admit Ramsès. Bastet a mis longtemps à se préoccuper du sexe opposé mais elle se rattrape depuis. C'est sa seconde portée avec Anubis depuis notre dernier voyage en Égypte. Si tu les avais vus la première fois où ils se sont rencontrés ! ajouta-t-il d'une voix hésitante, comme à regret. Anubis a voulu jouer les mâles dominateurs et elle l'a méchamment envoyé valdinguer. Ensuite, elle l'a snobé pendant plusieurs mois.

— Elle a eu bien raison, dit Nefret en caressant la belle chatte qui ronronnait sous sa main tout en plissant ses yeux dorés. Tu sais ce que tu vaux, n'est-ce pas, ma belle ? Les hommes sont des brutes — même les petits, ajouta-t-elle en repoussant fermement le gros chaton qui mordillait l'oreille de sa voisine. Ramsès, quel est l'âge de Bastet au juste ?

— Je ne sais pas, répondit-il étonné. Elle était déjà adulte quand mes parents l'ont ramenée d'une de leurs aventures en Égypte. C'était au temps des Baskerville, en 1893 je crois. Elle avait appartenu à un égyptologue assassiné.

— Assassiné ? Répéta Nefret en riant. Tante Amelia et le professeur ont toujours mené une vie plutôt active, n'est-ce pas ?

— Ils n'aimeraient certainement pas que tu utilises le passé, rétorqua Ramsès en revenant vers son bureau où il ouvrit un coffret pour en sortir une cigarette.

— Oh, s'exclama la jeune fille en se relevant d'un mouvement vif. Tu fumes ? Et qu'en pense ta mère ?

— Je ne lui ai pas demandé, admit Ramsès en clignant de l'œil sous l'effet de la fumée. Pourquoi ? Tu comptes le lui dire ?

— Bien sûr que non, s'exclama-t-elle en fronçant ses fins sourcils. Pour qui me prends-tu ? Je ne cafarde jamais. Mais je voudrais qu'elle cesse de nous traiter comme des enfants. Cette histoire de précepteur par exemple. Elle veut juste nous faire surveiller. Archie ne connaît rien en botanique, ni en biologie — et ce sont précisément des matières que je souhaite approfondir. Que m'importe étudier la philosophie ou la littérature.

— Mère peut t'enseigner la botanique, dit Ramsès qui avait relevé haut ses épais sourcils noirs durant cette envolée. Mais à quoi diable te servira la biologie ?

— Tu sais bien que ce sont les momies qui m'ont toujours le plus intéressée en Égypte, répondit Nefret en relevant le menton, même si tout le monde trouve ce penchant morbide, à part le professeur. En fait, j'aimerais en connaître davantage sur le corps humain, parce que je veux faire des études de médecine, et même me spécialiser en chirurgie.

Il y eut un silence stupéfait.

— Tu ne veux plus devenir égyptologue ? Demanda enfin David après un long moment.

— Si, admit Nefret, le regard soudain troublé. Non. Je ne sais plus. Pourquoi une femme ne pourrait-elle avoir deux professions ?

Les seuls à ne pas être impressionnés par la puissance des hurlements d'Emerson ou les manifestations de son imposante force musculaire ont toujours été ceux qui le connaissent bien, et sa propre famille en particulier. Il en est conscient et s'en plaint fréquemment. Cependant, pour maintenir dans son couple une entente cordiale, une épouse se doit de faire (parfois) quelques concessions. Aussi, dès que nous nous retrouvâmes seuls, Emerson et moi, je m'apprêtai à accomplir la plus difficile partie de mon devoir conjugal : la soumission.

— Vous m'avez l'air sombre, mon cher Emerson… commençai-je.

— C'est aimable à vous de vous en soucier, Amelia, grogna-t-il.

Cela commençait mal. Emerson m'appelle rarement par mon prénom, sauf s'il est d'humeur maussade — donc pas si rarement que cela, en y réfléchissant. Lorsqu'il se trouve en meilleures dispositions, il utilise plutôt mon nom de famille, Peabody, comme pendant notre première rencontre archéologique sur le site d'Amarna, alors qu'il affichait — par pure dérision — de me traiter comme un assistant masculin. Bien que ces souvenirs si doux m'émeuvent toujours, je ne crus pas utile de les évoquer pour l'instant. Je fis plutôt une autre tentative :

— Nous garderons David durant la saison, dis-je. N'est-ce pas ce que vous souhaitiez ?

— Nom d'un chien, s'emporta-t-il aussitôt. Je n'arrive pas à croire qu'Evelyn ait pu émettre l'idée grotesque de garder le garçon en Angleterre ! Non mais vraiment ! Elle empêche déjà mon frère de venir travailler sur le terrain où nous aurions également eu besoin de ses propres dons artistiques. Je considère…

— Je sais ce que vous considérez, coupai-je et, sans plus me soucier de soumission, j'eus le tort d'ajouter : Vous radotez, mon cher.

