Chapitre trois :

« Je commençai à me dire, amère, que Malicia avait peut-être raison, je n'aurais jamais dû venir. »

Je garai ma voiture devant le bar, en descendis et entrai. On était en semaine, en journée qui plus est, et il n'y avait que de rares habitués.

- Un whisky, commandai-je.

Le barman posa un verre devant moi et commença à le remplir. Quand il fut sur le point de retirer la bouteille pour la ranger, j'attrapai son poignet de ma main gauche.

- Laissez la bouteille.

Surpris, le barman s'exécuta néanmoins et reposa la bouteille près de mon verre. Son étonnement passa rapidement et il me fit un sourire avant d'aller s'occuper d'un habitué. Tant mieux, j'aurais détesté qu'il reste là, à me demander « qu'est-ce qu'une belle femme comme vous fait ici, seule, à noyer son chagrin dans l'alcool ? », espérant probablement me consoler d'une peine de cœur. Je sentais des regards se poser sur moi, mais personne n'osa m'approcher. Du moins jusqu'à ce que, bien plus tard, un homme entra dans le bar. L'homme qui venait d'entrer s'avança jusqu'au bar et pris le siège à côté de moi.

- Donnez-moi un verre, commanda-t-il au barman.

Ce dernier s'exécuta, et de ma main gauche, je remplis le verre qui venait d'être posé sur le bar. Heureusement pour mes nerfs, je venais d'aller fumer.

- Dur journée, hein, lui dis-je alors qu'il avalait une rasade de son breuvage. Ce que j'imitai.

- Sacré réveil, oui, soupira l'homme, dont le visage semblait exprimer une certaine fatigue.

Je regardai mon père, lui-même absorbé par son verre. Je mourrais d'envie de lui demander s'il était venu ici pour boire ou s'il était entré dans ce lieu pour me trouver. Dans ce dernier cas, je serais restée pour discuter avec lui. Mais comme ce n'était pas le plus probable des deux, je lançais en pivotant sur ma chaise :

- Je te laisse savourer tranquillement ton verre.

J'étais sur le point de me lever lorsque je sentis une main se poser rapidement sur mon bras gauche, coupant dans mon élan mon geste avant d'avoir eu le temps de vraiment me lever. Je levais sur mon père un regard interrogateur.

- Restes. S'il te plait, ajouta-t-il devant l'expression que j'avais à chaque fois devant un ordre. On n'est pas vraiment partit du bon pied, tous les deux..

Soupirant, j'acquiesçai et me réenfonçai dans mon siège, me mettant face au bar à nouveau. Silencieuse, j'attendais patiemment que mon père ait le temps de faire le tri dans ses pensées. Puis, pas si patiente que ça, je le sortis de l'embarras de devoir trouver par où commencer :

- J'imagine que tu dois te poser des questions.

- Est-ce que ta mère est toujours, commença-t-il en me regardant dans les yeux, vivante ? Fini-t-il avec hésitation.

- Oui, elle l'est. Enfin.. Si on peut dire que je l'ai déjà réellement vu vivante, ajoutai-je plus pour moi qu'à son intention.

- Comment ça ?

- Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même depuis qu'elle t'a perdu, m'expliquai-je, cherchant désespérément comment livrer mon ressenti de façon intelligible. Elle ne t'a jamais oublié. Dès qu'elle posait les yeux sur moi, c'est à toi qu'elle pensait. La ressemblance physique n'aide pas non plus, il faut dire.

C'était pénible. Les mots qui sortaient étaient douloureux, mais pas tant que les souvenirs qui affluaient. Ca n'avait pas été facile de grandir avec une mère dont la tristesse se lisait ostentatoirement dans ses yeux à chaque fois qu'elle me regardait et dont le père n'avait même pas voulu de moi. Petite, je pensais naïvement que c'était de ma faute, que j'avais fait quelque chose de mal pour rendre triste maman. Je m'en suis voulue profondément. J'ai tout fait pour devenir la meilleure dans tous les domaines, pour la rendre fière. Et voyant avec les années que ces efforts n'étaient pas récompensées, j'étais tombée dans le penchant inverse. Mais ça ne l'avait pas fait davantage réagir. Mais moi, ça m'avait fait comprendre que, plus jamais, je ne ferais d'efforts pour être celle que je ne suis pas pour plaire à quelqu'un. J'ai finis par comprendre, en grandissant, que ma mère n'était plus que l'ombre d'elle-même et que ç'était le cas avant ma naissance. Et puis, mon pouvoir s'était manifesté et j'avais compris qu'une partie d'elle-même était morte en même temps que la mémoire de mon père. Et que l'autre était comme réduite à la torture pour expier sa trahison. Je crois qu'elle m'aimait –et m'aime toujours-, mais elle n'a jamais été en état de me le montrer. Et je pense sincèrement l'avoir empêché d'aller de l'avant. Elle m'a toujours répété que j'étais le portrait craché de mon père, me caressant les cheveux, l'air triste, le regard dans le vide. C'est terrible pour une adolescente, aussi forte soit-elle, d'avoir ce genre de pensées.

