Le Sietch

Chapitre 2 : Jeux

- Comment ça « parti au sietch » ? s'exclama Irulan, sous le coup de la surprise.

Sa jeune suivante, une fille quelconque venue directement du Palais où elle avait grandi dans l'ombre d'Irulan, s'inclina bassement, honteuse de n'avoir pas réussit sa mission, tout aussi étrange semblait-elle. Pourquoi, par tous les Dieux, la princesse voulait-elle voir l'homme (peu séduisant, peu riche et avec peu de pouvoir) qui lui avait fait l'affront de la décoiffer ? Elle n'avait préparé aucun poison pour le punir !

Elle tourna la tête, lui montrant son profil hautain et dédaigneux tandis qu'elle appliquait de la poudre sur ses joues déjà pâles. Ses cheveux, quant à eux, étés trempés dans son dos, séchés par une autre suivante, mèche par mèche.

En même temps, à l'autre bout du Palais, Paul sourit derrière sa tasse de café aux épices. Le messager trembla devant ce sourire et resta à genoux, la tête aussi basse que possible, prête à toucher le sol.

- « Parti au sietch », n'est-ce pas ? fit-il, plus pour lui-même qu'à l'adresse des autres.

Chani congédia le messager pour qu'il ne meure pas d'une crise cardiaque à cause de l'immense symbole religieux que Paul portait en lui. Puis, elle se tourna vers son mari, toujours vêtu d'une simple tunique aux couleurs rayonnantes du désert, les sourcils froncés :

- Paul, tu es extrêmement mystérieux ces derniers temps, lui fit-elle remarquer.

- Ça fait parti de mon travail…

- Non, je veux dire, même pour moi, tu es incompréhensible. Pourquoi ces sourires mystérieux ? Qu'y-a-t-il de drôle à l'idée que Stilgar soit reparti au sietch ? Ne devrais-tu pas plutôt être inquiet ?

- Inquiet ? Pour Stilgar ? Non…

- Alors explique-moi.

L'Empereur sourit, regarda le cadran solaire et alla se rasseoir sur le lit avant de s'allonger de tout son long aux côtés de Chani qui était encore sous le drap fin. Le soleil du petit matin jouait sur les tentures de la pièce, rappelant les petits matins au désert. Quand tout allait bien.

- Imagine-toi qu'un homme bouscule une femme dans un couloir, comme ça, parce qu'il est très maladroit. La femme, qui a une coiffure très élaborée mais très fragile ne tombe pas mais voit sa chevelure se défaire com-plè-te-ment devant l'homme en question et est incapable de la refaire elle-même. Sa cour tétanisée ne vient pas à son secours. C'est donc l'homme en question qui vient et bien maladroitement, l'aide à refaire un semblant de coiffure…. Qu'en dis-tu ?

- Une histoire de cour comme une autre…

- Sauf qu'elle ne s'est pas passée à la cour.

- Où donc ?

- Juste devant la salle du Conseil…

- Mais…

- Oui, Chani. C'est exactement ce à quoi tu penses.

- Non… Stilgar et Irulan ?

- Exactement. Tu ne trouves pas que ça semble évident, tout à coup ?

- Euhm. Non. Ils ne se parlent jamais.

- Mais justement ! J'ai eu la preuve hier qu'ils étaient faits l'un pour l'autre !

- Paul, franchement, un Empereur a mieux à faire que de s'occuper des histoires de Palais qui ne concernent pas la politique, répliqua sévèrement Chani.

- Tu as raison. Mais j'ai le pressentiment qu'ils vont avoir un rôle à jouer avant la fin.

- En attendant, si sa Majesté daigne s'occuper de sa femme…

- Bien sûr. Où avais-je la tête ?

L'Empereur ne se montra pas de la matinée.

Stilgar, quant à lui, était aussi avec sa femme. Mais tout avec un goût plus amer. Il ne retrouvait nulle part la douceur policée et dangereuse de la princesse. Autrefois, il avait méprisé cette ambiance feutrée au Palais. Maintenant, il la redoutait. Il était la main de fer mal cachée par le gant de velours du Palais. Il s'était toujours mieux senti au sietch. Là où il avait grandi, là où il prenait véritablement les décisions.

