1.

Longue et fine, la brise légère agitant ses courtes boucles blondes, Karémyne rejoignit son père sur la terrasse où il prenait son petit déjeuner.

Entre les œufs et les toasts, Dankest Skendromme pianotait sur son ordinateur, en vacances mais ne lâchant pas des yeux les chantiers navals qui avaient fait sa renommée et sa fortune.

La jeune femme eut un signe de tête en direction de l'immense vaisseau vert qui, la veille, avait écrasé une partie du parc en se posant en catastrophe, laissant une profonde tranchée dans son sillage.

- Tu as déjà mobilisé nos équipes de réparations, remarqua-t-elle en prenant place et en buvant le lait fraise qu'on venait de lui servir.

- Bien sûr, grinça le géant aux longs cheveux blancs. Plus vite son vaisseau sera remis en état, plus vite son capitaine déguerpira !

- Il sait que tu diriges les chantiers navals les plus connus de l'Union Galactique ?

- Nous n'avons pas vraiment eu l'occasion d'échanger des propos. Je n'ai d'ailleurs rien à dire à ce corbeau ambulant qui ne sait faire que tirer la tronche.

- En matière de sale caractère, je pense que tu sauras être à la hauteur ! rit Karémyne en rajoutant du sel sur ses œufs au miroir.

- Oui, je sais me défendre, sourit Dankest. Désolé de déjà te parler boulot, ma chérie, mais as-tu pu avancer dans les plans du Sherdelt ?

- J'ai planché une bonne partie de la nuit sur la passerelle de ce cargo de transport. J'ai inversé les consoles de navigation et de communications, c'est beaucoup plus ergonomique ainsi. La réunion avec la compagnie marchande est toujours prévue pour mercredi ?

- En effet. Ta présentation sera prête ?

- Sans souci, papa.

A un troisième café, Karémyne reporta son attention vers l'Arcadia.

- On ne devrait pas l'inviter ?

- Tu ne trouves pas qu'il tape suffisamment l'incruste ainsi ? gronda Dankest. Tu te rends compte qu'il dirige tellement mal son vaisseau qu'il a failli décapiter les plus hautes cheminées du Manoir ?

- Il les a évitées de justesse. Il n'y a que son vaisseau qui a morflé. J'ai plutôt l'impression qu'il a évité le pire.

- Va dire ça aux brigades de jardinage ! Il leur faudra des semaines pour remettre le parc en état une fois qu'on l'aura vidé de cette épave.

- Toi, ça t'amuse d'avoir un os à ronger, gloussa Karémyne.

- Ce serait en ce cas un caprice bien coûteux. Car je doute qu'il règle la facture que je lui présenterai !

- Ta mauvaise foi invraisemblable, papa ! s'amusa encore sa fille unique. Tu paierais une fortune pour qu'il dégage encore plus vite !

- Tu me connais trop bien, fit-il tendrement en se levant déposant au passage un baiser sur la joue de sa fille.


Le capitaine de l'Arcadia s'était comme à son habitude rendu dans la salle de l'Ame de son vaisseau.

- Pourquoi ça ne semble pas te réjouir que nous disposions pour la première fois de notre vie de plusieurs équipes d'ingénieurs pointus et disposant de matériel à la pointe de la technologie pour nous remettre en état ?

- Tu as toujours entièrement suffit à la situation. Et le temps a beau passer, tu es le meilleur ingénieur que je connaisse. Tous ces blancs-becs ne savent rien de l'Arcadia. Sans compter que cela fait beaucoup trop de monde à bord et qu'il m'est particulièrement désagréable de les laisser accéder à tes systèmes.

- Ne t'inquiète pas, je les ai à l'œil. D'ailleurs, quelque chose me souffle que notre charmant hôte ne veuille qu'une chose : que nous mettions les voiles ! Crois-moi, il n'a nullement l'intention de faire procéder à un sabotage qui nous retarderait ici !

- Tu n'as pas tort… Ce Skendromme est vraiment désagréable au possible.

- Tu as saccagé son parc…

- Ca aurait pu être pire.

- Tu as redressé de justesse au tout dernier moment. Sinon, effectivement, cet endroit ne serait plus que ruines. Il y a Clio qui t'appelle depuis la passerelle, avertit ensuite Toshiro.

- Que veux-tu, Clio ? interrogea le pirate balafré.

- Nous avons une visiteuse. Elle voudrait te parler.

- Pourquoi ? Je n'ai rien à lui dire.

- Sois donc un peu plus aimable, pria Toshiro. Nous sommes chez elle, je te le rappelle. Et d'après ce que j'ai pu observer hier : tu lui fais très peur !

- Nous ne nous sommes même pas croisés, protesta Albator, vexé.

- C'est toi, insista Toshiro. Ce que tu dégages. Tu es un pirate et tu as déboulé dans son petit monde rose bonbon avec toute la fureur de ton passé.

- Comme si j'allais pouvoir changer quoi que ce soit à ce que je suis. Dirige-la donc vers ici, nous serons loin de toute l'agitation des équipes de réparations.

Apercevoir une autre silhouette féminine rassura Karémyne, même si au second regard le visage sans bouche et les yeux d'or en amande de Clio lui semblaient finalement assez inquiétants, tout comme l'était l'homme en noir à côté d'elle que sa venue dérangeait visiblement !

- On m'a autorisée à monter à bord, capitaine Albator, commença-t-elle.

- Et vous êtes… ? fit froidement le capitaine de l'Arcadia.

- Karémyne Skendromme. Je suis la fille de Dankest. Je suis venue voir où en étaient les équipes.

- Et en quoi êtes-vous qualifiée pour se faire ?

- Je suis ingénieur et je travaille à la section conception de vaisseaux des chantiers navals de mon père. Si vous me le permettez, je ferai la liaison entre les équipes et mon père.

- J'ai le choix ?

- Disons que l'avantage, pour vous, c'est que votre vaisseau sera plus rapidement remis en état et vous pourrez repartir.

- Je vois que nous sommes tous d'accord sur ce dernier point, persifla Albator. Je vous promets de dégager dès que ce sera possible.

- Je l'espère bien ! Mais, d'ici là, mon père et moi serions honorés de vous recevoir à dîner ?

- Ca m'étonnerait…

- Pouvons-nous compter sur vous, capitaine ?

- Je ne quitte jamais mon vaisseau. Je vous laisse circuler à votre guise.

- Tu devrais accepter, glissa Toshiro une fois que la jeune femme fut sortie, Clio approuvant également de la tête.

- Vos avis ne sont pas requis !

Il eut néanmoins un petit rire, tenant davantage du ricanement.

- Elle semble avoir du caractère. Je ne pensais qu'elle oserait revenir.

- Elle était tout aussi morte de peur qu'hier, mais elle voulait remplir sa tâche.

- Du moment que ça la tient éloignée de moi.

- Ca m'étonnerait, s'amusa Toshiro alors que son ami quittait à son tour la salle.