Chapitre 9

Quand le Héros du Temps et Iria entrèrent dans la taverne, ils s'aperçurent que deux personnes les attendaient avec angoisse.

« Que vous est-il arrivé, demanda Thelma. Quand Sheik est rentré seul, je me suis inquiétée.

— Je me suis perdu en essayant de semer un groupe de soldats, répondit le jeune homme. Iria était trop bouleversée pour me guider. Nous nous sommes cachés en attendant qu'elle puisse le faire. »

Il se tourna vers Sheik.

« Que s'est-il passé après notre fuite ?

— Les soldats ont emmené Link. Je pense qu'ils l'ont reconduit dans sa cellule. Il était toujours inconscient. »

Lorsqu'elle entendit parler de son ami, Iria qui, jusque-là avait gardé son calme, s'effondra. Thelma s'approcha de la jeune fille et la prit dans ses bras.

« Ils lui ont fait du mal, sanglota-t-elle. Son dos …

— Que veux-tu dire ? Que lui ont-ils fait ?

— Il a reçu des coups de cravache, répondit le Héros du Temps. Certains lui ont été donnés par un officier, probablement le commandant Vernarte.

— Qu'est-ce qui te fait croire que c'est lui ?

— La violence avec laquelle il frappait et la joie évidente que cela lui procurait. Seule la haine peut inciter à agir de la sorte. Si tu avais vu les marques qui sont apparues sur sa peau... »

Thelma avait pâli en entendant ces propos, mais elle se reprit.

« Qu'avez-vous appris ? Que comptent-ils faire de lui ? »

Le Héros du Temps lui rapporta le discours de Ganondorf ainsi que ses intentions vis-à-vis de Link et de ses « complices ». Ensuite, il raconta les mauvais traitements infligés au prisonnier et l'intervention d'Iria. Quand il en vint au moment où l'officier avait mis la cravache entre les mains de la jeune fille, celle-ci s'écroula et fondit en larmes.

« Je suppose qu'elle a été incapable de le faire !

— C'était au dessus de ses forces ! C'est pour ça que ce monstre a lui-même donné les coups. Ensuite, il m'a arraché mon manteau et j'ai dû le combattre. Si nous avons pu nous enfuir, c'est grâce à l'intervention de Sheik. »

Thelma aida Iria à se relever.

« Je vais la conduire dans sa chambre. Asseyez-vous et reposez-vous un peu. Je reviens, attendez-moi. Il faut qu'on parle. »

La tenancière comptait lui faire prendre un somnifère pour que la jeune fille puisse se reposer, après cette épreuve traumatisante. Une fois que celle-ci serait endormie, elle veillerait à fermer la porte à clé pour éviter un nouveau drame.

Après le départ de son visiteur, Link était resté seul, en proie à une grande inquiétude. Par sa faute, Ganondorf avait réapparu et s'était rendu maître du royaume. Il était tombé dans le piège que son ennemi lui avait tendu et avait entraîné ses amis dans sa chute. Son incompétence risquait de coûter cher au peuple d'Hyrule.

Le commandant Vernarte entra avec quelques gardes. Perdu dans ses pensées, le jeune homme n'avait pas remarqué cette intrusion. Un des soldats portait un plateau sur lequel reposaient différents flacons et du matériel de soin. Il pénétra dans la cellule dont la porte fut refermée après son passage.

Sous la surveillance très étroite de son chef de section, ce dernier s'approcha du prisonnier et posa son fardeau sur le sol. Link, qui venait de se rendre compte qu'il n'était plus seul, releva la tête et observa son visiteur.

« J'ai été chargé de soigner tes blessures », l'informa le garde.

Le Héros du Crépuscule le regarda sans réagir. Pourquoi voulait-on se donner la peine de le soigner si c'était pour recommencer l'opération le lendemain ? La réponse lui sauta aux yeux : pour qu'il puisse être suffisamment résistant pour survivre jusqu'à son exécution.

Le soldat examina Link et remarqua une légère blessure juste à côté de son œil. Il s'assit sur la banquette et prit une petite compresse humide sur le plateau. Il approcha celle-ci du prisonnier afin de nettoyer le sang qui avait coulé sur sa joue en lui parlant doucement.

« Ne bouge pas ! Je vais m'occuper de toi ! »

Le jeune homme tourna son regard vers le garde. Lorsque des mains s'approchèrent de son visage, Link se leva d'un bond. Le prisonnier commençait à ne plus supporter qu'on le touche. Il réalisa un pas en arrière pour mettre le plus de distance possible entre eux.

