22.

Au lendemain du premier jour de peine, Albator et Ayvanère étaient venus aux heures de visite.

- Et je serai là le jour de votre sortie, promit le pirate à la chevelure de neige. J'espère bien l'être avec Aldéran.

- Je ne demande que de ses nouvelles. J'ai voulu l'aider, mais le pire lui avait déjà été fait…

L'Illumidas posa son regard sur le capitaine de l'Arcadia.

- Aurions-nous dû le faire, Albator ? Aurions-nous dû révéler la vérité et l'obliger à se faire soigner ?

- Il n'aurait pas accepté, et on ne peut interner quelqu'un s'il le refuse ! Et bien que le résultat soit le plus catastrophique possible, il ne nous aurait jamais pardonné – et ce ne sont pas là que des mots !

- Oui, mais…

- C'est ainsi, Ryhas. Bien qu'il nous en coûte, nous devons admettre que nous avons pris la seule décision acceptable, en fait. Ayvanère ?

Elle gémit.

- Peut-être que si j'avais été là… Oh, sûrement que j'aurais compris, il n'aurait pas pu me dissimuler une telle chose, j'aurais compris tous les signes que son corps renvoyaient, même et surtout à son insu.

- Aldéran a essayé de tenir, reprit Ryhas. Il a tenté de fonctionner, normalement, le plus possible, c'est toujours ainsi qu'il a raisonné. Demander de l'aide n'est vraiment pas dans sa nature.

- Un trait de famille, je le crains, grinça Albator.

- Nous devons repartir, Ryhas, s'excusa Ayvanère.

- Avec le cadet de mes fils, nous garderons le contact, assura Albator. Dites-nous ce dont vous avez besoin et nous vous le feront parvenir. Nous vous enverrons aussi régulièrement des colis, ils seront bien nécessaires pour que vous obteniez de petits services et surtout vous acheter des protections.

Il ne put s'empêcher de sourire à l'adresse de sa belle-fille.

- Comme vous avez sans nul doute dû le soupçonner durant toutes ces années, j'ai effectué quelques séjours en prison ! Et dans ce genre de murs, il y a des usages immuables, et je sais ce qu'il en coûte de ne pas avoir de monnaie d'échange !

- Merci, capitaine.

- Courage, Ryhas, fit Ayvanère. Et merci pour ce que vous avez fait pour mon mari. Savoir que ce sadique pervers ne pourra plus jamais rien contre lui aidera mon époux, le moment venu.

- Je viendrai à votre sortie, rappela Albator. Tenez bon, Ryhas !

- Ne vous inquiétez pas… Mais, le Devilfish, mon équipage ?

- Il demeure en orbite, libre, renseigna alors Fhan Jaroune qui s'était tenu poliment un peu à l'écart durant la conversation, n'en avait rien perdu vu l'exiguïté du Parloir, mais s'étant bien gardé de se manifester jusque là. Est-ce que vos hommes ont de quoi subvenir aux besoins du vaisseau et se sustenter durant ces six mois ?

- A peine, avoua avec réticence l'Illumidas. Les affaires avaient été mauvaises ces derniers temps…

- Si je puis transférer à bord du Devilfish l'excédent de mes soutes, je ravitaillerai à Ragel. Et je vous propose aussi les vivres et matériel en surplus du Light, Aldie n'aurait pu qu'être d'accord !

- Merci, murmura Ryhas, ému au possible. Ca sauve mon vaisseau et mon équipage !

- J'apprécierais quand même un message de votre part pour que vos hommes acceptent cette assistance, car, tout comme la mienne, la fierté des Illumidas est grande et je l'estime. Puis-je l'enregistrer, Fhan ?

- C'est possible, mais faites-le sur une de mes puces mémoires. Je la ferai passer, mon attaché-case n'est pas vérifié. Et, en l'absence de micro, même si les caméras enregistrent tout ici, je dispose de ma propre petite immunité !

