21.

- C'est une plaisanterie ? ! aboya Albator.

Karémyne fit la grimace.

- Non, c'est une invitation en bonne et due forme des producteurs pour l'Avant-Première du film qui s'inspire, de loin, de ton passé contre les Sylvidres.

- Ils se foutent de moi ?

- Oui. Ils espèrent aussi que ta venue leur fera de la publicité et que ça donnera la curiosité aux, rares, spectateurs d'aller rechercher des renseignements sur toi sur le GalactoNet !

- Là, je vais, vraiment, les flinguer ! rugit encore le pirate à la chevelure de neige.

- Mais bien sûr, mon pacifique et diplomatique mari, pouffa Karémyne. Et tu n'iras pas non plus !

- Et toi, tu ne peux rien faire ? questionna alors Albator, avec une visible réticence à devoir s'abaisser à demander de l'aide, même à sa propre femme.

- C'est un film, la liberté d'expression dans sa forme la plus pure et la plus inattaquable. Cette équipe a sorti d'abyssales archives un film d'animation pour en faire une version avec acteurs… De quel droit je demanderais au Service Juridique de SI de faire interdire la sortie et la diffusion de ce film ?

- Pour diffamation et atteinte à la vie privée ! glapit Albator. Ca ne compte toujours pas au jour d'aujourd'hui ? !

- Le film a beau s'inspirer de toi, tout est nié à ton sujet… Œuvre originale… Et si tu te manifestais, c'est tout ce que l'équipe de prod' attend, espère, ça donnerait tant de crédit au nanar ! Surtout, ne fais rien, Albator.

- Je te le promets. Mais je ne peux pas m'engager sur d'autres.

- Quels « autres » ? tiqua Karémyne en versant le thé infusé dans deux verres translucides, prenant délicatement le pied de métal protecteur pour en tendre un à son mari. Aldéran ? Non, il est reparti en voyages de noces avec Ayvi et les gamins pour une semaine.

- Les Sylvidres. Sylvarande.

- Pourquoi ? s'étonna-t-elle sincèrement.

- L'équipe de prod' pense se ficher de moi, me ridiculiser en me clonant avec une sorte de vache à hublot avec deux pistolaser aux côtés et un brushing obsolète, mais les vraies victimes sont les sœurs de Sylvarande ! Elles ne recherchent que la paix, veulent se faire oublier, et ce maudit film les remet au « goût du jour ». Elles seront dès lors en danger ! Les présenter comme une menace… et la Colonie principale sur Terra IV sera exposée à tous les revanchards ou simplement peureux désireux d'exterminer ces créatures…

- Terra IV, le Sanctuaire d'Aldéran, il faut le prévenir…

- Non ! Laisse-lui, au moins, une semaine de répit et de bonheur. Il a trop chèrement payé ce remariage… Et puis, ce film me vise, Aldie n'a pas a s'en charger. Je ne ferai rien, je t'en donne ma parole.

- Merci, mon amour.

Albator grimaça alors que sa femme s'était serrée contre lui, reconnaissante, soulagée.

« J'avais croisé les doigts dans le dos quand je te l'ai promis ».


De retour à l'AL-99, Aldéran avait trouvé bien peu de dossiers sur sa table de travail, l'efficace Jarvyl ayant tout traité en son interminable absence.

- Désolé, Jarvyl. Je n'avais rien planifié, tout m'est tombé dessus…

- Je sais, Colonel Aldéran. Ne t'inquiète pas. Je te rends un AL-99 en parfait état de fonctionnement.

Aldéran posa sa tasse de café.

- Tu crois que j'ai le temps que tu me remettes à jour avant qu'une partie des emmerdes de l'Union ne me retombent sur la tête ? tenta d'ironiser Aldéran.

- Seulement « une partie », comme si tu faisais les choses à moitié, Aldie ! ?

- Je sais, fit sombrement Aldéran. « toutes les emmerdes » me tombent dessus… Si ça ne faisait mal qu'à moi, je m'en ficherais. Mais ça atteint ma famille, j'aimerais tant qu'elle ne soit pas frappée… Mais ils m'aiment trop. Ils m'aiment trop…

- Vos parents et vos frères et sœur vous aiment comme un des leurs. C'est le lien le plus fort qui existe, et juste après l'amour de la famille que l'on fonde soi-même. Sois-en fier, Aldéran.

- Je le suis. Et ça m'angoisse tant ils sont derrière moi, comme ils viennent de le prouver.

- Et inversement. Crois-bien qu'ils redoutent tous, tes engagements envers eux. Vous êtes tous tellement fusionnels…

- Et ça continuera, encore et toujours, tant que nous serons tous en vie. Pardonne-moi de déserter mon poste plus souvent, et plus longtemps qu'à mon tour.

- Tant que je te retrouve au final, ça me va, Aldie.

- Bien. Mets-moi, s'il te plaît, au courant de ce qui est arrivé ces derniers mois ?

