Cette fic comportera 5 chapitres. Merci à Tipou & Timou pour leur bêta-lecture.


Chapitre 1

Je me rappelle avoir ressenti un étonnement inexplicable en regardant par la fenêtre.

Il y avait quelque chose de curieux dans la façon dont le pommier ouvrait ses bourgeons comme des yeux sur ses branches, ou bien dans la manière dont le vent emmêlait les brins d'herbes, ou encore dans le fait que, pour la première fois depuis des semaines, un rayon de soleil rebondissait contre les carreaux.

Un oiseau solitaire, planté comme une sentinelle au milieu du gazon, flappa bruyamment ses ailes.

Je crois - bien qu'il soit fort possible que je m'attribue des pensées que je n'eus pas alors – que ce matin-là, en contemplant le jardin s'ébrouer, je compris par instinct la transience du monde.

Les dents encore laquées de confiture, je déclarai solennellement :

- Quelque chose va changer.

Et Maman, émergeant toute rousse de derrière son bol de café, me répondit :

- Bien sûr, chaton, c'est le printemps.

Et peut-être avait-elle un peu raison.

Il y avait le printemps, bien sûr, le printemps en première page de la Gazette du Sorcier, le printemps dans les lettres de Papi et Mamie, dans les allées du supermarché ; mais c'était quelque chose d'autrement plus important que, ce matin-là, j'avais senti pulser dans le jardin.

A l'époque, il me semble que je l'attribuai à la silhouette escarpée de Poudlard qui se profilait dans le lointain. Tout serait différent, lorsque moi aussi je serais racontée dans les lettres de James et d'Albus, que la magie qui me démangeait le bout de doigts courrait le long de ma baguette.

Quoi qu'il en soit, il est vrai que tout changea, le printemps où Fleur arriva.

[…]

En ces rares occasions où James et Albus étaient à la maison, ils s'appliquaient à m'ignorer superbement. J'étais pour eux cette petite créature agitée qui habitait le bout de la table de la salle à manger et les jupons de Maman : elle n'était pas bien encombrante, quoiqu'elle montrât une fâcheuse tendance à abandonner ses jouets dans tous les recoins et à faire beaucoup de bruit lorsqu'elle pleurait.

Sitôt qu'ils retournaient à Poudlard, cependant, ils devenaient mes meilleurs amis. Je poussais quotidiennement les portes de leurs chambres et conversais longuement avec leurs fantômes en fouillant leurs affaires.

Il y avait le scrutoscope de James, surtout, (très vieux, m'avait-il dit ; c'est Papa qui le lui avait donné) qui ne cessait jamais de me fasciner ; qui tournait pour oui ou pour un non en hurlant des cris de ferraille. Je le posais sur le plancher et il me regardait suspicieusement, avec son gros point rouge peint comme un œil au sommet de la toupie.

- Je vais te tuer, lui disais-je.
- Shrrrrrrriiiiiiik, me répondait-il en tournoyant sur lui-même.
- Je vais monter dans ta chambre quand tu dors et t'écraser sous ma chaussure.
- Shrrrrrriiiiiiik, s'inquiétait-il en tournoyant de plus belle.
- Tu ne verras rien venir. Je ne ferai pas de bruit.

Je jouais avec jusqu'à ce que Maman monte les escaliers et me dise :

- Chaton, j'ai mal au crâne, range Maugrey et viens donc m'aider à préparer la soupe.

Il s'appelait Maugrey parce que ça faisait rire Papa. Je ne comprenais pas trop bien pourquoi, à l'époque, mais ça ne me dérangeait pas outre mesure.

Maugrey vivait dans une chaussette que je replaçais dans le coffre de James, juste entre ses vieux albums de photos et sa paire de lorgnettes.

La chambre de James était aussi très chouette à cause de tous les posters de Gilderoy Lockhart qu'il y avait sur le mur. Je n'étais pas encore assez bonne en lecture pour savoir de quoi parlaient ses romans, alors, mais James m'avait expliqué à plusieurs reprises qu'ils étaient « drôlement exaltants » et que, plus tard, lui aussi s'en irait découvrir des recoins oubliés du monde et danser avec les goules. Je lui avais un jour demandé s'il m'autoriserait à venir avec lui, et il m'avait répondu : Pourquoi pas, si tu portes les sacs.

J'avais longtemps considéré cet instant comme le plus heureux de ma vie.

