Bonjour à toutes, voici une mini fic, terminée, en 5 parties, une par couple. Esmé/Carlisle, Rosalie/Emmett, Alice/Jasper, Bella/Edward, Leah/Jake. Elles se suivent dans un ordre chronologique, c'est important ;-)

Bonne lecture.


Chapitre 1 – Envers et contre tout

PDV Esmé

Colombus, Ohio, mai 1964

Ce que je pouvais m'ennuyer les dimanches matins au temple ! Ma seule consolation était d'apercevoir à la fin de l'office Carlisle, le fils du pasteur. Il était tellement séduisant, charismatique. Hélas il ne me regardait jamais, ni aucune autre fille d'ailleurs. Il arborait toujours une expression sérieuse et concentrée. Je ne l'avais vu sourire qu'une fois en un an et j'étais certaine que ça n'avait pas été un sourire sincère.

Même si je ne venais que pour lui, l'office était tout de même ennuyeux. Je piétinais littéralement durant les deux heures de prêche, prières et chants. En sortant du temple, mes parents allaient saluer Carlisle et son père mais à chaque fois, mon cher fantasme n'allait pas me regarder. Cela avait fini par tellement m'exaspérer que j'avais échafaudé un plan pour faire tomber de son pied d'estale Carlisle Cullen.

Ce dimanche, j'avais bien l'intention d'attirer au moins un regard et peut-être quelques mots. Tant pis si cela allait aggraver l'image qu'avaient ses parents, et les miens, de moi. Aussi quand arriva notre tour, mes parents saluèrent le pasteur et son fils et je m'empressa de parler.

« Bon dimanche pasteur, ce fut un prêche très intéressant. » dis-je.

« Merci Esmé. » répondit hébété le pasteur.

« Carlisle, tu veux bien m'accompagner à la finale du lycée ? » demandai-je rapidement.

Tous les quatre me dévisagèrent comme si j'avais juré dans la maison de dieu. Je les ignorai et admirais de près Carlisle, dont le regard était rivé au mien, sa bouche entrouverte sous l'effet de la surprise. Mon père me tira brusquement coupant tout contact visuel. Mon père me passa un savon sur le chemin vers notre maison, ma mère ne fit que prier silencieusement et moi j'étais encore perdue dans l'océan bleu des yeux de Carlisle. Il m'avait regardée, enfin il m'avait remarquée.

« Tu n'iras pas à cette finale ! » répéta mon père, cette fois-ci en me tenant le bras beaucoup trop fort.

« Bien père. » répondis-je résignée.

Non pas que j'étais déçue, je savais que Carlisle n'y serait pas allé avec moi. Si il l'avait seulement voulu, son père le lui aurait interdit. D'ailleurs mon projet n'était pas d'aller à cette stupide finale mais au bal dans un mois. Mais ça resterait un secret !

Le lendemain, je me rendis au lycée plus tôt car Carlisle arrivait toujours très tôt. Je n'allais pas le saluer brièvement comme je le faisais chaque jour depuis la rentrée, ce matin là je lui rentrais dedans, littéralement.

« Désolée Carlisle. » m'excusai-je en battant des cils.

« Euh, ce n'est rien. Je ne t'ai pas fait mal ? » demanda-t'il inquiet.

« Non. Tu ne m'as pas répondu hier. »

« Qu'aurais-je pu dire Esmé ? » me dit-il sévèrement.

« Oui. » soufflai-je en baissant la tête.

Il avait, comme moi, dix-huit ans mais à cet instant il en paraissait vingt de plus. Ses sourcils froncés et son regard dur m'intimidèrent.

« Je ne vais pas à ces évènements. Jamais. »

« Dommage. »

Tandis qu'il s'éloignait à toute hâte, je sentis ma gorge se serrer et mes yeux refoulèrent tant bien que mal des larmes. Au bout d'une dizaine de mètres, il se retourna et me fixa quelques secondes, il soupira puis reprit sa route loin de moi. Et alors mon cœur se gonfla d'espoir. Mon nouvel objectif, puisqu'il n'y avait visiblement aucun moyen de le faire m'inviter au bal, serait de lui parler chaque jour.

Lors du déjeuner, mes amies piaillaient joyeusement en prévoyant une super soirée lors de la finale de football du lycée. Tous les garçons étaient une fois de plus passés en revue. Toutes les filles du lycée trouvaient séduisant le fils du pasteur mais la plupart avaient renoncé à le voir comme un potentiel petit ami. Ma meilleure amie Victoria remarqua mon inattention et suivit mon regard fixé sur Carlisle.

« Il a dit quoi ? »

« Non. »

« Désolée Esmé. Au moins, il te reste Charles. »

« Hors de question qu'il me touche celui-là ! » m'insurgeai-je.

Charles Evenson était le gendre idéal aux yeux de mes parents, il était le fils du banquier de Colombus et capitaine de l'équipe de football de notre lycée. Il avait fait savoir l'année précédente qu'il voulait m'épouser. Si au début j'avais été flattée, j'avais découvert bien vite que sous son air sympathique se cachait un jeune homme arrogant et possessif. J'avais dit à mes parents que je refusais de me fiancer avec lui et ils avaient repoussé temporairement notre engagement. Charles continuait à me surveiller et je me doutais qu'une fois le lycée fini, il me ferait une demande officielle, soit dans un mois…

À la veille de la finale, Charles vient m'interrompre en pleine conversation avec mes amies, devant le lycée.

« Pourquoi ton père t'a privée de la finale ? » explosa-t-il.

« Je n'avais pas l'intention d'y aller. » rétorquai-je, satisfaite de cette occasion pour à nouveau le repousser.

