Bonsoir à tous et à toutes !

Et non, je ne suis pas morte… J'ai eu deux années un peu chargées, entre la fin de mes études et le début de ma vie professionnelle, ce qui explique que je n'ai pas eu un moment à consacrer à cette fiction. Mais maintenant, je suis enfin installée. J'ai donc réussi à prendre du temps pour rassembler mes idées et écrire le début de la seconde partie de Pendant ce temps là.

J'espère que vous aimerez. On se retrouve en bas !


- Madge, réveille toi ma chérie, tu vas être en retard à l'école.

La voix de mon père me sort du demi-sommeil dans lequel je m'étais replongée. J'ouvre les yeux, m'habituant peu à peu à la pénombre qui règne encore dans ma chambre. L'école… Je n'ai aucune envie d'y aller. Depuis que Katniss et de Peeta sont revenus des Hunger Games, c'est devenue une véritable épreuve pour moi. Chaque jour, je dois croiser des bêcheuses comme Monica et Elie, trop heureuses de voir que le garçon qui les fascine m'a lâché, sans aucun regret.

Car Gale Hawthorne ne montre aucun regret. La relation particulière que nous avons vécue pendant que nos amis sont partis aux jeux est définitivement terminée. C'est comme si elle n'avait jamais existée. Le seul changement est qu'avant, quand je croisais Gale, il se sentait plus ou moins forcé de m'adresser un signe de tête poli, me sachant proche de Katniss. Avant, il passait régulièrement chez moi avec Katniss, pour nous vendre des fruits, par exemple. Aujourd'hui, il ne se donne même plus cette peine. Il m'ignore purement et simplement. C'est comme si je n'étais même pas présente.

Et ça, les filles l'ont bien remarqué. Et elles s'en réjouissent.

En tant que gagnants des jeux, Katniss et Peeta ne sont plus tenus de venir à l'école. Leur victoire leur assure la richesse à vie. Plus besoin d'étudier dans ces conditions. Sans Katniss - l'une de mes seules amies - avec moi, les journées sont donc pénibles. Et quand bien même elle serait à l'école à mes côtés, il me serait impossible de lui expliquer l'attitude de Monica et Elie.

Katniss ne doit surtout pas savoir ce qu'il s'est passé entre Gale et moi pendant son absence. J'ai la certitude qu'elle n'apprécierait pas. La relation qu'elle entretient avec lui, depuis des années, est très particulière. Quand elle est rentrée avec Peeta, Gale et moi avons décidé d'un commun accord de ne pas la mettre au courant. Moi, parce que je ne savais pas comment elle allait réagir en apprenant que j'étais tombée amoureuse de son meilleur ami. Lui, probablement parce qu'il ne voulait pas gâcher ses chances avec elle.

J'ai d'abord cru que Gale ne pourrait même pas espérer qu'il se passe quelque chose avec Katniss. Je pensais qu'elle s'était vraiment attachée à Peeta. Pourtant, depuis leur retour et la fin des cérémonies de victoire, il me semble qu'elle l'a à peine vu. Elle passe énormément de temps avec sa sœur et avec moi. Beaucoup plus qu'avant les jeux. Elle m'invite parfois à manger chez elle, dans sa nouvelle maison, située au sein du Village des Vainqueurs. Quand je ne suis pas à l'école, elle vient très souvent chez moi, pour lire, m'écouter jouer du piano, ou simplement pour discuter. Mais nous ne parlons jamais des Jeux et de leurs conséquences. C'est une sorte d'accord tacite entre nous.

Quelqu'un toque à ma porte, me sortant de mes réflexions.

- Madge, tu te lèves ?, me demande mon père.

- Oui papa, j'arrive.

J'enlève prestement mes couvertures et me mets debout. Au pied de mon lit, le livre « Cent grandes chansons françaises » est posé à même le sol. J'ai pris l'habitude de le feuilleter avant de m'endormir. Comme si j'aimais me torturer l'esprit. Je le regarde rapidement et sous mes yeux, s'étale une chanson de Léo Ferré, un artiste du Monde d'avant.

« Avec le temps, va, tout s'en va. On oublie le visage et l'on oublie la voix. Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien. Avec le temps, va, tout s'en va. L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie, l'autre qu'on devinait au détour d'un regard, entre les mots, entre les lignes et sous le fard d'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit. Avec le temps, tout s'évanouit. »

J'ai la gorge qui se serre. Je me revois encore, il y a quelques semaines, en train de lire ces mots à Gale. Qu'est-ce que j'ai pu être naïve. Crédule. Stupide.

Je vais me laver rapidement, espérant que l'eau chaude chasse ces mauvaises pensées, cette mélancolie qui ne veut pas me quitter. Raté. Une fois propre et vêtue d'une robe bleu ciel, je contemple mon reflet dans le grand miroir en pied de ma chambre. Mon regard bleu est brillant de tristesse. Je dois impérativement faire quelque chose pour masquer mes cernes et avoir l'air en forme. Sinon, Katniss verra que quelque chose ne va pas. Et elle ne doit pas savoir.

Je masque mes traits fatigués à l'aide d'une poudre beige appartenant à ma mère et relève mes longs cheveux blonds en une haute queue de cheval. J'ai tout de suite l'air plus éveillée, plus vivante. Cela fera l'affaire.

Je descends quatre à quatre les escaliers, pour prendre un rapide petit déjeuner avec mes parents, fendant la bonne humeur. J'ai appris à avoir l'air heureuse et détendue. Mon père a bien senti que j'étais triste, dans les jours qui ont suivi ma séparation avec Gale. Il s'est dit que c'était un chagrin d'amour de jeunesse, que ça allait passer. Il pense que ça va mieux aujourd'hui. Il est plus dur de duper ma mère. Je sens qu'elle perçoit mes changements d'humeur. Mais je fais comme si de rien n'était et fuit au maximum les discussions mère/fille sur les relations amoureuses. Je n'ai pas envie de fondre en larmes dans ses bras.

