L'OR MAUDIT DE PHARAON

D'après Elizabeth PETERS

Amelia Peabody – après livre XVIII

Sur les murs des tombes royales où reposent les anciens pharaons d'Égypte,

Les avertissements gravés dans la pierre sont menaçants :

« Malheur aux vivants qui viendraient violer les tombes… »

Se pourrait-il qu'un roi puisse se venger de ceux

Qui osaient troubler son sommeil éternel même près de trente siècles plus tard ?

Les anciens Égyptiens le croyaient.

En1920, la peur de la malédiction des pharaons

Régnait encore parmi les ouvriers arabes

Qui travaillaient avec les égyptologues occidentaux…

Mais également chez certains Européens,

En particulier ceux qui lisaient trop les journaux…

Chapitre 1

Dans la tombe du pharaon Toutankhamon, il est dit qu'un avertissement fut gravé : « La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. »

« George Edward Stanhope Molyneux Herbert plus connu de nos fidèles lecteurs sous le nom de Lord Carnarvon, cinquième comte du nom, naquit le 26 juin 1866 au château de Highclere, à Newbury. Il fut le célèbre égyptologue qui, assisté d'Howard Carter, découvrit le 4 novembre 1922 le tombeau inviolé du grand pharaon égyptien Toutankhamon dans la Vallée des Rois.

L'ouverture officielle de ce tombeau eut lieu le 17 février 1923 devant une glorieuse assemblée – voir nos photos en page 7.

Sur la porte d'or de la tombe royale était écrit : « La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. »

Lord Carnarvon fut la première victime de la malédiction et mourut l'an passé, le 5 avril 1923, au Caire. Au moment de sa mort, des témoins dignes de foi affirment que son chien poussa un hurlement atroce avant de mourir également et toutes les lumières du château de Highclere ainsi que celles de la ville du Caire s'éteignirent. Personne ne put fournir la moindre explication rationnelle à ces pannes.

Le mois suivant, mourraient le professeur La Fleur, un ami d'Howard Carter, et le savant archéologue britannique Arthur C. Mace qui aida à abattre le mur de la chambre mortuaire. Aucune cause apparente ne fut trouvée à ces deux décès.

Peu après, un égyptologue français du Louvre, Georges Benedite, mourut après avoir visité le tombeau.

En septembre, le demi-frère de lord Carnarvon, le colonel Herbert, disparut dans la force de l'âge. Nous signalons aussi les décès de l'infirmière de Lord Carnarvon et du secrétaire de Howard Carter.

Au début du mois, le professeur Hugh Evelyn-White, le collaborateur de Carter, l'un des premiers à pénétrer dans la chambre mortuaire, a été retrouvé pendu suite à une dépression nerveuse.

Et voilà que nous apprenons la mort inattendue d'Archibald Douglas Reed, un employé du gouvernement qui reçut l'ordre de radiographier la momie de Toutankhamon.

Tout donne à penser… »

J'avais parcouru cet article outrancier d'un air de plus en plus morose, froissant les pages dans ma hâte de terminer ma lecture avant le retour d'Emerson. Tout en lisant, je frémissais d'indignation outragée. Si je pouvais mettre la main sur l'infâme plumitif responsable de ce tissu d'âneries, je l'étranglerais volontiers. Or, hélas, je connaissais parfaitement le coupable. J'avais cru – ou du moins espéré – que l'imagination débridée de Kevin O'Connell s'était un peu calmée avec l'âge, mais manifestement il était retombé dans ses vieux travers. Après tout, il était l'un des premiers à avoir jadis usé à son profit – et à celui du journal dans lequel il écrivait, le Daily Yell – de la toute nouvelle fascination des Britanniques pour l'Égypte ancienne. Cela s'était passé en 1892— Mon Dieu, déjà plus de vingt ans – et j'avais fait la connaissance de ce rouquin d'Irlandais à Louxor alors que mon cher Emerson avait noblement accepté d'y mener à bien les fouilles du défunt lord Baskerville...

Que de souvenirs !