Papa et Tonton Ron, eux, n'aimaient pas beaucoup ces affiches. James avait même longtemps demandé à ce que Maman utilise un Collaporta sur sa chambre, parce que Tonton Ron lui avait mentionné qu'il était bien tenté de leur dessiner des moustaches.

- Bah, si ça peut l'empêcher de ramener des filles à la maison, se résignait Papa.

La chambre d'Albus, en revanche, était une zone dangereuse. Je n'y allais jamais sans Maugrey, qui sifflait et feulait dans ma main telle une bête apeurée dès lors que nous en passions la porte.

Souvent, je trouvais Maugrey bien trop peureux, et le menaçais de le laisser à la maison lorsque je partirais chasser des vampires avec James s'il ne se reprenait pas en main. Sur les terres d'Albus, cependant, je ne pouvais trop lui en vouloir : le terrain était en effet miné.

Le jeu en valait la chandelle, cependant, car l'exploration était toujours du plus grand intérêt. Il se plaisait à cadenasser ses secrets, à inventer des tiroirs à doubles, à triples, à quadruples fonds, et il était enivrant de parvenir à déjouer ne serait-ce que l'un de ses tours.

Qui plus est, Albus avait toujours des choses intéressantes à cacher. Chez James, une belle journée de chasse au trésor se soldait généralement par une lettre parfumée que lui avait envoyée une fille de sa classe. Albus, en revanche, présentait déjà, à douze ans, un certain goût pour la marchandise de Barjow & Beurk.

Dès qu'il était question d'un nouveau butin que j'avais déterré dans son antre, Papa levait les bras au ciel et s'exclamait :

- Mais ce gosse est un fou furieux !

Et Maman, faisant mine d'être fâchée, renchérissait :

- Il serait temps qu'on le refile à George.

Je vous le dis aujourd'hui comme s'il s'agissait d'un fait avéré, mais j'aurais mieux fait de me souvenir de cela lorsque, forte de cette curieuse impression de changement, je décidai d'inspecter seule sa chambre.

Je déposai Maugrey près de la porte et lui soufflai :

- Attends-moi ici. Si tu m'entends crier, va chercher du secours.

L'œil rouge ne cilla pas.

Puis, je glissai prudemment vers la penderie, que je n'avais pas encore eu l'occasion d'étudier en détail depuis la dernière visite de mes frères. C'était un meuble en bois de teck, lourd et massif. Je refermai mon poing autour de la poignée et faillis me raviser : il eût été tout à fait son genre d'y héberger une Acromentule.

- Albus, le prévins-je à voix haute, je vais regarder tes vêtements.
- Essaie donc, frangine, on va rigoler, me répondit sa voix dans ma tête.
- Tu ne me fais pas peur.
- Moi, je ne te fais pas peur, mais voyons ce qu'il en est de la grosse araignée qui t'attend là-dedans.
- Plus tard, je serai exploratrice, et je combattrai des Acromentules à mains nues. Alors non, je n'ai pas peur.

Sur ces sages paroles, je baissai la poignée. La porte s'ouvrit toute grande. Les affaires d'Albus étaient proprement suspendues à des cintres.

Je caressai rapidement les différentes étoffes du bout des doigts, et, n'y trouvant rien de suspect, décidai de m'intéresser à autre chose. Je passai rapidement sur les tiroirs, éprouvant une gêne absurde à l'idée de fouiller dans ses chaussettes ou dans ses sous-vêtements. Une pile de pulls tricotés par Mamie, finalement, fit l'objet de mon inspection. Il les avait soigneusement pliés mais les avait relégués dans un coin d'ombre, espérant sans doute qu'ils se fassent oublier.

Rien de bien passionnant ne m'attendait là.

Alors que je m'apprêtais à déclarer mes recherches infructueuses, cependant, un grognement assourdi se fit entendre.

- T'inquiète, c'est juste Mildred, ma copine à huit pattes.
- T'es vraiment qu'un grand débile, Albus.

Maugrey demeura silencieux, embusqué dans l'embrasure de la porte. Confiante en ses instincts, je me penchai dans l'obscurité de la penderie. A nouveau, un faible grognement s'en échappa. Celui-ci n'était pas sans rappeler les bruits qu'émettrait un animal dérangé dans son sommeil, et semblait provenir des tricots de Mamie.

- Gilderoy Lockhart n'hésiterait pas, lui, m'encourageai-je à voix haute.