J'avale une tranche de pain frais de la boulangerie Mellark, un peu de miel, quelques fraises cueillies par Katniss, et je me lève.

- Ma chérie, après ta journée d'école, pourras-tu prendre un pain chez les Mellark et des légumes chez les Miller, s'il-te-plaît ?, me demande ma mère. Je ne vais pas sortir aujourd'hui, je me sens faible.

Peu après le retour de Katniss et Peeta, l'état de ma mère a de nouveau décliné. Alors qu'elle ne les avait que peu ressenties durant les Hunger Games, ses migraines sont aujourd'hui revenues. C'est aussi pour ça que je ne veux pas l'embêter avec Gale. Il faut qu'elle s'occupe d'elle, pas de mes stupides histoires d'adolescente.

C'est pour cela que j'essaye, au contraire, de me montrer serviable. Alors, j'opine du chef et attrape les quelques pièces de monnaie qu'elle me tend, avant de les fourrer dans la poche de la veste blanche que je jette sur mes épaules. J'embrasse mes parents, leur souhaite une bonne journée d'un air qui se veut joyeux et quitte la maison, en traînant quelque peu les pieds alors que je m'éloigne de chez moi.

J'avance vers l'école. Sur le chemin, au loin, je vois un groupe de travailleurs en provenance de la Veine, qui se rend dans l'une des mines, située derrière la Ville. Gale en fait partie. Evidemment. J'ai l'impression de le croiser partout où je vais, ce qui rend les choses encore plus dures pour moi. Ma gorge se noue, je déglutis. Son regard se pose une demie seconde sur moi et se détourne. Il a vu que j'étais là. Mais, comme d'habitude, il fait comme si je n'existais pas. Je le regarde fixement, espérant qu'il finisse par en faire de même. Quelle idiote.

- Comment va la petite Madge ?, me lance Mike, un ami de Gale lui aussi dans le groupe, alors qu'ils approchent.

Mike a toujours taquiné Gale, quand nous étions ensemble. Mais je pense qu'il m'aimait bien. Alors je lui réponds avec un sourire, lui souhaitant une bonne journée, d'un ton faussement enjoué. Je vois Gale froncer légèrement les sourcils. Mais c'est la seule réaction qu'il manifeste. Une fois le groupe passé, je souffle.

- Madge, Madge !, j'entends derrière moi.

Sean. C'est l'un des meilleurs amis de Peeta. Pendant les Jeux, nous avons appris à nous connaître et nous sommes devenus amis. On s'entend bien, il me fait rire et, surtout, il ne me traite pas comme une paria. Heureusement qu'il est là. Depuis que Katniss ne vient plus à l'école, c'est avec lui que je passe mes journées de cours. Il a pris l'habitude de s'installer avec moi en classe. Ca me fait du bien de l'avoir à mes côtés.

- Comment vas-tu ?, me demande-t-il.

- Ca va, merci.

- Tu es sûre ? Je viens de croiser un groupe de mineurs.

Je ne réponds rien, portant mon attention sur les plis de ma robe, comme s'ils étaient particulièrement intéressants. Je sais déjà ce qu'il va me dire.

- Gale était avec eux.

Bingo. Sean a suivi – de loin – ce qu'il s'était passé entre Gale et moi, durant les jeux. Et, inévitablement, comme à peu près tout le district, il a remarqué que nous ne nous parlions plus depuis. Pourtant, il n'aborde que très rarement le sujet. Quand il le fait, c'est à demi-mot. Il me laisse dire ce que j'ai sur le cœur, si j'en ai envie sur le moment. C'est appréciable.

- Oui, je l'ai vu.

- Et ?, m'interroge-t-il, prudent.

- Et rien. Comme d'habitude. Il me voit, il détourne le regard immédiatement, fait comme si je n'étais pas là.

- Quel idiot.

- J'ai du mal à comprendre. Il pourrait au moins rester courtois.

- Peut-être qu'il s'en veut, que c'est pour ça qu'il n'ose plus te regarder en face.

Je secoue la tête, dépitée.

- Non, impossible. Ca ne lui ressemble pas.

- Tu sais…, commence Sean.

- Laisse tomber, je le coupe. De toute façon, je suis stupide de toujours attendre un geste de lui. Ca n'arrivera pas. Et après ce qu'il m'a fait, je ne sais même pas pourquoi j'espère cela.

Mon ami ne dit rien. Il sait que j'ai raison. Et il ne relève même pas mon ton quelque peu agressif. Il sait que je suis tendue, avec toute cette histoire. Mais il reste présent, sans me le reprocher.

Toute la journée, je suis plutôt silencieuse. Sean respecte cela. Encore une chose que j'apprécie avec lui. Je passe ma pause déjeuner avec Primrose, la jeune sœur de Katniss. N'étant pas une gagnante, Prim est toujours obligée de venir à l'école, malgré la nouvelle richesse de sa famille. Je déjeune souvent avec elle. Ca me rappelle les midis passés avec Katniss, avant les jeux.

- Tu rentreras à la maison avec moi ce soir ?, me propose Prim. Katniss sera contente !

