Ils devaient aller aux confins de la ville, ils n'avaient pas le choix et par ce froid, ça n'était pas de gaieté de coeur. Juste un petit groupe, il ne fallait pas vider le poste de police numéro quatre de ses rares occupants. L'inspecteur était bien content que l'agent Crabtree soit du trajet. Il savait que l'agent saurait le distraire le temps du voyage.

- Georges allons-y, nous ne devons pas tarder.

- Oui monsieur, je prenais juste ma grosse parka, il risque de faire très froid, je connais bien le coin et je vous assure qu'il vaut mieux être équipé. Avez-vous pris le nécessaire comme je vous l'avez indiqué ?

- Oui Georges, j'ai écouté vos conseils.

Ils prirent place dans la calèche, l'inspecteur était bien décidé à se consacrer au travail pour en finir au plus vite et revenir en ville rapidement, le froid était si mordant qu'on n'avait pas envie de s'éterniser dehors.

La calèche se mit en route par un de ces jours si glacial que la ville en était déserte, menant les représentants de la loi à l'extérieur de la cité.

- Bon, expliquez-moi Georges, que savez-vous de cette affaire ?

- Un homme retrouvé mort mystérieusement dans les bois.

- Pourquoi mystérieusement ?

- Il était jeune, trente deux ans, lutteur réputé dans sa région, gagnant du concours de l'homme le plus fort d'Ontario trois années de suite et on l'a retrouvé très amaigri.

- Très amaigri ?

- Oui apparemment il aurait perdu près de trente kilos.

- En combien de temps ?

- Il avait disparu depuis deux semaines seulement.

- Comment est-ce possible ?

- Je l'ignore inspecteur il vous faudra le demander au docteur Grace.

- Je lui poserai la question à notre retour car je ne l'imagine pas se déplacer sur les lieux du crime à cette époque.

- Détrompez-vous inspecteur, l'inspecteur en chef lui aurait demandé d'y aller car apparemment le corps risque de s'abimer lorsqu'on va le déplacer et elle doit l'étudier avant.

William haussa les sourcils en signe d'interrogation :

- Pourquoi le corps s'abimerait-il par un froid pareil ?

- Je l'ignor mais il semblerait qu'il soit dans un état de décomposition avancée.

- Etonnant, en effet. Beaucoup de mystères qu'il va nous falloir élucider...

William interrogea Georges sur les hypothèses qu'il pouvait imaginer à propos des incertitudes liées à cette victime. William voulait que Georges améliore ses compétences et dès qu'il en avait l'occasion il le faisait travailler avec lui pour qu'il devienne un bon enquêteur.

- Georges, notez sur votre carnet chacun des faits à élucider et à côté indiquez toutes les hypothèses qui vous viennent à l'esprit. Vous les barrerez au fur et à mesure de l'avancée de l'enquête.

- Bien monsieur, acquiesca l'agent Crabtree traçant des colonnes et des lignes comme il avait vu faire l'inspecteur sur son tableau noir. Il enchaîna, plein d'enthousiasme :

- Alors concernant son amaigrissement j'ai plusieurs hypothèses...

William regarda avec amusement l'agent Crabtree, lorsque ce dernier laissait parler son imagination, l'inspecteur avait l'impression d'être au spectacle. Cela ne l'étonnait pas du tout que ce jeune homme poursuive une carrière d'écrivain !

Le voyage parut pour le coup très court et ils surent qu'ils étaient presque arrivés, la calèche accusant les imperfections du chemin de moins en moins bien.

En descendant du véhicule ils virent deux hommes, deux agents visiblement heureux de les voir arriver.

- Bonjour messieurs, vous devez être l'inspecteur Murdoch et l'agent Crabtree ? Nous sommes ravis de vous voir.

L'air frigorifié des agents fit prendre conscience à William que leur arrivée mettait fin à une attente éprouvante.

- Il faut désormais continuer à pieds, ça prend environ une vingtaine de minutes pour arriver sur les lieux du crime. Il suffit de suivre le chemin, la calèche ne peut pas continuer.

- Alors allons-y messieurs, dit l'inspecteur les invitant à se mettre en route.

- Si cela ne vous gêne pas, nous allons vous laisser là, un agent vous attend au bout de votre route et votre médecin légiste est arrivé.

- Très bien messieurs, je comprends, ajouta l'inspecteur. Allez vous mettre au chaud et rejoindre votre famille. Et... joyeux Noël !

- Merci monsieur, à vous aussi.

