Disclaimer : voir chapitre 1

A/N : et voilà, ceci est le dernier chapitre… Un grand grand graaand merci à tous du fond du cœur de m'avoir lue !


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À un pas

Chapitre 5: De la chute

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La pluie martèle la vitre rendue opaque par la buée, suffisamment fort pour créer un bruit sourd, mais pas assez pour couvrir les cris d'un nouveau-né.

Kuina sent son cœur battre dans ses tempes et fixe le plafond plongé partiellement dans la pénombre. Elle refuse d'en détacher son regard même en percevant les mouvements autour d'elle.

Elle a l'impression de flotter dans les draps souillés qu'ils devront sûrement rembourser au gérant de l'auberge, voire les brûler avec le placenta. Ils sont tièdes sous ses doigts, poisseux sous ses jambes, et partout ils sont rêches.

Zorro parle mais elle ne comprend pas ce qu'il dit, absente, comme à deux souffles du sommeil. Puis elle sent, un poids sur son ventre qui jusqu'alors avait été à l'intérieur, et elle ne peut plus fuir. Elle baisse les yeux.

Et en oublie de respirer.

Ca ne peut pas être un enfant, cette petite chose rouge et tremblotante, encore humide de la matrice de laquelle il a été arraché un peu trop tôt. Ce n'est pas possible…

Sa main tremble encore plus avant qu'elle n'effleure quelques mèches sombres sur un crâne fragile. Elle hoquète quand l'enfant réagit à son toucher et tourne la tête vers elle, par pur instinct.

C'est un garçon.

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Elle ne sait pas si elle doit rire ou pleurer de cette ironie du sort. Elle ne sait tout simplement pas quoi penser, dépassée par ce que son corps vient d'accomplir contre sa volonté, par nature. Elle a très bien pu supporter la douleur qui n'en finit pas, forgée à la lutte et l'effort, mais elle est incapable de prendre cet enfant dans ses bras –son fils, elle a un fils…-.

Pourtant quelque chose en elle la pousse à vouloir chuchoter et apaiser ces cris, mais elle ne peut tout simplement pas bouger.

Elle regarde Zorro avec des yeux vides lorsqu'il prend l'initiative et récupère le petit dans ses bras, voyant qu'elle reste de marbre après cet unique frôlement. Elle est fascinée par la manière dont l'enfant semble se fondre dans ces bras rudes et puissants, comme s'ils étaient voués à cette tâche depuis toujours, et par la bienveillance, non, la fascination… non, elle ne sait quel sentiment elle peut lire sur le visage de son seul ami en cet instant, car elle le découvre.

Tout ce qu'elle sait, c'est qu'elle se sent à la fois submergée et vide.

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« Je ne peux pas » gémit-elle quelques heures plus tard, un sein alourdi à nu et l'enfant entre ses bras crispés.

« Si, tu peux » la rassure Zorro.

Elle frisonne de malaise quand l'enfant trouve le mamelon et commence à téter voracement.

« Non… » souffle-t-elle quelques instants plus tard. « Je ne peux pas faire ça. »

C'est seulement quand il perçoit les larmes et la pure détresse dans ses yeux que Zorro comprend ce qu'elle voulait vraiment dire. Il est comme pétrifié l'espace d'une seconde puis s'approche d'elle avec précaution, s'assied sur le lit et se glisse contre elle, la soutenant à moitié sans déranger le nouveau-né fort occupé. Elle est trop épuisée pour le repousser.

Après une longue minute, il l'embrasse là où sa nuque rencontre son épaule et elle lâche un faible sanglot trop longtemps contenu en se laissant retomber contre lui. Il la tient et ne la lâche pas.

Elle accepte silencieusement d'attendre que la nuit passe avant d'en reparler, blottis l'un contre l'autre, elle en absorbant sa chaleur comme une force.

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« Je ne peux pas, je ne peux pas… » Sanglots. « Je ne peux pas faire ça… s'il te plait… »

Entre ses larmes elle voit à quel point il est déchiré, et elle n'en a que plus mal.

Il lance un regard à son fils. Leur fils.

« Tu es sûre… » dit-il sans le quitter des yeux, avant de les poser à nouveau sur elle. « Tu es vraiment sûre ? »

Pas de jurons, pas de dispute, pas même quelques mots enflammés.

