Chapitre 6

Bien que tout à fait consciente que la conversation risquait d'être embarrassante, Élina s'était décidée à aller voir Florian, non pour se plaindre de sa soirée de la veille (du moins espérait-elle éviter de se remettre à pleurer quand elle en parlerait) mais pour expliquer sa situation à quelqu'un d'autre que sa soeur (contre qui elle était toujours un peu fâchée) et voir s'il pourrait la conseiller. Il avait l'avantage de connaître Jon, et...

Jon ! Coïncidence malheureuse, il était là, devant la porte, attendant qu'on lui ouvre. Élina stoppa net, puis tenta de repartir aussi discrètement qu'elle était arrivée. Hélas, elle avait à peine amorcé son demi-tour que Jon remarqua sa présence.

- Oh ! Je... balbutia-t-il. Il est pas là.

Désemparée, Élina dit la première chose qui lui passa par la tête.

- Alors je n'ai vraiment personne à qui parler.

- Je me proposerais bien mais je suppose que...

Jon laissa cette phrase en suspens, mais Élina devina facilement la fin.

- Tu es impliqué, oui.

- Pareil. Je voulais lui parler de toi.

Étrangement, cette information la surprit. Puis elle se mit à s'inquiéter de ce qu'il aurait pu raconter.

- Pour dire quoi ? Que je suis une idiote qui oublie qu'elle connaît à peine les gens qu'elle vient de rencontrer ? Je le dirais bien moi-même.

Le ton de sa voix dut suffire à Jon pour comprendre qu'elle n'avait pas voulu que ses mots produisent l'effet peu sympathique dont elle s'apercevait maintenant car, avant qu'elle tente de clarifier sa pensée, il répondit très gentiment.

- Tu n'es pas idiote. Naïve, peut-être... Je ne sais pas. Je ne connais même pas vraiment Drake non plus. Et ce que je voulais dire à Flo, c'est surtout que ça m'a fait un choc de vous voir ensemble hier, parce que j'avais rêvé de vous sans savoir que vous vous connaissiez.

- De nous ensemble ?

Comme Jon confirmait, Élina fut reprise de la peur que lui avait déjà inspiré le côté anormal (voire paranormal) des récents évènements.

- C'est bien ce que je disais, c'est du délire, cette histoire ! On a l'impression de se connaître, on fait des rêves bizarres...

- Oh, toi aussi ?

S'il savait ! Elle ne voulait pas donner de détails (surtout sur son premier rêve, celui où il la demandait en mariage), mais s'arrangea pour tout résumer en quelques mots.

- D'abord avec toi, puis avec lui... et toi qui arrivais et... Oh, c'était affreux !

La voyant toute bouleversée, Jon tenta une amorce de câlin. Élina, surprise, hésita un instant... puis céda à l'envie de se blottir dans ses bras.

- Ce n'était qu'un rêve, murmura-t-il d'un ton apaisant. Je ne vais pas le tuer.

Loin de calmer Élina, cette deuxième phrase augmenta son agitation.

- Comment tu sais que c'est ce que je pensais que tu allais faire ? demanda-t-elle fébrilement en s'écartant un peu pour regarder Jon.

Puis, se rendant compte que la formulation pourrait laisser penser qu'elle le croyait capable de tuer Drake pour de bon, elle ajouta "Dans mon cauchemar, je veux dire."

- Parce que j'ai fait le même, apparemment.

Comment pouvait-il répondre avec autant de détachement ? En comparaison, Élina devait avoir l'air pratiquement hystérique.

- C'est pas normal. Y a vraiment un truc...

- Je sais. Ça me fait peur aussi, admit Jon après une brève hésitation (peut-être craignait-il qu'elle panique vraiment s'il ne restait pas calme au moins en apparence ?). Drake dit qu'on s'est peut-être connus dans une autre vie, mais je suis pas sûr que ça me rassure beaucoup.

- Drake ? Tu lui as parlé de ça ?

L'idée semblait totalement extravagante à Élina, d'autant plus que, jusqu'à ce que Jon dise "Il ne savait pas que c'était toi", elle pensait que la conversation devait avoir eu lieu après le désastre de la veille. Ensuite, elle commença à comprendre.