Et, sans me laisser le temps d'y réfléchir davantage, je bondis sur le pull qui ornait le sommet de la pile. Il était similaire à tous les autres – rouge coquelicot, frappé d'un « A » majuscule aussi alambiqué qu'Albus lui-même. Sa lourdeur, cependant, avait quelque chose d'étonnant. Je le dépliai d'un seul geste, et fus surprise de voir un livre épais tomber dans un bruit mat à mes pieds. Celui-ci avait certainement été dissimulé dans les plis du tricot.

Astucieux, cher Albus, mais pas suffisamment pour échapper à l'attention de Lily Potter.

Je retins un glapissement triomphant lorsque j'en découvris le titre :

Journal intime d'Albus Severus Potter

Quels secrets millénaires n'allais-je pas découvrir en compulsant cet important document d'archives ! Je m'en saisis à deux mains et l'ouvris, avide. J'eus mieux fait, cependant, de prendre mes précautions. Avant que j'aie le temps d'en déchiffrer ne serait-ce que la première ligne, le volume se referma dans un claquement, pinçant violemment mes deux pouces.

Par réflexe je le projetai de toutes mes forces contre le mur.

Alors que je me félicitais de ma présence d'esprit, je constatai avec horreur qu'une coupure s'ouvrait sur le bout de mon doigt, faisant buller deux petites billes de sang.

- Maugrey ! criai-je à tout hasard. Maugrey ! Maman ! Maman !

Le livre se redressa sur sa tranche, comme titubant, et rampa sous le lit d'Albus.

- Maman ! Maman !

N'obtenant pas de réponse, je dévalai les escaliers, pleurant de grosses larmes.

- Maman, j'ai mal !

Toute chamboulée que j'étais, je m'arrêtai pourtant net devant la porte de la cuisine, coupée dans mon élan par l'impression désagréable que les choses n'étaient pas telles qu'elles devaient être.

Bien que la pendule n'indiquait pas encore midi, Papa était déjà rentré du travail.

Il avait enroulé ses bras comme deux rubans autour de Maman. Celle-ci avait les yeux plus rouges encore que ses cheveux et serrait un mouchoir humide entre ses mains.

- Qu'est-ce qui se passe ? demandai-je, non sans inquiétude.

Papa leva la tête, et je pus constater que ses paupières à lui aussi débordaient d'eau. Nous étions sans doute bien étranges, à nous dévisager au milieu du désordre des rouleaux à pâtisserie et des poêles à frire, trempés de larmes.

- Eh bien, ma Lily, qu'est-ce qui ne va pas ? s'enquit-il d'une voix un peu chancelante.
- Le journal d'Albus m'a mordu (c'est drôle, ma blessure me paraissait avoir perdu de son urgence, alors).
- Albus t'a quoi ?
- Je jouais dans la chambre d'Albus, et son journal intime m'a mordu les doigts. Je saigne.
- Je vois. Ce n'est pas très sympa de sa part, pas vrai ? Viens, je vais panser ça.
- Pourquoi est-ce que Maman pleure ?

Ils échangèrent un regard tout mouillé, puis finalement, Maman hocha la tête. Papa m'invita d'un geste de la main à prendre place sur ses genoux.

- Ma Lily, tu dois comprendre que ta Maman est très triste parce qu'elle vient juste de perdre quelqu'un qui comptait beaucoup pour elle.

Et moi, alors, je demeurai perplexe.

- Tu te souviens de ton oncle Bill ? Tu l'as rencontré lorsque tu étais encore tout petite.
- Non, pas trop bien, répondis-je en reniflant.
- Nous ne l'avions pas vu depuis longtemps, mais ta tante Fleur vient de nous écrire pour nous dire qu'il avait été très malade pendant longtemps. Nous ne savions pas, alors c'est comme une très mauvaise surprise. Tu comprends, Lily ?
- Oui, je comprends.

C'était un mensonge, bien entendu. A l'époque, la mort, ce n'était que cette force indicible qui happait les hérissons sur le bord de la route. Malgré l'excuse de l'âge, je peine à l'avouer : lorsque l'on m'annonça le décès de mon oncle, je ne ressentis rien.

La nouvelle qui suivit, en revanche, suscita en moi un enthousiasme que je pensais, alors, réserver au Grand Hall de Poudlard.

