Disclaimer : Certains personnages sont basés sur ceux du spectacle musical de Kamel Ouali "Dracula, l'amour plus fort que la mort" (et presque tous les autres sur ceux qu'il a lui-même empruntés à Bram Stoker). Bien entendu, je ne gagne pas un centime avec cette histoire. Je ne fais que m'amuser.

Et puisque c'est une sorte de suite du spectacle, j'ai écrit en imaginant les personnages comme les chanteurs et danseurs qui les jouaient sur scène, d'où certains détails qui pourraient faire croire qu'il s'agit d'eux. Comme l'indiquent d'autres détails, y compris les noms et âges, ce n'est évidemment pas du tout le cas. Rien d'autre que les vagues descriptions physiques, les talents artistiques et quelques régions ou pays d'origine n'est censé correspondre à la réalité.

Merci à mon amie Juliette (Stanzinaïs Créations, Dessins et Cosplay sur Facebook) pour le montage de couverture. Les photos ont été prises par ma soeur Nicky.


Des images, des reflets

Tu sais, rien ne s'éteint à tout jamais
Il suffit qu'on se rappelle
Pour que reviennent des images, des reflets
(Chanson "Nos rêves", final du spectacle "Dracula, l'amour plus fort que la mort")

Chapitre 1

Jonathan Leclerc. Ce nom dérangeait un peu Lucile, sans qu'elle arrive à déterminer pourquoi. Inexplicablement, elle lui trouvait un côté agaçant et un côté amusant, ce qui ne semblait pas avoir de sens. Mais, dès la fin de l'introduction musicale, elle cessa de se préoccuper du nom pour se concentrer sur la voix.

Le premier couplet, très doux, suffit à conquérir son coeur de chanteuse. La suite ne fit que confirmer cette excellente impression, et elle décida rapidement qu'il était son nouveau chanteur préféré. Elle avait le droit de le considérer comme tel même si seuls les autres invités de cette petite fête sauraient de qui elle parlait si elle citait son nom, n'est-ce pas ? Peu importait qu'il n'ait jamais enregistré un seul single ni chanté pour un public de plus de vingt personnes (elle n'en savait rien, en réalité, mais comme ce n'était pas un chanteur professionnel, elle supposait qu'il était comme elle, étudiant pour rassurer ses parents mais incapable de s'imaginer sérieusement exerçant le métier auxquels les cours qu'il suivait étaient censés le préparer). Elle aimait toutes les intonations de sa voix et, pour autant qu'elle puisse en juger, il était aussi bon guitariste. Reconnu ou non, il avait du talent, donc il méritait d'être placé haut dans ses préférences, entouré de célébrités.

- Élina !

Surprise, Lucile se tourna vers le garçon qui appelait sa soeur. C'était Florian Gelot, leur hôte pour la soirée, le partenaire de danse préféré d'Élina et, d'après ce qu'il avait dit en annonçant la chanson, le meilleur ami de ce Jonathan Leclerc que Lucile rêvait déjà d'applaudir à l'Olympia. Pourquoi intervenait-il maintenant, au beau milieu d'un refrain, alors qu'Élina écoutait attentivement ? Trop attentivement, peut-être... Était-il vexé qu'elle s'intéresse plus à son ami qu'à lui ?

- Élina ? Tu veux un autre verre ?

"Pas vexé : jaloux", se corrigea Lucile quand Élina refusa poliment mais très distraitement, sans quitter des yeux le chanteur-guitariste. Florian avait vraiment l'air très contrarié, et Lucile doutait maintenant que ça puisse être uniquement parce que lui aussi savait chanter et jouer de la guitare (en plus de danser) et qu'Élina ne l'avait pas regardé avec autant d'admiration quand il en avait fait la démonstration un peu plus tôt.

- Moi, je veux bien ! s'écria-t-elle d'un ton enjoué en lui mettant son verre vide dans la main.

Florian resta un instant figé de stupeur, comme s'il avait carrément oublié qu'elle était là aussi (d'accord, ce n'était pas à elle qu'il parlait, mais quand même, il aurait dû savoir qu'elle l'entendrait). Sans ajouter un mot, Lucile lui adressa un grand sourire, et il fut bien forcé de s'éloigner pour aller remplir le verre.

- Tu te rends compte que tu lui plais, au moins ? demanda-t-elle à sa soeur avec un petit gloussement.