- Mais je lui ai dit qu'y avait une fille... poursuivait Jon, s'arrêtant là pendant quelques secondes avant de reprendre avec l'air de se jeter à l'eau. Une fille qui était arrivée à me troubler vraiment, alors que je n'avais jamais réussi à m'intéresser aux autres.

- C'est flatteur, commenta Élina, touchée.

Elle avait du mal à croire qu'une telle exception fut possible, mais en même temps elle ne pouvait s'empêcher de se sentir portée à accepter l'éventualité. Et de sourire.

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Ivre du bonheur d'avoir enfin avoué à Élina qu'elle lui plaisait et plus encore de la voir accueillir cette déclaration avec l'un de ces sourires qu'il adorait, Jon se laissa emporter plus loin dans les confidences.

- Lucile t'a dit qu'elle pensait que je regardais Flo l'autre jour, hein ? Elle aurait eu raison normalement, je l'ai toujours trouvé... agréable à regarder.

L'hésitation, et plus encore le rouge qu'il sentait monter à ses joues, permirent probablement à Élina de deviner qu'il avait pensé quelque chose de moins convenable et s'était ravisé pour minimiser l'importance de l'attirance qu'il avait eue pour leur ami commun.

Il lui lança un coup d'oeil inquiet mais, d'un nouveau sourire, elle l'encouragea à continuer.

- Si je suis parti, c'est parce que j'étais perturbé de m'être aperçu que... (Oh, pourquoi était-ce si difficile à dire ?) ... que j'avais envie de prendre sa place pour t'embrasser à la fin de la choré.

Élina resta un moment à le regarder sans rien trouver à répondre, ce dont il ne la blâma pas, car il fallait reconnaître qu'il avait été un peu trop direct.

- Je sais, c'est n'importe quoi, marmonna-t-il comme une excuse en détournant les yeux.

Mais, immédiatement, Élina chercha à nouveau son regard.

- Non ! protesta-t-elle. J'aurais adoré ça.

Elle aussi était un peu rouge, maintenant, et seul le "Non !" avait été prononcé d'une voix claire, le reste tenant presque du chuchotement. Mais, au lieu de baisser la tête comme il l'aurait (et l'avait) fait, elle guettait sa réaction.

Fallait-il prendre ça comme une invitation ?

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- Salut ! lança joyeusement Lucile en faisant la bise à Drake, qui venait de lui ouvrir la porte.

Tandis qu'il répondait avec presque autant d'enthousiasme, les trois autres personnes présentes s'avancèrent. Le garçon était forcément Loris, mais Drake n'avait pas décrit à Lucile les soeurs de son colocataire et, au premier coup d'oeil, elle ne put déterminer laquelle des deux avait le plus l'air d'une voyante.

L'une (la plus grande et la plus âgée) paraissait manquer de l'extravagance que Lucile imaginait indispensable à l'exercice de cette activité, tandis que pour l'autre (plus petite, plus ronde, et peut-être brune aussi naturellement mais cachant cette couleur passe-partout sous un rose vif qui devait attirer l'attention plus encore que le roux de Lucile), c'était un peu le contraire. Elle devait avoir la vingtaine, et pourtant quelque chose chez elle faisait étrangement enfantin. À moins que cette impression soit seulement due à l'ours en peluche qu'elle tenait à la main ?

Un instant plus tard, malgré sa perplexité à propos du nounours, Lucile ne douta plus. Le regard lointain qu'elle rencontra (avec un léger frisson, d'ailleurs) correspondait tout à fait à l'idée qu'elle se faisait d'une personne capable de percevoir des choses invisibles au commun des mortels.

Sortant de cette courte transe, la voyante se mit à glousser.

- Oh, vous vous connaissiez, c'est sûr ! Et très intimement, en plus !

Déconcertée, Lucile se tourna un instant vers Drake (qui ne semblait pas moins étonné) avant de s'adresser à celle qu'elle savait désormais être Lison.

- Euh... Bonjour. Je ne m'attendais pas à... Vous avez vraiment vu quelque chose ? Déjà ?

- Oui, ça m'arrive souvent, répondit Lison comme si tout était normal (et Lucile supposa que pour elle, c'était le cas). Je rencontre quelqu'un et je vois quelque chose. Mais je ne sais pas toujours l'interpréter. Là... vous étiez ensemble sur un lit, alors je pense que c'est clair.