Maman disparut un moment derrière son mouchoir, puis refit surface, le nez rougi mais le visage plus sec :

- Avec Papa, on pensait qu'il serait peut-être bien d'envoyer un hibou à Fleur pour lui demander si elle voudrait venir passer quelques jours au Terrier. Elle doit sûrement se sentir seule. Je sais que c'est un peu effrayant, de partager ta maison avec des gens que tu ne connais pas, mais il faudra être gentille, d'accord ?
- D'accord, répondis-je, ne sachant trop comment réagir.
- Tu n'as jamais rencontré ta cousine Dominique, mais elle sera sûrement là aussi. Elle a le même âge que toi.

Au moins eus-je la décence élémentaire de ne pas m'exclamer « Chouette ! ». Croyez pourtant que ce n'était pas l'envie qui manquait.

C'en était fini, pensais-je, de l'ennui qui cognait dans mon cerveau durant toute l'année scolaire.

[...]

Je passai la journée suivante à aider Maman à préparer la maison. Nous ouvrîmes tous les volets de la chambre bleue, puis en frottâmes longuement le sol avec une brosse très dure.

- Percy vivait ici avant de rencontrer sa femme, m'expliqua-t-elle en faisant monter la mousse sur le parquet. Je voulais leur donner la chambre de George, parce qu'elle sent moins le renfermé, mais j'ai remarqué ce matin que le plancher était tout ondulé. Va savoir comment il s'est encore débrouillé pour faire ça.

Elle rit. Je sentis aussitôt qu'elle n'était pas encore prête à le faire, qu'il y avait quelque chose de peu naturel là-dedans, mais je n'en fis pas la remarque. Au lieu de cela, je proposai :

- Dominique pourrait rester dans ma chambre.
- Oui, c'est peut-être une bonne idée. Nous lui demanderons ce qu'elle préfère.

Papa avait prédit que les Delacour prendraient la poudre de cheminette aux alentours de vingt heures. A dix-huit heures trente, je les attendais déjà toute apprêtée dans le salon, les cheveux tordus en deux tresses si serrées que je sentais mon crâne sur le point de se déchirer en deux. Maman m'avait aidée à enfiler le cardigan vert, celui avec les broderies anglaises et le col claudine qui grattait un petit peu. A ma grande insistance, elle avait même pris soin de vernir mes chaussures, puis de retourner le tapis lorsqu'elle avait constaté qu'elle y avait laissé une trace de cirage.

A vingt-et-une heure dix, les flammes grandirent dans l'âtre, et Fleur et Dominique firent irruption dans le salon.

Je fus loin d'être déçue.

On m'avait fait comprendre que Fleur était une belle Dame. C'était faux. Elle était au-dessus de ça. Je l'aperçus d'abord perchée sur deux jambes interminables, et, lorsque je levai la tête pour contempler sa blondeur de poupée savamment empilée sur le sommet de son crâne, je faillis tomber à la renverse.

- Pardon pour le retard, dit-elle sobrement, et je fus presque étonnée d'apprendre qu'elle parlait.

Sa main droite était refermée autour de la poignée d'une large valise au cuir luisant d'âge. De sa main gauche, elle serrait celle de Dominique. Elle ne relâcha sa prise sur aucune des deux lorsque mes parents l'enlacèrent tour à tour.

Mon attention se reporta alors sur la fillette, qui mâchonnait diligemment la manche de son pull.

- Bonjour, la saluai-je poliment en lui tendant la main.

Elle cessa aussitôt de s'acharner sur les fils de laine, mais ne répondit pas pour autant, et ne me rendit pas mon geste.

Je ne fus pas qu'un peu surprise par cette entrée en matière.

Maman, cependant, coupa court à cet échange avec une heureuse idée.

- Passons immédiatement à table, voulez-vous ? Vous devez être affamées, toutes les deux, et puis j'ai peur que ça refroidisse.
- Bien sûr, encore désolée d'être arrivée aussi tard. Merci de nous avoir accueillies, vraiment. Tu ne sais pas à quel point ça nous soulage.
- Ce n'est rien. Ça nous fait plaisir, répondit Maman dans un sourire qui me parut un peu moins forcé.

C'est à ce moment précis qu'un sifflement suraigu nous vrilla les tympans. Papa fit un tour sur lui-même avec l'air de ne rien comprendre de ce qui lui arrivait, et même, je crois me souvenir, crispa le poing autour de sa baguette magique. Fleur arrondit ses yeux bleus, et ramena Dominique tout contre elle. Maman fronça les sourcils, perplexe. Alors, je m'exclamai :

- C'est rien, c'est Maugrey qui s'agite !
- Comment ? s'étonna ma tante.