Il faut dire que le service des Antiquités était alors en émoi après plusieurs morts inexpliquées sur le site et les ouvriers égyptiens au bord de la panique, sinon de l'émeute. Et Kevin, jeune journaliste ambitieux et déjà opportuniste, avait eu l'idée du titre accrocheur qui avait fait sa gloire : « La malédiction du Pharaon ». L'affaire – qui eut beaucoup de succès – avait rendu Emerson enragé. Par la suite, Emerson et moi – ou devrais-je dire moi et Emerson ? – avions réussi à prouver que ces morts, loin d'être causées par un esprit vengeur, avaient été provoquées par la vilenie d'une femme immorale et cupide, mais malheureusement cette banale réalité n'avait pas découragé les ragots, ni apaisé la crédulité de la populace.

Et voilà que tout recommençait – ou presque…

Car les temps avaient changé – et le statut de mon époux était bien différent. Cette fois, il n'y aurait pas de veuve éplorée venant se jeter aux pieds d'Emerson pour le supplier de reprendre le chantier afin de délivrer l'âme de son prédécesseur de la damnation éternelle. La veuve actuelle, c'est-à-dire lady Carnarvon, se trouvait totalement dépassée par les évènements. Quant à sa fille, l'Honorable lady Evelyn Herbert, elle avait donné à la cause de son père un autre champion. D'après ce que j'avais pu constater de visu durant les années précédentes, cette noble péronnelle éprouvait pour la rudesse plébéienne d'Howard Carter un penchant certain – du moins plus vif que les bonnes mœurs ne le permettaient. J'étais sans doute partiale mais je n'appréciais guère l'attitude qu'avait toujours affichée cette fille prétentieuse et vaine à notre égard.

Quant à Howard… Ah, Howard – Quelle déception que ce garçon.

C'était en 1890 qu'Howard Carter, jeune Britannique d'origine modeste, avait obtenu un premier emploi de dessinateur et aquarelliste au British Muséum. Il fut chargé dans un premier temps de copier des hiéroglyphes avant d'être envoyé au Caire l'année suivante pour y devenir sur le terrain l'assistant de l'égyptologue anglais Flinders Petrie – un homme sérieux et efficace mais aussi, hélas, le principal concurrent d'Emerson, ce qui a toujours beaucoup nui à nos rapports. Si le jeune Howard manquait d'éducation et de vernis, il devint peu à peu un égyptologue compétent au contact de son mentor.

C'est ainsi qu'une dizaine d'années plus tard, Gaston Maspero, le Français alors conservateur du musée du Caire, lui confia en toute confiance le poste d'inspecteur des Antiquités. La carrière d'Howard semblait lancée et je me souvins de son enthousiasme d'alors. Malheureusement, il y eu ensuite une querelle ridicule entre des touristes fortunés et des Égyptiens sous les ordres d'Howard – qui défendit ses hommes et fut forcé de démissionner. Emerson et moi avions vigoureusement pris son parti mais notre intervention resta sans effet.

Suivirent alors des années difficiles et Howard vécut de petits trafics, devenant de ce fait méprisé de la plupart de ses anciens collègues. Ce fut alors que Gaston Maspero le présenta à un riche oisif passionné d'égyptologie, lord Carnarvon, qui lui offrit un poste à son service. Dès sa première saison en 1906, Howard et son équipe découvrirent une tombe princière de la XVIIème dynastie, pillée mais néanmoins intéressante, et la trouvaille enthousiasma son nouveau mécène. « Tous des vautours ! » tempêta Emerson.

Plus tard, lorsque le riche Américain Roger Davis renonça à son firman dans la vallée des Rois, ce fut Carter qui pressa Carnarvon d'en demander la concession, croyant aveuglement aux prédictions d'Emerson qui affirmait que toutes les tombes royales n'avaient pas été découvertes. Lord Carnarvon accepta et obtint le firman, hélas au détriment d'Emerson qui avait alors un problème relationnel – un de plus – avec le service des Antiquités. Enragé, Emerson regretta plus d'une fois ses confidences à Howard, mais il était trop tard. Malgré des manœuvres plus ou moins contestables, mon bouillant époux ne put jamais obtenir que Carter renonçât à son projet.

Pendant la guerre, les fouilles connurent une longue interruption mais il y a deux ans, nous avions dû assister à la découverte inouïe de la tombe de Toutankhamon – sans pouvoir y participer.