- A bientôt, Ryhas, conclut Albator en étreignant amicalement l'épaule de l'Illumidas.


En synchronisation parfaite, le Lightshadow et l'Arcadia s'étaient désorbités de Koralle opérant un saut spatio-temporel pour se diriger vers leurs coordonnées de vol et rentrer chez eux !

- Tout va bien à ton bord, Ayvi ? questionna depuis sa propre passerelle.

- Je suppose. Tout semble normal, je dirais… fit la voix pas trop rassurée de sa belle-fille.

- Je viens m'installer sur le Light.

- Merci. Mais, il n'y a pas d'urgence, je vais à l'Infirmerie m'assurer qu'Aldie va bien et que Yul et l'équipe médicale s'occupent de lui. Ces histoires de cure, de cocon de bien-être et d'environnement paisible, me dépassent assez… Et j'appréhende déjà le prochain réveil prévu…

- Ce ne sera qu'après notre retour à RadCity. D'ici là, Aldie n'a qu'à dormir paisiblement.

- Ce ne sera pas suffisant. C'est tout le reste qui m'affole.

- On sera là, assura son beau-père. Je me prépare et toi va au chevet de ton mari.

23.

Grysmalline, la Générale de la nouvelle petite flotte Sylvidre, s'annonça à l'appartement de sa Reine. A la carafe posée sur un guéridon, elle se servit un verre du vin produit par les vignobles de Terra IV.

- Où en sommes-nous ? questionna Sylvarande.

- La succession de sauts spatio-temporels nous a amenées dans la Zone des Cimetières.

- Pardon ?

- Une zone de cimetières d'épaves de vaisseaux. Nous sommes « dos » au plus important des cimetières, aucun risque de nous faire surprendre par l'astéroïde-base de Synomarielle. En revanche, les vaisseaux envoyés par les colonies alliées peuvent les traverser et les derniers éléments de notre toute petite armada seront bientôt rassemblés.

- L'astéroïde-base de mon usurpatrice de rivale approche, fit sombrement Sylvarande.

- Nous serons en mesure de l'affronter, je vous l'assure, ma Reine !

Soupirant, Sylvarande se leva, s'approchant de l'ovoïde véranda de son appartement qui lui donnait vue sur l'espace.

- C'est idiot, Gryss !

- Oui, ma Reine ?

- Synomarielle et moi revendiquons notre titre de Reine des Sylvidres, nous sommes à quelques doigts de nous affronter, réellement, et quelle que soit l'issue, l'une de nous sera Reine de quelques milliers de survivantes… Un massacre… Si le pouvais, si je le voulais, je tâcherais de négocier.

- Pourquoi ne le faites-vous pas ? releva Grysmalline.

- Parce que j'ai jaugé Synomarielle. J'ai vu dans la partie accessible de nos archives de quelle Reine elle tenait : une Reine sanguinaire, obnubilée par le pouvoir et ayant génocidé une partie de ses sujettes pour s'assurer le contrôle incontesté ! Une Reine des temps jadis dont le nom a été donné à la graine-arme qui a été bien près de tuer mon père, et ce bien avant qu'il ne soit confronté à l'Armada de ma mère.

- Vous avez une histoire un peu compliquée, ma Reine…

- Je sais. D'ordinaire, j'en suis fière, mais là c'est nous, et juste nous, qui sommes très mal ! Je dois nous envoyer, toutes, à l'attaque, mais je n'en ai nul souhait, je te l'assure, Gryss !

Grysmalline servit un autre verre d'eau à sa souveraine, se recula ensuite de trois pas.

- Et… votre frère, il ne peut pas nous aider ?

- A moins que Synomarielle ne dope ses troupes du surnaturel, il sera impuissant… Mais, si comme par le passé, en souhaitant si fort sa présence pour m'aider, je peux faire en sorte qu'il soit téléporté pour nous faire bénéficier de son expérience de stratège, cela nous aidera, de bien importante façon !