J'appris plus tard – et j'en souris encore un peu, parfois – qu'elle avait bien connu le professeur de Poudlard qui avait donné son nom au scrutoscope de James. Mes propos, donc, n'avaient pas manqué de la surprendre.

Quoi qu'il en soit, Maman s'écria :

- Bon sang, ce vieux machin est déglingué ! Va l'arrêter, ma Lily, veux-tu ?

Je m'exécutai immédiatement. J'escaladai les escaliers quatre à quatre et poussai la porte de la chambre de James. Là, alors même que Maugrey demeurait sous le scellé du coffre, le vacarme était assourdissant. Jamais je ne l'avais entendu réagir de la sorte à quelque danger que ce soit.

- Eh bien, m'enquis-je en tournant la clef dans la serrure de la malle, tu fais un cauchemar ?

N'obtenant pas de réponse – pas que j'en fus surprise ; j'avais déjà l'habitude de parler pour moi-même – je fis basculer le couvercle.

Un objet lourd me heurta le nez.

Quoi que je n'en ressentis aucune douleur, j'eus du mal à retrouver mes esprits. Les objets qui vous sautaient au visage, c'était bon pour la chambre d'Albus. Dans celle de James, en revanche, c'était incongru.

Je ne tardai pas cependant à comprendre que c'était Maugrey qui avait ainsi bondi sur moi, lorsque je l'aperçus inerte sur la moquette. Puis, sifflant de plus belle, il se redressa sur sa tige et tournoya à toute vitesse hors de la chambre.

- Maugrey essaie de s'enfuir ! hurlai-je à l'attention de mes parents. Attrapez-le !

Je ne saurais vous décrire en détail le reste des événements. Papa me raconte qu'ils aperçurent un gros point rouge dévaler les escaliers et glisser sur le tapis en produisant un « boucan de tous les diables » et, avant qu'ils n'aient le temps de se demander de quoi il s'agissait, il avait disparu à travers la chatière et s'était éloigné dans la nuit.

Disons que c'est ainsi que les choses se sont produites.

Lorsque je regagnai le salon, Dominique tenait toujours ses deux mains pressées contre ses oreilles.

- Ben ça alors, commentai-je, faute d'une meilleure expression.

Au souper, je pleurai un petit peu, pour la forme. Je savais pertinemment que ce n'étaient pas mes chagrins qui étaient à l'honneur, mais il n'en demeurait pas moins que Maugrey me manquait déjà.

Maman comprenait, je crois. Elle aussi avait connu la solitude d'attendre ses frères à la maison. Je ne sais à quel objet inanimé elle s'attacha par le passé, mais je ne doute pas qu'il y en eut.

- Ne t'en fais pas, chaton, tu pourras en choisir un nouveau la prochaine fois qu'on passera sur le chemin de traverse. Comme ça, en plus, il sera juste à toi, me rassura-t-elle en faisant rouler des pommes de terre bouillies sur mon assiette.

- C'est pas très grave, répondis-je bravement. Je me demande juste pourquoi il est parti.
- Sûrement Albus qui a voulu te faire une plaisanterie, suggéra Papa.

Puis, à l'adresse de nos invitées, il ajouta :

- Son frère a beaucoup appris de George.

Fleur lui offrit un sourire distrait, et Dominique se resservit de la ratatouille, complètement étrangère aux propos tenus.

Je songeai brièvement que j'avais joué avec Maugrey la veille à peine et qu'il avait encore toute sa tête, mais avant de pouvoir réfléchir aux faits plus avant, je fus emportée par le flot de la conversation.

- Nous n'avons pas été surpris le moins du monde lorsqu'il a été envoyé à Serpentard, pas vrai Ginny ?
- Absolument pas. Pourtant, Merlin sait que ça l'inquiétait, à l'époque. Enfin, tout est bien qui finit bien, il y est très heureux, à présent.

- Pour James, en revanche, je dois dire que nous avons été un peu étonnés. Nous étions persuadés qu'il irait à Gryffondor. Mais il est à Serdaigle.
- Il se débrouille très bien, cela dit, et il a beaucoup d'amis. Victoire est à Poufsouffle, c'est cela ?
- Oui, acquiesça simplement Fleur.
- Est-elle contente de sa maison ?
- Il me semble, oui.

