Cela fait maintenant quelques mois que le Kurgan et Tim se sont rencontrés. Peu à peu, le Kurgan s'installe dans son rôle de grand frère, et bizarrement, contre toute attente, ça lui plaît.

Pour l'instant ils continuent de voyager sans but précis, en attendant de peut-être trouver un endroit où se poser. Souvent, le Kurgan a mené ce genre de vie, par le passé. Il a toujours aimé bouger, et préféré errer selon son caprice plutôt que de prendre la peine de se construire une nouvelle vie, ailleurs et sous un autre nom, toutes les quelques années. A quoi bon, si tout est régulièrement à refaire ?

Mais à présent, le petit est là et les choses sont différentes. Oui, le moment est venu de s'installer tranquillement quelque part, et de mener une vie plus normale, au moins pour un temps. De nouveau, le Kurgan considère l'idée rentrer chez lui, en Russie. Cela fait si longtemps… Il y a encore une maison, dans un petit village perdu en pleine campagne à une centaine de kilomètres de Moscou. Là-bas, ils pourront vivre en paix.

Avant de rejoindre la Russie, il s'arrêteront quelques temps à Berlin. Le Kurgan y a une vieille connaissance, un vieux médecin au courant de l'existence des Immortels mais qui a toujours su rester dans la discrétion. Il faudrait qu'il examine Tim. Ça ne peut plus continuer comme ça, le petit s'affaiblit trop. Sa blessure à la gorge a laissé de graves séquelles : il respire mal, parle à peine (sa voix, quand il arrive à dire quelque mots est une sorte de murmure rauque à peine compréhensible), avaler lui fait si mal qu'il ne se nourrit plus que de liquide ou de bouillie, et encore, son frère doit insister beaucoup... Et pourtant rien n'y fait, le gamin a dramatiquement maigri.

Tim a aussi gardé des traces de sa première mort – le suicide en se jetant d'un pont - : une fracture mal ressoudée à la jambe qui le fait légèrement boiter, et une épaule déplacée qui lui fait mal en permanence.

L'idée d'un séjour à l'hôpital ne plaît guère à Tim. Le gamin est resté très méfiant, il ne fait vraiment confiance qu'à son frère. Etre séparé de lui l'inquiète. Et puis d'abord, c'est qui ce mortel qui se soucie du bien des Immortels ? Ce serait bien étonnant qu'il agisse par simple bonté d'âme, les gens ne sont pas comme ça, alors ça cache quoi de pas net ?

« Oui, bien sûr, il y trouve aussi son intérêt. Il y a une vieille entente entre nous. » explique le Kurgan « Comme tout bon mortel qui se respecte, il est fasciné par l'immortalité. Ça fait très longtemps qu'il étudie le sujet , à l'échelle d'une vie de mortel je veux dire. Nous soigner lui fournit à chaque fois de nouvelles données pour ses recherches, et tout le monde est content…

« Il fait des recherches sur nous, ce bonhomme ? Alors il nous voit comme des espèces de bêtes curieuses ? » Le petit n'en dit pas davantage, mais ses pensées sont teintées d'inquiétude, maintenant il voit le brave docteur Werner comme une sorte de dangereux savant fou...

L'idée est assez drôle. Le Kurgan ne peut s'empêcher de sourire.

« Mais non. C'est un médecin qui travaille très bien, et ses recherches sur l'immortalité, c'est rien de bien méchant. En plus, l'hôpital où il travaille se trouve sur une terre sacrée. C'est un endroit parfaitement sûr, tu vois, on ne peut pas rêver mieux. »

Oh si, Tim peut imaginer tout un tas de perspectives beaucoup plus agréables que ça. Et si le Kurgan pense que voir ce médecin est indispensable, ça veut dire que la décision d'y aller est déjà prise, et qu'il ne lui en parle que pour la forme.

Tim boude un peu. Il y a des moments comme ça où Victor a tendance à se comporter plus en père qu'en grand frère, et le petit préfère de loin leurs moments de franche rigolade…

Enfin, tout est planifié, et ils ne sont plus qu'a quelques jours du départ pour l'Europe. Ils vont rejoindre la prochaine ville et s'y tenir tranquilles jusqu'au moment de partir.