Emerson ne s'en était pas remis. Une tombe royale inviolée était le rêve de sa vie, la consécration d'une carrière d'archéologue…

De manière assez peu officielle (je dois l'avouer), Emerson et moi avions pu pénétrer dans la tombe dès la nuit de sa découverte – vision fabuleuse que je n'oublierai jamais. Bien que de dimensions modestes, la première chambre regorgeait d'objets rares et précieux, notamment trois lits de parade et deux chars d'or ainsi que deux statues du roi grandeur nature et deux coffrets de vases canopes qui renfermaient ses viscères. Dans la seconde chambre funéraire se trouvait une série de cercueils emboîtés les uns dans les autres. Nous avions appris plus tard que le tout dernier sarcophage, celui qui contenait la dépouille, était en or massif et pesait plus d'une tonne, et que la momie portait un masque d'or de onze kilos à l'effigie du pharaon, le corps étant par ailleurs couvert de pectoraux et de bijoux. Il y avait une troisième salle gardée par une statue grandeur nature d'un chacal allongé représentant Anubis qui renfermait de nombreuses pièces tout à fait remarquables, notamment des trônes magnifiquement décorés ainsi que les barques et le mobilier nécessaires à la vie dans l'Au-delà.

Cette nuit magique datait déjà de deux ans.

D'après les estimations d'Emerson, le seul démontage des différents sarcophages prendrait plusieurs années si le travail était accompli dans les règles. Or, deux ans après l'ouverture du tombeau, Carter n'avait pas encore terminé d'en déménager les quelques deux mille pièces, mais entretemps les règles habituelles de partage avaient changé. Contrairement à ce qui s'était passé au temps de Jefferson Davis, ni lord Carnarvon ni Howard Carter n'avait pu profiter sans réserve de la magnifique découverte. Suite aux pressions conjointes du service des Antiquités, des autorités égyptiennes et – bien entendu – d'Emerson, il avait été décidé que l'ensemble du trésor devait rester en Égypte.

Aux termes de pourparlers longs et difficiles, Howard avait cependant obtenu les droits de publication de sa découverte. Quant aux pièces funéraires, si la plupart étaient envoyées au musée du Caire au fur et à mesure de leur exhumation, certaines – dont par exemple la cuve en calcaire cristallin ou encore le sarcophage en pierre, le plus grand des cercueils anthropoïdes connus – resteraient en place dans le tombeau de la Vallée des Rois. Á ma connaissance, le musée de Louxor avait aussi réclamé certaines pièces de la collection.

Pendant des années, sinon des décennies, Emerson et moi-même avions fait partie des rares amis d'Howard Carter. Nous l'avions encouragé à ses débuts, puis soutenu moralement durant les années difficiles. Le jeune homme avait toujours fait montre d'une admiration sans bornes envers Emerson – et je dois ajouter, envers moi, ce qui avait parfois provoqué la jalousie toujours latente de mon fougueux époux. Mais nous représentions une parfaite réussite professionnelle dans le domaine auquel Howard aspirait et sans doute n'avions-nous jamais pris conscience de la jalousie larvée du jeune homme. Après sa découverte, alors qu'Emerson cherchait à se rendre utile en protégeant le trésor contre les pilleurs, une épouvantable querelle avait éclaté entre la droiture de mon époux et l'aveuglement borné de lord Carnarvon. Bien entendu, Emerson s'était emporté et avait maudit le pompeux aristocrate avec énergie. Il avait ensuite été évincé du site. Définitivement. Le cher homme ne s'en était toujours pas remis.

Et Howard avait pris fait et cause pour son employeur.

Je connais, aime et admire Emerson depuis trente ans. Il a été – il est toujours – le meilleur égyptologue de tous les temps, le meilleur mari, le meilleur homme qui soit sur terre, mais ses nombreuses qualités ne m'aveuglent pas sur ses petits défauts. Emerson est emporté et têtu. Grâce à des colères aussi violentes qu'expressives, il mérite bien son surnom égyptien de « Maître des Imprécations ». Il a toujours refusé d'admettre que la vérité n'est pas toujours bonne à dire, et encore moins à entendre.

Aussi, lorsque la vengeance mesquine d'un prétentieux noblaillon l'avait privé de partager une découverte unique dans la profession à laquelle il était dévoué corps et âme, le choc avait été terrible.

Et nous en subissions toujours les conséquences, songeai-je sombrement, en repensant à ces derniers mois.