— Je radote ? Moi ? Éructa Emerson, cramoisi de rage. C'est sans doute parce que vous me croyez sénile que vous vous permettez de comploter derrière mon dos.

— Je complote ? Moi ? M'étonnai-je, trop ahurie par cette accusation imprévue pour trouver une réponse plus énergique.

— Comment avez-vous osé engager ce Flechey-Lint sans même m'en avertir ? Aboya Emerson, les mains sur les hanches.

— Il s'appelle Flint-Flechey, corrigeai-je machinalement. Mais enfin Emerson, ma décision n'a rien de surprenant. Ce jeune homme était déjà avec nous l'an passé et vous n'avez jamais…

— Justement, hurla-t-il. Je l'ai déjà enduré, Amelia — enduré — sans me plaindre durant de longs mois aussi j'estime que la moindre des choses de votre part aurait été de…

— Enduré, hurlai-je à mon tour, furieuse de tant de mauvaise foi. Allons donc, vous l'avez à peine croisé ! Je vous rappelle que vous passiez tout votre temps dans votre fichue tombe, y gardant tous ceux que vous pouviez harponner : Walter et Ramsès pour copier les inscriptions, Evelyn et David pour dessiner les bas-reliefs, Nefret pour les photographies.

— Voyons, Peabody, marmonna Emerson, en fourrageant dans ses cheveux noirs, un peu désarçonné par ma virulence. Ils voulaient y travailler, vous le savez. C'est une si magnifique découverte !

— Je le sais, mon chéri, admis-je, calmée par son regard penaud. Mais vous comprendrez aussi que cela ne peut durer. Une tente plantée devant une tombe ne correspond absolument pas à ce que j'attendais quand vous aviez évoqué notre installation définitive et l'Amelia est un peu petite pour nous tous.

— J'y ai pensé, dit Emerson qui afficha aussitôt un air suffisant, tout en me lançant un regard en biais. Maintenant qu'il est devenu évident que nous allons bel et bien rester plusieurs saisons consécutives dans la partie ouest de Thèbes — car, ajouta-t-il en pontifiant, même après avoir fini de déblayer ma tombe, je compte continuer à…

— Oui, oui, dis-je en agitant la main. Ne changez pas de sujet. Qu'avez-vous manigancé, Emerson ?

— Je vous ai fait construire une maison, avoua-t-il.

— Mon Dieu, haletai-je.

— Ne prenez pas ce ton-là, grogna aussitôt mon tendre époux en se renfrognant. Je savais parfaitement que vous en auriez fait tout un plat aussi j'ai chargé Abdullah de faire bâtir une structure simple : quatre murs, un toit de palmes, quelques chambres et… Ma chérie ? Vous vous sentez mal ? Peabody, mon amour, vous n'êtes pas en train de vous évanouir, n'est-ce pas ?

— Je ne me suis jamais évanouie de ma vie, protestai-je d'une voix faible tout en m'asseyant un peu lourdement sur la première chaise à ma portée. Vous avez chargé Abdullah — Abdullah ?—de surveiller la construction. Mais enfin, Emerson…

— Tout ira bien, Peabody, assura-t-il en s'agenouillant à mes côté. (Il saisit ma main et la broya.) Vous aurez peut-être quelques ajustements à prévoir mais cela vous plaira, n'est-ce pas ?

Comme je demeurais sans voix, le fixant d'un œil éteint, il se releva d'un bond et alla jusqu'à la cave à liqueurs, puis il revint et me tendit un verre rempli de whisky-soda. Il était encore tôt mais j'avais reçu un choc violent. Je vidai mon verre d'un seul coup et le lui tendis derechef. Il leva un sourcil moqueur, mais remplit à nouveau mon verre et revint près de moi.

— En ce qui concerne votre satané professeur… commença-t-il.

— Les enfants ont besoin de compléter leur instruction, assurai-je d'une voix plus ferme, les vertus curatives du whisky-soda faisant déjà leur effet. Mr. Flint-Flechey est suffisamment… hum — falot pour que l'imagination de Nefret ne s'enflamme pas. De plus, il ne fait montre d'aucune morgue envers David et je trouve sa conversation tout à fait plaisante.

— Je ne m'en suis pas rendu compte, grommela Emerson en se servant également un verre.

— Le pauvre homme n'a jamais l'occasion de placer un mot en votre présence, mon chéri, précisai-je. Vous le terrorisez. Mais les enfants sont trop fougueux, ils ont besoin de rênes. Evelyn a raison de dire que David doit continuer à s'instruire. Il est remarquablement intelligent, vous savez ?

— Oui, admit Emerson en se mettant à arpenter le salon. (Il sortit sa pipe et commença à la bourrer de tabac malodorant, éparpillant la plupart du contenu de sa blague sur le tapis.) J'avais cru qu'il pourrait remplacer Abdullah mais finalement… Bon Dieu, Peabody, s'écria-t-il soudain. Le vieux brigand va nous claquer entre les mains. Il a le cœur faible mais il refuse de s'arrêter.