En chemin, ils s'arrêtent un moment sur une aire d'autoroute. Tout va bien jusqu'à ce qu'ils croisent un couple avec sa marmaille qui braille. L'humeur de Tim change brutalement du tout au tout. Il n'en manifeste rien extérieurement, mais cette vision l'a mis dans la plus folle des rages. Le Kurgan perçoit sa fureur , mais ne comprend pas ce qui se passe…

Le pouvoir de Tim échappe totalement à son contrôle. L'énergie glaciale frappe les enfants. Leurs pleurnicheries se changent en hurlements, ils s'écroulent au sol et se tordent de douleur. Les parents épouvantés ne comprennent pas ce qui se passe…

Vite, il faut arrêter ça ou Tim va les tuer, et peut-être dans la foulée tout détruire dans les environs.

Le Kurgan a pris le gamin par la main et l'entraîne à l'écart.

« Tim ! Arrête ça tout de suite ! Tu m'entends ? » lui ordonne-t-il sèchement, à la fois verbalement et mentalement.

Le petit essaie désespérément de lui obéir, mais il a bien du mal à reprendre le contrôle.

« Mais enfin qu'est-ce qui t'a pris ? »

Tim essaie de parler, mais ses cordes vocales blessées refusent de fonctionner. Il s'explique mentalement.

C'est désordonné et violent. Des bribes de son passé remontent à la surface, des souvenirs plein d'amertume. Une famille, d'autres enfants. Des gens très bien en apparence. Mais en réalité un père violent, une mère effacée, les autres enfants qui le rejettent, personne vers qui se tourner… Des coups, une profonde détresse et personne pour l'entendre. Tim est laissé de côté.. Personne pour prêter attention au petit en train de sombrer. Il déteste les enfants. Il déteste les familles.

Cela rappelle au Kurgan ses propres souvenirs d'enfant battu. Il comprend très bien ce que peut ressentir Tim, mais il n'a jamais consolé un enfant et ne sait pas trop quoi faire.

Il le serre maladroitement contre lui.

« Tim, c'est fini maintenant. Tu n'es plus tout seul, je suis là et je ne te laisserai jamais tomber. Alors, ne refais jamais ça, d'accord ? »

Il n'a pas l'habitude de tels débordements émotionnels… Il a pris le gamin sous son aile et ne l'abandonnera jamais, Tim le sait très bien, il a même pu le lire dans ses pensées, alors pas besoin de faire en plus de grandes démonstrations de sentiments, n'est-ce pas ?

Depuis les événements de New York, il se serait plutôt attendu à de nouveaux problèmes avec la police, parce qu'il est certainement encore recherché. Les confrontations entre Immortels étaient un peu passées au second plan. Le Kurgan n'avait plus rencontré un de ses semblables depuis MacLeod.

Et voilà que l'avant-dernier soir avant leur départ, alors qu'ils rentrent à leur hôtel, le Kurgan perçoit tout à coup la présence d'un autre Immortel pas loin. Tim l'a ressentie lui aussi, à la même seconde.

L'homme sort d'une ruelle obscure.

« Kurgan. Ça faisait longtemps que j'étais sur tes traces. Tu n'as pas été facile à retrouver, je dois dire. Et tu joues les gentils pères de famille, maintenant ? En voilà une surprise … »

L'un comme l'autre veulent rester dans la discrétion. Un combat en ville serait une très mauvaise idée. Ils conviennent d'un meilleur endroit pour se battre. Un lieu isolé, à la sortie de la ville. C'est tout près d'un vieux cimetière.

Le Kurgan décide d'emmener Tim avec lui. Il sera bien plus en sécurité sur une terre sacrée que seul dans leur chambre d'hôtel. C'est plutôt rare que deux Immortels s'associent, mais son adversaire peut avoir un complice, qui sait ? Et il ne veut prendre aucun risque pour le gamin.

C'est une nuit de pleine lune où il souffle un vent glacé. Une nuit de film d'horreur…La voiture s'arrête devant le cimetière. C'est sinistre, et Tim n'est pas très rassuré. Ils passent le vieux portail rouillé qui grince et longent l'allée principale.

« Maintenant, je dois te laisser. Tu vas m'attendre ici, d'accord ? » dit le Kurgan « Ici, tu es sur une terre sacrée et tu ne risques rien. Ce n'est pas un endroit franchement rigolo, je sais bien, mais pas question de revenir à la voiture tout seul, tu m'as bien compris ? Défense absolue de bouger d'ici jusqu'à ce que je vienne te chercher.»

Tim ne se sent pas le courage de rester tout seul au centre du cimetière. Il court rejoindre son frère.

« Il ne t'arrivera rien ici, tu es parfaitement en sécurité…

« Tu en es vraiment sûr ?

« Evidemment. Je dois m'en aller maintenant. A tout à l'heure… »

Tim se force à s'arrêter devant la première tombe de l'allée, et s'assoit sur le bord de la dalle. Il est transi de froid et n'en mène pas large…

Juste de l'autre côté de la grille, l'autre Immortel attendait.