Je dois dire que moi-même, Amelia Peabody Emerson, me sentais tout aussi dévouée envers l'égyptologie qu'Emerson. J'avais épousé l'homme mais aussi la profession et au cours des années, nous avions cheminé main dans la main sur le chemin glorieux des découvertes – en couple d'abord, en famille ensuite – famille qui s'est agrandie avec le temps. Tout d'abord était arrivé notre fils unique, Walter Peabody Emerson, plus connu en Égypte sous le sobriquet de Ramsès. Notre fils, archéologue compétent et philologue exceptionnel, avait épousé notre pupille, Nefret Forth, belle jeune femme qui était aussi l'un des premiers chirurgiens féminins de son époque – preuve de son courage et de sa ténacité. Ils avaient trois enfants, des jumeaux de sept ans, David John et Charla, et une petite fille qui venait de fêter sa première année. Prénommée Lily d'après la défunte mère de Nefret, le bébé était une enfant à la fois ravissante et éthérée, avec des cheveux pâles comme un clair de lune filé d'argent et une peau blanche comme l'ivoire. Elle était silencieuse et souvent inexpressive, mais ses immenses yeux noirs et brûlants l'empêchaient de n'être qu'une froide statue. Parfois, en la regardant, je repensais au sort funeste de celle dont elle portait le prénom. Bien entendu, je n'évoquais jamais ces craintes à haute voix. Nefret ignorait que sa mère était morte folle après avoir tenté de la tuer.

Pauvre Nefret.

La naissance de Lily avait été très difficile pour elle. Pendant plusieurs heures, nous avions craint de perdre la mère et l'enfant. Malgré son air impassible, je savais que Ramsès en avait été bouleversé jusqu'au plus profond. Il n'avait pas émis de réserve au vœu de son épouse concernant le prénom du bébé. Nefret n'aurait plus à craindre une telle épreuve : Il n'y aurait pas d'autres enfants, le chirurgien qui l'avait opérée y avait veillé.

La jeune femme avait été si affaiblie que Ramsès avait dû repousser leur projet d'installation au Caire, le climat égyptien étant déconseillé dans l'état de son épouse. Ils s'étaient donc établis depuis quelques mois en Angleterre, à Amarna House, où Ramsès avait de quoi s'occuper avec les publications qui avaient fait sa renommée tandis que Nefret recouvrait peu à peu la santé.

Il avait été décidé que notre autre pupille de seize ans, Sennia, resterait avec eux afin de parfaire son éducation. Les origines mixtes de la jeune fille se discernaient sur son visage où se mêlaient la chaude carnation de sa mère – une toute jeune prostituée égyptienne morte tragiquement – et des yeux gris acier tout semblables aux miens. Je tenais mes yeux de mon père et, contrairement à ce que pensaient les mauvaises langues, Sennia n'avait pas hérité les siens de Ramsès mais de mon neveu, Percy Peabody, un infâme personnage mort pendant la guerre après avoir trahi sa patrie. Percy avait été l'ennemi intime de Ramsès depuis qu'ils étaient enfants. Une question d'hérédité sans doute car son père, mon frère aîné James, avait persécuté ma propre enfance. Nous avions recueilli Sennia après la mort de sa mère et elle était devenue notre première petite-fille.

Une fois les enfants retournés en Angleterre, Emerson et moi étions demeurés seuls à Louxor où nous avions passé une morose saison de fouilles avant d'entreprendre une longue croisière sur le Nil. Il y a longtemps que nous nous étions promis cette escapade. Notre dahabieh, l'Amelia, avait d'abord filé vers le sud pour revoir le temple dédié à Horus à Edfou et le temple ptolémaïque de Kom Ombo consacré aux divinités Sobek, le dieu crocodile, et Haroeris, une forme ancienne locale du dieu faucon Horus. Puis nous étions allés jusqu'à Assouan pour une promenade romantique en felouque autour de l'île Eléphantine suivie d'une visite du Jardin botanique de l'île Kitchener, un refuge de fraîcheur fort apprécié des oiseaux. Nous poussâmes ensuite jusqu'au temple de Philae où Emerson se montra très empressé. En remontant, la moyenne Égypte nous offrit son cortège de sites prestigieux. Tell el-Amarna, l'endroit béni où j'avais connu mon mari, mais qui était aussi – égyptologiquement parlant – la concrétisation en pierre du rêve grandiose du pharaon hérétique, Aménophis IV – Akhenaton. Il ne restait plus grand chose de la ville elle-même, hormis le tracé du palais royal et du grand temple attenant. Mais, malgré les outrages du temps, « l'horizon d'Aton » apparaissait toujours dans son cirque de montagnes percées des noires cavités des tombes qui témoignaient de la plus singulière des aventures religieuses et intellectuelles de l'ancienne Égypte.