Voyant cela, Vernarte fit entrer les autres gardes dans la cellule. Deux d'entre eux s'avancèrent en direction du captif qui reculait toujours. Ce dernier fut rapidement bloqué par un des murs de la prison. Il n'avait plus de possibilité de fuite.

Les soldats l'attrapèrent par les bras, mais Link n'avait plus la force de résister. La journée avait été éprouvante autant physiquement que moralement et il se sentait vidé de toute son énergie. Ils l'allongèrent sur le banc.

Pour être sûrs qu'il se laisse faire pendant les soins, les gardes prirent la précaution de l'attacher. L'un d'entre eux, celui qui n'était pas encore intervenu, avait installé des chaînes à chaque extrémité de la couchette. Le héros du Crépuscule se retrouva donc retenu par ces liens.

Leur travail terminé, les geôliers quittèrent la cellule. Le captif ne pouvait désormais plus bouger et leur présence n'était plus nécessaire. Ils remirent la clé des entraves au commandant. Celui-ci sortit avec eux afin de leur donner quelques instructions sur leur prochaine mission.

L'homme s'était approché du prisonnier pour nettoyer les blessures qu'il avait à la tête, mais ce dernier gardait son visage contre le bois de la banquette. Le soldat s'accroupit à sa hauteur et lui parla avec douceur.

« Ne t'inquiète pas, je ne suis pas ici pour te faire du mal. Si tu ne te laisses pas faire, cela risque d'être encore plus difficile pour toi. »

Le jeune homme releva la tête et regarda son interlocuteur dans les yeux. Ce qu'il y lut sembla le calmer. Il avait reconnu le soldat chargé de lui apporter ses repas. Il se positionna afin de se laisser soigner. Le garde retira les traces de sang et examina la plaie au niveau de son œil. Celle-ci étant peu profonde, il se contenta d'appliquer de la pommade cicatrisante.

« Je vais maintenant m'occuper de ton dos. Ça risque de faire mal. Je vais faire de mon mieux pour t'éviter des douleurs inutiles. »

Le soldat souleva la chemise du jeune homme et observa son dos. Les marques sur celui-ci étaient nombreuses et profondes. Il n'avait pas assisté à l'épreuve qu'avait subie le prisonnier, mais était conscient que cela n'avait pas dû être une partie de plaisir pour lui.

Le garde commença par purifier les plaies. Il vérifia que le commandant était toujours occupé à donner des ordres à ses subordonnés avant de parler à voix basse pour n'être entendu que du captif.

« Écoute-moi ! Je dois te parler, mais je ne dispose que de très peu de temps. Mon nom est Corentin. J'ai vu tes amis, ils organisent ton évasion. Je vais faire de mon mieux pour que tu sois capable de les suivre lorsqu'ils viendront te chercher. Tu dois t'y préparer dès à présent. »

Link posa son regard sur son interlocuteur.

« Cela ne sert à rien ! Ils ne pourront pas me sauver. Ils ne le peuvent plus.

— Pourquoi dis-tu cela ?

— Parce qu'ils ont déjà essayé et qu'ils ont échoué. Ils ont été arrêtés et l'un d'entre eux a été gravement blessé. »

L'entrée Vernarte l'empêcha de pousser plus loin ses questions. Le jeune soldat continua les soins sous le regard inquisiteur de son chef, mais se promit de tirer cette histoire au clair. Il n'avait entendu parler d'aucune nouvelle arrestation.

Une fois le prisonnier soigné, le garde rangea son matériel et déposa à côté de la banquette une cruche d'eau et un morceau de pain. Ensuite, il ramassa son plateau et se dirigea vers la grille restée ouverte et s'approcha du commandant.

« Dois-je le faire manger, mon capitaine ? Je ne pense pas qu'il soit capable de le faire seul avec ses chaînes.

— Contente-toi de les lui laisser et quitte cette pièce. Tu as d'autres prisonniers à nourrir. »

Le soldat fut surpris par les paroles de son chef. En effet, aucune autre cellule de la prison n'était occupée. Il repensa à ce que lui avait dit le captif et comprit que ces paroles étaient destinées à celui-ci pour confirmer l'arrestation de ses amis.

Corentin obéit et sortit, non sans avoir jeté un dernier regard sur le jeune homme qui avait encore pâli après avoir entendu leur conversation. Il ne l'avait jamais vu comme cela : l'espoir semblait l'avoir quitté. Ses alliés devaient être avertis de son état.