Il m'apparut évident que Papa commençait à s'inquiéter du silence des Delacour. Je le connaissais bien, très bien, jusque dans la ridule nerveuse qui tranchait parfois sa cicatrice en deux. Il poursuivit cependant :

- Et toi, Dominique, tu rejoindras Poudlard l'année prochaine, comme Lily, si je ne me trompe pas ?
- C'est exact, répondit Fleur à sa place.
- Et dans quelle maison penses-tu être répartie ?

Un ange passa. Puis deux. Le gigot refroidit sur la table, et l'on n'entendit plus que le tintement des couverts. Tous les regards se tournèrent vers Dominique, qui ne prit pas la peine de lever les yeux de son assiette.

- Elle ne parle pas anglais ? s'enquit innocemment Maman.
- Si, si, bien sûr. Excusez-la, elle est un peu timide.

Papa se retint de rire de l'euphémisme.

- Eh bien, poussin, réponds. Où penses-tu être répartie ?
- Je sais pas, marmonna-t-elle finalement en s'enfonçant dans son siège.

Personne n'insista. Nous étions déjà trop heureux de lui avoir arraché trois mots.

- Lily n'est pas certaine non plus, pas vrai ma grande ?
- Ben si, moi je veux aller à Gryffondor. Comme Rose.
- Albus soutient mordicus qu'elle le rejoindra à Serpentard, mais James pense qu'elle aurait davantage sa place à Serdaigle.
- Puisque je vous dis que j'irai à Gryffondor !
- Elle est intelligente, bien sûr, mais nous lui connaissons aussi une certaine tendance à faire des bêtises.

Je croisai les bras en prenant soin de composer une mine boudeuse.

Fleur se contenta, encore une fois, de sourire poliment. Il était évident que nous ne l'intéressions pas le moins du monde. Papa laissa échapper un soupir résigné, et un silence gêné s'abattit sur la salle-à-manger.

- Bon, intervint Maman au terme d'un instant qui me parut fort long. J'ai l'impression que tout le monde est bien fatigué. Nous ferions mieux de ne pas tarder à aller nous coucher. Chaton, tu ne voudrais pas montrer la maison à Dominique, pendant que nous débarrassons ?

J'étais toute prête à m'acquitter de cette mission, et bondis presque de ma chaise. Dominique, en revanche, montrait moins d'enthousiasme. Elle lança à sa mère un regard suppliant.

- Tu peux y aller, approuva cette-dernière.

Elle se laissa couler péniblement sur le sol et prit place dans mon sillage. Je la trainai derrière moi sur toutes les marches de l'escalier, heureuse d'endosser mon rôle important de cicérone.

- Au rez-de-chaussée, lui annonçai-je, il n'y a que la cuisine et la salle à manger.

Elle acquiesça silencieusement et entreprit de mâchonner à nouveau le bout de sa manche.

- Toutes les chambres sont à l'étage. La chambre avec la photo du type blond sur la porte, c'est celle de James. Elle est pas très intéressante.

Dominique se dandina d'un pied sur l'autre.

- Juste à côté, c'est celle d'Albus. Il est un peu plus petit que James, mais pas autant que moi. Sa chambre est dangereuse, n'y va jamais toute seule.
- Pourquoi elle est dangereuse ? demanda-t-elle anxieusement, et je me sentis gagnée par un ravissement absurde.
- Albus achète des tas de trucs bizarres sur l'allée des embrumes, et il les cache dans ses tiroirs. Il faut faire attention, et ne rien toucher. Si vraiment tu veux voir, il faudra que tu restes près de moi.
- Et toi, t'as pas peur ?
- Ben non. Plus tard, je serai aventurière, et avec James, on explorera le monde, comme Gilderoy Lockhart.

Elle ouvrit tout grand les yeux, pouf, comme deux ombrelles bleues, et je dus me faire violence pour ne pas reculer d'un pas.

- T'es plutôt jolie, concédai-je une fois remise.

J'attendis un retour qui ne vint pas.

Libre à vous de m'accuser de mensonge, mais il me semble, c'est étrange, que je n'en fus pas particulièrement vexée. Ou peut-être, en un sens, formai-je ce jour-là une idée de ma propre laideur qui ne se manifesta pas immédiatement.

Il est indéniable qu'aujourd'hui, j'évite de croiser mon reflet. Je le trouve un peu dur, le regard de la Lily du miroir. Elle n'a pas l'air de beaucoup aimer mon visage tacheté de rouge, et les cheveux emmêlés que je retrouve par poignées dans les draps de mon lit d'hôpital.