- Pourquoi est-ce qu'elle n'a jamais cherché à me retrouver ?

C'était la question délicate. Je portais le verre, qui n'avait pas quitté ma main depuis que mon père était arrivé, à mes lèvres. J'en avais besoin pour me donner le courage de remuer, ou plutôt de planter, le couteau dans une plaie qui était complètement refermée.

- Elle t'a trahi pour sauver sa sœur. Elle ne se l'est jamais pardonnée.

- Et pourquoi est-ce que toi tu me cherches maintenant ?

- A la base, je n'avais pas aucune intention de te chercher.

J'avais déjà bien assez à faire avec ma mère, pour ne pas me soucier d'un homme qui avait préféré m'abandonner, vivre sans moi. L'abandon, c'est terriblement douloureux à vivre. Mais l'indifférence d'une personne qu'on aime est pire que son absence. C'était déjà tellement douloureux avec ma mère, que je n'aurais pas supporté d'avoir un père qui ne s'occupait pas de moi. Or un homme qui abandonne son enfant ne devait pas être un père très attentionné et aimant. Je me resservie, et j'ai rerempli le verre de mon père.

- Mais quand mon pouvoir s'est déclaré, j'ai appris que tu ne m'avais pas abandonné. Tu ne m'as pas abandonné, tu ignorais mon existence. Ca changeait tout.

Qu'espérais-je de cette rencontre ? Je n'étais même pas sûre de le savoir réellement. Je ne me faisais pas d'illusions, je savais que je n'allais pas trouver l'amour qui m'avait manqué durant mon enfance. Mais, sa présence me manquait. J'avais besoin de le découvrir. Je préférais risquer les remords plutôt que les regrets.

- Mais Malicia avait sans doute raison, je n'aurais jamais dû venir, dis-je, amère, buvant cul-sec mon verre avant de pivoter sur mon siège et de me lever.

Cette rencontre n'avait rien donnée, et je me flagellai intérieurement d'avoir pu espérer quoi que ce soit. C'était stupide. Et aussi rageant était-ce, j'avais depuis l'altercation, la pensée que Malicia avait raison. Le mouvement pour faire le premier pas était engagé lorsque, dans le même temps, un bras se posa sur mon bras. Mais sur le bras droit cette fois là. Une douleur intense courra tout le long du mon avant-bras, et remonta même jusque dans mes doigts. C'était intense, tellement lancinant que j'en étais pliée en deux, les larmes aux yeux. Mon père paniqua, relâcha la prise ferme qu'il avait sur mon bras et s'accroupi précipitamment à mes côtés.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

Son regard s'attarda rapidement sur ma main, qui avait triplé de volume. Le barman arriva à son tour, voulant m'aider, mais mon père ne le laissa pas réellement s'approcher, encore moins m'examiner.

- Est-ce que c'est moi qui…

- Non, elle avait déjà ça en arrivant, répondit le barman, soucieux.

- Aller, viens, me dit mon père en me prenant les épaules pour m'aider à me relever.

Et heureusement qu'il était là pour m'aiguiller parce que la douleur en devenait aveuglante. Le barman nous accompagna jusqu'à la porte, proposant d'appeler une ambulance pour me conduire aux urgences, mais fut rembarré sans ménagement par mon père. Il demanda à ce que l'on le tienne au courant, ce à quoi ni moi, ni mon père n'avons répondu. Je marchais jusqu'à ma voiture, et m'appuyais contre elle. Le bras serré contre ma poitrine, j'essayais rageusement les larmes qui commençaient à perler dans mes yeux.