- Vous l'appellerez ? insista la Générale, avec espoir.

- Oui, et il viendra, instantanément, comme par le passé.

- J'en suis heureuse, ma Reine. Les vaisseaux envoyés par les colonies amies seront là avant la fin de la journée chronologique !


Lucyfène la Cheffe Stratège de Synomarielle s'approcha de cette dernière, bien campée dans son fauteuil de commandement du Deathfalcon, sorti en première ligne de l'astéroïde transportant sa colonie.

- Le Dolvidras est droit devant, il ne nous a pas encore localisées. Et ses vaisseaux d'assistance seront là dans quelques minutes. On peut donc l'atomiser avant leur arrivée !

D'un souple mouvement de la tête, Synomarielle rejeta en arrière sa crinière blonde.

- Non, je veux les avoir tous. Le Dolvidras en premier, soit. Mais j'atomiserai tous les autres ensuite ! Poursuivons. Quand le Death et mes vaisseaux partisans vont-ils être à portée de tir ?

- Dans quelques minutes, ma Reine !

Revenue sur sa passerelle, Sylvarande vit avec épouvante le Deathfalcon et une vingtaine d'autres vaisseaux amiraux se matérialiser face à son Dolvidras et aux sept appareils alliés venus la joindre.

- J'avais espéré avoir plus de temps… Grysmalline, que toutes nos sœurs soient en phase d'affrontement, on va devoir se mesurer au corps à corps, galactiquement parlant, de vaisseau à vaisseau ! Il nous fait chèrement payer notre peau car là… nous n'avons guère d'espoir.

- Votre frère ! rappela Grysmalline. Je vais en salle des machines, nous faire manœuvrer au mieux, c'est notre unique et faible avantage !

Sylvarande ferma les yeux, se concentra.

- Aldie, j'ai déjà réussi, par la seule force de mes prières, à te faire venir au Sanctuaire, j'espère pouvoir faire en sorte que que tu sois sur ma passerelle en cet instant ! Aldéran, je n'ai jamais autant eu besoin de ton assistance qu'en ce jour ! Je vais être en perdition… Le Deathfalcon de Synomarielle me canarde, son astéroïde-base me mitraille… Je suis au bord de la totale destruction… Les vaisseaux amis des colonies se font dégommer… Ce massacre que j'avais anticipé, que je refusais, c'est atroce !

Sylvarande serra les poings.

- Aldéran, je t'appelle, je te supplie ! s'époumona-t-elle. Nous avons besoin de toi, nous n'en pouvons plus, nous allons être toutes détruites ! Pourquoi ne viens-tu pas…

- Les vaisseaux de nos alliées ont été détruits, Majesté, renseigna Grysmalline depuis la salle des machines… Il n'y a plus que le Dolvidras face au Deathfalcon et à la base-astéroïde… Nous sommes perdues, trop en faiblesse de riposte de tir.

- Je sais… Mais, Dolvidras face au Deathfalcon, et feu de toutes nos pièces.

- Echec, commenta Grysmalline. Nous sommes sans armes, et verrouillées aux tirs…

- Evacuation ! se résigna Sylvarande.

- Le Deathfalcon vient de tirer, renseigna encore la Générale de la Flotte des Sylvidres. Partez, ma Reine.

- Jamais. Aldéran, j'ai trop besoin de toi, viens, par pitié !

Sous les tirs, le Dolvidras avant accusé les coups, tangué, avant de basculer, de s'effondrer sur lui-même et d'être ravagé par les explosions.

Une vague de flammes balaya la passerelle du Dolvidras.

- Aldéran, pourquoi m'as-tu fait faux bond ? Pourquoi justement ce jour ! ? hurla encore Sylvarande avant de s'embraser.


Très loin de la Zone des Cimetières qui n'avait jamais aussi bien porté son nom, le signe de Saharya brilla intensément au front d'Aldéran, un long moment, et en l'absence de réaction, elle s'éteignit totalement.

FIN