J'acquiesce en souriant. Ca me fera également plaisir. En fin d'après-midi, nous faisons donc route ensemble vers le village des vainqueurs. L'ambiance y est assez particulière, calme, presque inquiétante. Plusieurs habitations sont regroupées, mais seules trois d'entre elles sont habitées : celle de la famille Everdeen, celle de Peeta et celle de Haymitch, mentor de mes amis et gagnant des jeux l'année où ma tante Maysilee y a participé.

Katniss semble effectivement heureuse de me voir. Nous discutons de nos journées respectives. Comme souvent, elle a désobéi aux règles du district et a passé la frontière pour aller chasser clandestinement. Elle a ensuite offert une partie de son butin aux gens de la Plaque et notamment à Sae Boui Boui. Le reste, elle l'a donné à la famille Hawthorne. Ma gorge se noue quelques peu en l'entendant parler de la petite Posy, de Rory et de Vick. J'adorais ces gamins.

Ne rien montrer, surtout. Garder un visage impassible, bienveillant.

- Et toi alors, comment ça s'est passé aujourd'hui ?

- Rien de bien passionnant. Plusieurs heures de cours avec Sean, d'abord à étudier les pierres, puis nous avons lu de la littérature du Capitole, un vrai supplice…

Katniss lâche un petit rire. Elle sait que je déteste la littérature du Capitole et que je préfère celle du monde d'Avant. Souvent, elle me demande de lui raconter des anciennes histoires, comme celle qui se déroule dans une cathédrale mythique ou les péripéties d'un hypocondriaque chronique.

- Ensuite, on a vu un nouveau pan de l'histoire du Capitole, pour finir sur l'art du Capitole.

- Des cailloux et le Capitole, sacré programme…

- Comme tu dis. Assez ennuyeux. Des fois, je me dis que j'aimerais vraiment découvrir autre chose.

Ces mots ont à peine franchi mes lèvres que je les regrette déjà. Je sais que, si elle avait eu le choix, Katniss aurait aimé ne jamais découvrir autre chose que la vie dans le district. Mais elle ne se formalise pas et ne relève même pas ma maladresse. Au contraire, son regard s'éclaire.

- Madge, j'ai une idée…

- Oui ?

- Est-ce que ça te tenterait que je t'emmène dans la forêt ? Je pourrais t'en montrer une partie, ça te permettrait de voir autre chose, un endroit que tu n'as jamais vu. Et ça me ferait plaisir d'y aller avec toi.

Je mords ma lèvre inférieure. Je connais déjà la forêt. Gale m'y avait emmenée, pendant les jeux. Mais, bien sûr, je ne peux pas lui parler de ça.

- Si tu ne veux pas, parce que tu as peur de te faire prendre, je comprendrais parfaitement, me dit précipitamment Katniss en remarquant mon air contrit. J'imagine que ton père n'apprécierait pas de savoir que tu franchis la frontière.

Se reprendre, tout de suite.

- Oh non Katniss, pas du tout ! J'adorerais aller dans la forêt avec toi !

Elle m'adresse un sourire soulagé.

- Génial ! On peut même y aller maintenant si tu veux, me lance mon amie.

Elle est déjà debout, prête à enfiler sa veste en cuir.

- Désolée Katniss, ce soir, je ne peux pas. Je dois aller en Ville, pour faire quelques commissions pour ma mère. Tu veux m'accompagner ?

- Oui, pourquoi pas. Où dois-tu aller ?

- Chez les Miller.

J'attends un peu avant de lui dire la suite, redoutant sa réaction.

- Et chez les Mellark.

Je la vois se raidir, son visage se ferme et elle retombe immédiatement assise sur sa chaise. Elle prend son temps avant de reprendre la parole, comme si elle cherchait ses mots.

- Je pense que je vais rester ici finalement, je me sens un peu fatiguée, me dit-elle, feignant un bâillement.

Mensonge éhonté. Il y a moins d'une minute, elle était prête à m'embarquer dans une virée en forêt, hautement plus éreintante qu'une petite balade en ville. Et elle sait bien que j'ai compris sa manœuvre. Mais elle sait aussi que je ne vais rien dire, que je vais faire comme si je n'avais rien remarqué. C'est aussi pour ça que nous sommes amies. Alors je ne relève pas.

- Je comprends, une autre fois alors ?, je lui propose avec un petit sourire.

- Oui, bien sûr !

Qu'est-ce que je meurs d'envie de l'interroger, d'en savoir plus sur ce qu'il s'est passé entre Peeta et elle. Mais elle ne veut visiblement pas en parler. Alors je n'aborde pas le sujet. Je la serre brièvement dans mes bras et je prends congé, me dirigeant vers la Ville. Le centre-bourg est toujours calme. Rien de comparable à la Plaque, où les gens plaisantent, s'apostrophent, se lancent des taquineries, troquent, négocient. Non, en Ville, les nantis font leurs courses avec discrétion. Les amis discutent paisiblement. Quel ennui.

Quand je rentre dans la boulangerie Mellark, mon regard est immédiatement attiré par les gâteaux colorés, qui apportent une certaine chaleur à la boutique. J'ai un petit sourire. Pas de doute, la décoration est signée Peeta. Quand il est parti aux Jeux, la boulangerie respirait la tristesse. Plus de pâtisseries recouvertes de glaçage rose et violet, plus de cookies aux pépites rouges et jaunes, plus de brioches aux grains de sucre bleu. Peeta n'était plus là et sa famille n'avait pas le cœur de combler cette absence. Une voix masculine interrompt le cours de mes pensées.

- Bonjour Madge.

C'est le père de Peeta. Un homme adorable et chaleureux. D'autant plus chaleureux depuis qu'il a retrouvé son fils.

- Bonjour monsieur Mellark. Comment allez-vous ?, je demande poliment.

- Très bien ma petite, je te remercie. Qu'est-ce que ce sera pour toi ?