Après le départ du garde, le commandant entra dans le cachot et s'approcha de Link. Il l'attrapa par les cheveux et l'obligea à le regarder.

« Notre petite séance d'aujourd'hui a dû être écourtée. La vaine tentative de tes amis a fait fuir le peuple, mais ils ne pourront pas intervenir demain. Les douleurs que tu ressens ne sont rien à côté de ce qui t'attend dans les prochains jours. »

Le chef de section s'attendait à une réaction de la part du prisonnier, mais celui-ci n'en eut aucune. Ses yeux semblaient vides, comme si l'envie de se révolter l'avait quitté. Surpris par cette absence de réponse, Vernarte ajusta la chaîne qui entravait ses mains de façon à ce que le captif puisse atteindre les aliments qui lui avaient été laissés. Puis il sortit de la cellule.

Une fois seul, Link replongea dans ses idées noires. Au bout de plusieurs minutes, il sentit le sommeil le gagner. Le jeune homme tenta de résister, mais sombra très vite dans l'inconscience.

À la taverne, Thelma avait rejoint Sheik et le Héros du Temps dans la salle de réunion.

« Je ne parviens pas à calmer Iria. Elle te réclame, dit la tenancière en s'adressant à ce dernier. Elle refuse de prendre un calmant avant de t'avoir parlé.

— J'ai compris. Je viens. »

Il se leva et l'accompagna dans la chambre de la jeune fille. Celle-ci était couchée sur son lit. L'apercevant, elle l'appela :

« Fais quelque chose pour aider Link. Ne les laisse pas lui faire ça ! Tu es sa dernière chance ! Promets-moi de l'aider.

— Je ferais ce que je pourrais. Maintenant, tu dois te reposer. Avale ce médicament, ajouta-t-il en lui tendant le verre préparé par Thelma. »

Quand elle eut pris le liquide, elle recommença à parler.

« Link, c'est toi ? Tu as réussi à t'échapper ?

— Elle délire, remarqua le Héros du Temps.

— La fièvre est montée, c'est pour ça que je voulais qu'elle dorme.

— Je vais rester un peu ici. Va rejoindre Sheik. Je vous retrouve dans la salle de réunion dès qu'elle se sera assoupie. »

Thelma se leva et lui remit une clé avant de sortir.

« Verrouille la porte en sortant. Je ne veux prendre aucun risque.

— Je ne pense pas qu'elle soit en état de tenter quelque chose, mais je fermerais. »

La tenancière sortit et laissa le jeune homme avec Iria. Le fait que cette dernière le confonde avec son ami d'enfance devrait l'aider à se calmer. Il resta à ses côtés, lui permettant de prendre sa main dans la sienne. Le médicament mit plusieurs minutes avant de faire son effet. Quand il fut sûr qu'elle dormait profondément, le Héros du Temps se leva et quitta la chambre.

Quand il entra dans la salle de réunion, Sheik l'interrogea.

« Comment va-t-elle ?

— Elle dort. Elle m'a pris pour Link. Je pense que c'est la fièvre, mais au moins, elle s'est assoupie calmement.

— Comment va-t-elle réagir demain quand elle ne le verra pas, demanda Thelma.

— On va faire en sorte qu'elle puisse le voir. Je pense que nous devrions agir sans tarder et lancer l'opération dès ce soir. Avec un peu de chance, il sera là quand elle se réveillera.

— Êtes-vous suffisamment préparés ?

— Non, mais il faudra qu'on fasse avec. Nous ne pouvons le laisser endurer ça plus longtemps. »

À ce moment quelqu'un frappa à la porte qui donnait sur le bar. Thelma se leva pour aller ouvrir pendant que Sheik et le Héros du Temps se cachaient dans le couloir. La tavernière vint bientôt les rassurer.

« C'est Corentin. Il veut vous parler. C'est très important ! »

Tous trois regagnèrent la salle de réunion.

« Je suis désolé de venir à l'improviste, mais j'apporte de mauvaises nouvelles. Ce soir, j'ai été chargé de soigner les blessures de Link.

— Comment va-t-il ? »

Pour leur faire comprendre l'état dans lequel se trouvait leur ami, il entreprit de leur raconter les derniers événements ainsi que les réactions de celui-ci.

« Ses forces s'épuisent, mais ce n'est pas le plus grave. Il se décourage.