Ensemble sur un lit ? Elle et Drake ? Lucile n'arrivait même pas à décider ce qu'elle pensait de cette idée. C'était à la fois choquant (à cause d'Élina), intéressant (parce que Drake était loin de lui déplaire), ridicule (peut-être à cause du gloussement) et... autre chose. Vaguement familier, en quelque sorte. Comme un souvenir oublié ? Non non, elle ne voulait pas le croire !

Perturbée par ces réflexions, elle prêta à peine attention à Loris qui, en riant, demandait à Drake si la vision venait "d'une autre vie ou d'hier soir", et pas davantage à la réponse de l'intéressé, contenant cette explication : "Elle n'est pas la fille que je rencontrais avant. Elle est sa soeur."

Finalement, Sabine rappela aux autres qu'il faudrait peut-être penser à aller s'asseoir au lieu de rester plantés là dans l'entrée, et Lucile les suivit en silence, plus très sûre que tout ce qu'elle allait entendre l'amuserait.

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Rentrant du bureau de poste avec un colis qu'il avait hâte d'ouvrir, Florian trouva Élina et Jon devant sa porte. En train de s'embrasser.

Ce spectacle pour le moins inattendu le laissa sans voix, et incapable de décider s'il devait manifester sa présence ou attendre un peu. Il n'avait pas encore bougé quand Élina s'éloigna de Jon et, d'un ton d'adoration que Florian n'aurait même pas osé rêver l'entendre employer pour lui, prononça à la manière de Drake le prénom entier de cet ami qu'il aurait bien qualifié de rival s'il n'avait été si sûr qu'aucune compétition ne pouvait réellement exister entre eux.

- Bizarrement, prononcé comme ça, mon nom ne me dérange pas, dit Jon en contemplant Élina avec une expression émerveillée que Florian ne se souvenait pas lui avoir jamais vu arborer (sauf peut-être à l'époque où, commençant à peine à apprendre le piano, il admirait son père qui en jouait depuis longtemps). Ou alors c'est juste parce que c'est toi.

S'avisant qu'il vaudrait mieux les interrompre avant d'entendre des guimauveries dont il ne pourrait s'empêcher de se moquer plus tard, Florian plaça un "Hum" qui fit sursauter les deux autres.

- Sans vouloir casser l'ambiance... commença-t-il alors qu'Élina le regardait d'un air désolé et Jon comme s'il craignait qu'une pluie de reproches s'abatte sur lui.

Il marqua une pause pour laisser à l'un ou à l'autre l'occasion de dire quelque chose, mais tous deux gardèrent le silence.

- Il doit y avoir des endroits plus romantiques que devant ma porte.

- On t'attendait, hasarda finalement Jon, toujours très visiblement mal à l'aise.

- On s'est croisés ici et...

- "Et", oui, j'ai vu ! répliqua Florian un peu sèchement.

Élina ne méritait certainement pas qu'on lui coupe la parole ainsi mais, malgré toute la compréhension dont il souhaitait faire preuve, il avait du mal à garder son sang-froid.

- C'était pas prévu du tout, ajouta Jon d'un ton d'excuse.

- J'espère bien !

Parce que tout de même, il aurait fallu qu'ils soient bien cruels pour faire exprès de s'embrasser devant lui. Enfin, Jon surtout. Élina n'avait jamais eu l'air de remarquer ses intentions. Si elle n'imaginait pas que ce qui se passait entre elle et Jon puisse l'affecter, il ne pouvait pas lui en vouloir.

Sortant sa clé, il s'efforça de passer à un ton enjoué pour demander s'ils voulaient entrer. Leurs réponses se mêlèrent, aussi embarrassées (et incomplètes) l'une que l'autre.

- Je ne suis pas sûre que...

- Tous les deux, ça risque d'être un peu...

- Oh, c'est bon ! s'exclama Florian, un peu agacé de constater qu'ils ne le croyaient pas capable de supporter de les voir ensemble. Je le savais, que dès que vous vous reverriez, ça finirait comme ça !

C'était vrai, il s'y était préparé. Pas à les voir ainsi à l'improviste, bien sûr, mais à apprendre un jour ou l'autre que Jon avait fini par mettre ses scrupules de côté. Après tout, c'était ce que Florian lui-même lui avait conseillé de faire. Et il ne le regrettait pas.

Presque pas.

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Après avoir ajouté un tabouret entre deux des chaises disposées autour de la petite table chargée de cinq verres et d'un assortiment de biscuits apéritifs, Drake s'assit entre Lucile et Loris et se tourna vers son colocataire.

