*Retrouvailles

Les navires Auroréens avaient jeté l'ancre dans la baie de Driftwood. Les Eco-guerriers avaient accueilli à bras ouverts ces visiteurs venus d'ailleurs et leur avaient cédé une île où installer leur camp le temps de réunir le reste de l'armée révolutionnaire.

De nombreux partisans avaient crû tout espoir perdu quand la princesse et les chefs de la révolte avaient été capturés. Mais les braises de la révolte couvaient encore sous la cendre. Rien de ce que pourrait faire Logan ne les éteindrait plus jamais. La nouvelle du retour de la princesse souffla comme un vent d'espoir sur les tessons incandescents de la révolution, et bientôt des convois de voyageurs armés jusqu'aux dents commencèrent à traverser nuitamment Millfields pour rejoindre les îles voisines.

Les jours se suivaient, trop courts pour la tâche à accomplir et bientôt, une semaine s'était écoulée.

"Sir Walter!"

La voix retentit dans tout le camp, passant d'île en île avant d'atteindre son destinataire.

"Sir Walteeeeer!"

Le vieux soldat quitta la tente qui servait de centre de commandement et vint à la rencontre de ce messager dont on ne pouvait que louer la discrétion.

"Sir Walter!"

Un jeune garçon suivi de la foule nombreuse qu'il avait rameuté s'effondra, à bout de souffle devant le vieux soldat. Ben Finn se précipita à sa rencontre, la princesse sur ses talons, et le releva.

"Que se passe-t-il, mon garçon? Pourquoi tout ce raffut?", gronda Walter.

"Nous- le groupe d'éclaireurs- dans les montagnes...", haleta-t-il. "Un convoi… nous avons repéré un convoi…"

"Ami ou ennemi?"

"Aucun signe distinctif. Une longue caravane. Peut-être des dizaines de chariots!"

Rachel et Walter échangèrent un regard.

"Qui qu'ils soient, nous devons nous préparer à les recevoir."

"Eteignez toutes les torches, et armez vous!", ordonna la princesse d'une voix forte. "Nous avons de la visite!"

La nuit tomba rapidement, laissant le camp dans les ténèbres les plus complètes.

Rachel et Ben Finn avaient pris position près des ruines surplombant la passe qui menait aux îles tandis que Walter avait pris le commandement d'un groupe pour défendre le camp.

Allongée dans l'herbe, deux fusils chargés à côté d'elle, son fidèle pistolet à la main, la princesse scrutait les ténèbres avec suspicion. Ben se glissa près d'elle sans bruit, la faisant sursauter.

"Nerveuse?", taquina le soldat.

Il devina plus qu'il ne vit la princesse se mordre la lèvre.

"Vous craignez que nous ayons pu être repérés?", murmura-t-il en chargeant un tromblon supplémentaire.

"Nous avons fait une erreur en nous installant ici.", répondit Rachel. "Ces Eco-guerriers sont de brave gens… Ils sont pacifistes, et vivent en auto suffisance depuis si longtemps. C'est à peine s'ils font partie de l'Albion… En profitant de leur aide, je les ai impliqués dans un combat qui n'est peut être pas le leur… nous en faisons des traîtres à la couronne et les mettons en grand danger."

Le soldat posa une main réconfortante sur son épaule.

"Nous sommes près du but, princesse.", rassura Ben Finn. "Ce n'est pas le moment de douter."

"Mais je…"

La jeune femme s'interrompit soudain.

"C'est quoi cette lumière?"

Sur une crête bordant la crique, une lueur vacillante semblait se déplacer dans leur direction.

"Ils n'arrivent pas par Millfields!", souffla Ben.

Le soldat sortit à la hâte son briquet de sa poche et l'alluma pour faire signe à Walter. Mais nulle lueur en provenance du campement n'indiqua que le vétéran avait reçu el message.

Benjamin souffla un juron et aida Rachel à se relever.

La princesse et le soldat ramassèrent leurs armes et dévalèrent la pente jusqu'au village.

La lueur avait disparu derrière un éperon rocheux mais réapparut bientôt au détour d'un sentier de fortune que nul n'avait songé à surveiller.

"Que se passe-t-il? Pourquoi avez-vous quitté votre position?", demanda Walter soudain inquiet en les voyant arriver.

"Ils n'arrivent pas par Millfields!", répondit Rachel en pointant la lumière qui se rapprochait dangereusement du camp.

"Bon sang!", pesta le vieux soldat. "Qu'est ce que c'est que ça?"

Un bruit de caillasse dévalant une pente associé au grincement métallique d'une roue voilée déchira le silence de la nuit.

Une voix familière couvrit cet assourdissant vacarme alors qu'un charriot bariolé éclairé par deux lanternes pénétrait la vallée.

"Je te l'avais dit, Boulder! Je t'avais dit que c'était bien un chemin!"

La roulotte apparut au détour d'un chemin sinueux et dangereusement abrupt, dans un fracas retentissant de métal tordu, de bois craquant et de grelots tintinnabulants.

Walter secoua vivement la tête se croyant victime d'hallucinations. Le groupe de résistants s'écarta vivement sur le passage de la caravane.

Incapable de gérer son élan, le charriot passa à toute berzingue devant les révolutionnaires qui le regardèrent s'enfoncer dans l'herbe humide et finir sa course à quelques mètres de la rive. … A quelques mètres après la rive.

"Tu as vu ça, Boulder! Tu as vu ça!"

Savin émergea de l'eau, son colosse de garde du corps vacillant dangereusement derrière lui.

"Savin?", gronda Walter. "Mais qu'est ce que tu fais là?"

"C'est donc ici que se trame la Révolution!", poursuivit le petit homme sourd aux vociférations du vieux soldat. "Un peu perdu comme coin… Et sombre aussi!"