« Que c'est touchant ! J'aurais jamais cru ça de toi, Kurgan… On dirait que tu te ramollis avec l'âge. Et je te trouve un peu trop confiant sur l'issue du combat. Tu peux perdre… Et dans ce cas, ton petit trésor te suivra de près dans la mort… »

Le combat s'engage, là, juste devant le cimetière. Tim regarde, fasciné, horrifié. Il entend aussi tout ce que se disent les deux hommes.

« Ce gosse que tu protèges, c'est un Immortel aussi. Tu vois ce que je veux dire ? Protège-le bien de tous les autres, ça augmentera seulement vos chances de vous retrouver tous les deux face à face à la fin. Il ne peut en rester qu'un, n'oublie pas … UN SEUL . »

Maintenant, il est temps de le finir, ce fumier.

Cette fois le Kurgan ne s'amuse plus. L' adversaire est rapidement liquidé.

De nouveau la tempête d'éclairs, la même chose que ce qu'il a vu à New York… Mais cette fois ça n'impressionne même pas Tim. Il est sous le choc des paroles de l'autre Immortel. Il en a presque la nausée.

« Viens, frérot, on rentre…Qu'est-ce qui ne va pas ?

« Ce qu'il a dit . Je ne veux pas qu'on devienne des ennemis un jour, et qu'on finisse par se battre.

« Ne t'inquiète pas pour ça. Ça n'arrivera jamais. On trouvera un moyen d'y échapper… »

Pour le Kurgan, c'est une affaire classée. Ils ont tellement de chances de se faire tuer chacun de leur côté au cours des siècles à venir que la probabilité qu'ils soient un jour les deux derniers Immortels est tout à fait négligeable… Et, si jamais ça devait quand même arriver, sa décision est prise. Il a fait pas mal de saloperies au cours de sa très longue vie, mais s'attaquer à Tim, ça non. Pas question. S'il ne doit vraiment en rester qu'un, alors que ce soit le gamin. Après tout, lui, il a fait son temps.

Tim a le point de vue exactement opposé. La seule pensée qu'ils puissent devenir un jour des ennemis qui se combattent à mort l'emplit d'horreur. Si c'est ça qui les attend, il se débrouillera pour disparaître avant.

Le petit est devenu très taciturne. Il rumine des pensées sombres qu'il ne partage pas avec son frère. Le Kurgan attribue ces changements à l'état de santé de Tim, et ne s'en inquiète pas davantage.

Le jour du départ arrive, et ils partent pour l'aéroport. Si la police les recherche toujours, elle aura bien du mal à les repérer tant ils paraissent différents. Tim admire comment le Kurgan s'est transformé. Il n'en revient pas… Il n'a plus rien du voyou habillé de cuir noir qu'il a rencontré à New York. Cette fois, il a voulu se donner l'air le plus normal possible. Il a tout changé, non seulement son allure, mais son comportement, son vocabulaire…tout. Ses cheveux ont repoussé, maintenant il a de courtes boucles noires, et il est habillé très différemment : un jean et un pull blanc à col montant, qui cache sa cicatrice. Et Tim pouffe de rire quand une paire d'épaisses lunettes de myope vient parfaire le déguisement.

Il a l'air d'un père de famille sans histoires, accompagné d'un enfant sage.

Ils sont à présent à Berlin depuis un moment, installés dans une vie bien plus tranquille. Le docteur Werner a déjà vu Tim. Bientôt, le gamin entrera à l'hôpital.

Tim a pris l'habitude de cacher beaucoup de ses pensées à son frère. Si le Kurgan savait ce qui lui occupe l'esprit, il s'inquiéterait, mais il n'a aucun moyen de savoir…

Les paroles de l'Immortel que le Kurgan a décapité juste avant leur départ l'obsèdent. L'idée d'un combat à mort entre lui et Victor est intolérable.

Il ne veut pas guérir. Il veut mourir. Définitivement cette fois.

Il a longuement réfléchi à toutes sortes de façons de mourir. S'il était vraiment réduit en bouillie, peut-être qu'il ne pourrait plus se régénérer. Ce serait terminé. Etre heurté de plein fouet et écrasé par un train, par exemple, ça devrait marcher…

Dès lors, sa décision est prise. Un soir où le Kurgan est occupé et ne fait pas trop attention à lui, il quitte leur appartement sans bruit et se dirige droit vers la voie ferrée.

Il longe les rails quelques instants, voit les lumières d'un train qui se rapproche, et va à sa rencontre.