- N'importe quoi ! Il ne m'a même pas vue.

Cette réponse n'étonna Lucile qu'une demi-seconde. Élina n'ayant toujours pas réussi à détacher son regard du fameux ami de Florian, il était facile de comprendre qu'elle s'était méprise... et avait laissé échapper une information compromettante.

- Je parlais de Florian, pas de son ami aux beaux yeux bleus, expliqua Lucile, gloussant de plus belle.

Car, bien qu'il soit assez difficile d'en distinguer la couleur exacte depuis l'endroit où elles se trouvaient, il ne faisait aucun doute que les yeux de Jonathan étaient très clairs. Et Lucile savait que sa soeur avait un faible pour les garçons aux yeux bleus.

Les joues soudain très rouges, Élina marmonna un "Mais non, il est juste gentil" auquel Lucile répondit par un "C'est ça, oui !" sans pitié. Si, pour une raison ou pour une autre, Élina refusait d'admettre que Florian pouvait s'intéresser à elle, Lucile n'allait certainement pas lui donner raison. Elle insisterait jusqu'à la convaincre... ou l'énerver. Malgré son apparence douce et charmante, Élina pouvait très bien se mettre en colère pour des bêtises, et Lucile connaissait mieux que personne les limites de sa patience. Mais elle s'en moquait. Certaine qu'une réconciliation suivrait, elle n'hésitait jamais à risquer une dispute.

En l'occurrence, pourtant, Élina semblait plus triste qu'agacée.

- Sérieusement, qui pourrait s'intéresser à moi quand tu es là ? soupira-t-elle. Je suis insignifiante...

- Mais non, enfin !

- ... et tu es éblouissante, termina Élina sans se préoccuper de l'interruption.

Un petit éclat de rire échappa à Lucile.

- Ah, ça c'est vrai ! Tout le monde me le dit.

Le commentaire était assez malvenu, elle en avait conscience, mais à quoi bon chercher à nier ? Élina avait souvent vu tous les regards se fixer sur sa soeur quand elles entraient dans une pièce, et entendu des compliments sur sa personnalité pétillante autant que sur les cheveux teints en roux qui contribuaient à son succès. En vain, Lucile avait tenté de lui faire adopter la même couleur. "Ça ne m'irait pas", protestait Élina. Finalement, après être restée brune pendant presque un an de plus, elle avait opté pour le blond, qui lui convenait très bien mais ne la rendait pas plus sûre d'elle pour autant.

En fait, le problème venait de leur mère. Oubliant que le mur séparant le salon de la chambre de ses filles était trop mince pour empêcher sa voix de leur parvenir distinctement quand aucun autre son ne la couvrait, elle avait fait part à une amie de son inquiétude concernant Élina, toujours éclipsée par l'assurance de Lucile, et était même allée jusqu'à prononcer ce mot - "insignifiante" - qui ne pouvait que heurter une adolescente de quatorze ans déjà inquiète à l'idée de manquer d'attraits. Cinq ans plus tard, il revenait encore trop souvent à l'esprit de la jeune fille pourtant ravissante qu'Élina était devenue.

Maudissant intérieurement sa mère pour cette parole malheureuse, Lucile tenta d'en atténuer la portée en répétant plus ou moins l'explication qu'elle avait trouvée ce jour-là - que ça voulait seulement dire quelque chose comme "Élina a hérité de mon côté effacé alors que Lucile est tout le contraire", et pas du tout "elle est moins jolie" ni quoi que ce soit de ce genre.

- Et pour Florian, je t'assure, c'est toi qui m'éclipses, ajouta-t-elle sans trop savoir si cette idée pouvait rendre le sourire à sa soeur. Je serais presque vexée si je ne pensais pas qu'il ferait un beau-frère très acceptable.

Comme elle s'y attendait, ça ne suffit pas.

- Tu divagues, décréta Élina. On est amis et on danse ensemble, un point c'est tout.

- Pour l'instant !

Pour toute réponse, Élina se contenta de lever les yeux au ciel, puis elle reporta son attention sur Jonathan. Lucile, tout en écoutant la suite de la chanson, observa sa soeur, qui semblait littéralement fascinée. Il fallait reconnaître que ce garçon, en plus d'avoir une jolie voix, était plutôt mignon.

- Tu devrais aller lui parler, si c'est lui que tu veux, finit-elle par dire, taquine et sûre de la réaction qu'elle allait obtenir.