Mais, à cause d'elle, tout lui semblait fade de nouveau. Qui l'eût cru ? Stilgar, trouver fade l'odeur de sécheresse et d'épice, de sueur des hommes comme des femmes. Trouver fade, le soleil qui se levait le matin au milieu des dunes, les enfants qui courraient entre les rochers sous l'œil bienveillant des mères qui aiguisaient leurs armes. Mais c'était pourtant la vérité. Le Fremen s'en rendait un peu plus compte maintenant qu'il était allongé là, sur le rude matelas qui lui servait de lit conjugal. Hannah était encore endormie à ses côtés. Mais ça n'avait plus d'importance.

Dire qu'il était parti, comme une ombre dans la nuit, sans rien dire à personne, tout ça dans l'unique but d'oublier tout ce qui s'était passé hier… Mais un souvenir n'est pas comme un ennemi : il vous poursuit. Il ne se contente pas de la victoire, mais veut la mort de l'adversaire par la pire des tortures. L'absence de la jeune femme qu'il n'avait jamais côtoyée de très près jusqu'à hier le hantait. Il n'avait qu'une envie secrète, bien cachée au fond de son cœur : retourner à ses côtés. Pourquoi ? N'avait-il pas tout ce qu'il lui fallait ici ? Une femme aimante, à manger, la possibilité de vivre tranquillement jusqu'à la fin de ses jours…

Quel sort cette sorcière lui avait-elle envoyé pour le punir de lui avoir touché ses cheveux ? Il laissa son regard se poser sur la pile de ses vêtements, ceux qu'il portait au Palais. Sur le tissu noir qu'il portait habituellement, reposait le pire sortilège possible : un cheveu d'elle. Il y était resté lorsqu'il l'avait aidée. C'était l'unique témoin de son sacrilège. Un simple cheveu, long comme une corde, long comme une cascade, brillant comme un mini soleil, comme une babiole magique. Maudit comme elle et ses sublimes joues rougies.

Il devait faire quelque chose. Il devait avoir une réponse. Il prit son courage à deux mains, se leva et enfila son distille à la va vite sous le regard intrigué de sa femme, encore à moitié endormie.

- Où vas-tu ?

- Je dois aller voir Alia. Ou Paul. Peu importe. Je rentre au Palais.

- Déjà ? Mais tu es arrivé hier !

- J'ai des réponses importantes à aller obtenir.

La princesse Irulan était une adepte du Tarot de Dune. Elle y jouait très régulièrement avec ses suivantes pendant les heures les plu chaudes. Aujourd'hui, elle n'avait aucune obligation à remplir, elle portait donc une robe plus légère, sans corset ni crinoline, flottant sur sa peau pâle, protégée par les nombreuses tapisseries de son antichambre. Ses cheveux étaient attachés avec une grâce faussement nonchalante, laissant quelques mèches tomber çà et là dans on cou. Ses suivantes avaient à peu près le même accoutrement et étaient réunies autour de la table où elles s'échangeaient les cartes.

Plongées dans leur profond ennui, elles furent toutes agréablement surprises par l'agitation causée au Palais par l'arrivée de quelqu'un qu'on n'attendait plus. Elles se précipitèrent toutes à la fenêtre, sauf Irulan, restée étonnement froide :

- Princesse, appela une suivante, Princesse, Stilgar est rentré du sietch !

Elle releva à peine les yeux de la carte qu'elle faisait tourner entre ses mains. Elle semblait plongée dans ses pensées, comme troublée et énervée à la fois. Elle poussa un petit soupir hautain, comme lorsqu'elle affichait son mépris pour quelqu'un avant de déclarer :

- Et depuis quand peut-il interrompre une partie de Tarot ?

- Mais, princesse…

Elle lui jeta un regard noir et l'incident fut clos. Tout le monde se remit à la table et la partie repris. Irulan la remporta, encore une fois.

L'arrivée précipitée de Stilgar au Palais permit aux gardes de se rendre compte qu'il était parti la veille. Il portait encore un vieux distille plein de poussière et de sable qui lui avait permit de regagner Arrakeen, en traversant une partie du désert. Dès qu'il arriva, il demanda une audience avec l'Empereur qui était malheureusement fort occupé et tenta de trouver Alia qui était au Temple. Il aurait pu parler à Alia après la prière, mais il se ravisa.

Alia et Irulan étaient trop différentes. Elles ne pouvaient pas se comprendre. Ce qu'Alia lui dirait ne pourrait jamais s'appliquer à la princesse. Il avait vu Alia grandir trop rapidement pour son corps d'enfant. Il avait put mesurer l'étendue de son pouvoir. Il était sûr qu'elle était de la même essence divine que son frère. Il savait de quoi elle était capable mais il savait aussi ce qu'il lui manquait.