— Le lui demander serait extrêmement grossier, dis-je. Mais ses fils l'aident et lui évitent le plus gros. Le jeune Selim en particulier me semble avoir un fort caractère. Il pourrait…

— Les hommes n'accepteront jamais de recevoir leurs ordres d'un garçon aussi jeune, protesta Emerson. C'est Feisal qui est l'aîné, bien qu'il ne soit guère malin, je vous l'accorde.

— La décision n'a pas besoin d'être immédiate, dis-je d'un ton las.

Je n'aimais pas envisager qu'Abdullah puisse nous quitter. C'était le raïs de nos fouilles — le contremaître — et il travaillait déjà avec Emerson quand j'avais rencontré pour la première fois celui qui allait devenir mon époux. Abdullah avait déjà le visage ridé et une longue barbe blanche, et il n'avait guère apprécié mon intrusion. Il était alors plein des pires préjugés contre les femmes, provenant tant de sa culture que de sa génération. Pourtant, au cours des années, presque sans nous en apercevoir, lui et moi nous étions trouvés alliés dans notre dévotion commune envers Emerson, et j'avais découvert peu à peu les sentiments paternels qu'éprouvait le vieil Égyptien à mon égard. Pour moi qui avais vécu une jeunesse solitaire auprès d'un père indifférent — un vieux savant qui ne pensait qu'à son travail — cela avait été une très douce sensation que ce dévouement discret, cette affection toujours disponible. Je ne les avais jamais autant appréciés que l'année où Emerson avait été enlevé par un infâme criminel. J'avais cru devenir folle avant de retrouver mon époux et seul le fidèle soutien d'Abdullah m'avait empêchée de perdre espoir. Quatre ans après, j'avais encore du mal à évoquer ces jours affreux.

Cependant, l'affection que je portais au vieil homme ne me cachait pas ses défauts. Je le savais incapable de concevoir ce que j'attendais d'une maison, mais le mal était fait. J'aurais certainement de quoi m'occuper en arrivant à Thèbes pour rendre les lieux habitables — quitte à tout démolir. Cela pouvait attendre. Je souris à Emerson :

— Puisque nous voilà d'accord, dis-je, peut-être pourrions-nous…

— J'allais vous le proposer, Peabody, s'empressa-t-il.

Je ne savais pas exactement ce qu'il avait en tête mais je le suivis. Nos conversations étaient quelque peu décousues, songeai-je en montant l'escalier, nous avions un peu trop tendance à nous couper la parole.

Emerson se montra tout à fait charmant une fois arrivés dans notre chambre. Finalement, la soumission avait parfois du bon.

Le lendemain, Emerson ne rechigna pas (trop) à aller s'enfermer dans son bureau pour compléter son manuscrit. Il n'avait plus évoqué le précepteur, aussi je considérai que l'affaire était close. Je savais que les enfants avaient également peu apprécié la nouvelle, mais c'était un mal nécessaire. Malgré une première expérience désastreuse avec une vieille fille à l'esprit embrouillé la première année où nous avions emmené Nefret en Égypte, j'avais à nouveau l'année suivante cherché un professeur pour enseigner les bonnes manières à Nefret — et les matières principales à David qui avait alors rejoint la famille. Quant à Ramsès, j'avais abandonné toute idée de lui inculquer une instruction classique, mais je savais qu'il assisterait aussi aux cours par solidarité envers les deux autres. Au Caire, j'avais ainsi engagé Mr. Flint-Flechey qui m'avait été recommandé par Mrs Pettigrew, une connaissance de longue date. C'était un jeune homme poli, affichant des manières courtoises quelque peu surannées, fils unique d'un employé aux écritures du ministère des Travaux Publics. Sa mère était morte à sa naissance, son père avait été en poste en Italie et ils vivaient en Égypte depuis deux ans.

Á l'heure du thé, David me tendit un cadeau qu'il avait façonné lui-même : Une délicate statuette en glaise d'une vingtaine de centimètres représentant un dieu avec une tête de crocodile, peinte de couleurs fraîches et seyantes.

— Sobek, dit aussitôt Emerson. Beau travail, mon garçon !

— C'est le dieu de l'eau, n'est-ce pas ? Demanda Nefret en tendant une tasse pleine à Emerson.

— Oui, admit Emerson, et aussi celui de la fertilité. (Il croisa alors mon regard et toussota.) Hum — A l'époque romaine, Sobek était surtout adoré à Ombo, dans un temple sur la rive droite du Nil à moins de deux cents kilomètres au sud de Louxor, quarante kilomètres avant Assouan — et aussi dans la région de Fayoum. C'est lui qui annonçait les crues du Nil, bonnes ou mauvaises. En réalité, si les crocodiles étaient nombreux sur les rives, c'était le signe que l'inondation serait importante et donc les récoltes prospères.

— C'est un dieu un peu effrayant, dis-je en prenant la statuette. Mais la facture de cette œuvre est vraiment ravissante, David, le rassurai-je d'un sourire.