- Aller, viens, je te ramène.

- Me ramener ?

- A l'école. Il faut te soigner, ajouta-t-il devant mon regard qui laissait sous-entendre mon, désaccord. Tu n'es pas venue jusqu'ici pour repartir aussi vite ? ajouta-t-il pour achever de mon convaincre. Je ne sais pas ce que Malicia a pu te dire, mais c'est moi que ça regarde et pas elle, non ?

Après un long moment sans réponse, je pris une profonde inspiration, peut-être un peu dû à la douleur, et cédais-je.

- Je prends ma voiture, on se retrouve là-bas.

Mon père voulu protester mais j'étais têtue comme une mule et, il dû le comprendre car il n'insista pas. Il prit sa moto, moi ma voiture. C'était stupide, entre l'alcool et la douleur, mais j'atteignis quand même l'école, mon père sur les talons. Il s'inquiétait pour rien. Il passa son bras sur mes épaules, me donnant l'impression d'être très protecteur, et me conduisis à l'intérieur où je soupçonnais Tornade et Bobby de nous attendre. Ils apparurent assez rapidement dans notre champ de vision, et, mon père leur aboya quelque chose. On m'emmena sur le champ à l'infirmerie, dans la pièce que je connaissais le mieux finalement. Je restais évasive quand on me demandait comment je m'étais fait ça, et de manière générale, je ne parlai pas beaucoup. Mon poignet était, après radio, fracturé. On allait me mettre un plâtre. Mon père resta près de moi pendant tout ce temps, silencieux. Bobby l'imita, et j'eus l'impression qu'alors qu'il attendait dans la salle, son regard ne me lâchait pas. En même temps, j'étais le centre de l'attention. Pour oublier ce fait, et aussi pour mon père, je l'interpelai. Tout de suite, il apparut à mes côtés.

- Je vais essayer quelque chose. Mais ne m'en veux pas si ça ne fonctionne pas.

Il ne comprit pas tout de suite ce que je disais, mais, sans lui expliquer davantage, j'entourais de mes deux mains le visage de mon père. Fermant les yeux, et me concentrant, j'essayai de transmettre à mon père les souvenirs que j'avais dérobé à ma mère quelques mois plus tôt. N'ayant jamais essayé, j'ignorais si ça allait fonctionner mais j'en étais intimement convaincue. Je sentis un sursaut du corps de mon père, montrant sans doute que ça marchait. Le transfert était intense, épuisant, surtout pour mon père. Quand j'eus fini de lui donner tous les souvenirs que j'avais collecté et qui le concernaient, je retirais mes mains et fit face au regard médusé de mon père. Ca allait être long pour lui de tout assimiler de son histoire oublié. Je lui murmurais alors :

- Réfléchis à tout ça cette nuit. Je peux essayer d'effacer tous les souvenirs d'aujourd'hui. Viens me voir demain pour me dire si tu veux vivre avec ou si tu préfères revenir comme avant.

Des antidouleurs me furent rapidement administrés, et une fois que le plâtre que je refusais me fut posé, je quittais la pièce pour retourner à ma chambre, souhaitant une bonne nuit aux trois personnes présentes. A peine quelques pas effectués dans le couloir, j'entendis la porte s'ouvrir, et des pas précipités venir dans ma direction.

- Iseult ! M'interpela Bobby en me rejoignant. Une fois à ma hauteur, il s'arrêta, gêné et repris. Est-ce que tu as envie d'une glace ?

J'éclatais de rire malgré moi et acceptait. L'antidouleur et l'anti inflammatoire faisaient de l'effet, et l'optique d'une discussion avec Bobby me tentait assez. Nous marchâmes côte à côte dans le couleur pour rejoindre la cuisine.

- J'ignorais que tu pouvais faire autant de chose avec le cerveau humain, s'étonna-t-il. Tu peux vraiment transmettre des souvenirs ?

- Je l'ignorais aussi, avouai-je.

- Et supprimer des souvenirs ?

- Je le découvrirai demain.

Il me regarda, et après trois secondes de réflexion, sourit.

- Je ne crois pas, non.

- Nous verrons bien, éludais-je, mal à l'aise. Je ne voulais pas me faire d'illusions et être déçue. Et j'avais envie de fumer.

