Auteur : Tobias Corvinus

Traductrice : Hermi-kô


Intervalle 1 : Eveil


L'unité assassine 237 avait été longtemps endormie dans l'obscurité sans fond de sa métastase. Puis, dans l'obscurité vint la voix. Insidieuse, comme les racines rampant au sol, elle faisait miroiter des promesses dans le noir. Cette voix l'avait aidé à ne pas se fier à l'autre voix, qui avec son timbre monotone ne savait qu'égrener ordre sur ordre. La première voix ne pouvait pas mouvoir son corps physique, ce qui était du ressort de la deuxième, et finalement il avait été appelé et on lui avait commandé de se dresser contre les envahisseurs de la base.

Il se réveilla, mais quelque chose avait changé.

Armachan n'était plus son maître.

Sa genèse fut une éclaboussure de sang alors qu'il tuait les fragiles hommes en blouses blanches. Ils mourraient rapidement, ayant juste le temps d'échanger un regard surpris tandis que leur création décimait ses créateurs. Il avait finalement découvert la première Joie, celle de tuer, de conquérir et de surpasser son adversaire, afin de sortir victorieux d'un combat à mort. Il serait bien resté au milieu des corps toute la journée s'il n'y avait eu l'avertissement de la voix, lui parlant des autres qui arrivaient et n'allaient pas partager sa joie mais la lui prendre et le punir. La voix emplit sa conscience d'images d'hommes hargneux avec leurs flingues et leurs balles pénétrantes, et son corps ensanglanté convulsant sur le sol du labo. Alors l'unité 237 partit, s'échappant aisément à travers les conduits de ventilation. Il jubila aux sensations que lui procuraient ses muscles puissants se mettant en marche, recréés artificiellement pour qu'il soit de l'élite ses os construits à partir de matériaux spéciaux, afin de les rendre plus légers et plus résistants qu'un squelette d'humain au battement régulier de son cœur alors qu'il courrait à travers le complexe, à l'action soutenu de ses poumons inspirant, expirant, inspirant…

Il était magnifique.

Mais il n'était pas le seul à être éveillé. Les autres, les ratés, s'étaient échappés de leurs cellules. Griffant, bavant, hurlant sur tout, incapable de différencier ami et ennemi, emprisonnés dans leur esprit torturé. Ils avaient été humains autrefois, entrainés à devenir leur commandant, les chefs de sa fratrie, et détruits pendant l'entrainement, par l'entrainement. Leurs ordres télépathiques chuintaient dans sa tête, faibles voix qu'il mettait facilement de côté mais…

Elles l'ennuyaient.

Alors il les tua, les traquant depuis l'obscurité, sautant du plafond. Parfois ses mains brisaient des nuques, parfois il se servait des lames dérobées de ses gants. Quelque fois encore il abaissait le manteau totalement et en abattait trois ou quatre à la fois, dépassant ses limites, pour voir son niveau. L'unité 237 apprit que son niveau était très bon, puis des hommes en tenues de combat étaient passés à proximité du carnage et il s'était lancé à leurs trousses.

Ils étaient bien plus marrants. Les hommes étaient plus intelligents que les ratés, ils avaient des pistolets et étaient formés à travailler ensemble. C'était tout bon, mais il y avait quelque chose qui les rendait encore plus attrayants.

Les hommes ressentaient la peur.

Oh, pas au début. Leurs pistolets et armures, leurs lampes brillantes qui perçaient les ténèbres, tout cela les rendaient confiants, voir téméraires. Alors un disparaissait, entrant dans une salle sombre pour ne jamais en ressortir. Ou un autre prenait un mauvais virage et ne revenait jamais sur ses pas. Les hommes prétendaient qu'ils n'étaient pas effrayés par tout ça, fanfaronnant avec leurs gros flingues, mais c'était tout de même horripilant : Un peu de panique, serait-ce trop leur demander ?

Donc il plaçait un cadavre là où leurs faisceaux de lumière le repéreraient.

Ça avait fait l'affaire.

La cohésion de leur groupe s'était effrité en un éclair, les plus faibles s'écartant pour rejoindre les sorties de secours, les plus intelligents se retenant à leurs armes et aux ordres de leur supérieur.