— Je l'ai couronné de plumes plutôt que d'un disque solaire et de l'uraeus royal, dit David avec un sourire modeste.

— Pourquoi Sobek aurait-il droit à un uraeus ? M'étonnai-je.

— Le crocodile sacré Petesoukhos, précisa aussitôt Emerson, dont le nom signifie « celui qui appartient à Soukhos » — ce qui est un autre nom de Sobek — a été considéré comme l'un des dieux créateurs du monde à partir du Moyen Empire et assimilé à Rê. On le présentait donc coiffé de la couronne d'Amon. Il symbolisait aussi la force des pharaons.

— Avec ces interprétations qui évoluent au fil du temps, dis-je d'un ton songeur, il est parfois difficile de s'y retrouver. J'ai souvent les mêmes problèmes pour mettre en forme mes histoires.

— Où en êtes-vous de votre dernier conte, tante Amelia, demanda David avec son aimable sourire.

Emerson grommela. Il affichait le plus grand mépris pour ma marotte de mettre à la disposition du public — sous forme aménagée, bien entendu — les contes de l'Égypte antique. Je travaillais actuellement au conte de Satni Khâmoîs et de son fils Sénosiris, d'après une traduction de Walter d'un papyrus qu'un de ses vieux amis lui avait envoyé. Il s'agissait de magie noire. L'histoire initiale était écrite au revers de deux pièces officielles rédigées en grec à une date postérieure. Le début manquait mais Walter l'avait rétabli avec vraisemblance bien que le texte soit criblé de lacunes qui en rendaient le sens laborieux.

— Cela parle de magie noire, dis-je en souriant, et de l'importance de la cire pour de telles pratiques. Ainsi, l'un des magiciens, Nénofer Kephptah, en utilisa pour fabriquer une barque remplie de rameurs tandis qu'un autre modelait un crocodile en cire.

— Ce crocodile-là est en glaise, grogna Emerson en me prenant la statuette pour la poser. Et je ne crois pas à la magie noire. (Il se tourna vers le plateau qui avait été servi avec le thé.) Peabody, protesta-t-il. Vous avez fini tous les sandwiches au concombre.

Après le thé, une fois que j'eus convaincu Emerson de retourner travailler, les enfants s'évaporèrent soudain avec une célérité suspecte. J'envisageai un moment de les rappeler pour m'enquérir de leurs activités — David, le cher garçon, se montrait incapable de me dissimuler quoi que ce soit — mais je repoussai cette tentation et savourai plutôt le calme retrouvé du salon. Les seuls bruits feutrés provenaient de Gargery qui s'activait diligemment à débarrasser les reliefs de notre collation. Du coin de l'œil, j'aperçus cependant le mouvement furtif d'une forme sombre lovée sous un canapé. Il s'agissait d'Anubis, le gros chat égyptien qui appartenait à Emerson — ou plutôt, selon les usages félins, Anubis était le chat qui considérait Emerson comme l'humain lui étant attribué.

— Vous auriez pu l'accompagner dans son bureau, dis-je.

— Je vous demande pardon, madame ? S'étonna Gargery.

— Je parlais à Anubis, précisai-je.

Gargery toussota. Les toussotements de Gargery sont toujours très expressifs et celui-ci était nettement réprobateur. Notre maître d'hôtel n'appréciait pas beaucoup les félins — qui le lui rendaient bien. Il n'y a pas plus habiles que ces animaux pour doser l'indifférence affichée et/ou le mépris ostensible. Gargery était un homme petit, d'un certain âge, aux cheveux pâles et clairsemés. Lorsqu'il toussota un peu plus fort, je relevai les yeux vers lui.

— Oui, Gargery ? Dis-je d'un ton posé. Y a-t-il quelque chose ?

— Oh, madame, puisque vous me le demandez, s'empressa-t-il de répondre. C'est au sujet de votre prochain départ en Égypte.

Il s'interrompit et me regarda plein d'espoir.

— Nous partons en Égypte chaque année, rappelai-je calmement.

— Certainement, madame, reprit-il d'une voix rendue grêle par l'émotion. (Il agita les mains.) Je pense qu'il serait bon que je vous accompagne à nouveau.

— Oh ! dis-je. Je n'en vois pas l'utilité, Gargery. Vous avez détesté ce pays lors de votre dernier séjour. D'ailleurs, nous passerons l'essentiel de nos journées sur le site de nos fouilles et je ne pense pas que l'archéologie vous intéresse un tant soit peu.

— Vraiment, madame ! rétorqua-t-il offusqué en se redressant de toute sa taille — ce qui, vu qu'il dépassait à peine le mètre soixante, n'était guère impressionnant. Je me demande pourquoi vous dites cela ! Cette vieille reine, Téchérie, que vous avez retrouvée. C'était drôlement passionnant, j'vous assure.

— Très bien, Gargery, dis-je en réprimant un sourire qui l'aurait vexé. Je vois que vous avez attentivement suivi l'affaire. Mais il est impossible de vous emmener, nous n'avons pas de place. Nous logeons sur une dahabieh — un bateau — et il n'y a que quatre cabines.