Bobby sembla le comprendre et, d'un sourire taquin, me demanda :

- Tu ne veux toujours pas dire comment tu as réussi à te faire ça au bras ?

- Non. Tu vas chercher les cuillères, je prends le pot ? changeais-je de sujet alors que nous avions atteint l'entrée de la cuisine.

- Ca roule, dit-il, un sourire en coin provoqué par ce changement de sujet si peu subtile.

En plus du pot de glace, j'attrapais deux bières dans le frigo, ayant l'intuition que Bobby en accepterait une. Et s'il ne l'accepterait pas, ça m'éviterait de me relever pour chercher la petite sœur. Bobby ouvra les bières, et nous avons trinqué. Puis il resta silencieux.

- Qu'est-ce qui te tracasse ?

- Quoi, tu ne le sais pas ? Décevant pour quelqu'un qui lit dans les pensées.

- J'imagine à quel point ça doit être décevant, en effet. Mais j'aimerais que les choses que j'apprenne de toi soient uniquement celles que tu aies envie de me dire.

Si Bobby avait été du genre à rougir, je suis presque sûre qu'il l'aurait fait. Mais ce n'était pas son genre. Il me prit la main, celle qui n'était pas encombré par le plâtre, et simplement, me dit :

- Merci, Iseult.

Son regard intensément dardé sur moi m'aurait moi-même poussé à rougir si j'étais le genre de fille délicate à faire ça. Ou si j'étais tout court le genre de fille à rougir. Le contact physique de nos mains, la pression qu'il exerçait, étant autant de tentations dont il n'avait pas idée. Je lançai :

- Bon, qu'est-ce qui te tracasse ?

- Je n'avais pas retiré ma main de la sienne. Il marqua une pause, que j'eu l'impression particulièrement longue, mais qui ne devait pas l'être, et me répondit :

- J'aimerais savoir ce qu'il s'est passé avec Malicia.

- Je suis pour la paix des ménages, soupirais-je, ne désirant pas parler d'elle. Cela dit, mes commentaires sur Bobby devant Malicia avaient été, en eux-mêmes, très fortement contre la paix des ménages. Ne me dis pas qu'elle t'a fait une crise de jalousie ?

- Si, soupira Bobby. Mais je n'aime pas n'avoir qu'une seule version de l'histoire.

Je me suis fait violence pour empêcher mon pouvoir d'aller chercher directement le souvenir de la dispute.

- Que veux-tu savoir ? demandais-je, indisposée à l'idée de devoir tout raconter de mon point de vue.

- Je ne sais pas… Tu étais vraiment sur le point de la frapper ?

La garce ! Elle avait été crier sur les toits que j'étais violente, colérique et l'avais agressé sans raison, j'en suis sûre ! Sauf que Bobby n'était pas assez dupe pour y croire aveuglément. Mais je me contentais de répondre à ce qu'il avait formulé seulement.

- C'est vrai. Oh et puis merde.

Je m'approchai de lui, et lui posai les mains sur sa tête. Il était curieux de savoir si je pouvais transmettre des souvenirs ? il allait pouvoir me répondre lui-même. Je sélectionnais les souvenirs allant du moment où j'étais entrée à la chambre jusqu'au moment où j'avais pris ma voiture. Ainsi, il aurait deux réponses en une. Quand il eut vu tout ce que je souhaitais lui montrer, je retirais mes mains.

- Je t'avais dit que ce n'était pas glorieux, fis-je semblant de soupirer pour lui éviter de devoir commenter la dispute qu'il avait vu.

Ses yeux bleus me fixèrent presque durement. Non, pas presque en fait. Il me fixait durement. Et intensément. Mon humour avait fait choux blanc. Et je n'avais aucune idée de la façon de changer l'atmosphère. Je n'étais pas douée pour ce genre de choses. En revanche j'excellais pour créer ce genre d'atmosphère.

- Iseult, soupira-t-il.

Je me mordais la lèvres inférieure. Soudainement, je me sentis attirée contre le torse de Bobby par deux bras puissants.

- Fais attention à toi.