— D'après ce que vous nous dites, il semble effectivement avoir perdu la volonté de se battre. Qu'est-ce qui a bien pu provoquer ça ? Ce n'est pas l'impression qu'il donnait cet après-midi.

— Link est persuadé que vous avez été arrêtés. Il semble croire également que l'un d'entre vous est gravement blessé.

— Comment le savez-vous ?

— J'ai pu lui parler quelques minutes pendant que le commandant donnait ses ordres. C'est lui qui me l'a dit. Je n'ai pu en apprendre plus par manque de temps, mais juste avant que je sorte, mon chef a fait un commentaire qui a confirmé mes doutes. Il m'a demandé d'aller nourrir les autres prisonniers alors que les cellules sont vides depuis la grande évasion. Ils lui ont menti pour l'affaiblir. J'ignore comment ils ont réussi à le convaincre.

— Je sais comment ils ont fait », ajouta Sheik.

Tous trois se tournèrent vers lui.

« Après votre fuite, dit-il en s'adressant au Héros du Temps, Ganondorf a ramassé le manteau que tu avais laissé et l'a utilisé pour nettoyer le sang sur le dos de Link. Il a dû lui faire croire qu'il s'agissait du tien pour rendre son mensonge plausible.

— Si c'est vrai, il doit croire qu'il est perdu et il va cesser de se battre.

— Êtes-vous toujours décidé à le faire évader ?

— Plus que jamais !

— Dans ce cas, n'attendez pas trop longtemps. J'ai fait de mon mieux pour le soulager et lui redonner des forces, mais il sera de nouveau battu demain. Plus vous attendrez et plus il sera faible.

— Nous sommes conscients de l'urgence de la situation.

— J'ai appliqué un antidouleur sur les plaies de son dos. Celui-ci devrait faire effet encore plusieurs heures, mais il se peut que le produit le fasse dormir. Vous serez peut-être amenés à le réveiller.

— Sera-t-il capable de nous suivre et de se défendre ?

— Physiquement, je le pense. Concernant son mental, je n'en suis pas convaincu. La nouvelle de votre arrestation lui a fait un choc. Il risque d'avoir besoin d'un peu de temps pour se remettre.

— Dès qu'il saura qu'on lui a menti, sa force reviendra.

— J'espère que vous avez raison. Il faut que je vous laisse. Je vais devoir reprendre mon service dans peu de temps.

— Vous avez pris d'énormes risques pour nous aider. Comment pourra-t-on vous remercier.

— Sauvez-le ! C'est tout ce que je demande. Une dernière chose : j'ai ajouté un peu de tonifiant à son pain de ce soir, mais je ne suis pas sûr qu'il l'ait mangé.

— Nous nous occuperons de le lui faire avaler s'il ne l'a pas fait ! Soyez rassuré ! »

Corentin acquiesça et sortit. Thelma le suivit. En revenant dans la salle, elle trouva le Héros du Temps et Sheik occupés à préparer le matériel dont ils avaient besoin pour leur expédition. La tenancière comprit directement leurs intentions, mais ne chercha pas à les en dissuader, consciente qu'attendre davantage présentait un trop gros danger pour la vie de Link. Pourtant, son inquiétude était grande. Ceux qu'elle commençait à apprécier, allaient prendre d'énormes risques.

« Avez-vous besoin de quelque chose ?

— Je pense que nous avons déjà réuni le nécessaire, commença Sheik, mais il y a un point que nous devons encore aborder. Si nous échouons…

— Ne parle pas comme ça, coupa Thelma en se levant. »

Le Héros du Temps se leva également et la retint.

« Désolé, mais il faut que ce soit dit ! Si nous échouons, et que nous ne revenons pas, Iria sera en danger. Il faudra la conduire très loin d'ici. Quitte à lui mentir pour qu'elle parte ! Tu dois nous le promettre. »

La tenancière posa son regard dans les yeux bleus de celui qui ressemblait tant à son protégé. Elle y lut la même détermination et le désir de défendre ses amis.

« D'accord, répondit-elle en sentant les larmes monter dans sa gorge. Je vous le promets.

— Très bien ! Nous avons encore beaucoup à préparer.

— Je vais m'occuper d'Iria. Si vous avez besoin d'autre chose, venez me voir.

— Ne lui dis rien de notre expédition. Il vaut mieux qu'elle l'ignore jusqu'à ce que nous ayons réussi à le ramener. »

Elle acquiesça et sortit. Sheik et le Héros du Temps profitèrent du reste de la soirée pour faire leurs derniers préparatifs.