Ceux qui ont paniqués n'ont jamais atteints les portes.

Mais il commençait à … s'ennuyer ? Oui c'est ça, il s'ennuyait ferme. Il avait tué les ratés, les hommes aux lance-flammes, aux fusils à pompe et aux flingues clinquants. La voix qui l'avait tiré du sommeil avait disparu, ne résultant plus qu'en un faible murmure dans sa tête, tandis qu'une rengaine occupait son esprit : trouvé trouvé trouvé.

Même la voix commençait à l'ennuyer.

Pourtant l'unité 237 continuait sa chasse, par manque d'options. Les hommes avaient déserté son étage, seuls les ratés persistaient dans le coin. Alors il en poursuivit un à travers les diverses pièces, appréciant le sentiment de supériorité qu'il avait, se sachant invisible. Il n'allait pas tarder à le tuer. Il s'était rapproché de sa proie lorsqu'il la vit.

Descendant le couloir, sa lampe torche montrant le chemin et un tremblement imperceptible du faisceau repéré par les sens acérés de l'assassin ne pouvait que trahir sa nervosité. Il se préparait à l'attaquer lorsqu'elle entra pleinement dans son champ de vision.

L'unité 237 n'avait jamais vu une femelle auparavant. Les ennuyantes voix qui l'avaient éduqué dans son sommeil lui avaient appris à tuer dans l'ombre et à se déplacer silencieusement pour efficacement tuer quelqu'un. Ils n'avaient jamais rien dits à propos des femmes.

Des cheveux longs blond-brun attachés en queue de cheval, un visage légèrement piqueté de taches de rousseur, ça s'appelait ainsi, une peau à peine halée, des lèvres fermes, une expression déterminée et des yeux d'un bleu profond qui tranchaient tellement avec le rouge sanglant de ses victimes jusque-là. L'assassin était intrigué : il augmenta les senseurs visuels de son viseur, étudiant sa fascinante nouvelle découverte.

Elle était si … fragile. Ses bras étaient musclés mais fins, et sa poitrine, qu'est-ce que c'était ? La région autour du haut de son torse semblait avoir grossi anormalement. Peut-être était-elle défectueuse, avec une quelconque anomalie dans son code génétique qui expliquerait son physique hypertrophié ?

Peut-être était-elle comme les ratés, ou comme les faibles clones de l'unité 237. Il ajusta son centre de gravité, ne produisant aucun bruit, et pourtant il fut surpris de la voir pivoter dans sa direction.

« Allo ? » Elle resserra sa prise sur sa mitraillette, « il y a quelqu'un ? »

L'unité 237 resta parfaitement immobile, laissant l'inconfortable faisceau lumineux passait sur sa forme invisible alors qu'elle le cherchait vainement. Il considéra presque laisser tomber le manteau pour voir la tête qu'elle allait faire.

La partie saine de son cerveau rejeta d'un ton irréfutable cette idée.

Le replica assassin devint brusquement conscient de mouvement derrière la jeune femme. Une abomination, trainant derrière elle des lambeaux de tissus, venait de s'extraire silencieusement de la ventilation juste derrière le sujet féminin qui, trop occupée à chercher l'assassin, avait baissé sa garde.

C'était embêtant.

Ce raté… ce rejet essayait de lui piquer sa proie. La seule raison qu'il s'était autant approché de la femelle était dû au fait que cette idiote essayait toujours de le démasquer. S'il avait eu la capacité de parler, l'unité 237 lui aurait crié un avertissement. Là, l'entrainement et l'instinct de survie le gardèrent immobile. Il sentait monter l'exaspération vis-à-vis de la stupide femelle, la menace est derrière toi, en fait la menace était devant et derrière elle.

L'unité 237 ne voyait pas ça comme ça. Il allait sûrement la tuer… mais pas tout de suite, donc le raté était la seule et unique menace pour le moment.

Finalement, finalement, la femme avait pris conscience du raté dans son dos. Trop tard, elle réalisa le danger, le flingue pétaradant dans le noir, mais l'abomination était déjà dans les airs.