Les deux hommes montèrent dans la calèche visiblement heureux de mettre un terme à leur calvaire réfrigérant.

- Nous n'avons pas de chance monsieur, se plaignit l'agent Crabtree en soulevant une grande besace en cuir...

- Pourquoi Georges ?

- Nous sommes d'astreinte deux jours avant Noël et vous êtes le seul inspecteur disponible dans tout Toronto. Et demain, j'ai cru comprendre que nous ne serons pas plus, je dirais même encore moins !

- C'est normal Georges, je me suis porté volontaire, je n'ai pas de famille. Et puis peut-être que demain sera plus calme. Estimons nous heureux de découvrir ce corps aujourd'hui plutôt que demain.

- Oui c'est vrai monsieur, il vaut mieux voir le positif de notre situation, plaisanta l'agent en soufflant dans ses mains. Voyant que ça n'avait pas beaucoup d'effet, il sortit ses gants de ses poches et les enfila.

- Donc vous connaissez bien la région Georges ?

- Oui une de mes tantes habite à un kilomètre environ derrière nous et plus petit je venais souvent dans cette forêt avec mes cousins, on y faisait de superbes cabanes. Un peu comme Tom Sawyer et Huckleberry Finn ! Vous connaissez inspecteur, les héros de Mark Twain ?

- Oui Georges, j'ai beaucoup aimé moi aussi, dit-il avec un sourire poli.

Georges se lanca dans un exposé des aventures de Tom Sawyer en rigolant à chaque fois qu'il se remémorait les bêtises du jeune garçon.

William l'écoutait en souriant, participant aux anecdotes avec son agent. Il en oublia le froid mordant, Georges ayant réussi à l'amener sur les rives du Mississipi. Il pensa que l'agent était décidément un personnage hors norme !

- Je crois que nous approchons, avanca l'inspecteur en apercevant un agent sur le chemin.

William revint à la réalité et reprit un air sérieux, n'oubliant pas la raison de sa présence dans cette belle forêt.

- Bonjour messieurs, très heureux de vous voir arriver ! Je suis l'agent Catmeal.

William constata avec amusement que cet agent-là était également frigorifié.

- Agent Crabtree, dit William en désignant son collègue, et je suis moi-même l'inspecteur Murdoch. Pouvez-vous nous indiquer la direction ?

- Oui suivez-moi.

Ils sortirent du chemin et durent faire attention où ils marchaient. La forêt était assez peu praticable à cet endroit.

- Est-ce loin ? s'enquit l'agent Crabtree, visiblement gêné par sa lourde besace.

- Non, une dizaine de minutes.

Georges fit une grimace que remarqua l'inspecteur.

- Georges donnez-moi votre sac, il doit vous peser à force.

- C'est surtout que je me suis fait mal à l'entraînement hier soir. L'agent Higgins m'a fait une clef de jambe trop énergique, j'en garde la jambe toute meurtrie et j'ai l'impression que le froid ne me fait pas de bien !

- C'est pour cette raison que vous boitez un peu ?

- Oui monsieur mais ça devrait rapidement se régler.

William souria, tout le monde au poste savait que la lutte n'était pas le fort de l'agent Crabtree.

Après une petite marche dans un amas dense de fougères et de genêts, l'agent Catmeal affirma :

- Nous arrivons presque.

Il fixait un point que les deux compères du poste numéro quatre regardèrent.

A travers les arbres ils aperçurent deux personnes accroupies près d'un corps en plein milieu d'une clairière. Elles faisaient dos aux arrivants. Un agent et le docteur Grace étaient là, à observer la victime.

William sentit instinctivement que quelque chose était anormal dans la scène qu'il observait mais il n'arrivait pas à savoir quoi.

Les deux personnes se relevèrent, ayant visiblement terminé leur examen. William fixa son attention sur la légiste, elle lui parut anormalement grande et ses cheveux... se pouvait-il que... mais oui, il était en train de regarder le docteur Ogden... que faisait-elle là ?

- Georges, regardez, c'est le docteur Ogden... où est le docteur Grace ? demanda-t-il très étonné.

Comme si elle avait senti son regard, Julia se retourna et parut également étonnée de le voir.

- Je l'ignore monsieur, le docteur Grace était pourtant d'astreinte, argumenta l'agent quelque peu gêné.

William écouta d'une oreille distraite la justification de l'agent, le temps s'étant arrêté pour lui : Julia et lui se regardaient...

à suivre...