— Mais vous allez avoir une maison cette année, madame, dit-il en me lançant un regard en biais.

Nom d'un chien ! Pensai-je, furieuse. Il n'y avait donc aucun moyen d'avoir la moindre intimité dans cette maison. Je dus respirer plusieurs fois avant de retrouver mon calme.

— Gargery, dis-je en contrôlant ma voix. Je refuse formellement que vous écoutiez aux portes.

— Oh, madame ! protesta-t-il, très froissé. Je ne le ferai jamais… mais le professeur a une voix qui porte loin, et — hum — je me trouvais justement à traverser le hall lorsqu'il vous a parlé de la nouvelle maison.

— Très bien, admis-je un peu calmée. (L'explication était plausible après tout.) Mais vous n'avez pas tout entendu, Gargery. La nouvelle maison n'est pas terminée et, connaissant Abdullah, j'aurai beaucoup à faire avant qu'elle ne soit habitable. Nous ne pouvons pas vous emmener, et c'est mon dernier mot.

— Très bien, madame.

Ulcéré, il sortit d'un air digne et je soupirai en entendant claquer la porte. Je savais qu'il reviendrait à la charge, quitte même à houspiller Emerson. Qu'avions-nous fait pour mériter un maître d'hôtel qui se prenait pour notre ange gardien ? Son rêve le plus cher était d'utiliser son gourdin à notre service. Il l'avait déjà fait, d'ailleurs, et cette réminiscence me fit sourire malgré moi. Un tel dévouement méritait bien quelques dérogations au traitement habituel des domestiques.

Anubis sortit alors de dessous le meuble et étira sa forme souple, les reins arqués, les pattes avant tendues — toutes griffes dehors. C'était un animal magnifique, plus gros que Bastet et d'une fourrure plus sombre. Il n'avait pas non plus le caractère bienveillant de la chatte. Ses yeux d'un vert liquide reflétaient un machiavélisme calculé, mélangé à une méchanceté sournoise. En le contemplant, je songeai aux félins sacrés que les Égyptiens jadis sculptaient ou peignaient pour orner leurs tombeaux. Dans l'ancienne Égypte, le chat était vénéré par toutes les classes de la population, en tant que protecteur des maisons et des récoltes (où il détruisait la vermine), fidèle compagnon mais aussi parfois incarnation divine. D'après Emerson, un ancien Grec, Hérodote il me semble, aurait même écrit : « Quand la maison flambe, personne n'éteint l'incendie avant de sauver les chats. » Ce fut aussi l'un des rares animaux (avec l'ibis ou le taureau) à accéder à la momification. Il y a quelques années, à Abydos, nous avions découvert un cimetière d'animaux sacrés où des ibis apportés en offrande à Osiris avaient été ensevelis. Emerson avait jugé la chose indigne de lui, mais j'estime qu'un lecteur éclectique peut être intéressé par cette particularité. Je dois aussi ajouter à l'intention dudit lecteur que, sur le delta du Nil, à 80 km au nord-est du Caire, la ville actuelle de Tell Basta est bâtie sur le site de l'antique ville égyptienne de Per Bast(et) — que les Grecs nommaient Bubastis — où se trouvait un sanctuaire (aujourd'hui en ruine) de la déesse Bastet. Plongée dans mes pensées, je repris la statuette que m'avait offerte David et regardai le dieu crocodile en réfléchissant aux évolutions des dieux protéiformes durant l'antiquité (NdA : vient de Protée, dieu grec marin qui pouvait changer de forme. Protéiforme a donc une connotation de polymorphisme spontané.)

Sans doute vexé de ne plus être l'objet de mon attention, le chat émis un ricanement qui n'avait rien de divin et quitta brusquement le salon.

Lorsque, plus tard dans la soirée, je rapportai l'essentiel de mes réflexions à Emerson, il n'en fut guère impressionné et :

— Cessez de proférer des inepties aussi pontifiantes, Peabody, s'écria-t-il en m'interrompant. Et venez vous coucher.

Il n'y a parfois rien à tirer d'un homme, même s'il s'agit du meilleur de tous. Cependant, j'obéis à son injonction… et je dois avouer que je n'eus pas à le regretter.

Manuscrit H

Planté devant la glace, Ramsès étudiait avec attention son reflet dans le miroir. Il ne sursauta pas quand la porte s'ouvrit après un seul coup très bref. Son ouïe était remarquable et il avait reconnu le pas vif de Nefret dans le couloir avant qu'elle n'entre.

— Tu pourrais frapper, lui fit-il remarquer.

— J'ai frappé, protesta-t-elle avec vivacité. Mais je n'ai pas attendu que tu répondes, admit-elle en s'esclaffant. Qu'est-ce que tu fais ?

Ramsès lui jeta un coup d'œil dans le miroir. Elle s'était penchée sur son épaule et étudiait son reflet avec une attention mêlée d'horreur.

— Je peaufine un personnage, répondit Ramsès à contrecœur.