Ensuite, nous étions remontés jusqu'à Abydos, lieu de pèlerinage du tombeau d'Osiris, dieu des morts, où Sethi Ier fit construire son magnifique temple dont les sept sanctuaires préservaient, dans la pénombre, quelques-uns des plus beaux reliefs que nous ait légués l'Antiquité. Remontant vers le nord, nous revîmes la nécropole de Meir et ses tombes décorées évoquant la vie des Bédouins et des fellahs; puis Tihna el-Gebel avec son image colossale de Ramsès III, escorté des figures d'Amon et de Sobek. Après Kom el-Ahmar, la Butte Rouge, vaste nécropole dont les tombes venaient surtout du Nouvel Empire (XVIII° ou XIX° dynasties), Emerson refusa tout net de se rendre au Speos Artemidos, un lieu primitivement consacré à la déesse-lionne Pakhit puis dédié à la basse-époque à Artémis par les Grecs. Mon cher époux a certaines idées très arrêtées sur ce qui est intéressant ou non en Égypte. Par contre, il accepta que nous nous attardions à Beni Hasan, immense nécropole accrochée aux premières déclivités du désert arabique, et sa falaise creusée d'une multitude de tombes. En visitant quelques-uns de ces hypogées, Emerson disserta longuement de leurs différents types architecturaux : sans colonnes, à colonnes fasciculées et chapiteaux lotiformes et à colonnes cannelées protodoriques. Enfin le site de Dendérah nous fournit l'occasion de revoir l'un des plus beaux temples de la période ptolémaïque, dédié à la déesse Hathor, la dame du ciel. Je savais qu'Emerson avait une passion particulière pour les temples – comme moi pour les pyramides. Il resta pourtant silencieux. Et je n'insistai pas.

En fait, j'avais vécu ce pèlerinage avec une joie mêlée de douleur, comme un adieu à toute une période de ma vie…

— Peabody, ma chérie, vous allez bien ? Mais enfin répondez-moi, crénom.

Le beuglement me fit sursauter, sans compter que des mains fortes m'avaient saisie aux épaules et me secouaient sans ménagement. Comment avais-je pu ne pas entendre Emerson faire irruption dans le salon ? M'étais-je assoupie ? Ce ne serait pas la première fois que je me laissais aller discrètement à une petite sieste durant l'après-midi, mais je m'étonnai un peu que ma vigilance habituelle se soit… Mon Dieu. Le journal. Où était le journal ?

— Emerson, lâchez-moi, je vous prie. Vous me secouez si fort que mes dents en claquent. J'apprécie le sentiment qui anime votre fébrilité, mon chéri, mais il est absolument inutile de me déboîter les épaules pour autant.

— Que diable fichiez-vous ainsi seule dans le noir aussi raide qu'un passe-lacet, Peabody ? Rugit-il sans me lâcher. J'ai cru que vous aviez eu une attaque, bon Dieu.

— Moi, je crois que Grand-maman dormait, fit une voix flûtée.

— Bonjour, Charla, dis-je un peu sèchement. Bonjour, David John. Dormir, moi ? Hum – Où sont vos parents ?

— Ils arrivent, Grand-maman. Ils se sont arrêtés un moment pour voir Lily. Et Sennia est avec eux.

Les jumeaux ne se ressemblaient pas. David John était long et fin, avec les couleurs de sa mère – des cheveux d'or roux, des yeux bleus myosotis – et la peau dorée de son père. Il arborait un air innocent et ouvert des plus trompeurs alors qu'il était en réalité rapide, précoce, et concentré. Aux échecs, c'était même un redoutable prédateur, préparant des coups qui ne pardonnaient jamais une erreur ou une inattention. Il avait aussi des goûts bien arrêtés. Tout en manifestant, sans doute par déférence envers son grand-père, un intérêt poli pour l'archéologie, sa véritable passion se trouvait être la médecine, ce qui faisait le désespoir d'Emerson. David John tenait avec sa mère d'interminables conversations, en particulier sur la composition des différents fluides corporels, et j'avais parfois dû intervenir quand ces détails peu ragoutants épiçaient nos repas.