Élina se tourna vers elle avec un air choqué (encore gagné !).

- Quoi ? Mais non ! Qu'est-ce que tu veux que je lui dise ?

Lucile fit mine de réfléchir.

- Oh, je ne sais pas... "Tu es célibataire ?"

La suggestion ne fut, bien entendu, pas au goût d'Élina. Jamais elle n'envisagerait de prononcer une phrase aussi directe, quel que soit le degré de son intérêt pour quelqu'un, et ce n'était pas la peine qu'elle le dise.

- Le pire, c'est que toi, tu serais capable de le faire !

- Oui, et d'ailleurs, j'y vais, annonça Lucile comme Jonathan terminait sa chanson sous les applaudissement de tous (et surtout d'Élina). Je veux savoir. Après, si tu n'en veux pas, moi, je ne dirai pas non.

Avant qu'Élina arrive à l'arrêter, elle se précipita vers la scène. Croisant Florian au passage, elle attrapa le verre qu'il lui rapportait (et faillit en renverser la moitié) puis, de son autre main, lui envoya une bise de remerciement avant de le planter là pour s'apprêter à intercepter son ami. Ce qui impliquait de poser le verre sur le premier meuble venu, en espérant que Florian ne penserait pas qu'elle se moquait de lui.

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Les chanteurs célèbres devaient s'attendre à se voir abordés par des fans parfois un peu trop entreprenantes, et être capables de réagir avec calme et dignité. Un chanteur inconnu, en revanche, pouvait très bien sursauter de surprise et bafouiller un pitoyable "Euh... merci" en réponse à un compliment assorti d'un sourire séducteur. Ou était-ce seulement que les sourires séducteurs et les remarques du style "Tes yeux sont encore plus beaux de près" mettaient mal à l'aise ce chanteur particulier ? En tout cas, la fan, elle, continuait de sourire et de parler sans paraître s'apercevoir qu'il aurait préféré être ailleurs.

- Mais ta voix est encore plus belle, évidemment. Et ma soeur était totalement sous le charme, tu aurais dû voir ça ! Florian n'a pas apprécié.

- Ah, donc tu es la soeur de la fille dont il n'arrête pas de parler ? demanda-t-il, sautant sur l'occasion d'entraîner la conversation vers des eaux plus tranquilles, sans compliments embarrassants.

- Je suppose que oui. Si "la fille dont il n'arrête pas de parler" s'appelle Élina... (Il confirma d'un signe de tête.) Alors oui, je suis sa soeur. Lucile.

Il se demanda s'il était censé répondre "Enchanté" ou autre formule du même style, voire lui serrer la main, mais décida que ce serait ridicule et se contenta de sourire. Il allait se présenter aussi quand elle reprit la parole, ce qui lui épargna d'avoir à avouer qu'il avait oublié que ce n'était pas nécessaire puisque, cinq minutes plus tôt, Florian avait annoncé sa chanson en le désignant comme "mon meilleur ami, le très talentueux Jonathan Leclerc".

- Je préfère qu'on m'appelle Jon, précisa-t-il quand même dès qu'il en eut l'opportunité.

Il avait d'ailleurs lancé un regard de reproche à Flo en l'entendant dire "Jonathan", même s'il fallait reconnaître que "Jon Leclerc" sonnait moins bien - ou, en tout cas, moins sérieux.

- OK, Jon, accepta Lucile, semblant presque fière d'être invitée à employer un diminutif (pourtant, même si elle ne pouvait sans doute pas deviner que la permission de l'appeler Jonathan aurait eu plus de prix, il avait clairement laissé entendre que "Jon" n'était pas du tout réservé aux intimes). Tu es célibataire ?

La question le prit complètement au dépourvu, et rire fut la seule solution qu'il trouva pour tenter de cacher qu'elle l'avait choqué.

- Oui, mais... commença-t-il sans aucune idée de ce qu'il pourrait dire après.

- Mais quoi ? Tu es gay ?

Panique. Est-ce qu'il avait l'air gay ? Il ne le pensait pas (bien que Flo ait parfois émis quelques réserves sur l'impression que pourraient produire ses bagues et certains de ses vêtements) et, Dieu soit loué, son père n'avait jamais paru l'en soupçonner, mais cette fille devait bien avoir une raison de demander et...