- Tu disais que pour moi...

- Oh, je sais plein de choses sur toi ! affirma Lison sans laisser à son frère l'occasion de placer un mot.

Sabine tenta de la rappeler à l'ordre, sans succès.

- Il veut savoir !

Drake s'empressa de le confirmer. Il tenait surtout à découvrir s'il avait vraiment connu Élina à une autre époque. Et, comme souvent, il butta sur le prénom.

- Elisab... Oh, pourquoi je l'appelle toujours ainsi ?

Question rhétorique mais, si Lison le comprit, elle n'en tint pas compte.

- Ta femme s'appelait Elisabeta, répondit-elle très simplement, comme s'il s'agissait du genre de renseignement que n'importe qui aurait pu fournir.

Drake n'en fut pas surpris outre mesure. En fait, c'était presque une évidence.

- Je suppose que ça explique pourquoi Élina m'a dit que ça lui avait semblé normal pendant un instant, aussi, commenta Lucile. Mais... ça veut dire que j'ai piqué le mari de ma soeur ?

Il était visible que cette idée la choquait, et bien compréhensible que ce soit le cas. Drake n'appréciait pas du tout non plus.

- Peut-être ce n'était pas ta soeur, dit-il en espérant la tranquilliser un peu.

Mais quand même... Comment pourrait-il croire avoir trompé une épouse qui, ayant la personnalité d'Élina, ne pouvait être que charmante ? Il se sentait déjà un peu coupable d'avoir eu un comportement ambigu avec Lucile, alors que ce n'était pas comme si Élina était sa femme ni même quoi que ce soit d'autre (hélas). Si avoir failli céder à la tentation d'embrasser dans le cou la soeur de la fille qu'il aimait lui semblait déjà répréhensible, ce que Lison prétendait avoir vu ne pouvait pas s'être produit. Ou alors il avait bien changé depuis.

- C'était pas la même vie, en fait, expliqua la voyante. Enfin, pour toi, on peut considérer que... Il veut savoir, il a dit !

Cette dernière phrase s'adressait à Loris, en réponse à un signe qui semblait destiné à lui enjoindre le silence.

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Voyant que Drake s'apprêtait à insister encore, Sabine s'empressa de lui conseiller de renoncer.

- Crois-moi, Drac, il vaut mieux que tu ne saches pas tout, dit-elle gravement.

Puis elle s'aperçut avec horreur du lapsus qu'elle venait de commettre. Écorcher son prénom parce qu'elle avait un autre nom en tête... Mais quelle idiote !

Que faire ? Comment rattraper une telle bêtise ? Pouvait-elle espérer que Drake imagine seulement qu'elle était anglophobe au point de ne jamais se résoudre à prononcer un "a" comme une sorte de "è" ? Ou que sa langue avait fourché sans raison ?

Peut-être aurait-elle réussi à lui faire accepter cette excuse si elle s'était décidée tout de suite - c'est-à-dire sans laisser à son frère le temps d'éclater de rire sous le regard éberlué de Drake et de Lucile.

- Drac ! Excellent ! s'exclama-t-il même, ignorant le coup d'oeil glacial que lui lançait Sabine.

Décidément, elle était la seule personne sensée de cette famille de fous. Cette fois, elle avait pensé pouvoir compter sur Loris qui, jusque là, avait paru tenir à éviter de traumatiser son colocataire mais, pour une simple syllabe modifiée par accident, son stupide sens de l'humour venait de prendre le dessus. En conséquence, au lieu de l'aider, ce petit crétin en rajoutait.

Drake se lassa pourtant assez vite de les interroger sans succès, et conclut avec Lucile (toujours aussi perplexe que lui) qu'il devait s'agir d'une plaisanterie n'ayant de sens que pour les initiés. Mais combien de temps Sabine arriverait-elle encore à empêcher Lison de parler ?

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Jon regardait Flo avec trop d'attention, persuadé que son ami ne pouvait pas prendre aussi bien qu'il voulait le faire croire le baiser dont il avait été témoin. Pourtant, en apparence, tout allait bien : Flo s'était installé dans un fauteuil, laissant le canapé à Jon et Élina, et leur parlait comme si de rien n'était. Mais c'était justement ce que Jon trouvait suspect. Il ne lui semblait pas possible que les avoir en face de lui ensemble le laisse indifférent. Sans parler du sujet de conversation...