Tout au contraire, sa sœur était petite et nerveuse, avec d'épais cheveux noirs bouclés et d'immenses yeux sombres. Un vif-argent. Avec son tempérament aussi emporté qu'irréfléchi, elle se mettait régulièrement dans des situations impossibles. Parfois, son amour envers les animaux me rappelait son père au même âge. Ramsès avait jadis enlevé un lionceau de sa cage dorée et la bête, élevée au biberon, avait fini ses jours dans la ménagerie de Chalfont Park.

Mes pensées dérivèrent vers cette résidence dans le Yorkshire dont ma tendre amie et belle-sœur, Evelyn Barton Forbes Emerson, avait hérité à la mort de son grand-père, le dernier duc en titre. C'était dans cette demeure, vénérable vieille bâtisse datant du Moyen Âge et agrandie au cours des siècles, qu'elle vivait avec son époux Walter, le frère d'Emerson. Les (nombreux) enfants d'Evelyn et Walter, tous mariés, y revenaient souvent avec leurs familles…

J'étais perdue dans mes réminiscences quand je fus à nouveau violemment secouée.

— Peabody, vous allez bien ? Mais à quoi jouez-vous, bon sang ?

— Ne jurez pas devant les enfants, Emerson.

— J'aurais dû le faire plus tôt s'il fallait cela pour vous faire réagir, explosa-t-il à bout de patience. Qu'avez-vous donc ?

— Je pensais à notre dernière croisière sur L'Amelia, répondis-je avec sincérité. C'était merveilleux, n'est-ce pas, Emerson ? J'ai vécu ce pèlerinage avec une joie mêlée de douleur, comme un adieu à toute une période de ma vie.

— Bon, dit-il en me relâchant. Si vous vous mettez à proférer des inepties sentimentales, c'est que vous êtes bel et bien redevenue vous-même.

Ramsès et Nefret qui entraient avaient entendu ma remarque – et la réponse qu'elle avait reçue. Leur arrivée sauva Emerson d'une sèche mercuriale mais il ne perdait rien pour attendre. Je lui jetai un regard noir, ce qu'il ne vit pas parce qu'il était tourné vers Charla et bêtifiait en lui tapotant la tête. Je savais que, comme son père jadis, l'enfant détestait que l'on dérangeât ainsi ses boucles. Mais elle aimait son grand-père et ne protesta pas. De plus, il y avait plusieurs années qu'elle ne mordait plus à la moindre contrariété.

— Vous semblez d'humeur morose, Mère, remarqua Ramsès.

— Auriez-vous eu un pressentiment concernant l'Égypte, Mère ? Demanda Nefret les yeux brillants de malice.

— Non, répondis-je en souriant. Je sais bien que j'y retournerai – mais la vie évolue et il n'y a parfois aucun retour possible.

— Je ne veux pas parler de vos pressentiments, rugit Emerson. Sauf si l'un d'eux concerne l'apparition prochaine du plateau à thé. Je meurs de faim. Pourquoi diable ce satané Garg…

Il s'interrompit net.

Et il y eut un silence lourd d'émotion. Notre fidèle maître d'hôtel, décédé depuis peu, manquait à tous – y compris à Emerson, même s'il refusait obstinément de l'avouer.

Gargery avait partagé tant d'aventures avec nous. Le vieux brigand nous avait accompagnés des années durant en Égypte, se dévouant sans compter, surtout envers Sennia qu'il adorait. Lui qui avait l'habitude de se plaindre de tout – de rhumatismes, de la goutte, et autres maladies imaginaires – il était mort d'un cancer de l'intestin, sans nul doute horriblement douloureux, que personne ne l'avait jamais entendu évoquer. Un matin, il n'était pas descendu à l'heure habituelle et nous l'avions trouvé étendu dans son lit, en tenue d'apparat, un sourire serein aux lèvres. Après les funérailles émouvantes que nous avions organisées pour lui, Sennia était restée inconsolable des jours durant. Evoquer Gargery lui était encore difficile, aussi Emerson jeta-t-il un regard traqué autour de lui avant de constater, fort soulagé, que la jeune fille n'était pas encore parmi nous.

Elle arriva peu après, ayant manifestement pris le temps de se recoiffer après avoir joué avec Lily. Elle adorait le bébé. Il me sembla que Sennia avait grandi de plusieurs centimètres au cours des derniers mois. Á seize ans, avec son ascendance égyptienne, elle était déjà femme et je l'examinai en cachant une légère inquiétude. Toujours coquette, elle était vêtue à ravir – gants blancs, robe jaune pâle, col en dentelles – des couleurs qui seyaient à sa carnation chaude.