- Je plaisantais, le rassura Lucile (tout en riant de son exclamation de stupeur immédiatement suivie d'un "Non !" qu'il aurait souhaité plus contrôlé, moins aigu et surtout moins "réflexe de défense"). Mais vu ta réaction, je me demande vraiment, maintenant !

Non, non, non ! Qu'elle cesse ! Elle croyait être drôle mais n'avait aucune idée de l'impact de ses mots... et il ne savait pas comment le lui expliquer sans risquer d'avoir l'air d'avouer indirectement.

- Oh, mais c'est rien ! finit-elle par dire, d'un ton léger indiquant encore qu'elle ne comprenait rien et pensait seulement devoir l'assurer qu'elle n'avait aucun problème avec ça. Dommage pour les filles mais bon, tant mieux pour les garçons !

Jon ne pouvait pas la laisser parler ainsi. Il fallait qu'il proteste.

- Mais je ne suis pas...

Il s'interrompit. Malheureusement, sa réluctance à prononcer le mot ne jouait pas en sa faveur. Il chercha Florian des yeux, l'appelant mentalement au secours comme si sa détresse avait vraiment une chance de créer un lien télépathique entre eux. Mais Florian n'était plus à l'endroit où Jon l'avait aperçu plus tôt avec une blonde qui devait être Élina, et la soeur de celle-ci accueillait d'un "Non ?" dubitatif la deuxième tentative de dénégation.

- Bon, peu importe, conclut-elle rapidement. Je veux chanter avec toi.

Le brusque changement de sujet déconcerta Jon.

- Euh... maintenant ? demanda-t-il, toujours sous le choc .

- Pas obligatoirement, mais si on trouve une chanson qu'on connaît tous les deux, pourquoi pas, hein ?

- Pourquoi pas, répéta Jon, plus pour lui-même que pour elle.

Il n'était pas sûr d'être capable de chanter à l'instant mais, le temps qu'il décide d'un titre, peut-être qu'il serait arrivé à se reprendre. Et tout valait mieux que de continuer à parler, risquant un retour du sujet redouté. Sourire à Lucile ne lui fut donc pas trop difficile.

- On est faits pour être amis ! s'écria-t-elle alors en se jetant dans ses bras. Je le sens.

Ce câlin imprévu laissa Jon tout figé pendant quelques secondes. Puis, rassuré par le mot "amis", il prit le parti de rire en la serrant brièvement contre lui.

- Ça t'arrive souvent, de te jeter sur les gens comme ça ? demanda-t-il en s'écartant doucement.

- Non, pas à ce point. Mais là, je t'assure que j'ai une sorte d'intuition... Il faut qu'on chante ensemble, qu'on soit amis, qu'on ne se quitte plus !

Son enthousiasme était un peu effrayant. Mais plutôt amusant, aussi.

- Coup de foudre amical ?

- Quelque chose comme ça, confirma-t-elle. Tu me trouves folle ?

Jon aurait bien dit oui mais, outre l'incompatibilité d'une réponse aussi brusque avec sa politesse habituelle, il lui semblait, à la réflexion, que ce n'était pas tout à fait le cas.

- Un peu, admit-il finalement. Mais je comprends quand même. Et je serais ravi de t'avoir pour amie.

Il n'avait pas du tout eu l'intention de dire ça, mais il s'aperçut que c'était la vérité. Quelque chose lui disait qu'ils s'entendraient bien, malgré tout. À condition, bien sûr, qu'elle évite de le questionner sur certains détails.

- Ah, je t'adore déjà !

Cette fois, il avait vu venir le câlin et ne broncha pas non plus quand elle y ajouta une bise très affectueuse.

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Élina avait suivi Florian hors de la pièce (en espérant que personne n'en tirerait de conclusions hâtives) et, leur petit échauffement terminé, ils revenaient, passant près de Lucile et Jon sur le chemin de l'espace qui servait de scène depuis le début de la soirée.

- Si je ne savais pas que c'était ta soeur, je ne le devinerais jamais, commenta Florian. Et je crois que Jon va m'en vouloir de l'avoir invitée...

- Il a plutôt l'air content, répliqua amèrement Élina en s'arrêtant pour les regarder.

Jalousie intense. Difficile à cacher. Et si Lucile avait raison à propos de Florian... Mais Élina n'y croyait pas trop et, de toute façon, lui aussi regardait Jon et Lucile. Sa réponse, d'un calme indifférent, confirma rapidement qu'il n'avait rien remarqué.