Flo ayant demandé pourquoi ils étaient venus le voir tous les deux, ils avaient été obligés de parler de ce qui s'était passé la veille. Pas en détail, mais tout de même, c'était gênant. Certainement encore plus pour Élina que pour Jon, d'ailleurs, parce qu'elle avait dû raconter devant lui sa rencontre avec Drake.

Une fois évoquée la double attirance mystérieuse, on passa à l'hypothèse de la réincarnation.

- Et vous y croyez ? demanda Flo.

- Je voudrais bien dire que non, répondit Jon, mais comme c'est la seule explication que quelqu'un ait pu trouver...

Sincèrement, il ne savait toujours pas quoi en penser. C'était bien trop bizarre. À vrai dire, il n'était même pas sûr d'avoir le droit d'y croire. D'une certaine façon, c'était comme le fait d'être gay - incompatible avec ses convictions religieuses.

Élina, elle, avait un problème bien différent.

- J'aime beaucoup l'idée, déclara-t-elle, mais ce qui me dérange c'est que, si c'est pas un hasard, me faire rencontrer presque en même temps deux garçons que j'ai aimés dans des vies antérieures, c'est pas gentil. Je fais quoi, moi, maintenant ? Je suis censée choisir ?

Donc elle ne considérait pas que se laisser embrasser constituait un choix. Jon s'en doutait un peu, mais n'en supporta pas beaucoup mieux de l'entendre.

- Je comprendrais que tu préfères Drake, lui dit-il quand même en voyant qu'elle s'était aperçue de ce qu'impliquaient ses paroles et cherchait vainement un moyen de rattraper cette étourderie. Il est pas gay, lui, au moins.

Finalement, Jon ne s'étonnait plus tant que ça de l'air détaché de Flo. Feindre n'était pas si compliqué. En plus, ce n'était même pas un mensonge. Il comprendrait. Et souffrirait. Comme Flo, sans doute, malgré le ton à la fois amusé et impressionné qu'il employa pour s'écrier "C'est la première fois que je t'entends dire 'gay' sans hésiter !" Ce à quoi Jon ne répondit rien, car Élina lui avait parlé en même temps.

- C'est pas ce que tu disais hier...

- Qu'est-ce que j'ai dit ?

Il lui fallut quelques secondes pour comprendre à quoi Élina faisait allusion... et, quand il y parvint, il souhaita ne pas s'en souvenir.

- Oh, ça ! s'exclama-t-il seulement, très gêné.

Flo, évidemment, voulut savoir de quoi il était question. Mais Jon ne tenait pas du tout à le lui expliquer, et se contenta d'une tentative d'excuse adressée à Élina.

- J'étais fâché, j'aurais dit n'importe quoi.

- Drake a admis que c'était pas faux.

- Bon, il se tape des mecs, et alors ?

Puisqu'il était clair qu'Élina hésitait toujours entre ses deux prétendants, cette révélation n'avait pas dû la perturber beaucoup. Malgré l'avantage qu'il aurait pu en obtenir, Jon était heureux de constater que sa bêtise n'avait pas eu de conséquences. Sinon, sa conscience l'aurait tourmenté jusqu'à ce qu'il se voie forcé d'arranger les choses entre la belle et ce rival aussi séduisant qu'encombrant.

- Tu as dit ça à Élina ? intervint Florian d'un ton incrédule, entre amusement et réprobation. Quel tact !

- J'étais fâché ! répéta Jon, irrité qu'on insiste sur cet incident dont il n'était vraiment pas fier. Mais qu'est-ce que ça peut faire ? Il aime les filles quand même. Et tu as beaucoup plus de chances que moi avec lui, ajouta-t-il à l'intention d'Élina.

- Tu le kiffes aussi, en plus ?

L'expression légèrement choquée de la jeune fille n'échappa pas à Jon, pas plus que l'air très dubitatif de Flo quand il répliqua de son habituel "Non !" défensif.

- Oui, bon, un peu, reconnut-il après un instant de silence. Mais parfois, j'ai plutôt l'impression que je le déteste, sauf que je sais pas pourquoi.

- Autre vie ! lança Florian comme une plaisanterie.

Mais personne ne rit. Encore une fois, Jon était tenté de le croire mais ne s'y sentait pas autorisé. Quant à Élina...