"Rallumez les torches!", ordonna la princesse. "Ce sont des amis."

Rachel se précipita à la rencontre du vieux gitan et le serra dans ses bras avant d'accueillir Boulder de la même façon.

"Comment avez-vous su… ? Depuis quand avez-vous quitté Mistpeak? Et l'armée royale? Vous l'avez repoussée?"

"Chaque chose en son temps, princesse.", répondit le chef des gitans avec un sourire. "Les autres ne devraient pas tarder. Ils ont préféré passer par Millfields. Le chemin leur semblait trop abrupt!... trop abrupt! Qu'est ce qu'il faut pas entendre!"

Rachel éclata de rire et se tourna vers Ben Finn.

"Ben, pourriez vous aller les accueillir? Il ne faudrait pas qu'ils errent dans Millfields pendant trop longtemps."

Le soldat sourit et s'arma d'une torche avant de prendre la route du Lac de Bower, un comité d'accueil Eco guerrier avec luth et colliers de fleurs sur les talons.

"Maintenant, princesse.", reprit Savin, "il est temps que je vous conte nos aventures!"

Le récit du gitan dura toute la nuit.

Dès l'instant où Rachel avait quitté leur camp, ils n'avaient cessé de se préparer à l'attaque imminente de l'armée de Logan. Le chemin à travers la montagne avait été piégé, les ponts surveillés, les autres routes condamnées, les issues de secours vérifiées. En deux jours, ils auraient été prêts à recevoir l'armée royale tout entière, troupes d'élites comprises! Le combat aurait été épique! D'abord, une première explosion aurait détruit le pont permettant de quitter la vallée. Ensuite, une seconde aurait provoqué une avalanche, ensevelissant les survivants sous une montagne de neige, de glace et de gravas, mais bouchant ainsi le gouffre que le pont précédemment détruit permettait de traverser. Le deuxième pont aurait subi le même sort, sauf que cette fois ci, les Gitans auraient pris soin de lancer sur l'armée des tonneaux de goudron pour les faire tomber et les engluer sur place. Deuxième explosion, deuxième avalanche. Des franc tireurs postés là, là, là et là auraient fini le boulot.

Ainsi, l'armée de Logan aurait été repoussée non pas par les hommes des montagnes mais par la montagne elle-même!

Bien sur, tout cela n'était que pure théorie de la part de Savin puisque jamais l'armée de Logan n'avait daigné se montrer! Des éclaireurs envoyés dans les montagnes avaient signalé qu'un courrier avait été délivré au commandant du bataillon et que celui-ci avait immédiatement ordonné le repli de ses troupes.

"Votre frère les a rappelés…", souffla le chef des Gitans. "J'ignore ce qui a bien pu l'y pousser, mais c'est fort dommage! Ca aurait été une sacré bataille là haut! Pas vrai Boulder?!"

Tout juste remis de leur arrivée, le colosse se contenta de hausser les épaules.

"Logan doit s'attendre à une attaque de Bowerstone, depuis notre évasion.", souligna Walter. "Il a dû rappeler tous les bataillons postés aux quatre coins de l'Albion. Nous ne serons pas assez nombreux."

"Il faut néanmoins essayer.", affirma la princesse.

"Je pense que nous pourrons compter sur l'aide de la population.", ajouta Page en prenant place près de la princesse. "Vous avez touché beaucoup de monde, aidé de nombreuses âmes dans le besoin, les gens ne l'oublieront pas, particulièrement aux Industries. S'ils nous voient nous battre, le peuple se soulèvera de lui-même!"

"J'espère que cela suffira.", soupira Walter, plus sombre que jamais.

"Et si la solution la plus simple était encore la meilleure…"

Tous se tournèrent vers Ben Finn.

"J'aimerai croire que votre frère aie assez d'honneur pour capituler et abdiquer devant la foule en colère, mais je crains que nous devions user de davantage de persuasion. Si nous créons une diversion et qu'un petit groupe s'introduit au palais…"

"Si le Roi est capturé, le pouvoir revient au suivant dans l'ordre de la succession…", souffla Rachel.

"Vous deviendrez la Reine légitime. L'armée vous obéira et vous ordonnerez le cessez le feu."

"Mais que faire ensuite de Logan?", souligna Page. "Tant qu'il restera en vie, il représentera une menace."

"Pourquoi tergiverser?", grogna Savin. "Réglons lui son compte, c'est tout!"

"Non!"

La voix de Rachel était claire, calme, posée. Libérée de ce qui l'avait étouffée jusqu'alors, libérée de toute trace de doute. L'espace d'un instant, tous entrevirent une lueur dangereuse brûler dans ses yeux, mais cette vision évanescente disparut aussi vite qu'elle était apparue.

"Il devra avoir un procès équitable.", reprit-elle d'une voix grave. "Albion doit le juger pour ses crimes…"

Une ombre passa sur son visage et voilà son regard. Elle s'excusa et s'éloigna d'un pas rapide.

Quittant l'île principale elle erra un moment sur les îles secondaires. Elle s'installa en contrebas de l'île la plus à l'Est, sur une plage surplombée par une petite falaise.

Assise sur le sable, les genoux ramenés contre la poitrine, elle regardait l'horizon, l'aube toute proche projetant un halo blanchâtre sur l'horizon. Le halo s'étendit à l'océan et au ciel mais il demeurait une zone, un mince trait noir, au loin, que le jour ne parvenait pas à effacer, tel une cicatrice sombre barrant le ciel d'Albion. La Flèche.

Le Destin d'un grand nombre.

Le Destin d'une poignée.

Le Destin d'un seul être.

Theresa retourna une carte. Entre l'ombre et la lumière, il ne restait qu'un Choix.