- Oui, tiens... C'est bizarre. D'habitude, les filles qui le draguent, ça le fait fuir.

- Mais personne ne peut résister à Lucile.

- Si : ceux qui t'ont rencontrée avant.

Là, il fallait reconnaître que Lucile marquait un point. Très gênée, Élina évita le regard de Florian en répondant que "Même ceux-là, en général"... Un court silence suivit. Puis, comme elle craignait qu'il précise ce qu'il avait voulu dire, elle prit un ton joyeux pour demander s'il était prêt à danser. Son "Oui !" enthousiaste et le bond joyeux avec lequel il entra dans l'espace scène la rassurèrent.

Tandis qu'Élina sélectionnait la plage correspondant à leur musique sur le CD qui attendait déjà dans le lecteur, il s'empara du micro.

- Mesdemoiselles et messieurs, vous allez avoir l'honneur de voir ou revoir un petit extrait du spectacle de fin d'année de mon école de danse. Et pour cela, je vous demande d'accueillir chaleureusement ma merveilleuse partenaire, Élina Morel !

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- C'est ma petite soeur !

Lucile avait crié suffisamment fort pour partager l'information avec toute l'assemblée au lieu de simplement le dire à Jon qui, d'ailleurs, le savait déjà. En revanche, il ignorait le détail qu'elle ajouta un ton plus bas.

- Ma jumelle, en fait, mais bon, "petite soeur", ça sonne mieux.

- Vous ne vous ressemblez pas du tout, commenta-t-il (assez stupidement, ou du moins en eut-il l'impression juste un instant trop tard).

- Non. Ni physiquement ni... rien !

- C'est vrai qu'elle a l'air plus timide, aussi.

Peut-être pas exactement timide, mais en tout cas plus posée, moins extravagante... Il n'arrivait pas à décider quel mot conviendrait le mieux.

- En même temps, qui n'en aurait pas l'air à côté de moi ?

- C'est sûr qu'on peut difficilement faire pire que me sauter dessus comme tu l'as fait ! approuva-t-il, amusé.

Ces invasions d'espace personnel ne le dérangeaient plus, maintenant qu'ils avaient décidé d'être amis, mais, sur le moment, il avait vraiment pris ça comme une sorte d'agression.

Florian avait fait signe à Élina de s'avancer pour saluer après avoir incité les autres à l'applaudir, et elle lui avait passé la télécommande du lecteur CD. Jon se demanda s'il ne devrait pas se proposer pour appuyer sur "play" à sa place, mais il n'en eut pas le temps. La musique démarra, Élina fit quelques pas en solo et Florian posa la télécommande avant de courir la rejoindre.

Contrairement à son habitude, Jon n'avait pas assisté au gala dont cette chorégraphie était extraite. Il avait prévu d'y aller, mais une grève des transports l'avait empêché de revenir de Bordeaux, où une réunion familiale se tenait la veille. De quoi regretter de ne pas avoir voulu passer le permis de conduire... Sauf que non, ses raisons de refuser étaient plus fortes que l'agacement de se trouver à la merci des conducteurs de trains, bus et métros.

Il n'avait donc plus vu danser Florian depuis des mois, et il était ravi de pouvoir à nouveau admirer ses mouvements gracieux, ridicules aux yeux de certains de leurs anciens camarades de classe, mais dont lui-même n'aurait jamais pensé à se moquer. En fait, il l'enviait. Jon ne manquait pas de talents artistiques, mais la danse était très loin d'en faire partie.

- Fasciné ?

La question de Lucile le surprit. Absorbé par le spectacle, il avait presque oublié qu'elle était là, juste à côté de lui, et sans doute aussi fière de sa soeur que lui de son ami.

- Y a de quoi, non ? J'ai pas si souvent l'occasion de voir Flo danser...

Un gloussement lui fit comprendre qu'il s'était involontairement engagé sur un terrain glissant.

- Oh, c'est lui que tu regardes comme ça ?

- Pas seulement. Ta soeur est très bien aussi, s'empressa-t-il d'affirmer en priant pour ne pas rougir trop visiblement.

Et, comme pour se justifier, il porta plus particulièrement son attention sur Élina.

