22.

Delly débarrassa la table et eut une mine chagrinée à la vue de l'assiette encore presque pleine de son beau-frère à la crinière de feu.

- Ce n'était pas bon ?

- Le jour où tu rateras tes lasagnes n'est pas arrivé. Je n'avais pas faim, c'est tout.

- En ce cas, j'espère que tu as de la place pour mon clafoutis !

- Oui, promit Aldéran.

Après avoir raccompagné son frère et sa belle-sœur à leur véhicule, Skyrone était venu aider Delly à vider le lave-vaisselle qui avait effectué son cycle rapide.

- Est-ce que ce menu était vraiment raté ? questionna-t-elle.

- Mais bien sûr que non, ma mie. D'ailleurs, toutes les autres assiettes sont vides.

- Pourquoi Aldie n'a rien avalé quasi ? J'ai pourtant fait tout ce qu'il aimait !

- Je crois que tu le sais aussi bien que moi, Delly. D'ailleurs n'est-ce pas pour ça que tu l'as invité justement ce soir ?

- C'était ton idée… Oh, Sky, c'est parce que le Président de l'Union et son escorte sont arrivés aujourd'hui ? réalisa-t-elle. Tu crois qu'Aldie… ?

Skyrone inclina positivement la tête.

- Aldéran aurait supporté ce mois de présence sur notre sol, mais rien qu'à l'idée de se retrouver face à lui le révulse.

- Il n'y a aucun moyen de l'en empêcher ?

- Non, le souhait vient de Kestin Wolpar personnellement et l'ordre est relayé par la hiérarchie des Polices, soupira Skyrone. On ne refuse pas une demande du Président, malheureusement.

Toute aussi impuissante que son mari, Delly serra les poings.

- Il n'y a qu'une seule visite de prévue à l'AL-99, ça n'a pas changé ça au moins ? s'inquiéta-t-elle.

- Une c'est déjà trop, aboya Skyrone. Les policiers d'Aldie seront là mais Wolpar exigera certainement un tête-à-tête et là aussi mon frère ne pourra se défiler. Il lui faudra s'accrocher, ensuite il sera tranquille et il pourra se détendre.


Aldéran avait été s'occuper de la dernière promenade hygiénique de Lense et de Ungold et quand il était revenu au duplex, Ayvanère lui avait proposé un toast au fromage tout juste grillé.

- Ayvi, je n'ai pas fait injure au repas de Delly ce soir. Je suis vraiment incapable d'avaler quoi que ce soit… Ca ira mieux demain.

- J'espère bien car j'ai tout ramené pour préparer un gigot infusé dans le foin !

- Tout le monde me chouchoute, à ce qu'il semble. On dirait qu'on se fait du souci pour moi ?

- Tu as beau le dissimuler, ne pas en parler justement, il est évident que la présence de Wolpar t'affecte.

- Je crois que je n'ai jamais autant appréhendé le retour d'un ancien ennemi, avoua-t-il alors qu'elle faisait un sort au toast généreusement garni de fromage fondu. Depuis que tu l'as profilé, je le vois exactement tel qu'il est et il me fait froid dans le dos !

Ayvanère lui prit la main.

- Contrairement à tes amis, Wolpar est pervers et malsain. Mais c'est lui le héros politique bien que plus d'un connaisse la vérité à son égard ! Tu n'as besoin que de tenir bon une journée. Ensuite nous aurons la paix !

- Je ne nous ridiculiserai pas, promis. Si Kestin croit que je vais pisser dans mon froc une fois face à lui, il se trompe ! Au moins, là je sais quand il se pointe, ça me fait un avantage.

- Et à lui aussi, fit sombrement Ayvanère. Et il dispose de la plus haute immunité qui puisse exister dans l'Union…

- Je ne me ferai pas avoir deux fois. Et puis, il sera sur mon terrain, il n'a pas intérêt à seulement avoir une œillade.

Ayvanère se força à avoir un petit rire.

- J'imagine bien que si Wolpar ose seulement lever le petit doigt dans ta direction, Soreyn et Jarvyl lui tomberont sur le poil ! Au fait, Talvérya ?

- Toujours auprès de sa Reine… Quelque chose me souffle que ça va barder entre Sylvarande et Synomarielle qui revendiquent le trône… Je m'intéresserai à la question une fois que Kestin sera reparti.

- Tu dois vraiment t'en mêler ?

- Mon Sanctuaire ne peut avoir deux Reines. Je dois donc y mettre mon grain de sel, oui ! En revanche, pour ce soir, comme on dit « qui dort dîne » je vais me coucher, ça m'évitera d'entendre mon ventre qui gargouille et de sentir ma gorge qui ne laisse passer aucune bouchée.

- On se douche puis on se glisse sous la couette, sourit Ayvanère en passant son bras sous le sien.

23.

Après une Intervention délicate avec son Unité, le Colonel de l'AL-99 avait finalisé les termes de son rapport avant de l'envoyer à sa hiérarchie.

Il finissait son thé vert quand Soreyn déboula dans son bureau.

- Il est là !

- Soreyn, tu es mon ami, mais j'aimerais que l'on demande la permission d'entrer, je te prie. Qui est là ? Je n'ai aucun rendez-vous à mon agenda et j'ai horreur des visites impromptues !

- Il est là… Wolpar !

- Mais, il ne doit venir que demain ! se récria Aldéran. Je n'ai entendu ni les sirènes ni vu sur les caméras de surveillance internes le déploiement de son service d'ordre…

- Il est venu avec seulement trois de ses gardes du corps et sa secrétaire, en voiture banalisée. Il monte ! Tu veux que je reste ?