Elle respire une fois, cent fois.

« Oui. »

Elle le fixe, échange en silence par le regard ce qu'elle n'a pas la force de dire par la voix, et à chaque seconde qui passe il devient plus sombre, résigné, fatigué.

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Kuina se répète qu'elle ne s'enfuit pas, pas comme quand ils étaient partis de leur ancienne vie.

Parce qu'ils avaient un but et que maintenant, elle se contente de mettre un pied devant l'autre.

Parce qu'ils étaient partis à deux et que maintenant, elle part seule.

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Une petite voix lui susurre qu'elle ne fuit pas, en effet… elle abandonne.


Elle se bat.

Elle ne sait plus rien faire d'autre, ou bien elle n'a jamais su.

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« Comment veux-tu trouver ta cible, petite, quand tu ne t'es même pas trouvée ? »

Cela fait plus mal que les coups et la froideur du regard de rapace de l'homme qui personnifie son rêve. Elle serre les dents et ne peut qu'encaisser.

Il est beaucoup, beaucoup trop fort, et elle insignifiante.

« J'ai trouvé ma lame, ça suffit » souffle-t-elle en combattant la douleur.

Mihawk reste interdit le temps d'un battement de cil, pas plus.

« Pas tout à fait. »

Il dégaine enfin sa vraie arme et l'éventre.

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Kuina est la première étonnée de survivre lorsqu'elle rouvre les yeux sur ce qui ressemble à la fusion entre une chambre de navire et un cabinet médical. Elle est fiévreuse au point d'y voir trouble, et même de délirer quand elle aperçoit un étrange animal dans un coin de son champ de vision.

« Tu es une battante toi, hein ? » dit une petite voix.

Elle veut crier que non mais elle a tout juste la force d'y penser.

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Un équipage de pirates passant non loin du lieu de la bataille l'a recueillie alors qu'elle se vidait de son sang parmi les longs brins d'herbe. Elle sait subitement, sans se l'expliquer, que Mihawk n'avait pas l'intention de la tuer. Il manquait quelque chose dans son coup, dans son regard.

Le capitaine, un jeune garçon qui sourit par simple envie de sourire, balafré de cicatrices, lui propose bien vite de rejoindre leur curieux équipage. Mais malgré l'attrait des reflets du soleil sur les vagues et du bruit du vent dans les voiles, elle sent que sa place n'est pas ici, même si quelque chose fait que ses pieds nus trainent sur le pont, réticents à s'en détacher, comme par une nostalgie injustifiée.

Et pourtant, elle s'en va et continue, elle ne sait dans quelle direction, maintenant que son rêve a été éparpillé aux quatre vents.


Sur les mers, les terres et les presque cieux, on retrouve beaucoup de légendes, d'histoires et de simples rumeurs. Les plus grandes comme les plus petites peuvent se réduire à quelques mots portés par le vent et les lèvres. Des familles royales disparues, des dieux autoproclamés plus craints que vénérés, des empereurs qui se tournent autour comme des requins blessés et une justice prête à mettre sa propre ombre aux fers de crainte que celle-ci ne soit une révolutionnaire. On ne parle des civils qu'en nombres, et il y a ceux dont on ne parle pas, voire dont on supprime toute trace.

Ces mots voyagent avec les nouvelles d'un monde qui se déchire, sans que personne ne le voie encore.

On l'appelle Kuina la Pâle. Pour sa peau, Wado ou le reflet dans ses yeux, elle ne le sait.

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Elle apprend la cruauté de la solitude et le long, long écoulement du temps.

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Quelque part, un enfant apprend à marcher, puis à courir.

Le temps passe et les vies avec.

Quelque part, parmi tant d'autres, deux frères meurent, les larmes et le sourire aux yeux.

Alors seulement le monde commence à prendre conscience de sa gangrène, mais il est déjà trop tard.

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Elle se demande ce que valent les rêves et les promesses, quand la vue de cadavres l'indiffère plus que la sensation de la pluie sur sa peau.

Puis elle aperçoit un petit corps aux cheveux sombres parmi d'autres, au détour d'un chemin, et son cœur en oublie de battre. Elle laisse tomber son si précieux Wado dans la boue pour le cueillir dans ses bras.