« Tu n'as pas ton mot à dire, tu viendras que tu le veuilles ou non. Allons parler à ton père. »

Il tira sur mon bras si fort que je criai de douleur. J'aurais voulu que la terre s'ouvre sous mes pieds. J'étais humiliée devant tous mes camarades, devant mes amies et Charles m'avait traitée comme sa chose. Je tentais de me dégager de l'emprise de Charles mais tombai à terre puis je vis sa main se lever. Je fermai les yeux dans l'attente du choc mais il ne vint pas. J'ouvris les yeux et découvris avec horreur que Charles s'en prenait à Carlisle. Un attroupement s'était formé autour de nous tandis que Carlisle avait en fait maitrisé Charles très rapidement. Puis il le laissa à terre et m'aida à me relever.

Il me conduisit jusqu'à sa voiture et une fois à bord il démarra sur les chapeaux de roues. Je vis de loin Charles se relever sous les regards lourds de nos camarades.

Carlisle avait viré au rouge lors de son affrontement avec Charles, et peu à peu il reprit un teint normal. Je devinais qu'il était en colère, ses mains étaient crispées sur le volant et il abhorrait une expression menaçante que je ne lui connaissais pas.

« Merci Carlisle. » dis-je.

« Cette brute ne mérite même pas de te regarder… Je pourrais le … Esmé, ne le laisse plus jamais te traiter de cette façon, jamais. Si tu as encore un problème avec lui, dis-le moi et je serai là. Ce n'est pas parce que vous êtes fiancés qu'il peut… »

« Je ne suis pas fiancée à lui ! me défendis-je. C'est ce que mes parents et les siens voudraient, et lui aussi mais je ne peux pas m'y résoudre. »

Il ne répondit rien et médita mes paroles. Je gardai la tête baissée et quand je sentis son regard sur moi et que je rencontrais ses yeux, je ne pus m'empêcher de l'admirer. Était-ce de la tendresse ?

« J'ai un service à te demander. Sans vouloir abuser. » lui dis-je après qu'il ait détourné les yeux.

« Je t'écoute. »

« Viens expliquer à mes parents ce qu'il s'est passé au lycée. Ils ne me croiront pas. » avouai-je honteusement.

« C'est ridicule, tu ne pourrais pas mentir à propos de quelque chose d'aussi grave. »

Je ne répondis pas, il ne connaissait pas mes parents. Nous fîmes le reste du court trajet en silence et arrivés devant chez moi, Carlisle se gara puis sortit et m'ouvrit la portière.

« Comment sais-tu où j'habite ? » le questionnai-je sans chercher à dissimuler ma joie.

Il s'intéressait peut-être à moi ?! Il savait où je vivais, il avait eu ces mots protecteurs envers moi plus tôt, et son regard énigmatique s'était aussi égaré sur moi.

« Un jour je prendrai la succession de mon père au temple, il est normal que je connaisse chaque paroissien. »

Je soufflai de dépit, si il se destinait à devenir pasteur, je n'aurais aucune chance de paraître aux yeux de son père comme l'épouse idéale. Pourquoi me faisait-il passer par tant d'émotions contradictoires?

Ma mère ouvrit la porte avant que nous atteignions le perron, son chapelet dans ses mains.

« Que se passe-t'il ? » dit-elle avec inquiétude.

« Madame, puis-je entrer un instant ? Ce que j'ai à vous dire est grave. » lui répondit solennellement Carlisle.

Il pénétra dans notre maison, ne s'attarda pas sur la décoration tape à l'œil.

« Madame, votre fille a été agressée au lycée. »

« Oh mon dieu ! Esmé, tu es blessée ? Tu t'es chamaillée avec une amie ? » ricana ma mère.

« C'est très sérieux, Charles Evenson a fait preuve d'une grande brutalité à son égard, il l'a humiliée… »

« Je suis désolée que ma fille vous ait embêté Carlisle, l'interrompit ma mère. Charles et elle seront bientôt mariés, je ne pense pas qu'il ait agi sans raison. Ma fille peut se montrer particulièrement têtue et incorrecte. Passez le bonjour à votre père. À dimanche. »

Elle le mit quasiment à la porte et je fis un signe défaitiste à Carlisle. Son regard océan se perdit dans le mien quelques secondes, il tenta de me réconforter ainsi. À peine fut-il parti que ma mère m'assaillit de reproches. Au diner mon père eut des mots très durs envers moi, je fus punie pour une semaine de plus mais le pire fut que j'avais du téléphoner à Charles pour m'excuser. Mes parents avaient exigé de le faire devant eux puis mon père parla avec Charles et son père pour discuter de mes fiançailles et de la date du mariage. Je ne pus en entendre davantage, je m'étais précipitée dans ma chambre en pleurs.

Le lendemain matin, j'arrivai de nouveau très tôt au lycée et me dirigeai en salle d'études. Je n'y allais jamais mais je ne voulais croiser personne. J'allais éviter Charles comme la peste, je voulais aussi éviter Carlisle tant je me sentais honteuse, mais il pénétra peu après moi dans la pièce.

« Esmé, je suis tellement désolé pour hier. »

« Pourquoi ? Tu m'as secourue, tu as été mon héros. » me rassurai-je.

« Mais ta mère… »

« Je t'avais dit qu'elle ne me croirait pas. » dis-je en haussant les épaules avec lassitude.

Il s'approcha de moi et me prit les mains.

« Non, j'aurais pu faire plus. Je suis vraiment désolé. J'en ai parlé à mon père hier mais il a réagi comme ta mère. »

« Quoi de plus étonnant ? Je suis déjà mariée contre ma volonté. Ce soir, mon père et le père de Charles vont fixer une date précise, ce sera pour la fin du mois d'aout. » lâchai-je en tentant de retenir mes larmes.

« Il y a quelques jours, j'aurais eu le même discours que mon père. Je t'aurais dit qu'un couple ne se bâtissait pas que sur l'amour mais surtout sur le respect et que le mari devait décider pour l'épouse… Mais maintenant… »

« Oui ? »

« Après avoir vu Charles te traiter ainsi, je ne peux pas te conseiller de l'épouser. » souffla-t-il en serrant davantage mes mains.

« Carlisle… »

« Je suis tellement désolé. » répéta-t-il.