- Apparemment, j'étais déjà censée choisir dans cette autre vie, soupira-t-elle.

S'il n'avait pas tant tenu à ménager Florian, Jon aurait pris la jolie blonde dans ses bras. Pas pour tenter d'influencer son choix (ce ne serait sûrement pas si facile), mais pour la réconforter. Parce que, plus il y pensait, plus il trouvait la situation de la jeune fille pire que la sienne. Lui devrait seulement attendre qu'elle prenne sa décision, alors qu'elle serait obligée de rendre malheureux quelqu'un pour qui elle avait beaucoup d'affection.

Soudain, Jon se demanda ce qu'il ferait si sortir avec Drake était une option aussi envisageable que sortir avec Élina. Si les deux étaient amoureux de lui, s'il les aimait tous les deux aussi, si ni Dieu ni les hommes ne risquaient de désapprouver l'un plus que l'autre... Serait-il capable de choisir ?

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Muette de stupeur, Lucile regardait fixement Lison qui, malgré l'énormité de ce qu'elle venait d'annoncer, ne se troublait absolument pas. Pourtant, soit elle mentait soit elle plaisantait. Qu'elle dise la vérité ne pouvait même pas s'envisager.

Drake aussi était comme pétrifié, et quelques secondes passèrent avant qu'il arrive à parler.

- Mais... Ce n'est pas sérieux ?

- C'est une caméra cachée ou quoi ? renchérit Lucile, parvenant enfin à s'exprimer maintenant que Drake avait, en quelque sorte, montré l'exemple.

- Ce n'est pas possible !

- Ça n'existe pas, les vampires, enfin !

- Mais si ! protesta Lison, allant jusqu'à y mettre de l'indignation. Ou ça existait, au moins.

Loris et Sabine approuvèrent, mais Drake n'était visiblement pas plus convaincu que Lucile, qui s'apprêtait à mettre un ou deux arguments scientifiques sur le tapis quand la voyante reprit la parole en la regardant avec toute l'apparence de la sincérité.

- Toi, ce n'était pas longtemps. Tes amis t'ont vite "retuée" pour t'épargner ce qu'ils considéraient comme un sort affreux. Mais nous...

- Des siècles ! intervint Loris. En Transylvanie.

À ce nom, Drake éclata de rire.

- Tu regardes vraiment trop les trucs comme "Dracula", hein ! Tu es un très gros fan, je sais, mais...

- Je suis fan de toi, Drac ! s'exclama Loris, l'air ravi d'avoir pu placer cette réplique.

Lucile cachait avec peine sa consternation. Décidément, ces gens divaguaient.

- OK, c'est marrant, son nom fait penser à Dracula si on le prononce à la française... Mais sérieusement, des vampires ? N'importe quoi !

- Je suis désolée de devoir te le dire, déclara Sabine d'une voix douce qui se voulait sans doute rassurante (et aurait pu l'être si Lucile avait été disposée à se laisser rassurer), mais oui, sérieusement.

- Tu as lu ou vu "Dracula", Lucy ? demanda Lison.

- Elle s'appelle Lucile, corrigea Drake.

Sans ça, Lucile n'aurait probablement jamais remarqué l'erreur.

- C'est Lucy ?

Lison répondit d'un hochement de tête à la question de son frère. Et un instant plus tard...

- Ah non ! lança Drake, l'air extrêmement choqué.

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Non non non non. C'était ridicule. Du pur délire. Drake refusait de poursuivre cette conversation. Et il regrettait d'avoir invité Lucile. Qu'allait-elle penser de lui, maintenant ? (Et rapporter à Élina, surtout.) Qu'il fréquentait des gens bons pour l'asile, à n'en pas douter.

- Tu connais, toi ?

Ignorant Sabine (autant la main sur son bras que la question posée avec sympathie), Drake marmonna pour lui-même quelques mots de néerlandais.

- Knettergek! Alle drie!

- Il connaît quoi ? demanda Lucile.

Visiblement, elle n'avait pas compris. Tant mieux.

- Ils sont fous, dit-il sans laisser à Sabine l'occasion de répondre.

Une fois de plus, Lison s'indigna.

- Non, je dis ce que je vois !

- Mais c'est une histoire ! cria presque Drake, soudain tenté de les jeter tous dehors.