« TIMOTHY ! »

Au moment où il allait être happé, on le tire violemment en arrière. Victor l'a attrapé au vol, juste à temps, et ils sont tombés à la renverse tous les deux. Le train les frôle presque, dans un bruit d'enfer.

Le Kurgan n'a pas eu clairement accès à ses pensées, mais il a eu tout à coup un mauvais pressentiment qu'il a bien fait d'écouter. Quand il s'est soudain rendu compte de l'absence du petit, il a tout deviné en un éclair et il n'a eu que le temps de courir jusqu'à la voie ferrée…

« Ne recommence jamais ça, tu m'entends ? »

Le Kurgan le secoue rudement, mais sa main tremble. Tout s'est joué à quelques secondes…

Il est furieux. Il fait de son mieux pour protéger le gamin, tout en menant sa vie d'Immortel. Mais si en plus il doit le surveiller constamment pour éviter qu'il ne se tue… Il n'y arrivera jamais. Il fait tout ce qu'il peut, mais il ne peut pas être derrière lui tout le temps. Si Tim n'y met pas plus de bonne volonté, c'est perdu d'avance.

« Je tiens à toi, abruti, je n'en ai pas le droit ? Dans quel état tu crois que je serais, maintenant, si je t'avais retrouvé en miettes au bord de la voie ferrée ? C'est toujours pareil avec toi : dès que quelque chose ne va pas, tu veux tout envoyer balader et te tuer ! Tu crois vraiment qu'il n'y a que ça pour régler tes problèmes ? Je croyais que tu avais changé, mais non, rien à faire. Un vrai sale gosse, une foutue tête de cochon à qui on ne peut faire aucune confiance ! »

Tim fond en larmes.

Le Kurgan se radoucit un peu. Les pensées du petit sont un peu confuses, mais il saisit l'idée générale… Les paroles de son ancien adversaire continuent à faire leur œuvre.

« Mais enfin merde, ce type est mort depuis longtemps ! Combien de temps encore tu vas laisser ses foutaises te pourrir la vie ? Et puis tu pourrais m'écouter, aussi. Qu'est-ce que je t'avais dit ?

« Qu'il n'y a pratiquement aucune chance pour qu'on se retrouve tous les deux à la fin.

« Exactement. Tu es un Immortel, alors cesse de vouloir bêtement te tuer, tu en rencontreras assez d'autres qui voudront le faire à ta place.

« Tout ça pour essayer d'être le dernier… Mais je m'en fous, moi, d'être le dernier ou pas. Ces histoires-là, ça m'est égal. Tout ce que je veux, c'est rester avec toi…

« Mais un jour je ne serais peut-être plus là. C'est comme ça, aucun combat n'est gagné d'avance. Si un jour ça arrive il te faudra serrer les dents et continuer tout seul. Tu es Immortel, c'est comme ça , alors tu devras faire comme nous tous : te défendre, et essayer de tenir jusqu'à la fin. Abandonner sans combattre et se laisser tuer n'est même pas imaginable, c'est compris ?

« Et celui qui gagne à la fin, il a tous les pouvoirs et il peut vraiment tout faire ?… Je veux dire, même faire revivre quelqu'un qui a été tué ?

« C'est possible, je ne sais pas… »

A vrai dire, le Kurgan n'en a pas la moindre idée, il n'a même jamais réfléchi à la question, mais là, il a intérêt à se montrer convaincant .

« A la réflexion… certainement. Conclusion ?

« On doit quand même essayer de s'en sortir tous les deux… mais si jamais on n'y arrivait pas tous les deux, celui qui reste doit continuer, parce que si jamais il gagne, il aura une chance de sauver l'autre.

« C'est mieux. Je préfère ça. Promets-moi d'y penser et de t'en rappeler, d'accord ? Et arrête tes conneries, ça commence vraiment à bien faire. Ça va mal en ce moment, je le sais, et je fais de mon mieux pour t'aider. Mets-y un peu du tien, au lieu de me faire ces grandes démonstrations de désespoir.

« Je te promets, Victor… »

Le Kurgan l'a pris dans ses bras, et le porte jusqu'à la maison.

Pauvre petit bonhomme. Léger comme une plume, si frêle, si petit, si maigre, si pâle… On dirait le fantôme du gamin qu'il a rencontré à New York. On a de la peine à croire qu'il s'agisse du même garçon. Maintenant, il est mutilé, il a perdu sa voix, il respire avec peine… Victor en a le cœur serré.