La sonnerie retentit et il libéra mes mains. Il paraissait aussi abattu que moi, aussi triste et cela me réconforta un peu de savoir qu'une personne au moins sur cette terre compatissait à mon malheur.

Les jours se poursuivirent sans que Charles ne s'attaque à moi de nouveau mais aussi sans que Carlisle ne m'adresse la parole. Dès la fin de l'année, ce dernier avait disparu et j'avais entendu dire qu'il était parti en séminaire pour deux ans à Chicago. Je n'avais même pas eu l'occasion de lui dire au revoir.

Je me refermais totalement sur moi-même, devins obéissante et respectueuse, je n'étais plus que l'ombre de moi-même en fait. Mais comment aurais-je pu être heureuse alors ? Charles me haïssait, je le sentais. Ses regards étaient très durs alors qu'il ne s'approchait plus de moi. Il ne me saluait pas et ne me parlait qu'en présence de nos parents. J'avais réussi mes examens de fin de cycle mais je n'étais inscrite à aucune université. Mon rôle serait désormais d'être une femme au foyer.

La date de mon mariage arriva, telle un jour funeste. Ma mère m'avait fait la morale la veille puis m'avait dit d'obéir à tout ce que Charles me demanderait lors de notre nuit de noces. J'en eus la nausée. Je vécus le jour le plus difficile de ma vie, le plus cruel et douloureux de tous…

_oOo_

PDV Carlisle

La vie au séminaire m'enthousiasma les premières semaines. J'arrivais à me voiler la face, comme j'en avais l'habitude. J'étais convaincu de vivre une expérience mystique inédite. Toutes mes journées étaient remplies d'études théologiques et de prières. J'effectuais aussi comme tous des tâches d'entretien et de cuisine. Je n'étais jamais seul, j'arrivais à ne rien regretter de ma vie passée à Colombus. Cette mascarade dura près de trois mois.

Mon père venait régulièrement me rendre visite, voulant s'assurer que ma rébellion était belle et bien terminée. Quand il m'apprit le mariage d'Esmé, j'avais réussi à garder une attitude impassible tandis que mon cœur se brisait lentement et très douloureusement.

Bien sûr je savais qu'elle avait été mariée malgré elle. Après l'avoir sauvée de Charles devant notre ancien lycée, j'avais eu beaucoup de mal à refouler l'attirance que je ressentais pour elle. Ce n'était pas que physique, elle était si lumineuse, généreuse et souriante. Elle avait le don de remonter le moral et tous les élèves l'appréciaient. Ça avait été un choc de découvrir qu'entre les murs de sa maison, elle était brimée et dirigée par ses parents. J'avais remarqué ce jour où je l'avais raccompagnée qu'elle s'était rembrunie avant même d'arriver, elle était déjà convaincue que ses parents ne prendraient pas sa défense, la traiteraient de menteuse.

J'espérais qu'elle avait maintenant trouvé un équilibre et que Charles, ayant obtenu ce qu'il voulait, était un époux bon et aimant. Mon père d'ailleurs me disait souvent qu'Esmé et son mari formait un couple très uni et qu'elle même était épanouie. Sûrement mon père me disait la vérité, je pensais surtout qu'Esmé était bonne comédienne. Elle n'avait de toute façon pas son mot à dire.

PDV Esmé

Sept mois d'un enfer quotidien avait fait de moi une esclave. Charles et moi avions emménagé dans une maison tout près de chez ses parents après notre mariage. Il travaillait désormais avec son père à la banque et était absent ainsi de longues heures. Je n'avais pour seules occupations que de surveiller la cuisinière et la femme de ménage, de broder des coussins ridicules et écouter ma mère et ma belle-mère jacasser. Chaque jour, elles venaient l'après-midi et cancanaient des heures entières. Si je pouvais me contenter la plupart du temps d'acquiescer sans les écouter, je devais supporter régulièrement leurs commentaires élogieux sur mon époux et sévères envers moi qui n'étais toujours pas enceinte.

Le soir était une épreuve beaucoup plus difficile. J'en arrivais à aimer mes journées tant les soirées avec Charles pouvaient se transformer en cauchemar. Si il m'ignorait parfois, le plus souvent il se montrait dédaigneux et brutal. Il me forçait à coucher avec lui et riait à chaque fois de mes larmes silencieuses. J'avais appris rapidement à me taire et à subir.

Et alors que je m'étais crue perdue à jamais, une éclaircie m'apporta un peu de répit. La situation au Vietnam dégénéra et Charles s'engagea dans l'armée. J'avais vécu près de huit mois à ses côtés, et ce ne fut qu'après son départ que je réalisai l'étendue de ma déchéance. Pour subvenir à mes besoins, j'obtins la permission de travailler et me trouvai un emploi dans une usine. Le travail était pénible et mal payé mais quelle joie de sortir de ma prison.

Un an après mon mariage, alors que je me rendis à l'office, j'aperçus Carlisle. Il était toujours aussi séduisant et mon cœur retrouva ce souffle d'espoir que je croyais perdu à jamais. Durant les deux heures qui suivirent, je mis au point les mots que je lui dirais. Je voulais absolument lui parler mais en privé, j'espérais qu'il ne m'avait pas oubliée. Tel un miracle à mes yeux et pour la première fois, il me regarda pendant l'office, et même me sourit.

Hélas, je ne pus que lui dire bonjour quand je le rencontrai à la sortie du temple. Mes parents ne me lâchaient pas d'une semelle depuis le départ de Charles et je dus ruser après le déjeuner familial pour sortir me promener. Je prétextai une longue lettre de soutien et d'amour à écrire à mon mari pour rentrer chez moi. Je me rendis en fait au temple dans l'espoir de croiser Carlisle. Je fus attirée par des éclats de voix à l'arrière de la bâtisse. Carlisle et son père avaient une discussion houleuse et sans doute privée mais je ne pus m'empêcher d'écouter.

« Et que feras-tu là-bas ? » tempêta le pasteur.