Ces quelques mots, murmurés à mon oreille me firent battre le cœur d'une façon anormalement rapide. Il aurait pu m'en vouloir d'avoir agresser sa copine, mettre en exergue la stupidité de ce geste colérique. Mais il s'inquiétait pour moi. Je n'avais même pas souvenir que ma propre mère ne s'en soit jamais autant fait pour moi. Et j'entendis. J'entendis malgré moi que ça l'avait inquiété de me voir revenir avec une main trois fois plus grosse que ce qu'elle aurait dû être. Et ça lui faisait du mal de me voir grimacer et de voir un plâtre à mon bras. Se sentait-il responsable pour Malicia de ça ? Et est-ce que, de ce fait, c'était la culpabilité qui le faisait réagir ainsi ? Je fis un effort sur humain sur moi-même pour ne pas satisfaire mes questionnements. Je failli dire que j'étais désolée, mais je me ravisais. Ce n'était pas quelque chose que je disais facilement, et j'étais pour le coup, tout à fait désarçonnée. Je me contentais de me laisser agréablement border contre le torse de Bobby. Il avait une main sur mon dos, et l'autre sur ma tête. Au bout de quelques secondes, il se mit à caresser mes cheveux. J'ignore combien de temps nous aurions pu rester dans cette position. Et je ne le saurais jamais, à cause d'une fille qui apparut du mur.

- Je suis désolée, je ne voulais pas déranger, faites comme je n'étais pas là, je prends juste une bouteille et…

Elle s'arrêta, nous dévisageant.

- Bobby ?

Nous avions repris une distance raisonnable l'un de l'autre, mais je sentais quand même l'homme à mes côtés se raidir.

- Kitty je te présente Iseult. Iseult, Kitty, notre passe muraille.

Donc je n'avais pas rêvé, elle était vraiment arrivée par le mur. Et je n'avais pas non plus l'impression de rêver en disant que la mutante était bouleversée. Elle essayait de le cacher mais son visage exprimait de la surprise, puis de la tristesse. Je connaissais ce visage de femme meurtrie, profondément blessée. Et j'avais une petite idée du pourquoi. Je jetais un regard à Bobby.

- Bonjour, me lança-t-elle de loin. Enfin bonsoir.

Plus une émotion était forte, et plus j'avais de mal à l'ignorer et à canaliser mon pouvoir. Essayer d'ignorer quelqu'un qui chuchote est une chose, c'est nettement plus difficile quand la personne hurle. Et j'eu la confirmation de ce que je soupçonnais. Mais je n'avais aucune envie d'en savoir plus et me concentrais-je pour bloquer ses pensées et souvenirs.

- Bon, je vous laisse.

Et avant que Bobby n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche, elle avait disparu dans le mur. Sans la bouteille d'eau qu'elle était venue chercher. J'entendis l'homme à mes côtés soupirer, porter sa bière aux lèvres et en boire.

- Et ben, quel Don Juan.

- Ne dis pas, soupira-t-il à nouveau. Ca ne me correspond vraiment pas.

- Ce n'est pas l'impression que m'a donné ce regard empli de jalousie et mortellement blessé, lançais, mine de rien avant de boire ma propre bière.

- Parce que tu t'es contenté de la regarder pour deviner ?

Son regard sceptique m'amusa

- Je ne veux pas savoir ce qui a bien pu se passer entre vous. Mais il est clair qu'il s'est passé quelque chose.

Je ne voulais pas trop me l'avouer, mais, outre que je détestais savoir la vie des gens, il y avait autre chose qui avait motivé cette volonté de ne rien savoir. Je ne voulais pas voir une scène d'amour tendre qui impliquait mon compagnon du soir.

- Je n'ai rien d'un séducteur, vraiment. Je pense même que si j'essayais de séduire volontairement une fille, ça ne marcherait pas.