Quoi que j'en aie pensé, alors, je ne me laissai pas démonter par le caractère taciturne de ma cousine. Aussi poursuivis-je :

- Bon, je te montre la chambre dans laquelle tu vas dormir ?
- D'accord.

Je n'étais pas peu fière lorsque je poussai la porte de la chambre bleue. C'était sans doute la plus belle d'entre toutes. J'aimais particulièrement ses rideaux brodés d'ancolies qui gonflaient comme des voiles lorsque que le vent passait, et cette lumière qui s'y emmêlait mais n'infiltrait jamais vraiment la pièce.

Il y avait une commode, aussi, aux tiroirs refermés sur des pochettes de lavande qui masquaient à peine son parfum de naphtaline, et le parquet luisait tant qu'on aurait dit de la laque.

Deux petits lits avaient été faits dans les ombres.

- Voilà, on l'a préparée avec ma Maman. Tu peux rester ici aussi, ou bien tu peux dormir avec moi dans ma chambre, si tu préfères.
- Je veux rester avec Maman.

Je fis la moue. Je ne vous cacherai pas que son refus me blessa. Je m'étais imaginé qu'elle demanderait au moins à visiter mes quartiers avant de se décider. L'idée de l'accueillir m'avait tenue éveillée toute la nuit précédente.

Ma cousine frappa le parquet de ses minuscules pas de danseuse en inspectant la pièce. Puis, elle posa ses mains à plat sur l'appui de la fenêtre, et son visage s'éclaira de toutes les lumières du verger. Je contemplai un instant son profil, détaillant sa toute petite oreille qui paraissait comme l'anse d'une tasse en porcelaine, et les boucles châtain qu'elle avait maladroitement nouées sur sa nuque.

- J'aime beaucoup, dit-elle finalement. C'est joli.

Et je ne sus, alors, si je la détestais ou si je l'adorais.

- Tu me montres le reste de ta maison ?

Ce fut à mon tour d'acquiescer silencieusement. Je l'invitai d'un geste de la tête à me suivre.

- Encore un étage au-dessus, il y a la chambre de Papa et Maman. J'y vais pas très souvent, mais elle est pas mal. C'est la plus grande. Il y a un lustre.
- Et ta chambre ?
- Ma chambre, elle est encore au-dessus, dans le grenier. Tu veux la voir ?
- Tu vis dans le grenier ? demanda-t-elle en haussant les sourcils.
- Ben non, pas vraiment dans le grenier, mais juste en-dessous. Dans le grenier, il y a une goule.
- Une goule ?
- Oui. Mais j'en ai pas peur, elle est plutôt sage. Même si Tonton George m'a raconté qu'une fois, elle l'avait mordu parce qu'il essayait de lui mettre un nœud rose sur la tête.
- Pourquoi ?
- J'en sais rien. Il raconte beaucoup de bêtises, alors je ne sais pas si c'est vrai ou s'il dit ça juste pour me faire peur.
- Il a l'air bizarre.
- Je l'aime beaucoup beaucoup. Tu l'as jamais rencontré ?
- Non.
- Ah, bah peut-être que tu pourras le voir, si tu restes. Il est très rigolo.

Elle hésita sur le pas de ma porte.

- Vas-y, entre, l'encourageai-je.

Tout était, comme vous vous en doutez, exceptionnellement ordonné. Mes jouets, alignés comme des mésanges sur les étagères, la regardèrent traverser leur chambre avec un œil rond.

Dominique battit longuement des paupières sur les dessins et les photos que j'avais affichés au mur.

J'attendis impatiemment, les doigts emmêlés derrière mon dos, qu'elle se décide à en dire quelque chose.

Finalement, le verdict tomba :

- Ta poupée est pas mal.

Je n'aurais pu imaginer pire sentence.

Je lui présentais onze ans de vie, et elle, à peine intéressée, décrétait avec ses intonations de guillotine monocorde que ma poupée n'était pas mal.

- Bon, sifflai-je. T'as tout vu, on redescend ?
- D'accord, répondit-elle sans s'inquiéter de mon ton.

Elle sautilla le long de l'escalier, et je lui emboîtai le pas. Je fixai sa nuque en priant pour qu'elle trébuche et s'ouvre le crâne sur une marche.

Qui pensait-elle donc être, cette cousine dont j'avais à peine entendu mentionner le nom, pour se permettre d'envahir ainsi ma maison et de toucher à mes affaires ?