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Réservée dans la vie, Élina se sentait presque capable de tout sur scène. Aborder un garçon qui lui plaisait représentait une épreuve insurmontable, mais jouer un rôle en dansant ne posait aucun problème, même si cela impliquait d'avoir l'air de flirter avec son partenaire. Qu'importait puisque tout était faux et qu'il le savait ? Il fallait convaincre les spectateurs, mais lui jouait aussi. À moins que, dans le cas présent...

Cette pensée provoqua une légère erreur, que Florian l'aida à camoufler. Il fallait qu'elle se reprenne.

Jetant un coup d'oeil à Lucile pour voir si elle avait remarqué le problème, elle vit que le chanteur ami de Florian la regardait avec attention. Sans réfléchir, elle lui adressa le genre de sourire qu'elle réservait habituellement aux personnages que jouaient ses partenaires. Ce n'était pas son sourire. Il ressemblait plutôt à celui de Lucile, et elle n'avait jamais envisagé de s'en servir en dehors de ses rôles. Mais, à sa propre surprise, elle avait instinctivement décidé que Jonathan Leclerc méritait bien une exception.

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Troublé par le sourire d'Élina, Jon ne savait qu'en penser. D'habitude, il faisait semblant de s'intéresser aux filles, et là... Là, il regrettait plus que jamais d'être incapable de danser comme Florian. Il s'imaginait à sa place et c'était l'idée d'être proche d'Élina, pas seulement celle de reproduire des mouvements dont il admirait la beauté, qui lui plaisait, l'attirait... et l'effrayait par son incongruité. Il craignait que Lucile l'interroge. Que lui dirait-il ? Il ne comprenait même pas lui-même.

La pose finale ne fit rien pour arranger sa confusion. Elle suggérait un baiser imminent, et Jon se demanda si Florian allait en profiter. Mais non. Ce qui ne changea rien au choc de penser "Moi, je ne pourrais pas résister". Et Élina acheva de le perturber en cherchant son regard dès qu'elle se tourna vers le public, sortie de son rôle mais sans doute encore un peu ailleurs comme Jon l'était toujours à la fin d'une chanson. Automatiquement, il lui sourit.

Lucile sautillait en applaudissant à s'enflammer les paumes. Et, brusquement, elle se tourna vers Jon pour lui poser une question à laquelle il était loin de s'attendre.

- Tu kiffes Florian, en fait, non ?

Nouvelle exclamation de stupeur. Nouveau "Non !" un peu trop aigu. Nouvelle vague de panique. Et Lucile qui ne voyait toujours pas le problème.

- On est amis, maintenant, tu peux bien me le dire ! Je ne le répéterai pas.

Et si quelqu'un avait entendu ? Coups d'oeil frénétique à droite et à gauche. Bon, personne n'avait l'air de faire attention à eux. Élina sortait de scène en virevoltant une dernière fois, et tout le monde la regardait.

- Non mais, amis ou pas, y a des choses que... commença Jon.

Puis il vit qu'Élina arrivait vers eux avec Florian, et un autre genre de panique le prit. Il ne pourrait pas lui parler, il ne pourrait pas la regarder, il ne pourrait pas faire comme si de rien n'était. C'était impossible.

- Il faut que je m'en aille ! annonça-t-il précipitamment à une Lucile éberluée. Bonne fin de soirée.

Et, ponctuant ces mots d'une bise rapide, il s'enfuit.

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- Mais... Jon !

Lucile voulut s'élancer pour tenter de le rattraper, mais Florian la retint par le bras.

- Qu'est-ce que tu lui as fait ? plaisanta-t-il.

- Mais rien !

Sincèrement, Lucile ne voyait pas ce qui avait pu provoquer cette réaction. Elle avait pourtant été très gentille.

- On ne dirait pas ! intervint Élina, l'air contrarié (déçue d'avoir raté l'occasion de parler à Jon, devina Lucile). Certains garçons n'apprécient pas que les filles prennent toutes les initiatives, tu sais ?

Apparemment, Élina imaginait que Lucile avait fait des avances à Jon. Ce qui expliquait qu'elle soit fâchée.

- On avait décidé d'être amis. Je n'ai rien fait. Enfin...

À la réflexion, elle fut bien forcée de reconnaître qu'elle s'était montrée un peu indiscrète. Mais, quoi qu'en pensent les autres, ça ne lui semblait pas suffisant pour justifier un départ aussi précipité. Après tout, il était resté la première fois.