Alors qu'Irulan était un véritable mystère pour lui. En fait, elle semblait être un véritable mystère pour tout le monde. Tous pouvaient lui dire d'où elle venait et qui était son père. Il savait aussi que c'était une sorcière Bene Gesserit mais qui était-elle en vrai ? Quel genre de princesse sans pouvoir était-elle ? Pourquoi apporter autant de soin à son apparence alors que son époux ne l'avait jamais touchée et couchait ouvertement avec une autre ? Comment le prenait-elle ? Pleurait-elle dès fois quand personne ne pouvait voir son maquillage couler ? Aimait-elle Paul ? Aurait-elle voulu des enfants ? Comment s'adaptait-elle à Arrakis ? Tant de questions qui se trouvaient sans réponse. Irulan était une énigme. Une de celles qu'on ferait mieux d'oublier mais qui nous titillent dès qu'on leur tourne le dos.

Stilgar alla donc dans ses quartiers pour se changer et apparaître un peu plus civilisé. Il essaya de coiffer ses cheveux sans avoir à les tirer en arrière mais ils refusaient de garder la moindre forme. Finalement, il les tira en arrière avec des gestes rageurs. Il n'avait rien des hommes que fréquentait Irulan. Il ne connaissait rien à son monde qui lui semblait d'ailleurs futile et sans grand intérêt. Alors pourquoi elle ? Il avait toujours cru qu'elle n'était qu'une fille hautaine et prétentieuse, superficielle surtout. Désormais, il était sûr qu'il y avait quelque chose sous les coiffures compliquées. Il l'avait vu la veille.

Il se rappelait d'une chanson qu'on chantait au sietch. Une chanson sur l'arrivée des Harkonnen avec leurs châteaux et leurs hautes technologies. Elle disait : « La même sauvagerie repose dans le cœur de tous les hommes. » Dans le contexte de la chanson, cela faisait surtout référence à la cruauté animale du Baron et de ses fils. Stilgar ne put s'empêcher de se demander à quoi ressemblait la sauvagerie d'Irulan. Elle ne le savait sans doute pas elle-même.

- L'Empereur va vous recevoir, fit un jeune garde Fremen qu'il avait entendu entrer à un moment dans ses pensées sans vraiment y prêter attention.

Le Naib se leva un peu trop brusquement pour le jeune homme qui, craignant d'avoir interrompu d'importantes réflexions politiques, fit un pas en arrière, effrayé. Aussitôt, Stilgar se calma et regarda l'amas de documents sur son bureau avant de demander :

- A-t-il précisé autre chose ?

- Euhm.. Non. Il a simplement dit qu'il allait vous recevoir dans la salle du Conseil.

- Bien.

Il n'avait pas précisé pourquoi. Quelle décision nécessitait donc sa présence ? Peut-être voulait-il les documents. Mais lesquels ? Le Fremen soupira avant de tous les rassembler comme la veille et sortit en priant pour ne pas rencontrer Irulan. Il suivit le jeune garde et finit par entrer dans la salle du Conseil.

L'Empereur l'attendait, seul, plongé dans la contemplation du ciel que le soleil impitoyable illuminait. Il semblait si petit, si seul, assis là comme écrasé par l'astre. Il avait les mains posées sur ses genoux dans un geste sage de receuillement. Dès qu'il sentit la présence de Stilgar, il se retourna vers lui avec un léger sourir énigmatique et l'invita à prendre place devant lui. En obéissant, le Fremen sentit les yeux mystérieux de Paul le suivre et observer chacun de ses gestes. Cela le mit un peu mal à l'aise, mais il s'assit tout de même et étala les rapports qu'il lui avait demandés :

- Dans la Bible Orange des Catholiques, il y a une référence à un texte perdu qui s'appelle « L'Epitre aux Corinthiens ». Dans cet épitre, il y a une injonction très intéressante : « Corinthiennes, vos cheveux, c'est votre pudeur ! » expliqua Paul.

Puis, il se tut et le silence tomba. Stilgar haussa un sourcil, comme pour demander la suite du raisonnement. Où voulait-il en venir ?