- Basée sur des faits réels, apparemment.

Le calme de Sabine était presque aussi agaçant que la véhémence de Lison. Et Loris qui avait l'air de beaucoup s'amuser...

- Attends... Ils prétendent que tu es Dracula ? finit par s'écrier Lucile.

- Oh non non non !

Non ? Déconcerté, Drake s'apprêtait à réclamer des éclaircissements quand Loris fit suivre cette dénégation inattendue d'une précision qui rendait toute question inutile.

- On ne prétend pas, on sait!

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Soit pour mettre un terme aux sujets de conversation gênants soit pour tenter d'alléger l'atmosphère (ce qui, au fond, revenait presque au même), Jon avait demandé à Florian de lui prêter une guitare, et sa voix n'avait pas tardé à charmer de nouveau Élina qui, la première chanson terminée, en réclama une deuxième.

Sans se faire prier, Jon joua quelques notes mais, son téléphone s'étant mis à produire un autre genre de musique, s'interrompit avec un juron au ton quasi tragique.

- C'est un rappel, expliqua-t-il comme les deux autres s'étonnaient de cette réaction excessive. Je suis censé dîner avec mon père dans une demi-heure.

- Tu lui diras bonjour de ma part, dit aussitôt Florian.

- Oui, en ajoutant que je traînais chez toi et que j'avais complètement oublié. Ce sera du plus bel effet !

- Il serait pas vexé pour ça, quand même. C'est pas comme si c'était une fille.

- Hé !

Se levant, Élina alla frapper Flo (pas très fort, mais avec l'air offensé convenant à la situation) avant de se rasseoir tranquillement. Non mais, pourquoi les garçons semblaient-ils toujours si convaincus que seules les filles se vexaient pour rien ?

Hum, peut-être que ce qu'elle venait de faire allait dans leur sens, en fait. Par chance, ils ne parurent pas s'en apercevoir.

- Justement, à propos de fille...

- Tu crains qu'il t'annonce que tu vas avoir une belle-mère ?

Élina n'arriva pas à déterminer si Flo était sérieux ou non, mais en tout cas il devait bien connaître la famille de Jon, et le constater lui fit prendre conscience qu'elle en ignorait tout - ainsi que de celle de Drake, d'ailleurs. Elle supposa seulement que la séparation des parents n'était pas du tout récente, car sinon Flo aurait sûrement évité d'y faire allusion.

- Non. Du moment qu'il m'épargne les détails, il fait ce qu'il veut, déclara Jon. Par contre, me questionner sur une éventuelle future belle-fille...

Automatiquement, il se tourna vers Élina, comme si la personne évoquée ne pouvait être qu'elle. Il s'empressa de regarder ailleurs dès la seconde suivante, mais c'était trop tard. Troublée, elle ne réfléchit pas avant de révéler la conclusion qu'elle en tirait.

- Tu as aussi rêvé que tu me demandais en mariage ?

- Euh... Non, pas exactement, mais j'y ai pensé.

Pensé à lui demander de l'épouser ? Élina se tut, cette fois, mais les mots devaient se lire sur son visage.

Jon tenta de se rattraper, n'y parvint pas, et resta aussi rouge que muet jusqu'à ce que Florian vienne à son secours en détournant l'attention d'Élina.

- Tu as rêvé de ça quand ?

- Le jour de la fête chez toi.

Maintenant que le sujet était lancé, Élina ne voyait aucune raison de ne pas raconter ce dont elle se souvenait. Au contraire, elle espérait que continuer à parler, en apparence surtout pour répondre à Flo, laisserait à Jon le temps de se persuader qu'elle ne l'avait pas réellement imaginé cherchant déjà une bague de fiançailles à lui offrir.

- Et d'après les vêtements, je dirais que c'était au dix-neuvième siècle mais bon, je ne suis pas experte, termina-t-elle.

Jon, qui avait paru absorbé dans la contemplation des nombreux bracelets et bagues qu'elle le soupçonnait de porter exprès pour des cas comme celui-là, releva enfin la tête.

- Je t'ai dessinée dans une robe qui devait être du même genre, dit-il d'une voix légèrement hésitante.

- Oh ! Je pourrai voir ? s'exclama-t-elle, ravie de découvrir qu'il avait aussi ce talent-là.

- Si tu veux.