— Un personnage ? Pourquoi ? Elle poursuivit sans s'interrompre : Tu es répugnant. A quoi correspondent ces petites boules jaunes qui suintent sur ton visage ?

— Ce sont des furoncles, dit Ramsès avec un certain amusement dans la voix. J'en suis assez satisfait. Il m'a fallu plusieurs essais avant d'obtenir cet aspect purulent.

— Et toi, David, demanda Nefret en se retournant vers lui. Tu ne te déguises pas ?

— Je me contenterai d'accompagner Ramsès avec une barbe et une moustache noires, répondit David en riant.

— De l'accompagner ? Où cela ? Et pourquoi auriez-vous besoin de personnages ? Demanda encore Nefret en fronçant les sourcils.

— Tu poses trop de questions, dit Ramsès avec résignation. Et tu n'attends même pas les réponses. Pour construire un personnage, il faut s'y prendre longtemps à l'avance et sortir régulièrement dans les bouges et les cafés pour que les gens s'habituent à eux. J'ai décidé de me devenir Ali, poursuivit-il en se regardant à nouveau. Ali le faucon. Qu'en penses-tu ?

— Ali le Rat serait plus adapté, s'écria Nefret. Mais si tu comptes sortir et aller t'amuser sans moi, je te préviens…

— Voyons, Nefret, intervint David, d'une voix apaisante.

— Il n'est absolument pas question que tu nous suives dans les cafés, affirma Ramsès d'un ton sec. Père me tuerait s'il te savait simplement au courant de mon intention d'y aller.

— Je pourrais me déguiser aussi, suggéra la jeune fille, les yeux brillants d'anticipation.

— Nefret, les femmes ne vont pas dans les cafés, objecta David en s'approchant, l'air inquiet.

— Et tu ne ferais pas un garçon très crédible, ricana Ramsès. Sauf si un type comme Riccetti… (Il s'arrêta net.)

— Continue ! ordonna la jeune fille. Pourquoi as-tu évoqué Riccetti ? Tante Amelia avait failli s'étouffer il y a deux ans, quand le professeur parlait de ses mœurs. C'est vraiment très curieux. Elle se pose en ardente féministe et il y a des tas de sujets dont elle refuse de me parler. Ce n'est pas juste.

Après ce cri enfantin, Nefret releva les yeux et croisa le regard épouvanté de David. Quant à Ramsès, il arborait son air le plus pharaonique. Elle sut aussitôt qu'il était inutile d'insister.

— Tu comptes garder ce déguisement pour le montrer à tes parents ? Demanda-t-elle moqueuse, reconnaissant sa défaite.

— Non, admit Ramsès en commençant à enlever soigneusement ses furoncles. Cette nouvelle colle ne vaut rien, marmonna-t-il. Il y a des années que je veux mettre au point une formule qui partirait à l'eau sans laisser de traces. Mère a des yeux de lynx.

— Tu as les mains abîmées, remarqua Nefret. Que s'est-il passé ?

— Rien, dit Ramsès en essayant (vainement) d'empêcher la jeune fille de lui prendre les mains pour y regarder de plus près

— C'est le chat, dit David en riant. Ramsès leur a rapporté quelques sandwiches au poisson après le thé et Horus a voulu tout garder pour lui. Il a écrasé d'une patte griffue l'une de ses sœurs qui tentait d'y goûter. Ramsès a voulu l'en empêcher et voilà…

— C'est la première fois que je vois un chat qui te résiste, dit Nefret en s'esclaffant. Je crois que ce petit-là a du caractère !

— C'est une sale bestiole égoïste, grommela Ramsès

— Veux-tu que je te désinfecte cela ? Demanda Nefret.

— Non, dit Ramsès. Tu n'es pas encore docteur, et je suis certain que Mère s'en chargera avant le dîner — surtout si certains s'avisent de bavasser sans réfléchir ! ajouta-t-il en adressant un regard froid à son ami.

Nefret s'était éloignée. Agenouillée devant l'armoire où Bastet et ses petits étaient blottis, elle bêtifiait d'une voix douce en les caressant. Un pâle rayon du soleil couchant faisait étinceler ses cheveux d'or épandus sur sa robe en lin mauve. Ramsès jeta un rapide coup d'œil dans sa direction, puis se détourna en soupirant imperceptiblement.

Il arrive que le hasard exauce de façon curieusement inadaptée les vœux inconsidérés que l'on formule sans y penser. Ainsi, je regrettai fort avoir souhaité que Gargery n'insiste plus auprès d'Emerson — qu'il exaspérait en pure perte — pour nous accompagner en Égypte lorsque le malheureux garçon tomba un matin dans l'escalier menant à la cave et se fractura le poignet — le poignet droit.

Pendant que le médecin dûment convoqué l'examinait et lui posait un plâtre soutenu d'une attelle, Gargery ne cessa de se reprocher sa maladresse. Il s'en excusa encore auprès de moi lorsque, après avoir raccompagné le praticien, j'allai prendre de ses nouvelles.