- Je vais vous prendre un pain au pavot, s'il-vous-plaît.

Il m'emballe la boule encore chaude et me regarde en souriant.

- Et je te connais bien Madge, tu ne sauras pas résister à quelques petits cookies…

J'éclate de rire.

- Je suis vraiment trop prévisible, monsieur Mellark ! Je vais donc vous prendre trois cookies.

Il me fait un clin d'œil, protège les trois biscuits glacés, d'une délicieuse teinte orangée, et me tend le tout, alors que je dépose quelques pièces sur le comptoir.

- Merci ma petite. Mais j'y pense, dit-il soudainement, Peeta est venu nous aider aujourd'hui !

- J'avais cru remarquer, dis-je en désignant la vitrine colorée.

- Je vais voir s'il est encore là, ça lui fera probablement plaisir de te voir.

Heureusement pour Katniss qu'elle n'est pas venue. Le boulanger s'enfonce dans l'arrière-boutique et revient trente secondes plus tard, Peeta sur ses talons. Celui-ci tient une veste entre ses mains.

- Bonjour Madge. J'étais justement sur le point de partir, à cinq minutes près, on se ratait.

Je lui adresse un petit sourire.

- On peut faire un bout de route ensemble, si tu veux, je lui propose.

Il hoche la tête et me suit dehors, enfilant prestement sa veste.

- Je dois juste passer acheter des légumes pour ma mère, lui dis-je.

- Pas de problème, je ne suis pas pressé, personne ne m'attend chez moi.

Silence gêné. Je sais ce qu'il veut dire par là et je ne sais quoi lui répondre. Alors, tandis que nous nous dirigeons vers le commerce des Miller, je change complètement de sujet. Je parle de Sean, de nos cours, le fait rire en lui racontant ô combien notre professeur arrive à se passionner pour les pierres, lui décris comment un pauvre gamin a trébuché lors de la pause déjeuner, s'étalant de tout son long devant l'école entière. Il enchaîne, m'explique qu'il s'est mis à peindre, que le fait de préparer les glaçages à la boulangerie était un bon entraînement.

On parle, de tout, de rien, en évitant les sujets qui fâchent : Katniss et les jeux. Nous sommes tellement embarqués dans notre discussion qu'après mes achats chez les Miller, nous nous installons sur un banc, au bord de la place centrale, dans le calme du centre-ville, pour continuer à échanger.

Ce n'est pas la première fois que nous faisons ça. Ca me surprend toujours un peu, mais ça me fait plaisir. Peeta déborde de gentillesse et d'empathie. Malgré ce qu'il a traversé, il reste drôle, profondément bon. Nous n'étions pas particulièrement proches avant les Jeux. Juste deux camarades de classe. Et quand je me suis décidée à lui parler plus, il a été envoyé au Capitole, cruel destin et mauvais timing.

En parlant de timing… Du coin de l'œil, à une dizaine de mètres de nous, je vois Gale déboucher sur la place, tenant d'une main un panier et de l'autre sa petite sœur, Posy. Elle est adorable, avec sa robe beige et ses deux nattes brunes. Je reporte immédiatement mon regard sur Peeta, sachant pertinemment que Gale va m'ignorer.

- Madge, Madge !, crie une petite voix.

C'est Posy. Je n'ai pas le temps de réagir qu'elle me saute dessus pour m'enlacer. Je lui rends instinctivement son étreinte.

- Ca va Madge ? Tu me manques ! Pourquoi je ne te vois plus ?

- Oh ma petite Posy, lui dis-je en enfouissant mon visage dans ses fin cheveux bruns.

- Posy, ça suffit, lance une voix que je ne connais que trop bien.

Je relève la tête. Gale, évidemment. Qui prend bien soin de ne pas me regarder, évidemment. A contre cœur, je détache doucement Posy de moi, la reposant sur le sol.

- Mais non, je veux rester avec Madge, gémit-elle.

- Non Posy, laisse la tranquille, lui ordonne-t-il en lui attrapant la main.

- Mais Gale, regarde, elle a mis une belle robe bleue !

- Toi aussi, tu as une belle robe, ce n'est pas pour ça que tout le monde doit te sauter dessus.

Il l'éloigne du banc, toujours sans un coup d'œil vers moi. Il adresse cependant un hochement de tête à Peeta.

- Salut Peeta, dit-il, sans aucune chaleur dans la voix.

- Bonsoir Gale, lui répond le jeune boulanger sur le même ton.

- Allez Posy, on y va, annonce brusquement son frère.

La petite boude et me lance un regard suppliant.

- On se revoit bientôt, Madge ?

- On va essayer, Posy.

Je lève les yeux vers Gale, qui continue obstinément de m'éviter, entraînant sa sœur au loin en marmonnant un « bonsoir » à peine audible. Je garde un instant mes paupières closes. Quand je les ouvre, je n'ai plus le cœur à parler. Je me contente de fixer la place tranquille, sur laquelle le jour tombe. L'air triste, le regard vide.

- Madge ?, me demande doucement Peeta.

- Oui ?, dis-je, un peu distraitement.

- Je peux te poser une question ?

- Oui, oui, je réponds, le regard toujours dans le vague.

- Qu'est-ce qu'il se passe ou s'est passé, entre Gale Hawthorne et toi ?

Je tressaille en entendant le nom de Gale. Je me reprends, pour tenter d'afficher un air assuré.

- Rien, rien.

- Madge, ne me mens pas. Ce n'est pas la première fois qu'on le croise quand on est ensemble. Je vois de quelle manière tu le regardes. Ou plutôt, de quelle manière tu fais semblant de ne pas le regarder.

