1.

Arrivée depuis désormais un peu plus d'un an à bord de l'Arcadia (1), l'étrange créature longiligne au teint pâle, aux longs cheveux bleu marine et aux yeux d'or en amande était devenue une silhouette familière du bord.

Et si dans les premiers temps, elle avait provoqué des frissons et un léger recul chez ceux qu'elle avait croisé, réaction cependant matinée d'une curiosité naturelle, ce n'était depuis longtemps plus le cas.

Les pirates s'étaient également habitués depuis le premier jour quasi à la voir une bouteille à la main, le plus souvent – puisqu'elle se nourrissait exclusivement d'alcool - et parfois se mettre à irradier de lumière sans prévenir.

Toujours auréolée de mystère, la Jurassienne ne s'épanchait guère, passant d'ailleurs le plus clair de son temps en compagnie du capitaine du vaisseau vert qui n'était guère plus loquace qu'elle hors de l'appartement du château arrière.


Dans le bruissement de sa longue robe mauve, Clio entra dans la salle du Grand Ordinateur où sa prescience lui avait soufflé savoir y trouver le pirate tout de noir vêtu, drapé dans sa majestueuse cape couleur de suie et double de rouge sang, la chevelure couleur de caramel en bataille et dissimulant en bonne partie son visage dont la joue gauche était traversée d'une balafre.

- Est-ce que Toshiro t'en a dit plus sur la surprise qu'il te réservait ? interrogea la Jurassienne dépourvue de bouche qui projetait en fait un écho sonore des mots qu'elle avait formulés dans sa tête.

- Non. Il a annoncé qu'il avait fait venir l'Ilot de l'Ombre Morte à notre rencontre et que nous avions à y faire une courte halte.

- Le quoi ? s'étonna-t-elle.

- Aucune idée ! avoua Albator avec un petit rire, détendu en compagnie de sa récente amie, sachant qu'elle pouvait lire en lui comme dans un livre ouvert mais qu'elle retenait ce pouvoir en sa présence, par respect – sans compter qu'avec une véritable sensibilité à fleur de peau, elle le perçait sans avoir à le sonder. « Oasis », « Ilot », Toshy a toujours eu des envolées lyriques pour nommer ses bases mobiles… J'espère ne pas me tromper.

- Tu le sauras dans deux jours, Albator, intervint alors l'Ame de l'Arcadia, les voyants de la colonne massive qui l'abritait clignotant doucement, avec quelques cliquetis.

- Depuis le temps, je pensais que tu avais passé l'âge de me faire des niches, remarqua encore le capitaine de l'Arcadia, plutôt amusé dans le fond et sachant parfaitement que son ami lui avait réservée une véritable belle surprise.

- Moi, jamais, je suis éternel, je te le rappelle.

Toshiro laissa alors passer un, trop, long moment de silence.

- Toujours aucune nouvelle d'Eméraldas ?

- Warius la recherche toujours à ses moments libres, depuis que le Queen a disparu dans ce voyage d'exploration qu'elle avait entrepris après être venue à mon secours, tout comme lui, alors que j'avais ramené Gaven sur son sol natal de Blanian…

- Que ne me dis-tu pas ! ? glapit soudain l'Ordinateur, scintillant alors furieusement.

- Warius a retrouvé son cosmogun, bêtement vendu sur un marché aux puces. Et nous savons qu'elle n'aurait jamais abandonné cette arme de son vivant… Dans son dernier message, elle nous disait que son Queen avait croisé le Sell, et nous savons tous ce que cela implique… Et si Warius ne l'a pas retrouvée…

- Jamais ! Jamais je n'accepterai sa disparition, sa perte ! hurla Toshiro dont tous les voyants avaient viré au rouge, donnant la désagréable impression qu'il allait commander de son propre chef l'autodestruction de l'Arcadia ! Il faut encore suivre sa piste, la ramener !

- Nous essayerons, encore, promit le pirate. Mais si Warius avec son autorité d'officier n'y est pas parvenu, ce ne sont pas les hors-la-loi que nous sommes… Votre fille est sur la Terre, dans une horreur de pensionnat, je ne me pardonnerai jamais de l'avoir conduite là-bas et de l'y avoir laissée, selon le serment prêté… Pour Eméraldas…

- Tu dois poursuivre les recherches, Albator ! vitupéra l'Ordinateur.