Ils échangèrent un sourire, et Élina contempla le bleu fascinant des yeux qui n'évitaient plus les siens, rêveuse à l'idée d'avoir un jour été la femme d'un autre Jonathan, fondamentalement pareil mais tout de même différent parce qu'élevé ailleurs, à une autre époque. Puis la voix de Florian la ramena à la réalité.

- Au fait, Jon, si ton père ne pose pas trop de questions, y a moyen de répondre sans mentir.

Jon prit quelques secondes pour y réfléchir (où était-ce aussi pour s'extirper d'une espèce de rêve éveillé ?).

- Ça t'embêterait ? demanda-t-il ensuite à Élina.

- Que tu parles de moi ?

Elle marqua une pause (simple étonnement), puis l'assura que non, ça ne la dérangerait pas.

- Après, je risque de devoir trouver des excuses pour pas t'inviter les prochaines fois mais bon, je me débrouillerai, promit-il après l'avoir remerciée.

Amusée par ce que cette volonté de la tenir à l'écart aurait pu avoir de vexant, elle ne put résister à le taquiner un peu.

- Ah, donc tu ne veux absolument pas m'inviter ?

- Si ! (Il semblait presque choqué qu'elle ait pu en douter.) Je serais fier de te présenter à mon père, en fait, mais je pensais que toi... Drake...

Et voilà, ça recommençait ! Malgré leur embarras partagé, ils étaient incapables d'éviter de mentionner ce nom pendant plus d'un quart d'heure.

- Pourquoi tu es si sûr que je choisirai Drake ? finit par demander Élina.

Pour l'instant, elle n'en était, elle, absolument pas sûre. Ce qui ne voulait rien dire, car dès qu'elle se retrouverait en présence du danseur (et surtout si elle le voyait enfin danser, d'ailleurs), la balance pencherait probablement de l'autre côté.

Jon ne trouvant aucune réponse, elle en déduisit qu'il essayait seulement de s'interdire d'espérer, et elle n'insista pas. De toute façon, c'était un terrain glissant, et elle craignait d'avoir déjà un peu dérapé en posant cette question que Jon risquait d'interpréter comme un moyen de lui faire savoir qu'en réalité c'était lui qui avait sa préférence.

Le silence menaçait de se prolonger mais Flo, qui devait (re)commencer à se sentir de trop, rappela à Jon qu'il allait être en retard, et Élina décida de partir en même temps. Avec un peu de chance, Lucile serait là quand elle rentrerait, ou arriverait peu après. Il était bien rare qu'Élina n'ait pas la moindre idée d'où sa soeur était partie, de qui elle allait voir ni de quand elle serait de retour. C'était très désagréable. Et rester fâchée devenait de plus en plus difficile.

x x x

Drake ouvrit la porte pour laisser sortir Lucile.

- Au revoir, dit-elle en lui faisant la bise. Et merci... même si je suis encore plus perturbée qu'avant.

- Tu n'es pas seule, soupira-t-il.

Il avait envie de s'excuser de l'avoir confrontée à ce délire mais, comme les autres étaient à portée d'oreille, il n'était pas libre de ses paroles. Un petit message écrit dans quelques minutes, peut-être...

- Ça va ? s'inquiéta-t-elle, hésitant apparemment à le laisser seul avec une bande d'allumés qui se prenaient pour des (ex-)vampires.

- Oui, répondit-il sans grande conviction.

- Bon, je vais aller tenter de me remettre du choc. Fais pareil. À bientôt !

Et, sur un dernier sourire, elle s'en alla.

Une fois la porte refermée, Drake resta devant, pas du tout pressé de rejoindre les autres. Tenter de se remettre du choc... En restant avec eux ? Impossible !

Finalement, il prit sa veste et rouvrit la porte.

- Où tu vas ? lança Loris depuis le coin salon.

- Je ne sais pas encore. Mais je ne rentre pas vite, sûrement, alors à demain.

Si s'enfuir ainsi alors qu'ils avaient des invitées était impoli, Drake n'en avait strictement rien à faire.


Traduction des trois mots de néerlandais :

Knettergek! Alle drie!
Des tarés ! Tous les trois !

(Je n'ai que des notions de néerlandais, et bien sûr je ne peux pas demander à Golan de vérifier, donc il est possible que la formulation ne corresponde pas tout à fait à ce qui viendrait naturellement à l'esprit d'un néerlandophone.)