Quelques jours plus tard, Tim entre à l'hôpital, le temps de soigner sa jambe et son épaule. On tente aussi de réduire les séquelles de sa blessure à la gorge, mais avec moins de succès. Tim trouve vraiment le temps long à l'hôpital, et se réjouit à l'idée de sa sortie. Enfin le jour tant attendu arrive, mais la joie est de courte durée…

Les interventions ont bien réussi, et comme on pouvait s'y attendre la cicatrisation est parfaite. Mais le médecin discute avec son frère, et en les écoutant Tim commence à s'inquiéter… Il est question de prolonger son séjour à l'hôpital.

Tim lève vers Victor un regard désespéré. Le Kurgan l'ignore, il ne répond pas non plus à ses supplications mentales, et donne son accord pour une nouvelle hospitalisation.

Tim attend d'être seul avec son frère pour laisser éclater sa fureur : « T'avais pas le droit de me faire ça !

« Je vais me gêner ! Regarde-toi, squelette ambulant, tu ressembles plus à un échappé de la morgue qu'à un patient de l'hôpital.

« Euh, peut-être… mais je suis Immortel, alors...

« Oui, et heureusement que tu l'es, sans ça tu ne serais plus de ce monde depuis longtemps.

« N'importe quoi ! Il vient de dire que j'étais guéri !

« Des suites des opérations seulement.

« Bon d'accord, j'ai peut-être l'air malade, mais c'est seulement un air, en fait je vais très bien. Et puis, comme je suis immortel, de toutes façons c'est pas grave !

« Pas grave ? Tu n'imagines même pas le danger que tu cours en restant comme ça, idiot. Une proie facile pour le premier Immortel venu, et une proie intéressante qu'on ne lâchera pas. Tu es spécial, ils voudront tes pouvoirs, un jour tu peux être amené à te défendre tout seul parce que je ne peux pas être toujours derrière toi. Dans l'état où tu es, tu ne serais même pas capable de t'enfuir en courant. Alors un combat, on n'en parle même pas. Ça ne peut pas continuer comme ça. Un point c'est tout. Et puis je ne te demande pas ton avis.

« J'en ai marre que tu me traites comme un gamin, en âge réel je suis presque aussi vieux que ton affreux bonhomme !

« Bien essayé, mais tu es un Immortel. Par rapport à moi, tu n'es qu'un bébé, et je suis responsable de toi. Alors maintenant tu vas te taire et obéir !

«Mais c'est pas juste ! J'en ai ras le bol de tout ça et je veux que ça s'arrête ! J'ai pas besoin d'être soigné par ton espèce de vieux mortel , on dirait Frankenstein, il est vieux et il fait peur ! Et puis j'en ai marre d'être enfermé dans ce foutu hôpital, je le déteste et puis je vais le réduire en poussière dès que t'auras le dos tourné, ensuite je m'en irai et tu ne me retrouveras jamais !

«Si tu veux que je te prenne au sérieux, c'est pas comme ça qu'il faut t'y prendre. Et pour ce qui est d'utiliser tes pouvoirs, je garderai un œil sur toi et je te conseille pas d'essayer. Ça barderait comme jamais depuis qu'on se connaît. »

Verbalement, il a été ferme. Mentalement il se répète mais avec un peu plus de douceur :

« Fais pas ça, Tim. Ce serait vraiment stupide. Tu détestes peut-être cet hôpital, mais au moins tu y es en sécurité, alors ne va pas bêtement tout casser. Tu as une chance de guérir, alors saisis-la, nom d'un chien ! Moi, je ne saurais pas te soigner, alors tant pis si ça te déplaît, il faudra bien en passer par là.»

Il se sont séparés fâchés. A vrai dire, le Kurgan est vite partagé entre la colère et l'amusement. Ça lui rappelle trop les terribles colères de son enfance. Bien entendu, lui, il n'avait pas le pouvoir de réduire quoi que ce soit en poussière par la seule force de sa volonté, mais bon… des fois, l'intention y était. Décidément, ils se ressemblent. Et Tim a aussi un côté sale gosse. Pour la première fois, le gamin l'a vraiment énervé. Pour un peu, lui aurait flanqué une bonne fessée.

Ce nouveau séjour à l'hôpital est un cauchemar sans fin pour Tim. Il s'ennuie comme jamais auparavant. Il est furieux contre son frère, il ne décolère pas. N'importe comment, il n'avait pas à lui imposer tout ça. Cette fois le gamin trouve qu'il a vraiment abusé de son autorité et il le lui pardonne mal.