Derrière elle suivait notre nouveau majordome, Tom Evans, avec un plateau garni de mets. La conversation reprit tandis que Sennia nous servait le thé avec une grâce étudiée.

Après avoir rapidement dévoré plusieurs gâteaux, Charla s'assit sur le tapis et se mit à jouer avec un chaton. Pour lui échapper, la petite bête se faufila sous le canapé où je me trouvais assise. Charla s'agenouilla aussitôt et tendit le bras sous le siège. Surprise ma tasse à la main, je n'eus pas le temps de l'en empêcher.

— Charla, ne…

— Oh, regardez ! S'écriait-elle déjà tirant à elle l'objet du délit. Il y avait un journal tombé sous le canapé.

Le cri de Charla – elle possédait une voix aigüe parfaitement audible – aurait sans doute suffi à attirer les regards, mais le mot « journal » provoqua une réaction en chaîne. Nefret éclata d'un rire musical, Ramsès étouffa une quinte de toux suspecte, David John jeta à sa sœur un regard condescendant tout en pinçant les lèvres, Sennia leva un sourcil distingué en imitant une expression habituelle de Ramsès et le visage d'Emerson prit une couleur ponceau qui faisait un contraste curieux avec ses yeux bleu saphir.

En réalité, je ne levai pas les yeux vers lui, mais j'ai assez souvent vu Emerson fou de rage pour n'avoir aucun mal à imaginer l'image qu'il présentait.

— Enfer et dam…, éructa-t-il en s'interrompant avec peine. Je croyais pourtant avoir brûlé ce torchon.

— Vous l'avez fait, répondis-je d'un ton pincé. J'ai été obligée de racheter un exemplaire.

— Et j'en ai un autre dans ma chambre, ajouta aimablement Nefret – qui s'attira aussitôt un regard outragé d'Emerson.

— Vous n'empêcherez jamais les journalistes de s'exprimer, Père, remarqua Ramsès. Et puis, il arrive que les journaux contiennent des informations intéressantes. Parle-t-on encore de ces premiers « Jeux Olympiques » d'hiver qui se sont déroulés en France ?

— Grotesque ! Explosa Emerson furieux. Comment doter du nom d'Olympiques les pitreries de ces malheureux jetés à l'avidité de la foule ? C'est une aberration qui ne durera pas.

— Une aberration ? Protesta Nefret. Voyons, Père, j'ai lu qu'il y avait seize nations participantes et des milliers de spectateurs. C'est la reprise d'une tradition qui date de la Grèce Antique, et je trouve l'idée magnifique.

— Les gens s'en lasseront vite, aboya Emerson en repoussant de la main un plateau de sandwiches que lui présentait Sennia. Mais ce n'est pas les jeux que vous regardiez, Amelia, n'est-ce pas ? Avouez que vous vous repaissiez du bulletin nécrologique.

— Ils utilisent à nouveau leur titre phare : « La vengeance du Pharaon », intervint mon fils. Cela devient un vrai registre des victimes successives. De qui s'agit-il cette fois ?

— D'Archibald Douglas Reed, répondis-je.

— Celui qui avait reçu l'ordre de radiographier la momie afin de voir s'il n'y avait pas de « corps étrangers » – Entendez par là : Des bijoux – à l'intérieur de la dépouille, grogna Emerson.

— Il est tombé malade dès le lendemain, fit remarquer Nefret, les sourcils froncés. C'était curieux qu'un homme de constitution robuste ait ainsi été emporté en quelques jours.

— Le révolutionnaire russe, Vladimir Ilitch Lénine, est mort en janvier dernier, dit Ramsès, pince-sans-rire, et en février a disparu le président américain, Thomas Woodrow Wilson. Et personne n'a attribué leurs décès à la malédiction de Toutankhamon ?

— Très drôle, fit Nefret avec une grimace tout à fait inconvenante. Avoue que le décès du docteur White l'an passé était davantage relié à Toutankhamon.

— C'était un crétin, grogna Emerson.

— C'était un zélé collaborateur de Carter, contrai-je, et aussi l'un des premiers à pénétrer dans la chambre mortuaire. Il parait que c'est en ressortant qu'il aurait ressenti un malaise suivi d'une sorte de crise nerveuse. Et il s'est pendu quelques jours après – au grand désespoir de sa famille. Il a dit dans sa lettre d'adieu : « J'ai succombé à une malédiction qui me force à disparaître ».