— Vraiment, madame, je suis désolé, dit-il d'une voix atone. Avec ce plâtre, je ne pourrais pas manier efficacement mon gourdin. Je l'avais pourtant déjà mis dans les bagages que j'ai commencé à préparer. Peut-être pourriez-vous repousser votre voyage de quelques semaines… ? S'enquit-il avec un soudain espoir.

— Ce ne sera pas possible, Gargery, répondis-je d'un ton ferme. Mais je vous confie la maison durant notre absence — au cas où des malandrins viendraient y dérober les notes du professeur.

Quand je le quittai, il marmonnait encore en secouant la tête, l'air accablé, et son ton sceptique indiquait clairement qu'il n'était guère convaincu par la noblesse de la mission dont je l'avais chargé.

Quelques semaines plus tard, je me trouvai accoudée au bastingage, à bord du bateau qui nous emmenait en Égypte, humant à pleins poumons le vent du large. Mon horizon était on ne peut plus souriant. Emerson, fermement éperonné par mes soins, avait terminé dans les temps son manuscrit qui avait été déposé à Londres chez l'imprimeur, l'Angleterre et ses frimas se trouvaient à des miles de là, et les côtes égyptiennes apparaîtraient dès le lendemain. Il me semblait que je sentais déjà dans l'air iodé toutes les senteurs enivrantes de ma patrie d'adoption. Une rafale soudaine souleva alors mon chapeau — une paille blonde que j'avais agrémentée d'un nœud en satin cramoisi. C'était mon plus joli chapeau, aussi je m'y accrochai fermement tout en jetant un regard derrière moi, sur le pont de promenade.

Je ne savais pas où se trouvaient les enfants et, évènement nettement plus remarquable, je ne m'en souciais guère. C'était un changement appréciable de ne plus avoir à garder un œil sur Ramsès, en redoutant de sa part un quelconque méfait, comme fomenter une mutinerie — ce qu'il avait fait à l'âge de huit ans, si je me souviens bien — tenter une expérience chimique qui risquait de provoquer un naufrage ou encore tomber à l'eau. Avec Nefret et David pour surveiller mon fils, et les deux garçons pour surveiller Nefret, je me sentais en droit de savourer sans arrière-pensée une traversée paisible, souvent en la seule compagnie de mon époux bien-aimé.

Pour l'heure, nous échangions cependant quelques piques. Emerson était furieux d'avoir découvert dans un périodique (je pensais pourtant les avoir tous dissimulés) que le journaliste Kevin O'Connell se trouvait actuellement en Égypte. C'était un vieil ami à nous — Emerson s'élevant fermement contre ce vocable appliqué à Kevin, je dirais plutôt une vieille connaissance — qui travaillait pour le Daily Yell. Emerson ne cessait de vitupérer à son sujet depuis le déjeuner.

— Je vous préviens, Peabody, grogna-t-il, j'ai dû endurer la présence de ce faquin (et de beaucoup d'autres) à l'ouverture du sarcophage il y a deux ans, mais c'est fini, fi-ni, terminé. Je ne veux plus voir personne aux alentours de ma tombe ! Nous avons cette année une tâche fort délicate à entreprendre pour enlever et remettre en état des objets inestimables qui se trouvent entassés dans un état déplorable. La moindre perturbation nuirait grandement à mon travail. Pour l'intérêt de la Science…

— Oui, Emerson, dis-je quelque peu précipitamment — selon mon expérience, quand l'intérêt de la « Science » est évoqué par un archéologue, le mieux est de couper court le plus rapidement possible ! — Je sais ce que vous pensez des journalistes.

— Je croyais, Amelia, grinça-t-il, que vous aviez décidé de ne plus me couper la parole.

— Vraiment ? Dis-je en toussotant et, pour changer de sujet avant qu'il ne me coupe la parole, j'enchaînai aussitôt : Les côtes égyptiennes apparaîtront dès demain, n'est-ce pas ? Il me semble que je sens déjà dans l'air iodé toutes les senteurs enivrantes de l'Égypte.

— Ne soyez pas bêtement sentimentale, Peabody, ricana Emerson. C'est impossible, et vous le savez bien.

— Qu'importe, mon chéri, dis-je aimablement, en lui saisissant le bras dans mon enthousiasme. C'est si bon d'être de retour.

— Vous me reprochez souvent de me répéter, ma chère, ricana-t-il, mais je ne trouve pas cette réflexion très originale non plus. Vous l'énoncez chaque année !

— Vous êtes impossible, dis-je d'une voix nettement moins affable tout en dardant sur lui un regard sévère. Je tiens absolument à ce que vous ne me gâchiez pas la sérénité de cette traversée. Pour une fois que nous sommes tranquilles, sans avoir à surveiller Ramsès ou Nefret.

— Nefret ? Répéta Emerson en me regardant ébahi. Pourquoi diable aurions-nous à surveiller cette adorable enfant ?