Tim n'a pas de contact avec l'extérieur, mais le Kurgan passe régulièrement dans les environs, et essaie d'entrer en communication mentale. Mais Tim refuse de répondre ou l'envoie au diable. Mais bientôt son frère lui manque. Bien sûr que ce temps d'hospitalisation est dur à supporter, mais si Victor a pris cette décision, et s'il s'est montré sévère c'était seulement pour son bien…

Enfin, Tim peut quitter l'hôpital. Même s'il reste encore fragile, il va visiblement mieux. Suffisamment bien pour qu'ils puissent envisager le départ pour la Russie. Le Kurgan a repris contact avec son vieil ami Andreï, qu'il sera content de retrouver.

« Andreï est un vieil ami à moi, un mortel. On s'est connus à l'université, à Moscou, il y a plus de quarante ans maintenant. On faisait tous les deux des études d'archéologie et de langues anciennes… » explique le Kurgan.

« Pourquoi faire semblant d'apprendre des trucs que tu savais déjà, et mieux que tout le monde ?» demande Tim avec étonnement.

« Eh bien… Entre autres choses, c'était une occasion de voir sortir mon peuple de l'oubli. Pour en revenir à Andreï, tu verras, c'est un type bien.

« Dis, c'est comment, là-bas ? C'est là où vivait ta tribu, dans le temps?

« Non, on était beaucoup plus loin dans l'est. Mais je connais la région depuis si longtemps – il y a des siècles et c'est pas une façon de parler – que je m'y sens un peu chez moi aussi. J'y retourne de temps en temps.

« Alors, toi, tu as un chez toi, un endroit où tu peux toujours revenir…

« Oui, et un jour tu en auras un aussi. Tu retrouveras la mémoire et tu sauras d'où tu viens. »

Andreï est venu les attendre à l'aéroport. Comme d'habitude, les deux vieux amis ont un choc en se revoyant, le Kurgan parce qu'Andreï a pris un coup de vieux supplémentaire, Andreï en constatant une fois de plus que le Kurgan, lui, n'a pas changé. Il semble beaucoup plus jeune que lui maintenant. C'est drôle de penser qu'en réalité son ami a plus de quarante fois l'âge de son grand-père…

Autre motif d'étonnement, cette fois-ci : cette fois Victor n'est pas venu seul, il tient par la main un gamin pâle, à l'air timide, qui lui ressemble étonnamment… Son fils ? Les immortels ne peuvent pourtant pas avoir d'enfants… enfin, c'est ce qu'on lui a toujours dit. Il n'ose pas poser de question, c'est peut-être un sujet sensible.

Pour rentrer chez eux, il y a encore une longue route à faire. La nuit tombe, et il pleut, une petite pluie régulière qui donne envie de dormir. Assis à l'arrière, Tim regarde distraitement le paysage qui défile derrière la vitre. Andreï et le Kurgan bavardent en russe. Tim ne comprend rien mais la conversation le berce. De temps en temps, son frère entre en contact mental avec lui, et ils échangent quelques bribes de pensées, mais Tim commence vraiment à avoir sommeil.

Le Kurgan se fait charrier par Andreï, et il traduit mentalement pour le petit, parce qu'il trouve ça très drôle. Décidément, rien n'a changé entre eux. Il viennent à peine de se retrouver et déjà ils recommencent à blaguer et à se taquiner comme toujours…

«… Non, ça c'était le passé, et là je te parle du présent. Ça n'a plus rien d'une habitation, c'est une bauge dont même un sanglier ne voudrait pas.

« J'ai connu pire.

« Attends de la voir en plein jour, ta bicoque. T'auras peur. Tu as peut-être envie de camper à la dure, mais ce n'est pas un endroit où on peut emmener un gamin. Je suis sûr que le petit Timothy aurait peur, là-bas.

« T'exagères, elle est pas si moche que ça…

« Le problème c'est pas tant qu'elle est moche, mais qu'elle ne tient plus debout que par habitude et ça, ça ne me plaît pas..

« Toi, t'a jamais aimé ma maison.

« Oh, mais si, elle est comment dire, très intéressante. Si vieille qu'elle a sûrement été hantée dans le temps, et si déglinguée que les fantômes ont dû en partir depuis longtemps pour se chercher un endroit plus sûr !

« Tu y es allé voir comme je te l'avais demandé ?

« Oui, bien sûr. C'est crade et tout est pourri.

« Il faut toujours que tu dramatises tout. Quelle histoire pour un peu de poussière sur les meubles… Une petite vingtaine d'années de poussière, rien du tout. Je te vire ça d'un coup de torchon.