- Je t'en donne ma parole, Toshy. Mais, d'abord…

- La halte sur la Planète des Ouragans pour nous faire frapper par la foudre, encore et encore, afin de recharger de façon naturelle certaines de nos batteries, en usant de nos boucliers de coque pour canaliser et diriger l'énergie des éclairs. Je suis prêt.

- Merci, mon ami.

- Je ne t'ai jamais laissé tomber, je ne commencerai pas maintenant. Et, dans quarante-huit heures, j'aurai doublé tes talents !

- Tu piques plus encore ma curiosité !

Et cette fois, les clignotements, furent de pure hilarité !

Albator se tourna alors vers la Jurassienne.

- Que voulais-tu ? fit-il doucement.

- Je savais que vous alliez parler d'Eméraldas… Je ne voulais pas que Toshy et toi soyez en tête-à-tête… Ce sujet est tellement sensible…

- Eméraldas est la femme de Toshy, comment pourrait-il donc en être autrement ? se révolta presque le pirate. Elle fut son plus grand amour, elle est la mère de leur fille.

- Tout comme Maya fut ton plus beau souvenir et ta plus cruelle blessure au cœur.

- Ne me parle pas de Maya ! explosa soudain celui qui était réputé pour être un proscrit taciturne et maître de sa froideur meurtrière. Elle est ma rose, ma seconde et dernière rose !

- Je suis désolée. Je ne suis pas encore assez amie que pour aborder ce sujet. J'ai juste perçu cette soudaine douleur au cœur. J'essayais de t'aid…

- Je sais, Clio. Mais mes souvenirs n'appartiennent qu'à moi et je ne les partagerai jamais avec quiconque, même avec toi. Et je dois m'habituer à ce voyage sans fin et solitaire jusqu'au dernier jour de ma vie – je comprends enfin Maetel…

- Autre chose t'est promis, je te l'assure.

- Je n'en ai cure ! aboya Albator en quittant la salle de l'Ordinateur à grands pas.

- Il va mal, murmura Clio, baissant la tête. Il ne tolère plus ma compassion, comme avant, ces derniers mois, après avoir accepté mon entière amitié.

- Albator aime ton soutien, ton amitié, il les apprécie, je te l'assure.

- Je pensais être devenue assez proche…

- Albator est bien plus complexe que tu ne peux ne le penser, Clio ! rétorqua assez sèchement Toshiro. Il a ses secrets d'amour et ses profondes blessures – marquées dans sa chair et son cœur – et tu ne les atteindras jamais.

- Un jour, si, murmura la Jurassienne. J'ai pour cet Humain une profonde amitié et je la lui ai accordée à jamais.

- Il l'a compris et en a peur… Mon ami se blinde, ferme son cœur, ses sentiments, pour n'agir que selon ses passions, et je n'aime pas ça ! Je suis une machine, Clio, je suis cloué ici, je compte sur toi pour être auprès de lui.

- Je suis là, Toshy, gronda Albator en revenant dans la salle de l'Ordinateur.

- Et, maintenant ?

- Cap sur la Planète des Ouragans pour recharger nos batteries !


La foudre ravageant la surface de métal de la Planète des Ouragans, une sensation venue de très loin ranima une créature qui n'aurait jamais dû exister et qui, jusque là, n'avait même pas réalisé d'être en vie alors que le vaisseau à bord duquel elle se trouvait se rapprochait de l'astre !

« La première des Influences pour mon Réveil ! Je vais enfin pouvoir me développer et détruire ce corps où j'ai été implantée de façon scientifique, il y a des années de cela… Je sens que je vais m'amuser ! Espérons que la chance fera que les deux autres Influences suivront dans les soixante-douze heures du départ de ce vaisseau ! ».

Et la microscopique graine qu'était encore Synomarielle, qui tant d'années durant avait vécu sous son apparence inoffensive au plus profond du corps de son hôte involontaire (2), éclata de son imperceptible rire.

(1) "Serments d'amitié"

(2) "Le triomphe des Illumidas"