— Mais mon cher, soulignai-je avec un sourire, justement parce qu'elle est adorable ! Ce n'est plus une mais une jeune fille de dix-sept ans qui porte un nom illustre et doit hériter d'une immense fortune dès qu'elle aura atteint sa majorité. Ne réalisez-vous pas que cela fait d'elle une proie rêvée pour les chasseurs de dot ? N'avez-vous pas remarqué qu'elle est toujours très entourée et que Ramsès et David ne la quittent pas d'une semelle ?

— Nom de Dieu ! s'exclama Emerson d'une voix si puissante que plusieurs regards indignés se tournèrent vers nous.

Je dus ensuite m'agripper des deux mains au bras de mon bouillant époux qui prétendait aller derechef surveiller lui aussi sa fille adoptive.

— Non, non, non, Emerson, dis-je en haletant sous l'effort. Il n'est pas question que vous flanquiez à l'eau tous les jeunes gens qui parleront à Nefret. Les garçons suffisent comme gardes du corps. Ils prennent leur tâche très au sérieux. C'est agréable, n'est-ce pas, de voir combien ils s'entendent à merveille.

Manuscrit H

— Fiche-moi la paix, rugit Nefret, les joues enflammées et les yeux furibonds. Tu n'as pas à me surveiller sans arrêt.

— Alors n'encourage pas ce freluquet de tes sourires aguicheurs, rétorqua Ramsès d'un air hautain. Il a un rire ridicule, une vraie perruche. Je ne sais comment tu peux supporter de lui parler.

— Voyons, Ramsès… commença David.

— Laisse tomber, David, coupa Nefret, la voix frémissante de rage. Cela lui va bien de parler de ridicule. Tu as vu comment minaudaient ces deux dindes aux yeux de merlan frit quand tu les as saluées ce matin sur le pont ?

— Je me suis contenté d'être poli envers elles, protesta Ramsès en s'écartant cependant de Nefret qui lui enfonçait son index pointé au niveau du sternum. Miss Daisy et Miss Lily Ashton sont un peu timides, voilà tout.

— Timides ? S'esclaffa Nefret. Mais tu es aveugle, mon garçon ! Elles ont dû faire un pari à ton sujet et s'ingénient à te rencontrer par hasard au moins dix fois par jour ! Si je leur disais que tu n'as pas quinze ans, elles seraient sans doute moins intéressées.

— Voyons, Nefret… commença David.

— Je m'excuse, Ramsès, s'exclamait déjà Nefret la mine contrite. C'était un coup bas, je l'avoue. Tu m'as mise en colère et je dis n'importe quoi dans ces cas-là.

— Je m'excuse aussi de t'avoir contrariée, grinça Ramsès d'une voix contrôlée. Heureusement, nous devrions arriver demain. Je n'aurai plus à rencontrer par hasard ces demoiselles.

— Et Anthony doit aussi rejoindre son père qui travaille à Assouan, ajouta Nefret en riant. Ma réputation ne risque donc rien avec lui. Nous devrions aller retrouver tes parents sur le pont. Je crois que le professeur était vraiment furieux d'apprendre la présence de Mr. O'Connell en Égypte. Tante Amelia le savait-elle ?

— Certainement, dit Ramsès, sinon elle ne se serait pas arrangée pour enlever tous les journaux du bord. J'ai eu beaucoup de mal à en trouver un !

— J'ai entendu plusieurs passagers se plaindre, remarqua David en souriant. Certains menaçaient même d'écrire à la compagnie.

— Mère se préoccupe rarement de ce genre de détail.

Les trois jeunes gens sortirent du fumoir où avait eu lieu leur altercation après que Ramsès ait intercepté Nefret qui retournait vers sa cabine.

— De toute façon, dit la jeune fille une fois à l'extérieur, nous resterons peu de temps au Caire. Aussi, peut-être le professeur ne rencontrera-t-il même pas Mr. O'Connell.

— Tu ne connais pas les journalistes, marmonna Ramsès. Ils sont acharnés — surtout celui-là. Il poursuivra sans hésitation mes parents jusqu'à Louxor s'il pense pouvoir leur soutirer quelque chose à raconter dans son torchon.

— L'essentiel a déjà été dit au sujet de Tetisheri, n'est-ce pas ? S'étonna David.

— Qu'importe ! rétorqua Ramsès d'un ton amer. S'ils n'ont rien de vrai à dire, les journalistes n'hésitent pas à inventer. Mes parents avaient rencontré O'Connell au moment de la mort de lord Baskerville et c'est lui qui a trouvé la formule de 'la malédiction des pharaons'. Bien que le crime ait ensuite été élucidé, l'idée était devenue si populaire qu'elle est restée dans les esprits. C'est dire le pouvoir de la presse !

Lorsque nous arrivâmes à Alexandrie, l'agitation était à son comble. Les gens étaient tous plongés dans le Daily Yell et commentaient avec force gesticulations et commentaires le gros titre de la une : La nuit rouge de Sobek : Crimes rituels au musée du Caire !

L'article, bien entendu, était signé de Kevin O'Connell…