Il va sans dire que je m'en veux quelque peu d'avoir nourri de si mauvaises pensées, mais je ne pourrais réellement vous relater cette histoire sans les retranscrire. Elles font partie de ces petites perfidies dont les médicomages estiment qu'elles étaient, peut-être, des signes avant-coureurs.

Demain, je me souviens de m'être promis, je demanderai à Maman de la chasser.

Alors que nous nous apprêtions à regagner la cuisine, où l'on entendait encore clapoter la vaisselle, Dominique s'arrêta.

Elle pointa du doigt le couloir étroit et sombre qui s'enfonçait sous la maison.

- Qu'est-ce qu'il y a, là ?
- La cave.

Puis, sur un ton acide qu'Albus n'aurait pas renié, j'ajoutai :

- Tu peux dormir là, si tu veux.
- Non ! s'exclama-t-elle avec un peu trop de précipitation.
- Peur des fantômes ?
- Je ne veux juste pas dormir dans la cave.

Je levai le menton et soufflai un peu d'air par mon nez, comme j'avais vu Maman le faire, parfois, lorsqu'elle était contrainte de parler à quelqu'un qu'elle n'aimait pas du tout.

C'est alors qu'entre les tintements d'assiettes et de couverts, un bruit de voix s'échappa par le trou de la serrure. Je tendis l'oreille, incapable de résister au plaisir d'écouter aux portes.

Ce fut la voix de Maman qui me parvint la première, et elle me sembla immédiatement plus vacillante que d'ordinaire :

- Il se pourrait qu'Ombrage fasse un peu de bruit cette nuit. C'est notre goule familiale. Elle fait ses dents, en ce moment, alors elle est plutôt agitée. Vous devriez bien dormir, cela dit.

Il y eut un silence, ensuite, qui dura suffisamment longtemps pour me paraître suspect. Je reposai mon index sur ma lèvre, et fis signe à ma cousine de demeurer immobile. Finalement, la voix de Fleur monta dans un sanglot.

- Pardon, c'est… c'est vraiment étrange, pour moi, de revenir ici sans Bill.
- Ce n'est rien, Fleur, nous comprenons.
- C'était très soudain, nous ne nous y attendions pas, alors… Je suis désolée.

Dominique s'agita dans mon dos, et je devinai qu'elle voulait retourner auprès de sa Maman. Je ne pus me résoudre à m'écarter pour la laisser passer, cependant. Je savais que, derrière la porte de la cuisine, ma Maman à moi pleurait probablement, elle aussi, et je refusais qu'une intruse la voie ainsi.

Elle n'avait le droit d'être faible devant personne. Surtout pas devant Dominique.

Nous attendîmes, embusquées dans le petit couloir, que les larmes sèchent. Puis la voix de Papa perça le silence, et je sus que lui aussi était probablement bien triste :

- Allons nous coucher et parlons de ça demain, je crois ça vaudra mieux pour tout le monde. Où sont les filles ?

Je pris cela pour un signal, et me tournai vers Dominique. Je constatai alors, que, si je l'avais crue, elle aussi, fascinée par ce qui se déroulait dans la pièce d'à côté, elle continuait de surveiller d'un œil suspicieux – anxieux, même ? – la porte de la cave.

- T'es vraiment pas très courageuse, assenai-je. C'est marrant, tu me rappelles un peu Maugrey.

C'était injuste, bien entendu, mais à ma décharge, je ne pouvais pas deviner, alors, quels événements s'étaient déroulés chez les Delacour. J'imagine qu'en un sens, je fus punie pour mes moqueries. Aujourd'hui, c'est moi qui ne peux plus m'en approcher.

J'ai plusieurs fois surpris mes neveux à discuter entre eux :

- La tante Lily est dingue. Elle a peur de son ombre.

Et James, alors, demeuré fidèle, les réprimande gentiment :

- Ne dites pas de choses pareilles. La pauvre, ce n'est pas de sa faute.
- Comment ça se fait qu'elle soit comme ça, dis, Papa ?
- Ce ne sont pas vos affaires. Pas pour le moment, en tout cas. On vous expliquera, sans doute, quand vous serez plus grands.

Et c'est mieux ainsi.

Ils n'ont pas l'âge. Pas encore. Il est bien trop tôt pour qu'ils se mêlent de secrets de famille qui ne les regardent en rien.

Ils ne s'en remettraient pas, ou du moins, pas tout à fait.

J'en sais quelque chose.