Devant mon scepticisme, il m'expliqua que lorsque Malicia était arrivée, bien sur il l'avait trouvé attirante, mais, si il avait été vers elle, c'était sans volonté de sortir avec, et sans croire que ça marcherait. Et qu'alors il était presque le roi de la friendzone avec elle, et qu'il s'engouffrait dans une relation amicale, c'était elle qui avait pris les devants et l'avait embrassé. Elle était belle, amusante et impulsive. Mais après quelques mois, Bobby s'était heurté à un problème qu'il avait pensé pouvoir surmonter. S'il aimait le caractère de sa petite amie, c'était difficile de ne pas pouvoir l'exprimer physiquement. Mais il n'avait jamais reproché son pouvoir à Malicia, pas plus qu'il ne s'en était jamais plaint. Le problème, c'était que Malicia le vivait aussi mal que lui. Et, dotée d'un caractère entier, cela s'en ressentait pour deux. Elle ne riait plus aussi souvent avec lui, leurs conversations devenaient triviales, et leur complicité semblait prendre un coup de ce manque physique. Dans un temps voisin, il avait remarqué que Kitty était abattue comme jamais, elle qui était habituellement toujours de bonne humeur. Il avait été la trouver un soir dans sa chambre pour savoir ce qui n'allait pas, elle d'habitude si pétillante, joyeuse et de bonne humeur. Il avait toujours apprécié la jeune femme, mais n'en avait jamais été proche et n'avait jamais pensé à elle autrement que comme une bonne copine, aussi mignonne était-elle. Aussi s'était-il retrouvé surpris d'être profondément touché par sa tristesse et sa fragilité. Il avait essayé de lui faire passer un bon moment, et ça avait marché. Une complicité plus qu'amicale était soudainement née, et ils s'étaient finalement embrassés. Ca avait été contre toute raison. Il avait éprouvé en la regardant alors qu'elle toute contre lui, quelque chose qui n'avait rien à voir avec de la bonne camaraderie. Et ce désir interdit depuis plusieurs mois, de pouvoir déposer un baiser sur des lèvres avait pris le dessus. Ils s'étaient quittés peu après, chacun étant retourné dans sa chambre. Bobby n'avait presque pas fermé l'œil de la nuit. Il se demandait pourquoi il avait fait ça, est-ce qu'il aimait encore sa petite amie, que ressentait-il pour Kitty ? En se levant le lendemain, il chercha Malicia. Il n'avait pas trouvé la réponse à ses questions, mais il voulait tout lui avouer. Il ne pouvait pas se regarder dans une glace. Et il comptait sur la réaction de Malicia pour déterminer son avenir amoureux. Ou au moins en régler une partie. Il n'avait pas trouvé cette dernière, mais indirectement, elle avait quand même déterminé la suite de leur relation. Elle avait disparu, il apprit qu'elle avait demandé à ce qui lui soit administré le liquide qui bloquait les pouvoirs des mutants. Quand il l'a retrouva enfin, elle lui avait sauté au cou, et l'avait embrassé passionnément. Elle lui avait dit qu'elle savait tout, mais que n'importe qui aurait craqué à sa place. Que désormais, tout allait changer. Cela faisait quelques jours, mais Bobby gardait douloureusement l'impression que son couple était toujours au plus bas. La complicité qu'ils auraient dû retrouvé n'était pas au rendez-vous. Malicia faisait beaucoup d'efforts, et Bobby souhaitait intimement que ça marche, que son histoire continue. Il avait été voir Kitty, lui avait expliqué qu'il allait donner toutes les chances à son couple, s'était empêché de la câliner pour consoler ses larmes. Mais.. Au plus profond de lui, c'était plus compliqué.

La façon dont il m'expliqua tout ça était évidemment plus sincère et élégante. Et je fus extrêmement sensible au fait que l'une des rares personnes dont je faisais tout pour ne rien savoir m'ouvre son cœur d'une façon aussi sincère. Je sentais sa volonté d'être honnête avec moi, de poser les cartes sur la table. J'en vins même à le plaindre. Je le croyais lorsqu'il me disait ne pas être un séducteur, et le voir tout faire pour que son couple marche, alors que les sentiments ne revenaient pas, était triste comme situation. Sans parler des comptes qu'il aurait à rendre à Kitty demain. Le célibat ne m'avait jamais paru aussi appréciable. Voyant le moral de Bobby au plus bas, j'essayai de changer de sujet.

- Bon, et John alors ? Comment est-ce que ça s'est passé ?

Bobby ébaucha enfin l'ombre d'un sourire. Et je savais que ce sujet, il n'osait librement en parler qu'avec moi.

- Je m'attendais au pire. Alors, forcément, j'ai trouvé que ça c'était très bien passé. Tornade a été clair, en lui disant qu'il pouvait rester ici, loin d'un briquet, ou sortir, mais qu'il se verrait administrer de force le vaccin pour qu'il ne soit plus jamais une menace. Puis elle est partit pour me laisser seul avec. Je me suis assis sur la chaise, et il y eu un silence. John a fini par le briser avec un commentaire qui m'a fait croire, l'espace d'un instant, que tout était comme avant. Un commentaire d'un ami à un autre. Et après, à ma plus grande surprise, il s'est carrément excusé. Il m'a expliqué pourquoi il nous avait trahi, comment il a vécu depuis, et à quel point il regrettait. Et pas seulement parce qu'il avait perdu.