« Défendre notre nation. » plaida calmement Carlisle.

« Ils n'ont pas besoin de toi. Tu ne peux pas interrompre le séminaire ! Tu devras tout recommencer à ton retour. »

« Père, cette année a été décisive et je ne suis plus sûr de vouloir devenir pasteur. »

« QUOI ? »

« Père, ne réagissez pas avec colère. Je suis venu chercher conseil auprès de vous. Je me destine à devenir pasteur depuis mon enfance, vous m'avez guidé toutes ces années, mais je ne me sens plus capable. Je suis vraiment désolé. »

« Tu ne t'en sens plus capable ? Mais que s'est-il passé ? Tu as pêché ? Tu as brisé ton vœu d'abstinence avant le mariage ? »

« Non père, rien de cela, j'ai grandi. » répondit simplement Carlisle.

« C'est à cause… »

« Non père. Nous avons déjà eu cette conversation. »

« Alors quoi ? » s'entêta le pasteur.

« Je veux être plus utile, je veux aider les gens… »

« Tu feras toutes ces choses en tant que pasteur. »

« Non père, je veux devenir médecin. » lâcha Carlisle avant de soupirer.

Je ne l'aurais jamais cru capable de tenir tête à son père. Pour tous, il était acquis que Carlisle serait le prochain pasteur de notre communauté. Voilà qu'il osait choisir une autre voie et je ne pouvais que l'admirer pour cela. Il semblait être aussi piégé que moi pourtant il avait affronté son père et j'étais certaine désormais qu'il ne deviendrait pas pasteur mais bien médecin.

Perdue dans mes pensées, je ne l'entendis pas sortir de la paroisse. Nous nous figeâmes en nous découvrant puis comme au ralenti, Carlisle vint vers moi, me sourit et me prit la main pour m'emmener vers sa voiture garée à quelques mètres.

« Où allons-nous ? » demandai-je après quelques kilomètres.

« En pèlerinage… à New Carlisle*. »

« Vraiment ? » pouffai-je.

« Oui, c'est la ville natale de ma mère et elle m'a appelé ainsi en souvenir de cette ville qu'elle a chéri toute sa vie. »

« Quand pars-tu au Vietnam? » demandai-je.

« Tu as entendu… Dans une semaine ou deux, je dois me rendre dans deux jours sur une base. J'étais venu pour prévenir mon père. »

Il ne cessait de me sourire, mais de savoir qu'il allait partir et risquer sa vie me rendait bien malheureuse. Je pouvais comprendre ses motivations et à mes yeux, il était déjà un véritable héros. Pourquoi risquer sa vie ? D'après certains journaux, cette guerre n'avait rien à voir avec notre pays.

Carlisle m'emmena là où nous étions anonymes. Durant tout le trajet, je m'étais blottie contre lui, ne lâchant jamais son bras droit, et il avait ri. Aucun son n'était plus mélodieux que son rire. Je me perdais dans sa voix et dans ses regards. Aussi, quand il se gara dans un quelconque parking et qu'il me serra dans ses bras, je découvris qu'en plus de sa voix et de ses yeux, ses étreintes me firent ressentir un millier de nouvelles sensations. Ses bras me pressèrent contre son flan chaud alors que je frissonnais. Il comprit mon émoi et me dit de sa voix mielleuse:

« Je tremblerais aussi si je n'avais pas à te réchauffer. »

« Carlisle, sers moi plus fort, je t'en supplie. »

Il obtempéra sans se restreindre.

« Carlisle, il faut que je te dise… »

« Ne te sens pas obligée mon Esmé. »

Avait-il compris que j'étais sur le point de ruiner cette ambiance ? Savait-il que j'étais mariée?

« Je le dois, car tu mérites de savoir cela avant que nous… Avant qu'il ne soit trop tard. »

« Trop tard ? »

« Enfin pour toi. Car moi je suis déjà condamnée. »

« Je suis un lâche… soupira-t'il. Je n'aurais pas dû écouter mon père à l'époque. »

Je tentai de m'écarter de lui, mes yeux le suppliant de s'expliquer. Il me serra davantage contre lui et murmura, ses lèvres si douces dans mes cheveux.

« Tu as subi les décisions de tes parents, tu as assouvi leurs ambitions sociales. Tu n'y es pour rien. »

« Oh Carlisle… J'avais perdu tout espoir de te revoir. Je voudrais tant avoir eu aussi assez de courage pour m'enfuir et échapper ainsi à Charles. Mais le pire est que je te fais du tort. Les gens sauront que nous nous sommes vus. » dis-je tremblante.

« Oui et je m'en fiche. »

Il leva la tête et nous mit face à face.

« Esmé, avais-tu deviné que si je t'évitais au lycée c'était parce que j'étais déjà fou de toi? »

Mon cœur bondit hors de ma poitrine et je faillis défaillir car j'avais cessé de respirer. Il fronça ses sourcils, s'inquiétant de ma réaction.

« J'ai été lâche, je pensais que jamais tu ne t'intéresserais vraiment à moi … Il était acquis que tu étais fiancée, alors… Mais quand tu m'as parlé ce dimanche au temple, j'ai osé y croire. Evidemment mon père a crevé dans l'œuf tout espoir… » me raconta-t-il, ses yeux bleus plus brillants et purs que jamais.

Puis il se confia, il m'aimait encore et je lui avouai en retour mon adoration éternelle. Il voulait plus mais ne pouvait rien exiger de moi. D'autant que j'étais mariée et qu'il partait en guerre deux jours plus tard.

« On a raté une belle occasion, me dit-il découragé. Avec des si, j'aurais été le plus heureux des hommes, si seulement je n'étais pas parti et si je m'étais battu pour toi. » se désola-t-il.