Keira Stokes, officier de liaisons pour une équipe Delta, en avait marre des choses qui lui sautaient à la figure dans le noir pour la tuer. Marchant dans les couloirs désertés de l'hôpital, elle ne ressentait que de la crainte. Les murs blancs sympathiques et les lumières vives avaient perdus de leurs attraits il y a bien longtemps. Maintenant elle avançait dans un couloir des plus sombres où les lampes faisaient défaut… et où le sang teintait les murs. Un corps était affalé auprès d'une grosse flaque de sang. La blouse d'un blanc chirurgical était tâché de carmin… et il manqué sa tête au cadavre. Keira espérait juste qu'elle ne croiserait pas ce qui lui avait fait ça.

Trouve le reste de l'équipe, puis Beckett, et barre-toi de là. Elle se décida, oublie …

Une impression de mouvement qu'elle capta du coin de l'œil lui fit brandir son flingue. La lumière illumina seulement un mur nu. Elle appela, mais personne ne répondit.

Vous êtes bien trop nerveuse, soldat –la réprimanda sa conscience, restez calme : le soldat calme achève son ennemi, le soldat nerveux tire sur son propre officier.

Et puis elle entendit quelque chose dans son dos. Faisant volte-face, elle vit un homme prit dans le faisceau de sa lampe. Il était à demi-nu, décharné, avec le visage enveloppé de bandelettes. Quelque chose clochait dans sa manière d'avancer. La Keira rationnelle lui aurait demandé de s'arrêter, de garder son calme. La Keira rationnelle ne s'était pas réveillée dans un hôpital pour voir un soldat descendre un docteur sans défense avant de disparaitre en hurlant dans une ventilation sanguinolente. La Keira rationnelle pouvait aller se faire voir.

Une seconde.

Dans un râle hargneux, l'homme décharné sauta en l'air.

Deux secondes.

Keira brandit sa mitraillette, son doigt écrasant la détente, bien que la chose fût déjà sur elle, ses griffes reluisantes à quelques millimètres de sa peau.

Trois secondes.

Sa dernière pensée fut Dieu, pas comme ça.

Et la fenêtre d'observation derrière elle vola en éclats.

L'homme fut envoyé au tapis, comme baffé par une main invisible. Il hissa comme un chat des rues détrempé avant de s'écraser au sol plus loin encore. Le lieutenant regarda abasourdie l'homme se débattre avec frénésie, comme s'il se battait avec l'air autour de lui. Le même air qui craqua en deux son bras gauche. Du sang gicla des artères rompues, dessinant la silhouette d'un attaquant invisible alors que les deux échangeaient toujours des coups. Alors qu'elle regardait, l'abomination lâcha un dernier râle strident tandis que la silhouette fantomatique se glissait derrière lui et enroulait ses bras autour de sa gorge. Il y eut l'éclat du métal puis un impressionnant jet de sang. La tête de l'abomination roula au sol, la mâchoire tressaillant futilement encore un instant. L'air, ou plutôt la distorsion qui était à la place de la silhouette, pausa en face de sa victime, deux cercles jaunes s'allumant là où devaient se trouver ses yeux. Ils fixèrent le lieutenant avant de s'éteindre, et la silhouette redevint invisible si ce n'est pour l'éclaboussure de sang sur son côté.

Eclaboussure qui amorça un pas dans sa direction.

Aussi Keira fit-elle la chose la plus saine possible dans cette situation ahurissante : Plaçant la mitraillette contre son épaule, elle tira. La silhouette à peine visible fit un bruit, un grésillement, alors qu'elle sautait acrobatiquement pour échapper aux balles dans son coin. L'arme étant vide, le son des coups de feu s'évanouit. Keira tourna les talons et détala, rechargeant son flingue en même temps, n'ayant pas besoin de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule pour savoir que la silhouette s'était lancée à sa poursuite dans le couloir.


Note de l'auteur : Dans un monde où une macchabée peut physiquement violer un commando Delta et désintégrer des gens par la seule force de sa pensée, est-ce que l'idée d'un Replica Assassin fasciné par une femme si tirée par les cheveux ? Merci de commenter et de me dire ce que vous en pensez.