Aldéran se leva d'un bond.

- Hors de question, va-t'en ! Enfin, comprends-moi, Soreyn, je ne veux pas qu'il songe qu'il me tétanise et que j'ai besoin d'un ami présent pour le recevoir.

- Je saisis parfaitement. Je ne serai pas loin.

- Non, retourne sur le plateau. Je saurai parfaitement me débrouiller.

- Comme tu voudras.


L'ascenseur s'arrêtant, les portes s'ouvrirent sur un Président de l'Union auquel seules les années avaient mis quelques fils gris dans sa chevelure d'or, et dont les prunelles gris pâle s'illuminèrent à la vue du Colonel de l'AL-99.

- Je ne vous attendais que demain…

- Et vous, Colonel Skendromme, je vous prie de patienter que Monsieur le Président s'adresse à vous pour prendre la parole, glapit la secrétaire rousse, ulcérée par ce manque flagrant d'éducation.

- On a failli baiser ensemble, je pense ne pas avoir à me plier à certaines politesses pour une visite privée. Demain, je promets d'être le plus stylé des hôtes !

- Vous êtes sûr ? grinça encore la secrétaire.

- Je me suis fait chier des années dans le plus huppé des Pensionnats, j'espère que cela n'aura pas été en pure perte, persifla encore Aldéran.

Il enfonça le bouton qui allait complètement opacifier les vitres composant les parois de son bureau et donc rendant l'entrevue strictement privée.

- Monsieur le Président ? ironisa-t-il encore.

- Attendez-nous tous à côté, je désire parler seul-à-seul avec le Colonel Skendromme.

- Oui, Monsieur, fit sa restreinte escorte en se retirant.

Celui qui lui faisait face était peut-être le Président de l'Union Galactique, Aldéran n'y voyait que le souvenir d'un Sénateur déjà omnipotent et respecté, adulé même, et qui se considérait tout permis.

- Tu n'as pas changé, Aldéran Skendromme. Je dirais même que tu es en meilleure forme que jamais et ton corps est absolument parfait, gloussa Kestin en demeurant sur place.

- Toi, tu as pris bien plus que quelques kilos, rétorqua froidement Aldéran en reprenant place à son bureau, sans proposer une siège à son visiteur.

- Il m'arrive de devoir honorer quelques banquets. Je suis devenu encore plus important que je ne l'étais à l'époque.

- Je suis au courant. Tu étais intouchable et là tu es totalement inaccessible…

- Oui, de là où je suis-je contrôle tout.

- Je vous attendais demain, Monsieur, grinça Aldéran.

- Je venais juste reconnaître le terrain. Un terrain fertile et de toute beauté.

- Toi et tes fantasmes à la noix… Contrairement à toi, Kestin, je ne suis pas en représentation permanente, je n'ai pas à me montrer parfait, irréprochable sous tous rapports. J'ai un métier qui m'oblige à être au top, et je ne le suis que pour survivre, pas pour satisfaire des esprits lubriques. Il me semblait que ça avait été clair, l'autre fois.

- C'était tellement limpide que moi aussi j'avais été direct dans mes intentions.

Aldéran s'était relevé et tout comme Kestin, ils se tournaient l'un autour de l'autre, provocateurs l'un et l'autre, se défiant ouvertement.

- Limpide ? Tu m'as fait traquer comme un animal, tu m'as fait trouver abri dans ta suite, et tout cela pour me droguer dans l'intention d'abuser de moi. Je sais ce que tu es devenu depuis, je suis au courant pour certaines sordides histoires de rouquins totalement massacrés et dont de nombreux n'ont pas survécu aux sévices… Tu es un fou dangereux, Kestin Wolpar, tout Président de l'Union que tu sois !

- L'avantage de certaine position, triompha Kestin. Je peux tout me permettre, comme jamais, et je ne m'en suis jamais privé toutes ces années !

- Tu es un taré de première. Tu fais horreur à ceux de mes amis que je respecte infiniment, et que j'apprécie du fond du cœur… En dépit de l'apparence physique, tu n'as pas changé !

- Si, je suis Président de l'Union ! aboya alors Kestin en saisissant Aldéran à la gorge pour le repousser jusqu'au mur, sachant que ce dernier ne pouvait lever la main contre lui, en une ecchymose visible – et même une non au visage ou aux mains - sans être accusé du pire outrage !

Kestin relâcha son étreinte, lissant tranquillement les revers de sa longue veste bleu électrique.

- Comme je te l'ai dit jadis, j'ai eu le coup de trique pour toi quand je t'ai vu à la Une de plusieurs de ces tabloïds. Je t'ai rencontré et tu étais encore plus torride en vrai ! Le plan orchestré t'a amené exactement là où je le désirais… Et tu m'as échappé en dernière minute !

- Mes amis veillaient sur moi à l'époque, tout comme aujourd'hui. Et je n'ai que la journée de demain à tenir. Tout le reste de ton séjour sera privé et moi j'aurai du travail ! Désolé, mais tu n'y arriveras pas aujourd'hui.

- Je suis d'une patience extrême, je crois que tu ne l'ignores pas.

Kestin s'approcha.

- Cette fois, rien ne m'empêchera de t'avoir, chuchote-t-il à Aldéran. Je ne sais pas encore comment, mais j'y parviendrai !

- Tu rêves, se défendit Aldéran, avec le plus de conviction possible dans la voix, mais totalement incertain au fond de lui-même.

Une fois, il avait échappé de peu au pire, et il ne s'était s'agit « que » d'un Sénateur. Aldéran avait le très désagréable sentiment que le Président de l'Union aurait très facile de réussir !

FIN