Je n'en pouvais plus de cet air maussade qui avait ruiné l'excitation de cette fugue. Je pris son visage entre mes mains et l'attirais vers le mien. Carlisle comprit, il se raidit mais céda facilement. Nos lèvres se touchèrent légèrement, mes mains se perdirent dans ses cheveux soyeux tandis que ses bras m'avaient plaquée contre lui. Puis nos baisers furent plus impudiques, je partis à la découverte de son corps par dessus ses vêtements, les muscles puissants de son torse et de son dos, ses cuisses fermes et quand je m'approchais de son sexe que j'avais deviné durci, je sentais Carlisle se crisper. Il mit plus de temps que moi à oser me toucher, mes bras, mon dos et mes cuisses aussi. Je les avais serrées fortement en espérant que cela apaiserait mon désir. Je ne reconnaissais pas ses sensations mais je savais pourquoi je les ressentais. J'avais envie de Carlisle, j'avais envie de son corps sur le mien, de le sentir en moi.

Nos échanges durèrent une heure ou plus, je n'en avais aucune idée mais je fus ravie d'être interrompue par des klaxons. De simples citoyens mécontents de notre attitude.

« Carlisle, trouvons un endroit pour la nuit. »

Il déglutit puis acquiesça au bout de longues secondes. En arrivant devant un petit hôtel, je ne pouvais plus m'empêcher de sourire. J'allais passer la nuit avec lui ! Carlisle était sans doute vierge et quant à moi, je n'avais jamais été consentante avec Charles alors ce serait en quelque sorte une première fois pour tous les deux. C'était inévitable, j'espérais que Carlisle l'avait accepté car je n'allais pas avoir la patience de le persuader.

À la réception, j'avais aussitôt demandé une chambre, je craignais que Carlisle en demande deux. Celle-ci était des plus simples mais elle était propre et surtout il y avait un grand lit. Nous n'avions plus parlé depuis notre départ du parking et je ressentais une telle tension entre nous que je ne voyais qu'un moyen d'y remédier. Je me jetai littéralement sur lui quand il ferma la porte. Mes lèvres impatientes mordirent les siennes, je goutais à sa langue et mes mains agrippèrent son corps pour le ramener contre moi.

« Tu … Carlisle, tu ne veux pas ? » m'inquiétai-je en remarquant qu'il ne bougeait plus.

« Tu es mariée Esmé. Au pire homme, je le sais mais ça reste un grave péché. »

Je descendis brutalement de mon petit nuage. Il avait été élevé ainsi, ses valeurs profondément ancrées en lui l'empêchaient de faire plus avec moi. Je ne voulais pas le forcer non plus, son âme pure méritait de le rester à jamais.

« Je vais divorcer. Carlisle, même si tu pars dans deux jours, même si tu devais mourir, ou juste ne plus jamais vouloir me revoir, je vais divorcer. Ma vie est misérable, je suis totalement soumise à Charles, à ses colères et à ses poings et à… ses envies… »

Carlisle recula en secouant la tête. Il était mortifié, je n'avais pas voulu lui faire pitié mais il fallait qu'il sache qu'à mes yeux, je ne trompais personne, mon mari était mon bourreau.

« Non, c'est impossible, il a dit que tu étais heureuse… » souffla-t-il.

« Qui ? »

« Mon père. Je lui ai demandé de tes nouvelles, il m'a raconté qu'il t'avait toujours vu heureuse, souriante au bras de Charles, tu étais rayonnante… » balbutia-t-il.

« Il est aveugle… je ne suis pas heureuse et je n'arrive pas à donner le change en public, toutes mes amies me l'ont dit avant d'être chassées par Charles. J'ai vécu de longs mois à n'être plus qu'une ombre, un zombie. Je n'avais bien sûr jamais de marques sur le visage mais… »

Je m'arrêtai là, je ne voulais pas repenser à cette période de ma vie.

« Carlisle, restons ici jusqu'à ton départ. »

« C'est mal… Tu n'es pas à moi, devant dieu... »

« Dieu est partout non ? Alors dis-lui maintenant que je suis à toi, et ensuite tu me feras tienne pour toujours. »

« Esmé… Je t'aime tellement. J'aurais dû te protéger, ce salaud t'a … oh mon dieu, pourquoi as-tu enduré tant de souffrances ? »

« Je t'en prie, guéris-moi. Si tu m'aimes autant que je t'aime, reste avec moi ces deux jours. Fais-moi tienne. » insistai-je.

Je pris ses mains dans les miennes puis l'embrassai avec douceur.

« Je jure devant dieu que je t'aimerais toujours, et quand je reviendrai, nous nous marierons. Pas religieusement, mais tu seras tout de même ma femme. » déclara-t-il solennellement avant de me serrer dans ses bras.

Il était enfin décidé à m'aimer et enfin je pus souffler de soulagement. J'avais un peu l'impression de l'avoir poussé dans ses retranchements mais ça semblait si juste, lui et moi dans cette chambre et dans ce lit. Ses yeux brillaient d'excitation tandis qu'il me dirigeait vers le lit et me fit asseoir dessus. Ensuite il se mit à genoux devant moi et d'un air grave il me dit :

« Je voudrais ne pas partir, mais je le dois. J'espère que tu le comprends. »

« Oui. » le rassurai-je.

« Mais quand tout cela sera fini, je viendrais te rejoindre où que tu sois. Tu m'attendras ? »

« Je t'ai attendu toute ma vie, et je vais continuer. Je serais là à ton retour. Enfin sans doute pas à Colombus, mais je t'attendrais toute ma vie s'il le faut. Tu le mérites. »

« Je ne te mérite pas mon amour. »

Je posai mon index sur ses magnifiques lèvres lui intimant le silence. Je lui dis de me rejoindre tandis que je m'allongeai sur le lit. Je fermai les yeux tant j'étais nerveuse. Le matelas s'affaissa mais je ne le sentis pas à mes côtés. Il ôta mes chaussures puis ses mains remontèrent sur mes jambes et atteignirent le liseré en dentelle de mes bas. Il les fit glisser un à un tout embrassant chaque parcelle de peau libérée. Je me sentais si mouillée que j'en étais gênée. Et si Carlisle trouvait cela rebutant ? Charles, lui, me reprochait toujours de ne pas être excitée.