- Bon, je l'appellerai dans dix minutes, le temps qu'il se calme un peu, décida Florian.

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Pas de bus avant vingt minutes. Trop long. Il allait falloir aller jusqu'à une station de métro assez éloignée, la plus proche n'ayant pas de ligne directe vers son quartier. Et en marchant vite, au cas où quelqu'un chercherait à le suivre.

Le sourire d'Élina le hantait. Ses cheveux qui volaient quand elle dansait, aussi. Et la grâce de ses mouvements. Il tentait de se persuader que c'était seulement la danse qui l'émerveillait, mais...

Sa sonnerie de portable tenta de le sortir de ses réflexions. Il l'ignora.

Au moment où il allait introduire la clé dans la serrure de sa porte, son téléphone sonna pour la quatrième fois. Il l'ignora encore.

Une fois entré, il jeta négligemment sa veste sur une chaise, retira ses chaussures (qu'il laissa traîner aussi) et s'effondra sur son lit avec l'intention de ne plus bouger. Se mettre en pyjama ? Plus tard. Peut-être.

La sonnerie retentit encore. Avec un soupir agacé, il se releva pour sortir le téléphone de la poche de sa veste et l'éteignit sans remords. Flo comprendrait. Il aurait déjà dû comprendre, d'ailleurs.

Dans le demi-sommeil qui le gagna rapidement quand il se fut recouché (après être passé par la salle de bain, puisque de toute façon il était debout), il revit Élina danser.

La grâce n'était pas sa seule qualité. Elle était aussi incroyablement souple. Flo avait mentionné un jour qu'elle faisait de la gymnastique rythmique avant de passer à la danse, mais Jon n'en savait pas assez sur ce sport pour se rendre compte de ce que ça impliquait. Maintenant qu'il avait vu, il était impressionné.

En fait, il ne comprenait même pas comment une personne normalement constituée pouvait tenir une jambe parfaitement droite devant elle, en angle plat avec l'autre. Il commença par penser avec horreur à la souffrance qu'elle avait dû s'imposer pour en arriver à pouvoir faire ça sans effort apparent. Puis, alors que son esprit l'entraînait vers des images impossibles où c'était lui qui dansait avec elle, il s'attarda sur une pose de ce genre, se voyant en face d'elle à la place de Florian, et...

C'était indécent. Il ouvrit les yeux, trop choqué par ses propres pensées pour les laisser se transformer en rêve (et quel genre de rêve serait-ce, mon Dieu ?). Si elle savait... Et si Florian savait ! Florian qui avait un faible pour elle et... Non, Jon refusait d'imaginer les pensées déplacées que son ami devait aussi avoir au sujet de la jolie blonde.

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Élina était restée parce qu'il était prévu que Lucile chante un peu plus tard, mais elles étaient parties juste après. Elle avait dit à Flo qu'elle ne se sentait pas bien, et ce n'était pas tout à fait un mensonge. Ne pas avoir pu parler à Jon, à quelques secondes près, lui donnait envie de pleurer chaque fois qu'elle y repensait, et suivre une conversation, sourire, prétendre qu'elle s'amusait toujours devenait émotionnellement épuisant. Lucile, devinant ce qu'elle n'avait pas dit, l'avait raccompagnée à leur appartement sans protester. Et était peut-être repartie après, Élina n'en savait rien. Elle dormait.

Dans son rêve, elle portait une robe ancienne, comme celles qu'elle avait vues dans des histoires qui se passaient au dix-neuvième siècle. Elle se promenait dans un parc avec un jeune homme habillé dans le style de la même époque. Il avait des yeux bleu clair, et elle y lisait une adoration qu'elle ressentait aussi pour lui. Son visage était celui de Jonathan Leclerc, mais elle prononçait son prénom à l'anglaise ("Djonatann"), ce qui semblait normal, car ils parlaient anglais. Il lui prenait les mains, doucement, l'air très sérieux et, lui semblait-il, un peu nerveux.

- Wilhelmina...

Élina sourit dans son sommeil.

- Jonathan, murmura-t-elle, dans la réalité comme dans le rêve.

Réveillée (peut-être par le son de sa propre voix), elle resta un instant désorientée. Puis elle s'effraya des sentiments qui ne semblaient pas s'être envolés avec le rêve. Comment pouvait-elle rêver d'un quasi-inconnu... et se réveiller si triste à l'idée que la scène ne se produirait jamais ?