- En réalité, depuis des millénaires, la chevelure d'une femme est jugée comme un attribut érotique, un peu comme le cou ou même la poitrine. Il fit une pause en regardant Stilgar droit dans les yeux. Or, il se trouvait que les Corinthiennes ne portaient rien pour couvrir leurs cheveux pendant les prières, ce qui avait fort dérangé les fidèles mâles. D'où l'Epitre.

Paul observa les traits de Stilgar. Il était très confus. Il avait bien sûr compris le symbole des cheveux, mais il n'avait pas encore sorti le symbole de son contexte, c'est-à-dire du contexte religieux.

- Voulez-vous que j'instaure une loi obligeant les femmes à porter un voile dans le Temple ? demanda Stilgar, un peu surpris après un lourd moment de silence.

- Non, Stilgar, certainement pas. Vous n'imaginez même pas la fureur d'Alia. Et imaginez le gâchis que ce serait : cacher les coiffures compliquées d'Irulan.

Paul eut un petit sourire en coin. Stilgar sembla comprendre comme un homme frappé par la foudre. Il écarquilla les yeux et se redressa un peu :

- Elle vous en a parlé ? demanda-t-il.

- De ?

- Non, de rien.

L'Empereur laissa passer uniquement parce qu'il connaissait déjà l'histoire. Il ne fallait pas tourmenter un homme amoureux, il le savait bien.

Soudain, quelques gardes ouvrirent la porte de la salle du Conseil. On annonça Feya, l'unique suivante Fremen de la princesse. Stilgar la connaissait, elle faisait partie du Sietch. Il avait réglé son mariage avec un puissant guerrier hier. Elle venait sans doute le remercier. Mais sur ses traits, lorsqu'elle entra, nulle reconnaissance, seulement de l'inquiétude. Paul, qui la connaissait aussi, l'autorisa à entrer et à s'exprimer :

- Messeigneurs, je suis désolée d'interrompre une audience si importante, mais… elle hésita un instant mais Paul d'un geste de la main l'encouragea à poursuivre. C'est… Vous savez, je dois me marier dans deux jours et la princesse refuse de me laisser partir le temps de mon mariage. Elle dit avoir besoin de moi.

- Besoin de vous ? demanda Paul après avoir levé les yeux au ciel. Sa femme officielle était la pire femme-enfant superficielle qu'il lui ait jamais été donné de rencontrer. Pourquoi faire ?

- C'est que… Elle vient de m'attribuer la tâche de s'occuper de ses cheveux avec Gani et Ira.

Il soupira. Et on venait le déranger pour ça ? Paul commençait à désespérer. Il releva la tête et rencontra le regard soucieux de Stilgar. Ah ! Voilà la situation idéale pour conclure cette affaire une fois pour toutes. Les choses avaient assez duré : il était temps de se lancer dans la dernière ligne droite. Paul sentait les complots se refermer peu à peu sur lui. S'il pouvait tenir Irulan et donc les Bene Gesserit, à une certaine distance pour un moment, cela lui donnerait le temps d'anéantir les autres pièges.

- Si elle se refuse à vous quitter, amenez-la avec vous, proposa alors Paul.

Les deux Fremens le dévisagèrent.

- Princesse Irulan… au sietch ? bégaya Feya.

- Oui, assura Paul. Cela me semble être une très bonne idée. Il est important qu'elle reste en contact avec la population de la planète sur laquelle et s'occupe de ses cheveux. Emmenez-la avec vous. Elle y restera le temps du mariage : proposez-lui ma tente et faîtes en sorte qu'elle en apprenne plus sur les Fremens. Feya, appela-t-il.

- Oui, Monseigneur ?

- Préparez vos affaires, vous avez le reste de la journée pour vous. Donnez de nombreux fils à votre futur époux.

- Merci, Monseigneur ! s'exclama-t-elle avec un grand sourire avant de s'incliner et de s'en aller en courant.

- Vous, Stilgar, trouvez un vrai distille à la taille d'Irulan. Rattrapez Feya si vous pouvez: elle connaît les mesures de la princesse. Puis, allez la voir pour lui annoncer la nouvelle. Dîtes-lui aussi que ça lui sera très utile pour son livre. Vous serez responsable d'elle pendant son séjour. Bon, à présent, acquittez-vous de cette tâche et laissez-moi ces documents. Bon courage.

Stilgar mit un petit moment avant de réaliser dans quoi l'Empereur voulait qu'il s'embarque. Il resta un moment interdit puis, il se leva, s'inclinant profondément devant Paul avant de quitter la pièce sans un mot.

Muad'Dib voulait sa mort.