- Je ne…

- Et ce n'est pas tout, me coupe-t-il. J'ai vu aussi comment il te fixait, discrètement, quand il pense que personne ne le regarde. J'ai vu l'expression qui apparait sur son visage à chaque fois. J'ai vu l'air désolé qu'il prend. J'ai vu la déception dans son regard, comme s'il avait pris une mauvaise décision.

Mais comment Peeta a-t-il pu voir tout ça, alors que même Katniss, qui partage son temps entre Gale et moi, n'a rien vu ? Mais peut-être qu'elle n'a rien voulu voir…

- Madge ?, insiste Peeta.

Je souffle un coup, pour me donner une contenance.

- Si je te raconte, tu me promets que tu ne le raconteras à personne ?

- Promis, assure-t-il.

- Juré ?

- Juré !

- Même à Katniss ?

- Pour le peu qu'on se parle…

- Peeta…

- Même à Katniss.

Alors je lui raconte tout. Comment Gale et moi avons eu peur, ensemble, pour Katniss. Comment cela nous a rapprochés. Comment nous avons appris à nous connaître. Comment nous avons appris à nous apprécier. Je n'omets rien, de la première étreinte au premier baiser, et Peeta m'écoute, sagement, gentiment, avec attention et compassion. Je le vois déglutir quand je lui explique les doutes que j'avais sur ce que Gale ressentait pour Katniss. Et quand je lui raconte la manière dont nous avons rompu, au moment de leur retour, je sens la tristesse m'envahir. Cela doit se lire sur mon visage, car Peeta me prend dans ses bras pour me réconforter. Je m'y blottis, savourant ce moment d'amitié.

Car avec Peeta, j'ai gagné un vrai ami.

Dans les semaines qui suivent, je partage pour temps entre l'école, ma famille, notamment ma mère dont l'état m'inquiète de plus en plus, Katniss et Peeta. J'ai un peu de mal à jongler entre ces deux derniers. Je fais attention à ne pas évoquer Katniss en présence du jeune boulanger. Et je n'ose pas raconter à mon amie que je suis proche de Peeta. J'ai l'impression de lui cacher beaucoup de choses, ce qui me met très mal à l'aise.

Alors, quand je suis avec elle, j'essaye d'être naturelle, simple. Elle m'emmène régulièrement dans la forêt. Les premières fois, j'ai fait semblant de m'extasier et de découvrir tout ce qu'elle me montrait. Mais, là où je me suis vraiment amusée, c'est quand elle m'a proposé de m'apprendre à tirer à l'arc. La première fois que j'ai lâché la corde et que j'ai laissé filer une flèche, j'étais tellement surprise que j'ai failli en tomber par terre. Ca a bien fait rire Katniss. Ca m'a plu, de la voir rire. Car ça n'arrive pas souvent.

En retour, j'ai essayé de lui apprendre à jouer au piano. Mais j'ai vite compris qu'elle n'avait pas vraiment envie de jouer et qu'elle préférait m'écouter. Alors je la laisse choisir ce que j'interprète, lui proposant des titres de morceaux du M0onde d'avant. Elle choisit ceux qu'elle préfère, ceux qui l'inspirent le plus. Comme sa petite sœur, elle adore « La lettre à Elise », de Beethoven. Elle aime également « Le lac des cygnes » et « The star-spangled banner », qui était l'hymne des Etats-Unis, le pays sur lequel Panem a été bâti. Elle aimait également beaucoup « La Marseillaise », le chant patriotique de la France, une contrée du Monde d'avant, jusqu'à ce que je lui explique les paroles, trop violentes à son goût.

Alors que les semaines défilent, l'état de ma mère ne s'arrange pas, au contraire. Elle passe de plus en plus de temps au lit, ne sort presque plus. Pour lui laisser un peu d'espace et de calme, je passe de plus en plus de temps chez Katniss, et mon amie vient de moins en moins chez moi. Katniss a remarqué que j'étais moins encline à la recevoir dans ma demeure. Au début, elle n'évoque pas le sujet, probablement par politesse.

Quand j'y réfléchis, je me dis que même si elle me le demandait, j'aurais du mal à lui expliquer la situation de ma mère. Par pudeur. Pourtant, quand Katniss aborde finalement la question, je lui réponds naturellement. Peut-être parce que je culpabilise de lui cacher déjà deux pans importants de ma vie.

- Ma mère est très malade, depuis des années. Ca allait un peu mieux, pendant un moment, mais là, c'est de pire en pire. Elle souffre de terribles maux de tête, toute la journée. Et malgré les traitements, ça ne se calme pas. Je ne sais même pas quoi faire, à part être silencieuse. Du coup, j'évite de jouer du piano quand elle se repose. J'évite de faire du bruit. J'évite même d'être à la maison.

- Je comprends, acquiesce-t-elle avec compassion. Vous devriez peut-être la conduire au Capitole. Je parie qu'ils sauraient la soigner, là-bas.

- Oui, peut-être. Sauf qu'on ne va pas au Capitole comme ça. Il faut une invitation…

Elle hoche la tête, visiblement soucieuse. Mais n'en dit pas plus. Pas de jugement, pas de couteau remué dans la plaie. Elle est même une amie parfaite. Elle m'invite encore plus souvent qu'avant, est toujours discrète quand elle est chez moi et apporte des fruits cueillis directement dans la forêt pour ma mère.

- Les vitamines lui feront du bien, non ?, m'a-t-elle lancé un jour en déposant des baies de cassis sur la table de notre cuisine.

J'ai retenu des larmes émues.