« Tu dois me dire si je fais quelque chose de mal. » murmura Carlisle, la voix enrouée.

« Tu es parfait. »

Cette nuit-là nous dormîmes à peine quelques heures. Nous avions fait l'amour de plus en plus passionnément, prenant chacun un peu plus d'assurance à chaque fois. Nous avions découvert le corps de l'autre avec nos mains, j'avais posé mes lèvres sur ses épaules, pas plus bas. Je m'en voulais de ne pas lui faire ce plaisir mais j'étais encore traumatisée des brutalités de Charles. Carlisle n'exigea rien de moi, il n'avait eu de cesse de me dire qu'il m'aimait, que je le rendais fou, qu'il n'avait jamais osé croire à un tel plaisir.

Le lendemain matin, le petit-déjeuner nous fut servi dans la chambre. Nous avions pris alors plus de temps pour parler de nous, de nos attentes, de nos espoirs, nous y incluions désormais toujours l'autre. Il me posa de nombreuses questions sur mes lectures et mes gouts musicaux. Il avait été tant brimé par son père qu'il n'avait jamais entendu un seul morceau de rock'n'roll !

Après une rapide douche, nous retournâmes dans le lit. À la lumière du jour, sans plus aucune pudeur, je l'avais accueilli de nombreuses fois en moi. Il avait découvert le moyen avec ses doigts de me faire jouir. J'en avais eu les larmes aux yeux. Il me confia qu'il commençait à être courbaturé et je lui répondis en riant que moi aussi. Pourtant nous continuâmes à nous aimer. Plus tard nous avions admiré, enlacés, la lumière du jour décliner.

Je faisais tout pour éviter de penser à son départ. Cette bulle dans laquelle nous étions si bien devait bien finir par éclater. La deuxième nuit fut encore plus passionnelle. La lune filtrait à travers les rideaux fins, la lumière dans la chambre était magique. Je décidai de me laisser aller complètement. Je demandais à Carlisle de me prendre plus fort, puis nous avions changé de position, j'étais venue sur lui et il m'avait caressée tandis que je m'empalais sur lui, et il m'avait ainsi donné le plus puissant des orgasmes.

Le lendemain midi, il me dit enfin les mots que je redoutais. Nous retournâmes la mort dans l'âme vers Colombus au coucher du soleil.

« Tu vas retourner voir ton père ? » le questionnai-je.

« Non. Je voulais passer du temps avec lui mais il m'a menti et je ne suis pas sur de pouvoir lui parler sans lui hurler dessus. »

« Je ne veux pas être la cause d'une dispute entre vous deux. »

« Sans le vouloir, tu as été la cause de nombreuses disputes… Il a toujours eu le dernier mot. Il m'a fait jurer sur la Bible après ton mariage de ne plus chercher à te revoir. Il n'était pas enchanté en me voyant débarquer il y a deux jours. »

« Je suis désolée. »

Lui dire au revoir fut un crève cœur. Il s'était garé à une vingtaine de mètres de chez moi, car j'étais persuadée que nous aurions été aussitôt repérés par ma famille. Il me fit des dizaines de fois les mêmes promesses, de m'écrire, de ne jamais m'oublier, de revenir et en échange je lui jurai mon amour éternel, que je divorcerais, que je répondrais à chaque lettre, que je l'attendrais. Nous nous étions enlacés et embrassés puis il était parti. J'avais retenu mes larmes trop longtemps, je m'effondrai en pleine rue. Des voisins sortirent rapidement de chez eux, reniflant le scandale et m'escortèrent chez moi.

_oOo_

New York, Avril 1969

« Dépêche toi Esmé ! » me houspillait Renée.

Nous allions participé à une marche anti-guerre, encore une autre pourtant les soldats ne revenaient toujours pas. Je fixai mon écharpe et fermai rapidement mon manteau. Malgré le printemps, il faisait frais à New York. J'avais vite appris à aimer cette ville même si parfois l'atmosphère était pesante. De nombreuses manifestions contre la guerre ou le racisme avaient lieu, j'y participais autant que me le permettait mon emploi de serveuse.

J'avais débarqué avec dix dollars en poche deux ans plus tôt. Après le départ de Carlisle, j'avais été accaparée par mes parents et mes beaux-parents. Ils m'avaient fait mille reproches mais étaient très heureux car ils avaient reçu un courrier de l'armée, Charles était démobilisé. Je fus détruite dans un premier temps à cette annonce, après quelques heures de sommeil pourtant je réalisais que je pourrais divorcer plus facilement.

Ma famille avait finalement découvert avec qui je m'étais enfuie et toute la ville avait murmuré contre moi. J'avais été trainée chez le pasteur qui me fit à son tour des milliers de reproches. Charles était revenu trois semaines plus tard avec une décoration pour acte de bravoure. J'étais devenue une femme adultérine et quand il le découvrit, il tenta de me violer pour marquer à nouveau son territoire, me dit-il. Mais je m'étais débattue et lui avais annoncé mon intention de divorcer. Il me battit plus violemment que jamais. À l'aube, j'étais incapable de me lever, de parler, de faire quoique ce soit. Ma mère me découvrit quelques heures plus tard alors que Charles était parti je ne sais où. Elle me mena à l'hôpital.

Le docteur Emmett Mc Carthy m'apprit que j'étais enceinte mais que j'avais perdu le bébé à cause des coups. Il prit pitié de moi quand je lui racontai mon histoire et rédigea un rapport quant à mes blessures. Il me dit que j'aurais du venir plus tôt, jamais Charles ne s'était acharné sur moi avec une telle violence mais cela aurait suffi. Il me confia le rapport discrètement deux jours après mon arrivée aux urgences et me promit de m'aider à divorcer. Mes parents étaient venus me chercher une semaine plus tard, j'étais plâtrée au bras et à la cheville gauche et pourtant ils m'avaient reconduite chez mon bourreau.

