Liés

En quelques semaines, la maison avait pris un tout autre visage qu'à l'origine : les pièces étaient séparées par de lourds rideaux opaques, tout était rangé et nettoyé. Kroenen avait aménagé un coin cuisine et un coin salle d'eau.

Il avait également installé son petit atelier à l'écart.

Une odeur de soupe venait chatouiller les narines à l'heure du repas ; bien qu'elle ne soit pas contrainte de se nourrir pour survivre, elle avait conservé ce rapport à la nourriture et aimait que des odeurs de cuisine se répandent dans la maison au moment des repas. Ceci faisait secrètement sourire Kroenen et loin de juger ceci ridicule, il le trouvait touchant.

Il était un tout autre homme loin du Reich, ne devant plus maintenir cette rectitude, cette rigueur toute militaire. Il se laissait aller à ce qui le composait ; patience, persévérance, retenue et, de fait, sa maladresse avait repris le dessus, le mettant souvent en situation périlleuse qui les faisait rire plutôt que de dramatiser.


Elle demeurait sur le lit, un peu hésitante à l'appeler...

"Karl ?"

Ce dernier tira lentement le rideau et la vit en peignoir sur le lit.

"Venez vous installer près de moi. Voilà des heures que vous travaillez..."

Il s'installe gracieusement sur le lit.

Elle se tourne vers lui.

Lentement, ses mains se lèvent afin d'ouvrir les lanières qui retiennent son masque.

"Que... que faites-vous ?" demanda-t-il, très troublé.

"Vous le voyez bien, non ?"

"Oui mais... pourquoi ?"

"Pour vous voir."

Soudain, il retient ses mains des siennes.

"Vous... vous voulez vraiment me voir sans masque ?... je veux dire..."

"Oui, Karl."

Péniblement et lentement, prenant sur lui, il libéra ses mains.

Elle défit les lanières de cuir et le masque vint de lui-même entre ses mains.

Il portait une cagoule en-dessous, laissant juste entrevoir ses globes oculaires privés de paupières.

Il fixait le couvre-lit, n'osant pas la regarder.

"Je dois vous gêner..."

"C'est vous que ça semble gêner, pas moi. Votre cagoule..."

Lentement, il se saisit du bas de la cagoule et la fit glisser sur son visage.

Il baissa rapidement la tête.

"Je suis... je suis très gêné, c'est vrai." admit-il enfin.

Sa bouche bougeait à peine lorsqu'il s'exprimait.

"Karl... il faut vous laisser aimer."

Elle attrapa ses mains. Celle mécanique pressa doucement la sienne avec un cliquetis caractéristique.

Très lentement, il leva les yeux sur elle. Elle lui sourit.

"Vous avez besoin d'amour, vous avez besoin d'être aimé, Karl. Ne vous refusez pas ça."

"Mais vous êtes sûre que... que je ne vous fais pas horreur... je pourrai le comprendre, vous savez, je ne me fais aucune illusion quant à..."

Elle l'embrassa lentement sur la joue ourlée en descendant dans le cou, ce qui le fit taire et lui arracha un long soupir de satisfaction.

"Vous ne me dégoûtez pas le moins du monde, Karl. Au contraire."

Elle l'enlaça de ses bras.

"N'avons-nous pas assez attendu ?..."

Kroenen sentait sa raison l'abandonner et le désir prendre le pas sur lui.

Après tout, que risquait-il à s'écouter ?...

Ses baisers - car elle continuait à l'embrasser dans le cou - lui arrachait frisson sur frisson et il se sentait se tendre de désir pour elle.

Très précautionneusement, il écarta les pans de son peignoir. Elle ne portait rien en-dessous et il la trouva d'une splendeur vibrante, ses seins parfaitement ronds, la peau très douce. Il ne put s'empêcher de la gâter de caresses.

Ils se retrouvèrent rapidement nus, étroitement enlacés sur le lit, à se couvrir de caresses et d'attentions.

Leurs voix, leurs gémissements se donnaient la réplique et il demeura sidéré du plaisir qu'il pouvait lui apporter, lui qui avait toujours plus ou moins méprisé son corps...

Les jeux de l'amour ne semblaient plus avoir de fin.

Le soleil filtrait à travers la vitre, trouvant les deux amants enlacés, la tête de Karl enfouie dans le coup de sa belle.

Elle le caressa : dos, épaules, cou, le rendant une nouvelle fois heureux.


"Tu as un harnais ?"

"Pourquoi faire ?"

"Parce que le versant de la toiture est escarpé."

"Dis tout de suite que je suis maladroit !..."

"Je préfère prendre des précautions."

"Tout ira bien."

Karl avait entrepris la réparation de la toiture et le savoir juché sur le toit avec pour seule compagne sa maladresse la rendait malade ! elle voyait l'accident arriver à grands pas !

Il escalada habilement la façade jusqu'au toit et soudain, elle le vit passer par la fenêtre dans le sens vertical avec un grand "Aaaaah !"

"Qu'avais-je dit ?"

"Je vais prendre le harnais finalement..."

Ils vécurent ainsi, à l'abri du monde, s'aimant et se comblant, heureux, durant de longues années... voire même pour l'éternité, qui sait...

FIN.