Bien vite, les équipes de préparation du Capitole et les stylistes de Katniss et Peeta sont arrivés au district 12, avec la Tournée de la victoire en ligne de mire. Après les avoir relookés, coiffés, maquillés et habillés, tous deux ont été filmés par la télévision gouvernementale, avant de monter dans le même train que celui qui les avait emmenés vers les Hunger Games. Direction le district 11.

Six mois après avoir remporté les Jeux, la tradition veut que le gagnant se rende dans chaque district pour saluer les peuples de Panem et rendre hommage aux autres jeunes, morts dans l'arène. Parfois, à certains enfants qu'ils ont tués de leurs mains. C'est plus cruel qu'autre chose pour les familles. Mais ça, le gouvernement s'en fiche. L'important, pour eux, c'est d'assurer le spectacle toute l'année.

Et pour cette édition, ils seront servis niveau spectacle. Ils auront une Tournée exceptionnelle, puisque Katniss et Peeta seront deux. D'après ce que j'ai compris, en captant des conversations de mon père, le Capitole veut en faire une grande opération de communication et de divertissement. Comme la suite d'un feuilleton agréable à regarder. Avec, comme personnages principaux, mes deux amis. Contraints d'avoir l'air d'un couple, alors qu'ils ne s'adressent plus la parole au quotidien.

Je pense à eux, bloqués dans leur train, alors que je suis assise dans la cuisine. Tout en triturant le tissu délicat de ma jupe noire, je regarde vaguement Kate, la cuisinière familiale, qui s'active à la préparation du repas. A ma demande, elle a confectionné une soupe, pour ma mère. Kate est vraiment gentille. Elle parle peu, mais elle sourit beaucoup. Sa présence est rassurante, apaisante. Depuis que je suis petite, j'adore l'observer quand elle cuisine. Et elle, ça lui fait toujours plaisir d'avoir du public.

Aujourd'hui, ma mère a été prise de vertiges. Elle n'est même pas capable de se lever pour diner avec mon père et moi. Alors, quand la soupe est terminée, Kate lui prépare un petit plateau. Elle y dépose un grand bol plein du potage orangé, qui dégage une agréable odeur de carotte. Elle découpe également quelques tranches d'un pain à la farine de seigle, de la boulangerie Mellark, évidemment, qu'elle accompagne d'un peu de fromage de chèvre. Enfin, elle complète ce repas avec une coupelle chargée de framboises, que Katniss nous a déposé, la veille de son départ pour la Tournée des vainqueurs.

- Je vais lui monter le plateau, Kate.

La cuisinière acquiesce avec un sourire attendri, tout en ajustant le col de mon chemisier blanc et en replaçant mes boucles blondes derrière mes oreilles. Elle sait que j'ai besoin de me sentir utile. J'attrape précautionneusement le repas de ma mère et montre jusqu'au deuxième étage, où est située la chambre de mes parents. En m'entendant arriver, ma mère se redresse, allumant au passage sa veilleuse. Je dépose le plateau sur la table de nuit.

- Oh, de la soupe, quelle bonne idée ma chérie, me dit-elle doucement avec un sourire.

Elle attrape le bol, commence à en boire lentement le contenu.

- C'est délicieux. Tu remercieras Kate pour moi. Et tu lui diras que je suis désolée de ne pas pouvoir le faire moi-même.

- Arrête maman, elle sait bien que ce n'est pas de ta faute, je lâche en m'asseyant près d'elle.

Nous restons silencieuses un moment, tandis qu'elle picore son repas.

- Ca va, ma chérie ?, me demande-t-elle après quelques minutes sans parler.

- Hmm hmm.

- Madge ?

- Oui, ça va.

J'ose à peine lui retourner la question. Je sais que ça va terriblement mal pour elle.

- Tu as toujours des vertiges ?

- Ca s'est calmé.

Je hoche la tête. Je ne sais pas quoi dire. Je suis incapable de trouver les mots pour réconforter ma propre mère.

- Madge, parle-moi…

Son ton est suppliant. Désarmant.

- Je ne…

Je suis incapable d'en dire plus.

- Ma chérie, tu es ma fille, je te connais. Je suis peut-être malade, mais pas aveugle. Dis-moi ce qui ne va pas pour toi.

Je balaye ce qu'elle vient de dire d'un geste fébrile de la main.

- Je ne vais pas t'embêter avec mes stupides petits problèmes.

Elle me regarde dans les yeux en caressant délicatement ma joue.

- Madge, j'ai envie que tu m'embêtes avec tes stupides petits problèmes, m'affirme-t-elle très sérieusement. J'ai envie que, parfois, tu fasses comme si je n'étais pas malade et que tu me parles de ce qui te tracasse. J'en ai besoin, pour avoir l'impression de pouvoir un peu m'occuper de toi. C'est ce que font les mères.

Je déglutis en baissant la tête. Je comprends ce qu'elle veut dire.

- C'est Gale, je lâche dans un souffle.

Je sais qu'à ce moment là, elle pose un regard triste sur moi. Je la connais. Elle attrape doucement ma main.

- Raconte-moi ce qu'il s'est passé.

- Je sais que tu m'avais plus ou moins prévenue. Je sais que j'aurais du m'y attendre. Et je sais que ça aurait du passer. Mais je n'arrive pas à l'oublier. Il ne sort pas de ma tête, jamais. J'ai l'impression d'être une héroïne d'un stupide roman d'amour, qui ne vit que pour le garçon dont elle est entichée. Je me sens idiote.

- Je comprends ce que tu veux dire, ma puce. Mais tu es loin d'être idiote, je peux te l'assurer. C'est une réaction normale après un premier chagrin d'amour. Surtout quand on vit quelque chose d'aussi fort que Gale et toi, dans de telles conditions.