Quand je retournai à l'hôpital pour enlever mes plâtres trois semaines plus tard, j'avais emporté tout ce à quoi je tenais dans un gros sac de l'armée, ainsi que de l'argent pris dans le portefeuille de Charles. Je ne rentrais pas chez moi cette nuit-là, j'avais été à New Carlisle, dans cet hôtel où à peine trois mois auparavant j'avais vécu les deux jours les plus beaux de ma vie. Deux lettres de Carlisle m'y attendaient, comme promis. Quand je les lus, je me sentis encore plus malheureuse. Il était loin et en danger permanent. Et alors seulement, je pus pleurer sur cet enfant mort, notre enfant. J'avais toujours l'espoir de revoir Carlisle mais je me sentais si vide, si brisée.

Quelques jours plus tard, j'avais été contacté par l'avocat que m'avait trouvée le docteur Mc Carthy. Il avait été ému par mon histoire, sa mère avait apparemment vécu un enfer semblable. Maitre Edward Masen décida de ne pas me faire payer et m'accueillit chez lui. Sa femme Elisabeth et lui firent beaucoup pour me remettre d'aplomb. Il m'avait proposée de me loger aussi longtemps que je le voulais mais je voulais partir le plus loin possible de Charles et de ma famille. Deux mois plus tard Edward m'annonça que Charles avait engagé de son côté une procédure de divorce. Il m'apporta même une lettre où mon mari me répudiait pour lui avoir été infidèle et d'avoir colporté qu'il était un homme violent.

Il eut gain de cause, et même si il en était ressorti gagnant j'étais soulagée d'être enfin libre. Mes parents avaient cherché à me contacter via Edward mais j'avais refusé de donner suite. Je leur avais seulement écrit pour leur dire enfin tout ce que j'avais sur le cœur. J'avais aussi écrit à Carlisle pour lui annoncer la bonne nouvelle et lui dire que j'allais bientôt partir pour New York. Je n'avais pas eu le cœur de lui dire pour le bébé et pour l'agression de Charles. Carlisle était suffisamment découragé dans cet enfer au Vietnam. Il avait été ambulancier puis infirmier. Chaque mort le confortait dans sa vocation à devenir médecin dès son retour.

En arrivant à New York, j'avais été hébergée par une tante d'Elisabeth puis très vite j'avais trouvé un job de serveuse et peu à peu, j'avais appris à être libre.

Carlisle et moi continuions avec la même ferveur à nous aimer par correspondance. Pourtant ses lettres étaient de plus en plus brèves, et je m'en affolais. Ce fut ma rencontre avec Renée et son groupe d'étudiants que changea ma vie. Ils étaient anti-guerre, j'avais appris que la censure empêchait les soldats de nous décrire ce qui se passait vraiment au Vietnam, en les relisant, les lettres de Carlisle prirent un nouveau sens pour moi.

Je lui écrivis alors pour lui dire davantage que je pensais à lui, que je le soutenais et priais pour lui, ne lui parlant plus vraiment de ma vie trépidante de célibataire à New York.

Deux mois plus tard, je n'avais toujours pas reçu de réponse. L'attente se prolongea près de huit mois, plus aucune nouvelle de Carlisle et la situation là-bas empirait de jour en jour. La population se mobilisait davantage pour le retour des soldats et égoïstement je ne souhaitais que son retour à lui.

Renée déménagea sur la côte ouest et je me retrouvai de nouveau seule. Je ne lui en voulais pas, elle ne cessait de me parler du soleil de la Californie. Elle m'avait proposé de l'accompagner mais j'avais préféré rester à New York, j'y avais recommencé ma vie après tout. Plus d'un an passa sans que je ne reçoive de lettre de Carlisle et puisque je n'étais ni mariée avec lui, ni de sa famille, je n'avais pas eu le droit d'obtenir du ministère des Armées des renseignements. Aussi, je dus me résoudre à contacter le père de Carlisle. Tout en regardant la neige tomber sur Time Square, je priais pour qu'il veuille bien me répondre mais surtout ne pas me dire ce que je redoutais.

« Pasteur Cullen. »

Sa voix était lasse, vieillie et triste. J'en frissonnais de lui parler mais il était le seul à pouvoir me redonner espoir.

« Ici Esmé Platt… hum j'ai vécu à… »

« Je me souviens de toi. Très bien même, je t'ai mariée, l'aurais-tu oublié ? »

« Non, bien sûr que non, comment oublier que vous m'avez rendue misérable… »

Il soupira mais ne raccrocha pas pour autant.

« Que veux-tu ? »

« Savoir si il va bien. » lâchai-je.

« Comment ? »

« Je n'ai pas reçu de ses nouvelles depuis si longtemps. Dites-moi qu'il est chez vous, qu'il va bien… »

« Non Esmé, sa voix se radoucit, Carlisle ne reviendra pas. Il a été déclaré disparu et on l'a enterré ici il y a quatre mois quand l'armée n'a pas pu prouver sa mort… »

Je glissai au sol, le combiné tomba de mes mains, le bruit autour de moi se tut comme par magie. Mais à la place, les derniers mots de son père résonnaient dans ma tête, disparu, mort, enterré mais pas de corps… Et depuis dix-huit mois sans traces de lui, pouvais-je encore espérer qu'il était vivant ?

« Relevez-vous, vous êtes transie de froid ! » me cria un homme au dessus de moi.

Je levai la tête vers lui mais son visage resta étonnamment caché par un jeu d'ombres et de lumières je ne vis que son uniforme de soldat. J'aurais voulu croire que j'avais atteint le paradis et y avais rejoins Carlisle, mais le froid était trop saisissant pour me croire enfin en paix. L'homme attrapa mon bras et me mit debout.

« Venez. »

Il me mena jusqu'à un café puis me força à boire un verre d'alcool. Quand je toussai, il rit et me tapa dans le dos.