« …C'est plutôt tes meubles qui sont tombés en poussière, et il y en a une strate géologique. Le toit a l'air foutu, et puis les conduites d'eau sont crevées, aussi. T'imagines même pas à quel point tout est moisi. Partout ça sent le champignon... d'ailleurs on devrait même pas respirer cet air-là, il y a de quoi attraper plein de cochonneries.

« T'en fais pas pour ça, on est Immortels tous les deux, on ne craint rien !»

« Ah ouais, c'est vrai. Comme ça va prendre mille ans au moins pour remettre ta baraque en état, ton immortalité te laisse une chance de voir la fin des travaux !

« T'as vraiment juré de me démoraliser ! Même pour bâtir les pyramides, ça n'a pas pris aussi longtemps! »

Lorsqu'ils arrivent à destination, le gamin s'est endormi pour de bon. Victor le porte à l'intérieur.

C'est là qu'Andreï remarque pour la première fois la cicatrice du petit.

« Ça alors. Qu'est-ce qui lui est arrivé ? C'est affreux… Se faire sauvagement égorger, c'était une coutume chez vous les Kurgans ? »

Tim se réveille au son de sa voix, et demande mentalement à son frère :

« Où est-ce qu'on est ? A la maison ?

« Non, là on est chez Andreï. On va dormir ici cette nuit, et demain on sera chez nous. »

Un peu plus tard, Tim dort tranquillement dans sa chambre, et les deux vieux amis bavardent tous les deux devant la bonne flambée qu'Andreï a allumée dans la cheminée.

« Je t'aurais vu pouponner… Comme quoi tout arrive ! » rigole Andreï.

Le Kurgan lui lance un regard noir.

« Je te taquine, vieux frère, mais en fait, tu t'en sors sacrément bien. Les Immortels ne peuvent pas avoir d'enfants, hein ? Pourtant, toi t'es un vrai papa poule. J'aurais jamais cru ça de toi.

« Pour information, Tim est mon frère. Et j'ai pas de mérite, il n'est pas un gosse difficile. Il me tient compagnie et j'aime ça. J'aurais jamais cru pouvoir m'entendre avec un enfant, pourtant. Pour moi, les mômes étaient emmerdants, braillards et généralement stupides…Mais Tim, lui, il est spécial.

« C 'est sûr… Un gamin immortel. J'ai du mal à imaginer ça. Il doit avoir plus de maturité que les autres gosses, forcément, plus d'expérience de la vie et tout.

« Oui, c'est pas le genre à courir partout et à faire des conneries. Il est sage comme une image la plupart du temps. Et très intelligent avec ça. Cela dit, des fois aussi c'est un vrai gosse, qui a besoin d'attention et qu'on s'occupe de lui. Pour ce que j'en sais, ses parents étaient un peu comme les miens, des gens qui donnaient beaucoup plus de raclées que d'affection. Fous-toi de ma gueule si tu veux, mais ces choses-là je les comprends, pour en être passé par là.

« Loin de moi cette idée-là, au contraire je trouve que tu assures vraiment. Mais pourquoi tu as choisi d'être un grand frère plutôt qu'un père ? La différence d'âge entre vous deux est assez grande.

« Oh, pour ça oui, je ne le fais pas dire. Je pourrais même faire figure d'ancêtre… mais il se trouve que père c'était pas très positif ni pour lui ni pour moi. Comme je te disais, on a vécu des histoires qui se ressemblent.

« A propos d'âge, maintenant j'ose pas imaginer celui de Timothy ?

« Oh, lui, c'est vraiment un tout petit bébé. Même pas un demi-siècle. Tu vois, il est même plus jeune que toi. Il y a des millénaires d'écart entre lui et moi.

« Des millénaires… La vache… Tu n'as jamais été très clair là-dessus, mais je te croyais âgé de deux ou trois siècles tout au plus…

« Vraiment ? Tu as dû mal comprendre, ou alors, je ne sais plus, je me suis peut-être rajeuni de quelques petits siècles par coquetterie.

« Ah ouais, naturellement. J'aurais dû y penser. Tout à fait ton genre.