J'approuve d'un lent hochement de tête.

- Est-ce que vous vous croisez encore ?, s'enquit ma mère.

- J'ai l'impression qu'on ne fait que ça…

- C'est toujours comme ça, malheureusement. C'est quand on ne veut pas voir quelqu'un que l'on tombe dessus. Et est-ce que vous vous parlez ?

- Loin de là. Il m'ignore superbement.

- Sans une explication depuis la rupture ?

- Sans une explication depuis la rupture. Je pensais qu'on pourrait garder une relation cordiale, notamment par rapport à Katniss, mais visiblement non.

- Ca m'étonne de Gale, c'est une attitude assez immature.

- En effet.

- Tu sais ma chérie, je pense vraiment que tu devrais l'obliger à te parler. Tu dois le mettre face à ce qu'il a fait, comprendre pourquoi il refuse aujourd'hui de t'adresser la parole. Ca t'aiderait probablement à passer à autre chose. Et ainsi, tu irais mieux.

Je médite un instant sur ses paroles, tandis qu'elle termine son bol de soupe. Elle a probablement raison.

- Et il n'y a rien d'autre qui te tracasse ?, me demande-t-elle, interrompant le cours de mes pensées. L'école ?

- L'école… C'est un vrai calvaire, depuis que Katniss ne vient plus. Les filles sont assez horribles avec moi, rapport à ce qu'il s'est passé avec Gale. Heureusement, le midi, je déjeune avec Primrose. Et je passe mes heures de cours avec Sean.

- Sean, Sean…, répète-t-elle, cherchant à situer qui il est.

- C'est un ami de Peeta.

- En effet, je me souviens de lui. Et comment va Peeta ?, s'enquit ma mère.

Mon visage s'assombrit.

- J'ai mal au cœur pour lui, maman. Katniss l'ignore totalement, un peu comme Gale avec moi. Je sens que ça le fait souffrir. Mais je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre eux, une fois les caméras coupées, je ne peux donc pas intervenir.

- J'imagine.

Nous continuons à discuter un moment. Je lui raconte tous mes petits soucis, même les plus insignifiants. Comment j'ai abimé l'un de mes livres d'école en le faisant tomber dans la boue. Comment j'ai failli me faire gifler par Monica après lui être malencontreusement rentrée dedans en cours de sport. Comment j'ai oublié de faire un exercice pour notre cours de géologie, provoquant les moqueries de mon professeur.

Et pour chaque problème, ma mère me trouve une solution, un moyen de réconfort. Ca me fait beaucoup de bien et je sens qu'à elle aussi. Elle apprécie ce moment de partage. Moment malheureusement vite avorté, car, quand elle tente de se redresser pour se lever, elle est de nouveau prise de vertiges, l'obligeant à s'allonger aussitôt.

Je décide donc de prendre congé, pour la laisser se reposer. Je rassemble les restes de son repas sur le plateau, l'embrasse sur le front et m'apprête à sortir. Une fois sur le pas de la porte, pourtant, je marque un temps d'arrêt. J'hésite un instant avant de poser la question que j'ai en tête.

- Tu ne vas pas mourir, hein, Maman ?, je lui demande, des tremblements dans la voix. Cette maladie, ces migraines, ça ne va pas te tuer, n'est-ce pas ?

- Je te promets que non, me répond-elle d'un ton qui se veut assuré. Je vais rester encore un moment avec toi.

Je hoche la tête et retiens mes larmes en sortant de la chambre et en descendant les escaliers.

- Je ne vais pas manger finalement Kate, dis-je en passant devant la cuisine et en y déposant le plateau de ma mère. Je n'ai plus faim.

Je n'écoute pas ses protestations, à coup de « Tu vas dépérir, Madge ! ». Je suis déjà dehors. J'ai besoin de prendre l'air, de marcher. Je ne sais pas trop où aller. Ni Katniss ni Peeta ne sont dans le district. Primrose doit probablement diner avec sa mère. Sean doit également être en famille. L'un comme l'autre, je me vois mal les déranger. Et je n'ai pas d'autre ami.

Je me laisse donc porter le long des chemins autour de la Ville. Instinctivement, je me dirige vers l'école, passant sur la petite route qui y mène. Cet endroit même où, quelques mois plus tôt, je me suis foulée la cheville. Je revois encore Gale, me balançant sur son épaule pour me conduire chez madame Everdeen, afin qu'elle me soigne. Ce soir là, alors qu'il m'avait raccompagnée jusque chez moi, et sans trop savoir pourquoi, je m'étais dressée sur la pointe des pieds, pour déposer un baiser sur sa jouer.

Quelle idiote.

Alors que je secoue la tête, je vois apparaître Gale et Mike, plus loin sur le chemin. Comme par hasard. Toujours là quand il ne le faut pas. Les deux jeunes hommes reviennent du centre-ville, où ils ont probablement bu un peu d'alcool bon marché, comme le font certains mineurs, après leur journée de travail. Et, comme à chaque fois, Gale fait mine de ne pas me voir, alors que le visage de Mike se fend d'un grand sourire.

- Et bien alors, Madge, qu'est-ce que tu fais toute seule dehors à une heure pareil ?, me lance Mike.

J'ignore la question, voyant que Gale ne réagit toujours pas, et je décide d'appliquer le conseil de ma mère. Je me plante devant mon ancien ami, m'imposant dans son chemin et l'obligeant à s'arrêter. Il me considère avec un visage impassible.

- Ce n'est pas bientôt fini, tes gamineries ?, je lui crache durement.

Il semble surpris de la manière dont je l'apostrophe, mais ne dit rien. Alors je n'en reste pas là.