Ce n'est pas lui.

Elle enterre l'enfant sous un jeune arbre et quand elle se retourne, elle est bel et bien perdue.

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Chaque jour, elle est hantée. De faibles pleurs la font se retourner, mais rien ne la suit. Son ventre ressent un manque, un gouffre, le souvenir d'un poids chaud et doux qui laisse un frisson une fois parti.

Elle comprend enfin pourquoi elle s'était sentie si submergée, cette fameuse nuit. C'est parce qu'elle ne s'était jamais crue capable de faire autre chose que vaincre, soumettre, détruire.

Et rien qu'un instant, elle avait été complète, car en toute innocence, elle avait créé.

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Elle court avec la maladresse d'un enfant. Et comme un enfant, à chaque pas, elle comprend un peu plus la simplicité des choses : que tout ce qu'elle a ressenti, quand Zorro l'a prise par la main pour l'emmener, quand il l'a serrée trop fort la seule fois où elle s'est complètement abandonnée à lui, quand elle disait le haïr, quand il l'a regardée, suante, épuisée et mère, quand il a eu la force de la laisser repartir sans se retourner, préférant regarder le petit qui l'avait bouleversée au plus profond…

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Elle le retrouve sur un champ de bataille, le reconnait à sa chevelure, poisseuse de sang, plus qu'à sa silhouette, mais moins qu'à sa manière de faire frémir l'acier. Elle la reconnaîtrait aussi simplement que sa voix, car elle est proche d'un chant, un hymne, un appel.

Elle fait ce qu'elle a toujours su faire, se battre, et pourtant encore elle apprend : si un épéiste a honte des blessures qui ornent son dos, c'est parce qu'elles sont la preuve de lâcheté à la fois envers ses ennemis que ses alliés. Seule la confiance la plus sincère et la dévotion la plus profonde les empêchent, quand deux êtres se battent dos à dos.

Kuina ne peut rien lui dire dans l'ivresse du moment et les cris, mais quand elle lui confie son échine, Zorro ne peut que comprendre, et ils se sentent invincibles.

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Quand ils sont épuisés, à genoux dans la terre souillée et qu'il lui ouvre ses bras sans un mot, elle rampe pour s'y jeter et, pour la première fois de sa vie, elle a honte de tout, sauf de pleurer.

« J'étouffais » sanglote-t-elle. « J'étouffais et j'avais peur et je t'aime tellement… »

Il chuchote comme pour la faire taire, les yeux clos car lui ne peut pleurer de risque qu'ils se perdent. A la place, il reste solide et sûr, il respire, et tous deux sourient.

« Je sais » souffle-t-il. « Je sais… »

A partir de cet instant, elle a beaucoup à réparer, à se faire pardonner.

Sa plus grande punition est de ne pas voir de reconnaissance dans les yeux de leur enfant quand ils vont le recueillir parmi les autres réfugiés. Elle ne mérite pas qu'il la reconnaisse et l'appelle 'maman', non… Elle sait alors que si elle veut le retrouver, elle doit donner et recevoir, mais surtout donner de l'amour.

Elle n'est pas encore tout à fait sûre d'en avoir compris toutes les subtilités, juste d'en avoir perçu l'essence. Rien que le mot est étrange : amour… C'en est presque effrayant.

Mais pour la première fois, elle n'a pas peur d'essayer.


Le monde est devenu fou.

Un pas.

Ils survivent vaille que vaille, ensemble, jusqu'à l'épuisement de leur espoir, bien plus tard.

Ou un autre.

Quelque part, un homme à l'agonie récupère les restes d'un chapeau sur la tombe d'un ami trop vite disparu.

Ou un autre.

Malgré qu'ils aient tout donné, aucun des deux n'arrive à tenir la promesse.

Ou un autre.

Un enfant aux yeux sombres et aux sourcils froncés grandit malgré tout, tôt ou tard brisé par le monde.

Ou…

Et parfois, parfois, ils arrivent à fermer les yeux quelques trop courts instants, et comme lors de leurs derniers souffles, effleurer la paix.


Son dernier pas resta en suspens dans le vide, une seconde, le temps de vivre encore et encore, ou mourir.

Vivre ou mourir ?