« Sans rigoler, je ne pourrais même pas te dire mon âge exact. Quand tu dépasses ton premier millénaire, ça devient emmerdant de compter, et pour moi c'était il y a longtemps. En plus ma tribu tenait pas vraiment de registres d'état-civil ! »

Si pour les autres Tim paraît être un enfant timide qui parle à peine, en revanche il est la plupart du temps en communication mentale avec son frère. Pour le Kurgan, c'est le souvenir d'une innocence depuis longtemps oubliée, et c'est comme s'il voyait le monde d'un regard neuf. Une curieuse et agréable sensation. Le Kurgan se sent plus vivant qu'il ne l'a été depuis des siècles…

Toutefois, ils peuvent de la même façon partager le pire de leurs expériences passées. Le Kurgan en est très conscient, et il y a toute une partie de sa mémoire qu'il tient hermétiquement fermée à Tim. Certains souvenirs d'une violence difficilement supportable même pour lui. Des situations et des événements qui ne l'ont pas laissé indemne. En aucun cas il ne voudrait transmettre ça au petit… Quand il est éveillé, il peut l'en protéger, mais bien sûr pas pendant son sommeil.

Fort heureusement, ce sont généralement les cauchemars de Tim qui prennent le dessus. Il en fait presque chaque nuit. Cela fait des millénaires que le Kurgan n'avaient pas été tourmenté de la sorte par de mauvais rêves . Et il lui faut compter aussi avec les émotions de Tim, qui accompagnent les cauchemars, et qui dans ces moments-là prennent le dessus et le submergent totalement...

Cette nuit-là, c'est une poursuite assez mouvementée qui est venue perturber leur sommeil. En voulant éviter l'énorme bête enragée qui lui court après, le Kurgan tombe de son lit. Il reprend aussitôt ses esprits. Il gît sur le plancher, empêtré dans ses couvertures, et ne sait pas trop si c'est la chute ou son propre cri de terreur qui l'a réveillé . Honteux, il se relève en grommelant un juron.

Les cauchemars de Tim sont la plupart du temps ceux typiques des enfants de son époque, Peur du loup, peur du noir… Autant de peurs bizarres, incompréhensibles pour le Kurgan : lui, il a grandi à une époque où les loups faisaient partie du quotidien. Les gens d'alors faisaient avec et n'en avaient pas aussi peur. Qu'est-ce qu'ils ont donc, les gosses de maintenant a tellement craindre les loups, alors qu'ils n'ont plus jamais l'occasion d'en voir pour de vrai ? Vraiment, ça le dépasse.

« Qu'est-ce qui se passe ? » s'inquiète Andrei en allumant la lumière « Je t'ai entendu crier depuis ma chambre. Est-ce que ça va ?

« Ouais, bien sûr. C'était seulement un rêve idiot. J'ai jamais eu peur des loups… trop habitué à en voir de mon temps. Seulement les vrais, ils n'étaient jamais grands comme des vaches, alors je me suis laissé un peu … surprendre.

« Quoi, un cauchemar ? Tu rigoles ! Dans le temps, même un tremblement de terre aurait pas pu te réveiller quand tu roupillais …

« Oui, mais ça, mon vieux, c'était le bon temps. Maintenant, avec Tim, c'est différent. Quand il fait des rêves comme ça, je peux dire adieu à mon sommeil.

« Attends…Tu veux dire que le petit a le même pouvoir que toi ?

« Oh non, en fait il maîtrise ce truc bien mieux que moi »

« Des loups, hein ? » reprend Andreï avec un sourire en coin « J'imagine comme ça doit être vexant pour toi … Et encore t'as eu de la chance. C'est vrai, ça aurait pu être pire, ton frérot aurait pu avoir peur des araignées, par exemple, il y a des gens comme ça… »

Le Kurgan va lui lancer un oreiller, quand soudain il s'arrête net.

« Quoi, qu'est-ce qu'il y a ?

« Tim. Lui, il continue de rêver…»

Et maintenant les loups ont cédé la place à autre chose, ce sont des images particulièrement atroces venant du passé lointain du Kurgan qui ont brutalement fait irruption dans les rêves du gamin. Le Kurgan essaie d'abord de le rassurer mentalement, mais cette fois, Tim peine vraiment à se sortir du cauchemar , alors il va le rejoindre. L'enfant est mal réveillé, effrayé, et il ne sait plus très bien où il est . Il se jette dans les bras de son frère. D'habitude, Tim est réservé, timide, et peu démonstratif. Faut-il qu'il ait eu peur cette fois pour réagir ainsi…

« Ça va aller, frérot. T'en fais pas. Tu es en sécurité, et tout va bien. Je suis là.

« Je t 'ai encore réveillé. Je suis désolé…

« C'est rien.

« Cette fois c'était vraiment affreux…

« Je sais. J'ai vu…Mais c'est fini maintenant. Allez, rendors-toi.»

Andreï rapplique à son tour. Décidément, ça le surprend et ça l'amuse de voir Victor se comporter de façon aussi attentive et tendre. Son vieil ami ne l'avait pas habitué à ça.