- Oh mais suis-je bête, bien sûr, tu ne vas pas me répondre, tu vas te contenter de tourner la tête, de m'ignorer et de repartir à ta vie, en faisant comme si je n'en avais jamais fait partie !

Pourtant, il n'en fait rien. Il se contente de me fixer, les bras croisés, le regard voilé. Mais il ne parle toujours pas. Mike ne sait visiblement plus où se mettre.

- Je vais peut-être vous laisser, souffle le jeune homme.

Gale hoche la tête, toujours sans un mot, alors que son ami s'éloigne, en nous jetant des regards inquiets.

- Génial, tu restes là, tu me fixes, il y a du progrès. Mais tu ne dis toujours rien. Fantastique. Absolument merveilleux. Ca va vraiment faire avancer les choses.

Il claque la langue, visiblement agacé par mes remarques.

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Madge ?

Je suis un instant prise au dépourvu. Incapable de formuler ce que j'ai envie de lui demander.

- Pourquoi ?, je lâche finalement, à demi-mot.

- Pourquoi quoi ?

- A ton avis ? Pourquoi est-ce que tu es comme ça ?

Il met quelques secondes avant de répondre.

- Tu le sais bien, Madge.

- Non, je ne sais pas, Gale.

- C'est Katniss.

- Ca n'explique pas tout.

- Je pense que si.

- Vraiment ? Tu penses que ça explique pourquoi tu es passé d'un extrême à l'autre, en l'espace de deux jours ?

- Je ne suis pas passé…

Je le coupe, violemment.

- Stop ! Tais-toi. Tu n'as pas le droit de me dire ça. Tu passais ton temps avec moi, tu venais dans ma maison, dans ma chambre, tu dormais avec moi, tu en profitais, tu discutais avec ma mère, tu plaisantais avec mon père, tu me déshabillais du regard, tu me déshabillais tout court. Et du jour au lendemain, plus rien. Du tout ?

- Mais Katniss…

- Je t'ai dit de te taire. Arrête de me sortir cette excuse. Tu sais Gale, ça m'arrive souvent de repenser aux moments qu'on a passé ensemble. Aux moments où tu me disais que tu te sentais heureux avec moi. Quand j'ai compris que c'était terminé, j'étais triste, triste comme je ne l'avais jamais été. Mais ce qui m'a rendu encore plus triste, c'est qu'au retour de Katniss, tu n'as pas seulement mis fin à notre couple. Tu as mis fin à toute forme de relation entre nous. Tu as coupé les ponts, tu m'as ignoré, tu as fait comme s'il ne s'était rien passé, comme s'il n'y avait jamais rien eu entre nous. Je ne te demandais pas que tu restes avec moi, surtout en connaissant tes sentiments pour Katniss. Je comprends tout à fait que tu puisses l'aimer. Tu la connais depuis des années, c'est une fille géniale, altruiste, courageuse et très belle. Je comprends que tu puisses la préférer à moi. Mais de là à me traiter comme une étrangère, juste comme « la fille du maire », je trouve ça dur, après ce qu'on a vécu. Tu as tout foutu en l'air. Mais maintenant, c'est terminé. Je n'ai pas envie d'attendre désespérément un geste, un mot de ta part. Je vais faire comme toi, je vais juste oublier et t'ignorer.

Au fur et à mesure de mon monologue, je remarque que son visage se décompose, que son petit air fier disparaît. Il sait que j'ai raison. Je le vois déglutir.

- Princesse…

Sa voix est bizarrement aigue, presque suppliante. Ca me serre le cœur, tout comme son air contrit et son entêtante odeur de chèvrefeuille. Mais je reste ferme.

- Ne m'appelle plus comme ça.

- Je…

- Plus jamais. Tu as perdu le droit d'utiliser ce surnom quand tu as commencé à faire comme si je n'avais jamais fait partie de ta vie.

- Mais je n'ai pas voulu…

Il laisse sa phrase en suspens. Je crois qu'il ne sait même pas ce qu'il veut me dire. Alors je le devance.

- Tu aurais peut-être du réfléchir à ce que tu voulais avant de me manipuler.

- Je ne t'ai pas manipulée, Madge.

- Alors tu l'as peut-être fait sans t'en rendre compte. Mais ça ne change rien à ton attitude.

Je reprends mon souffle, avant de lâcher une dernière phrase, à voix basse.

- La prochaine fois que l'on se croisera, c'est moi qui ferais comme si tu n'existais pas.

Il n'arrive même pas à me répondre. De toute façon, il n'y a rien à répondre. Il a enfin compris le mal que son indifférence avait pu me faire. Alors je tourne les talons et je m'éloigne de lui, le laissant seul au milieu du chemin, les bras ballants, le visage défait.

Je voulais suivre le conseil de ma mère, comprendre pourquoi il agissait comme il le faisait. Plutôt raté, pour le coup. Mais j'ai pu lui dire ce que j'ai sur le cœur depuis des semaines. Et mon dieu, qu'est-ce que ça me fait du bien.


Et voilà ! J'espère que ce retour a été satisfaisant pour vous. J'ai eu du mal, beaucoup de mal à l'écrire. Je ne savais pas comment lier mes idées. J'attends donc vos avis sur ce chapitre avec une petite appréhension. Dites moi ce qui vous a plu, ce que vous n'avez pas aimé, afin que je puisse m'améliorer…

Je tenais à vous remercier pour toutes vos reviews et vos messages, vos encouragements, etc. Voir que certain(e)s voulaient lire cette suite, c'est ce qui m'a motivée pour l'écrire.

A bientôt, prenez soin de vous.

Estelle.