- Ca va prendre du temps, Colonel.

- La dernière fois, tu as eu moins d'une semaine pour me remettre au parfum, avant que je ne parte pour récupérer la plaquette que m'apportait mon père. Espérons que cette fois j'aurai plus de temps…

- Nous le souhaitons tous, assura Jarvyl, car tu nous as vraiment fait très peur sur ce coup !

- Désolé. Mais bien que vienne de suivre un mois de thérapie spécialement orientée sur le ravivage de ma mémoire, je ne me souviens guère de ce que Tervysse m'a fait.

- Crois-moi, c'est le mieux !

- Je le crains…

22.

Une semaine après qu'Aldéran ait repris en mains l'AL-99, Skyrone, Eryna et Hoby avaient organisé une soirée au Manoir afin de fêter comme il se devait le retour à la normale. Et il ne fallait pas perdre de temps vu le côté porte-poisse indécrottable de leur frère roux !

En plus de leurs parents, il y avait quelques cartons d'invitations supplémentaires.

Depuis la fenêtre de sa chambre, Skyrone vit arriver la voiture qui amenait Aldéran et sa petite famille depuis la piste où le jet s'était posé après le survol de la démesurée bâtisse.

Il sourit à la vue familière de son cadet avec Ayvanère collée à lui comme à l'habitude, leurs deux aînés cavalant vers l'entrée pressés de retrouver leurs cousins et cousines, Albior plus sagement près de son père dont il ne lâchait pas la main.

- Il n'était que temps que tout rentre dans l'ordre, murmura Delly qui s'était rapprochée de lui. Ils composent une trop jolie famille, on ne peut laisser rien ni personne la détruire !

- C'est bien ce que nous avons tous fait. On s'y est tous mis. Mais je ne me pardonnerai jamais pour le temps que nous avons passé à douter de lui et donc ces mois de perdus avant que nous ne contrions les desseins des Nol.

- Tervysse avait mis le paquet, remarqua Delly. Toutes les apparences étaient contre Aldie.

- Oui, mais rien que des apparences, justement. Ce n'était pas comme si nous ne connaissions pas Aldie… Il a trop souvent prouvé quels étaient ses profonds sentiments envers nous. Et nous, nous nous sommes laissé berner comme s'il était un parfait inconnu pour nous et que nous pouvions l'accuser des pires manquements à ses devoirs de mari et de père.

- Aldie et moi avons eu un jour cette discussion. Il n'oublie jamais la part maléfique en lui et il redoute plus que tout d'y céder ! Il n'ignore pas que si ce côté noir remontait un jour, il l'emporterait et il ne pourrait effectivement plus rien contrôler ! C'est possible, Sky et nous aussi en sommes parfaitement conscients et c'est pour cela que nous y avons cru !

- Ce serait aussi simple, pour nous trouver des excuses ? soupira son époux.

- Oui ! Et maintenant, il est inutile de revenir sur tout cela et ne penser qu'à nous réjouir. Allez, passe ta veste, tout est prêt sous la tente et avec la permission de minuit accordée, je crois que tous nos enfants ne vont pas se priver d'en profiter ! Je vais voir si notre petit trio féminin a fini de s'habiller.

Delly allée aux chambres de leurs filles, Skyrone chassa ses sombres pensées et accorda son humeur avec le resplendissant soleil de la fin de journée.


Avec surprise et grand plaisir, Aldéran avait vu se présenter aux portes du Manoir Jarvyl Ouzer, Melgon Doufert et Gomen Jorande. Il sourit plus largement encore à ce dernier.

- Tiens, tu n'es pas venu avec ton Juge de frère, histoire de me rappeler le tour de pirate de mon père : quinze ans de prison ou le Camp Militaire ?

Le Colonel du SIGiP lui pinça la joue.

- Au moins, ce fut un excellent stratagème…

- Chantage, rectifia Aldéran dans un rire.

- Un excellent stratagème, insista Gomen. La preuve, tu ne l'as jamais oublié !

- Ca a changé et complètement dirigé ma vie. Je ne m'en plains pas.

- Il est vrai que cela a fonctionné au-delà de toutes espérances.

- C'est fou comme tout le monde se mêle de ma vie et après en réclame les lauriers ! gloussa encore Aldéran.

- Mais bien sûr, s'amusa aussi Gomen. Tu n'es qu'un gamin, dans le fond, et donc il faut toujours te tenir à l'œil ! Tu viens de le constater, on te laisse sans surveillance cinq minutes et une tueuse de l'organisation de Nol t'explose au lance-roquette – les mois d'enquête à venir démantèleront toute son organisation, on mettra fin aux agissements des bandes de pillards qui travaillent pour elle pour intimider et alimenter ses caisses noires, mais tu n'as plus à t'en préoccuper.

Aldéran ne se soucia d'ailleurs plus de rien en arrivant sous la tente où se trouvaient réunis sa famille et ses amis.

Un sourire radieux éclaira son visage.

FIN