Bénédict, Claudio et Don Pedro entrent fièrement. Tous le monde est là et les retrouvailles sont chaleureuses.

DON PEDRO en parlant de Claudio

Gentes dames, ce noble vermisseau a failli crever son cheval sous lui à force de le presser pour revenir plus vite. Alors oubliez la crasse de nos uniformes et l'odeur de poudre et faites-nous bon accueil.

BÉNÉDICT

La poudre? La guerre? À peine une escarmouche, dirais-je. Nous devons plutôt décrire cette envolée comme une longue cavalcade entrecoupée de quelques coups d'épées. À l'exception d'un fer perdu, cette campagne a été aussi ennuyeuse qu'un sermon!

LÉONATO

Alors réjouissez-vous, car il ne peut être question d'ennui avec la grande nouvelle qui vous attendait! Il faut excuser l'impatience de la vieillesse et l'expliquer par la joie d'un père. Ma fille, dites la chose!

HÉRO

La surprise n'en est pas vraiment une, car si notre union a été marquée par l'amour, elle devait aussi engendrer d'autres sources d'affection. Alors, mon époux, apprenez que notre lit a désormais des fruits et que mon corps protège désormais votre héritier!

DON PEDRO

Et bien, notre vermisseau ne plus garder ce nom! Il faut réellement t'appeler homme, car un futur pater familias doit avoir plus de poids et témoigner de sa qualité.

CLAUDIO

Je ne me soucie pas de mon nom, mais je songe à celui d'un enfant. Et constatez mon étonnement : j'étais un simple garçon prêt à manier l'épée et, en moins d'un an, je suis transformé.

DON PEDRO

Je n'entends aucune plainte.

CLAUDIO

Je n'en ai aucune, mon Seigneur. Et que le ciel me foudroie si je ne remercie pas ma bonne étoile! Et celle que le ciel m'a permis d'épouser.

LÉONATO

J'espère que vous ne serez point étonnés alors de ma volonté de fêter cette nouvelle. Dès ce soir. Le vieux général di Camador arrive justement. Il sera satisfait de ce déploiement et pourra s'en attribuer tout l'honneur.

BÉNÉDICT

Le général di Camador? Pourquoi viendrait-il à Messine?

DON PEDRO

Il m'a écrit voilà quelques semaines. Il paraît que les troubles dans ses domaines lui font craindre pour la sécurité de sa fille et il préfèrerait la mettre à l'abri ici durant un temps.

BÉNÉDICT

C'est donc chez lui que nous aurions dû galoper. Le danger semble meilleur au loin.

BÉATRICE

Vous seriez donc prêts à repartir dans la minute?

BÉNÉDICT

Partis à la poursuite de quelques occasions de briller, nous revenons couverts non point d'éclat mais de fatigue. Quelle gloire peut être la nôtre en ce cas?

BÉATRICE

Et si vous aviez trouvé le manteau de Dame la Mort plutôt que de nouvelles décorations pour votre poitrine, votre supériorité masculine aurait-elle trouvé satisfaction?

BÉNÉDICT

Vous admettez donc notre supériorité, chère Béatrice? Voilà bien la preuve que la fin du monde est proche. J'aurais juré que vous auriez préféré souffrir les mille tortures imaginables plutôt que laisser certains mots s'échapper de votre bouche. Non que ces compliments m'embarrassent, mais ils par trop étonnants venant de vous. Entendez, mes amis, la valeur que Béatrice accorde à son époux et les présents qu'elle offre pour mon retour!

BÉATRICE

Ne vous flattez pas trop, Seigneur Bénédict. Pour ce qu'elle a de supérieure, votre masculinité n'a d'égale que votre stupidité à vouloir la prouver à tout prix. À force d'être écrasé d'honneur et de vous donner sans compter à la gloire, il ne restera plus bientôt de vous qu'un être courbaturé et inutile. Voilà ce que le mariage m'a donné : un vieillard avant l'âge! Si encore il avait la sagesse qu'apportent les années plutôt que le poids de toutes les médailles, il ne se serait pas contenté d'apprendre à les accrocher, mais également à nager avec elles! Ainsi, il ne se noierait pas dans l'autosatisfaction!

CLAUDIO

En toute confidence, j'ai l'impression qu'elle est en colère contre toi et je commencerais à ramper pour son pardon.

BÉNÉDICT

Ma foi, pour ce que j'en sais, je ne suis coupable que d'avoir été absent, comme vous tous, et je n'entends pas de complainte de la part de la douce Héro. Pourquoi cette faute qui n'en est pas une devrait-elle être uniquement la mienne?

LÉONATO

Allons, ma nièce, en voilà une façon d'accueillir votre seigneur.

BÉATRICE

Je ne veux ni d'un rampant, ni d'un noyé, ni d'un mort. Je ne souhaitais même pas d'un époux et ce sont vos tricheries qui m'ont emprisonnée dans cet état. Honte à vous, nobles seigneurs.

BÉNÉDICT

J'ose croire que vous êtes d'humeur méchante à cause d'un événement dont je ne connais pas la raison et non par ma faute. Comment cela se pourrait-il quand, en toute honnêteté, j'ai mis à vos pieds tout ce que je possédais?

Béatrice s'écarte et Héro essaie d'alléger l'atmosphère.

HÉRO

La joie nous fait dire des sottises… et oublier le temps. Il nous faut à présent s'occuper de l'arrivée du général qui est autrement plus exigeant que vous, nobles messieurs. Ne vous en déplaise, pour le moment, nous remplacerons les canons par les violons et les rations militaires par une table bien garnie!

Tous quittent. Héro et Béatrice se retrouvent seules.

HÉRO

Explique-toi à présent, car il m'apparaît clairement que tu n'as pas dit toute la vérité. Pas plus à moi qu'au Seigneur Bénédict. Cette colère ne te ressemble pas.

BÉATRICE

J'ai pour excuse de ne plus être moi-même, cousine. Quant au seigneur Bénédict, il a toujours été l'objet d'attentions particulières de ma part.

HÉRO

Rarement de façon aussi acide. Il y a toujours eu quelques plaisanteries un peu rudes entre vous, mais jamais autant d'animosité. Qu'a-t-il donc fait pour te changer ainsi? Confie-toi à moi, je t'en prie.

BÉATRICE

Ce qui apparaît comme un trésor pour l'une semble un présent des fées à une autre. Pour tous les bienfaits qu'elles donnent, il y a toujours un revers. Et j'ai bien peur désormais de connaître le mien. Il y a quelque folie en moi qui rend impossible que je sois satisfaite de mon nouvel état. Parce que j'ai offert mon cœur au Seigneur Bénédict, je suis piégée désormais par mon corps. Et si mon avenir devait résonner d'un mot, je n'aurais pas pensé à celui de marmot! C'est comme si un navire neuf était mis à l'eau pour couler aussitôt.

HÉRO

Comparer une naissance à un naufrage…

BÉATRICE

Le présent des fées, je te le dis. La beauté récompensée par la laideur, la richesse par la misère et la joie par le malheur. Je pressens que des jours sombres s'annoncent.

Héro essaie de rassurer Béatrice, puis elles sortent.