— Mais comment diable sauriez-vous que c'est la vérité ? Explosa Emerson les bras au ciel. Ce tissu d'âneries vient de l'imagination malsaine de ces satanés journalistes.

Il m'arracha le journal des mains et le lut à voix haute, en pointant rageusement quelques phrases :

— « Le célèbre égyptologue britannique » – Ah, vraiment. Rien que ce titre prouve bien le grotesque de leurs dires – « du grand pharaon égyptien Toutankhamon » – Peuh. Un malheureux roitelet qui n'a régné que quelques années…« une glorieuse assemblée » – de parfaits abrutis, oui – « la porte d'or de la tombe royale » – elle n'existe pas – et leur inscription – la malédiction, bah – pas davantage.

Etouffant de rage, il jeta le journal à terre et le piétina. Je m'avisai alors que Sennia et les jumeaux le regardaient avec de grands yeux fascinés. Quant au chaton, il avait prudemment disparu.

— Nous devrions changer de sujet, dis-je fermement.

— Le thé est un moment vraiment intéressant dans cette famille, dit Nefret en tendant sa tasse à Sennia. Donne m'en encore un peu, je te prie.

— J'ai lu au début de l'année dans le Times qu'un gouvernement travailliste a été pour la première fois élu en Angleterre, dit David John. Est-ce une invention de journalistes, Grand-papa ?

— Crénom.

— Emerson.

— Je m'inquiète davantage de la victoire du parti de Mussolini aux élections italiennes, marmonna Ramsès d'une voix étrange tout en regardant son fils. Je préférerais que ce soit une invention.

Nous étions en milieu d'après-midi. Le temps était frais, un peu gris mais clair. En tournant les yeux vers la fenêtre, j'eus pourtant l'impression qu'un nuage menaçant passait brusquement devant le soleil. Le tonnerre résonna au loin dans un sourd grondement, comme une sorte d'avertissement. Je frissonnai.

Une fois les enfants remontés, Sennia s'excusa aussi et la conversation se ralentit quelque peu – le départ des chers petits nous laissait souvent quelque peu fatigués. La remarque de David John avait créé une diversion certaine. Savoir qu'il lisait régulièrement le Times avait déjà entraîné une polémique, mais apprendre de surcroît qu'il comptait envoyer une « histoire gothique » afin de la faire publier en feuilleton avait atteint un sommet. Emerson préférait encore envisager son petit-fils en médecin qu'en écrivain ou journaliste. Sans doute jalouse de l'attention portée à son frère, Charla avait également évoqué son avenir, nous indiquant qu'elle hésitait encore entre actrice dramatique et cantatrice d'opéra. Á mon avis, pour cette dernière option, son organe vocal possédait certainement la puissance nécessaire. Emerson était resté sans voix, une réaction dont la fillette apprécia la rareté. Sennia était alors intervenue d'une voix posée pour annoncer qu'elle-même étant enfant avait rêvé d'être à la fois archéologue… et aviatrice. Á ses premiers mots, Emerson s'était rengorgé – avant de se renfrogner.

Mais la discussion avait eu du bon : pour un moment, il avait oublié Toutankhamon.

Peu après, Evans nous apporta le courrier du soir. D'un œil vaguement inquisiteur, je détaillai notre nouveau majordome dont la haute stature était si différente de la silhouette voutée de Gargery. Je ne m'étais pas encore complètement habituée à ce changement. Evans portait beau, le cheveu grisonnant, la mine austère et légèrement hautaine. Nul n'aurait deviné qu'il avait passé la plus grande partie de sa vie dans la rue. Cet ancien complice de Sethos avait manifestement acquis un certain vernis de son ancien maître.

Mon beau-frère nous l'avait amené à la fin de l'an passé, l'ayant trouvé dans la misère, très affaibli des suites d'un méchant coup de couteau. L'homme ne souhaitait manifestement pas que les autorités se penchent sur son cas, aussi Sethos avait-il confié le blessé aux bons soins de Nefret.

Depuis lors, Evans ne nous avait plus quittés. Je ne sais trop comment il en était arrivé à prendre la place de Gargery après la mort de celui-ci.

Les choses semblaient s'être faites d'elles-mêmes.