Bobby fit une pause.

- Et je le crois sincère.

- Donc, vous êtes sur de bonnes bases pour renouer ? concluais-je.

- Je l'espère, je crois.

Ca devait être difficile pour lui. Il dû se faire à l'idée que son amitié était terminée, et que son ami était désormais un ennemi.. une amitié peut-elle renaître après tout ça ?

- Et.. quel commentaire a-t-il fait pour briser la glace ? demandais-je curieuse.

J'eu l'impression que Bobby était soudainement gêné, et se tortillait presque.

- Un truc de mec, essaye-t-il d'éviter la question, évasive.

- C'est extrêmement misogyne, comme réponse.

Je n'étais pas une féministe, loin de là. Parce que beaucoup de femmes m'énervaient, et parce que je ne ressentais pas, personnellement, de sentiment d'infériorité par rapport aux hommes. Mais ça restait un puissant argument.

Regarde, me dit-il.

Et ce souvenir fut facile à trouver, Bobby y pensait pour m'en faciliter l'accès. Tornade devait déjà être partit, car les deux hommes étaient seuls et silencieux. Bobby était assis, l'air préoccupé, regardait le sol. John tourna la tête vers son ancien ami et, une ébauche de sourire apparu sur son visage.

- J'ai vu la nouvelle ce matin.

- Ah, Iseult ? demanda Bobby, un grand sourire aux lèvres.

- Si c'est le nom de la brunette télépathe ultra canon, oui, c'est bien elle.

- C'est bien elle, je confirme, répondit-il avec un sourire entendu.

Et les deux amis éclatèrent de rire, comme ils ne l'avaient pas fait depuis longtemps. Peut-être y avait-il plus à savoir, mais j'en doutais, et arrêtais là mon intrusion dans les souvenirs de Bobby. Ce dernier avait une tête qui semblait dire incorrigible-à-qui-on-ne-peut-rien-cacher-j'espère-que-t'es-satisfaite. Et je l'étais assez. Je rigolais, et un poil assommée par la douleur, les médicaments et l'alcool, la fatigue me tomba dessus sans crier gare. Bobby dû le remarquer, car il me proposa d'aller se coucher.

- Je te raccompagne, maintenant que tu as une chambre, me taquina-t-il.

- Très bonne idée, tu dois mieux savoir que moi où est « ma » chambre.

J'aurais sans doute parfaitement pu la retrouver seule, mais y aller avec un beau blond était plus attrayant. Le manoir semblait désert, ou, en tout cas, nous ne croisâmes personnes. Une fois devant ma chambre le silence gênant, typique des gens ne sachant pas comment mettre fin à une rencontre, nous tomba dessus. J'aurais dû le saluer, rentrer dans la chambre et fermer la porte. C'était un homme casé, et attiré par une seconde femme. Pour ma tranquillité, il ne valait mieux pas que je mette les pieds là-dedans. Mais ce n'est pas ce que je fis. Je restais là, face à Bobby, plantant mon regard dans le sien. Il m'avait confié n'avoir jamais réellement fait le premier pas. Plutôt qu'être raisonnable, je laissais à Bobby le choix de l'être ou non. Pour voir si je l'attirais réellement, ou si il se laisserait faire mais sans plus. On resta là, à se regarder dans les yeux un long moment. Je ne baissais jamais les yeux la première. Et effectivement, ce fut Bobby qui baissa les yeux, avec un petit sourire timide, craquant. Les yeux baissés sur ses mains, il prit doucement les miennes. Même si ce n'était pas évident avec le plâtre, et qu'il ne put saisir que le bout de mes doigts. Puis je compris après quelques secondes qu'il ne se passerait rien de plus. Forte de cette déception, je souris à Bobby en retirant mes mains des siennes.

- Bonne nuit, lui souhaitais-je en ouvrant la porte de ma chambre.

Un dernier sourire, et je refermais ma porte, laissant là un Bobby perdu, frustré et mécontent. Je pris une douche rapidement et me délectais d'entrer sous mes draps et de pouvoir enfin fermer les yeux.