« Vous en aviez besoin. »

« Merci. »

« Charlie Swan, enchanté. »

Je le regardai enfin, d'abord ahurie et énervée par cette situation, je n'étais pas d'humeur à socialiser. Charlie avait les cheveux courts et noirs, les yeux marron et un physique avenant. Dans son uniforme de soldat, il donnait cette impression d'autorité tranquille.

« Pourquoi pleurez-vous ? »

Je n'avais même pas eu conscience que mes sanglots n'avaient pas cessé. Charlie me tendit un mouchoir en tissu et j'essuyai comme une automate mes joues trempées.

« Alors ? » insista-t-il.

« Pourquoi êtes-vous là ? La guerre n'est pas finie. » éludai-je.

« J'y retourne dans sept mois. J'ai été blessé à la jambe. »

Il désigna sa jambe droite emprisonnée dans du plâtre.

« Oh. » fut tout ce je pus dire.

Charlie m'empêchait de m'effondrer à nouveau en me forçant à réfléchir et à lui répondre. Je restai avec lui tout l'après-midi puis il me raccompagna chez moi. Le soir, je fus renvoyée chez moi par mon patron, je n'avais fait que mélanger les commandes et renifler. Il m'avait dit de vite me remettre si je tenais à ma place. Me remettre? Impossible.

Les jours suivants, je restai cloitrée chez moi, me remémorant tout de Carlisle et avec horreur je constatai que j'oubliais peu à peu sa voix et son odeur. Je maudissais mon ex-mari d'avoir tué mon enfant, j'aurais pu ne pas être seule. Peu à peu, l'idée germa en moi, un fol espoir ou une folie tout simplement. Finalement, deux semaines plus tard je décidai de suicider en me jetant par la fenêtre mais alors que j'étais sur le rebord de ma fenêtre, un visiteur m'interrompit.

Charlie Swan.

« Tu n'as personne ici ? » me questionna-t-il bien plus tard quand mes sanglots se calmèrent enfin.

« Ma seule amie est partie à Los Angeles… »

« Tu l'as contactée ? »

« Non, je ne veux pas être un poids. Elle a l'air heureuse là-bas, elle a dû déjà y rencontrer trois fois l'homme de sa vie. »

Je me surpris à rigoler en pensant tendrement à Renée.

« Je vais rester, t'empêcher de vouloir te tuer… »

« Mais comment as-tu su ? »

« Je t'ai vue depuis la rue, tu ne faisais pas le ménage pour sûr. » me répondit Charlie d'un ton neutre.

Et j'eus à partir de ce jour un nouveau colocataire. Charlie avait cette capacité à me calmer sans rien faire de particulier. Je n'oubliais jamais la douleur mais elle était moins effrayante. J'appris à vivre avec un cœur brisé, parce qu'il fallait vivre justement. La nuit je faisais souvent de terribles cauchemars et Charlie partagea rapidement avec moi ses somnifères.

« Tu leur as donné ton adresse ? » lui demandai-je un matin tandis qu'il s'étirait après avoir mal dormi sur le vieux canapé.

« À qui ? »

« Ta famille, l'armée… »

« Euh non. C'est à moi de me présenter début avril pour ma nouvelle affectation. »

« Je ne veux pas que tu y ailles ! » m'exclamai-je.

Je n'avais pas voulu y repenser mais Charlie n'était que temporairement mobilisé. J'avais peur, tellement peur, qu'il ne revienne pas.

« Je le dois, je ne veux pas mais je n'imagine pas déserter. »

« Tu ne peux pas te faire affecter à Washington DC ? Tu n'es pas guéri ! »

« Si, ma jambe est rétablie. Je ne peux pas être en poste aux États-Unis, seuls les jeunes… enfin je ne peux pas. »

Il s'éclipsa rapidement dans la salle de bains tandis que je me concentrai pour comprendre son attitude. Charlie m'était devenu aussi indispensable que l'oxygène. J'étais consciente de faire un transfert, je n'étais pas amoureuse de Charlie. Il était physiquement le contraire de Carlisle, rien pour les confondre, mais ils avaient la même gentillesse et grandeur d'âme, la même soif d'aider les autres, de les protéger et dieu comme j'avais besoin d'être protégée ! Charlie allait partir, je ne pouvais pas le retenir. Et même si je le pouvais, que cela signifierait-il ? Il devait vivre sa vie, rencontrer une femme avec un cœur capable de l'aimer vraiment.

Mon unique ami s'était un peu confié quand je n'avais pas voulu dire plus que « j'ai perdu l'homme que j'aimais ». Il m'avait raconté ce qu'il avait vécu à la mort de sa mère quand il n'avait que six ans. Il avait été élevé par son père qui avait peu à peu sombré dans l'alcool. C'est pourquoi à peine majeur, Charlie s'était engagé dans l'armé, juste avant le début de la guerre. Il avait fui un peu comme moi sa famille, nous étions tous les deux seuls.

Je me souvins alors de ce que j'avais appris pendant mes mois de militante active, les dérogations étaient accordées principalement en cas de mariage et de maladie du conjoint. Quand il émergea de la salle de bains vingt minutes plus tard, un sourire aux lèvres mon cœur se serra à la pensée qu'il allait retourner en enfer.

« Tu vas rester ici, avec moi Charlie. »

« Esmé, je ne peux pas. »

« Épouse-moi ! C'est ta seule chance de ne pas y retourner. Je sais que tu fais encore des cauchemars… je ne peux pas me résoudre à te voir y retourner. Marions-nous et tu resteras aux Etats-Unis… »

« Mais… »

« Tu ne veux pas y retourner, reste avec moi, je t'en prie… »

Je m'étais rapprochée le fixant du regard. J'étais au bord des larmes, je n'avais qu'une envie, qu'il me dise oui, qu'il reste avec moi.

« D'accord. »


* New Carlisle est bien une ville des États Unis, dans l'état de l'Ohio, proche de Colombus. Quel hasard !


Que pensez-vous de cette histoire d'amour là? Esmé et Carlisle étaient vraiment faits l'un pour l'autre... Prochain couple, Rosalie et Emmett!