chapitre 14

Manuscrit H

Ramsès vit partir ses parents avec un soulagement mêlé de résignation. Il savait que l'inaction des dernières semaines leur avait pesé et qu'ils partaient avec l'enthousiasme de deux collégiens en vadrouille mais il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour eux. Le trafic des antiquités n'était pas mené par des enfants de chœur et une intrusion ne pouvait qu'irriter les coupables. Bien entendu, son père était dans une forme physique époustouflante pour son âge, mais il n'avait pas à Londres les mêmes contacts et les mêmes appuis qu'à Louxor. Emerson allait-il se retrouver seul face à une bande bien organisée ? Ramsès regretta brusquement que son oncle aux talents si controversés ne puisse apporter son concours à son frère. Mais Sethos lui aussi prenait-il de l'âge ? En Amérique, il ne semblait se préoccuper que de sa future retraite. Pourquoi Emerson n'appliquait-il pas ce même principe ? C'était certainement la faute de sa mère. Rien ne la calmerait jamais. C'était une idée terrorisante et amusante à la fois. Ramsès secoua la tête et admit qu'il n'y avait rien qu'il puisse faire pour l'instant. Après tout, David et lui n'avait rien découvert ni à Londres ni à Highclere. Peut-être ses parents auraient-ils un séjour tranquille après tout ?

Et peut-être aussi qu'il gelait en enfer.

Afin de se changer les idées, Ramsès demanda l'aide de Nefret pour interroger les domestiques au sujet de la disparition de Morcook.

Peu après, alors que Lia sortait dans le parc avec les enfants et Cairn, David rejoignit ses amis dans la bibliothèque.

— Alors, où en êtes-vous ?

— Nous avons interrogé tout le monde, dit Nefret en secouant sa tête blonde. Personne ne sait rien.

— Je m'étonne que tante Amelia et le professeur soient partis sans mener cette enquête, répondit David en plaisantant puis il vit le visage de Ramsès et s'interrompit : Qu'y-a-t-il ?

— Je n'aime pas cette histoire, avoua Ramsès. Morcook a forcément été aidé dans son évasion.

— Evasion ? Mais il n'était pas prisonnier, n'est-ce pas ?

— Il aurait dû s'expliquer davantage, grommela Ramsès. Il a sciemment joué les malades et je suis certain qu'Evans…

— Il n'a pas joué les malades, protesta Nefret. Il avait reçu un coup de couteau et perdu beaucoup de sang. Il était réellement très affaibli.

— Allons donc, contra Ramsès d'une voix glacée. Tu m'as dit ne pas comprendre son apathie persistante.

— Tu penses qu'Evans l'a aidé à s'enfuir, n'est-ce pas ? Demanda Nefret sans relever la remarque. Et tu penses que tous les deux obéissent à Sethos ? J'aimerais aussi le croire.

— Pourquoi donc ? Demanda David éberlué.

— Parce que j'ai confiance en lui, affirma Nefret avec emportement. S'il est réellement derrière toute cette affaire, alors nous ne sommes pas en danger. Mais si Mr Morcook obéit à un autre motif, j'ai peur pour les enfants.

— Pour les – Mais quelle idée, s'exclama Ramsès en redressant la tête d'un mouvement vif. Les enfants ne risquent rien. Les premiers visés sont mes parents. Morcook n'a-t-il pas disparu dès qu'ils ont parlé de s'absenter pour aller enquêter à Londres ?

— Mon Dieu, s'exclama Nefret.

— Allons, du calme, dit David en regardant ses amis tour à tour. Pour ma part, je crois que Sethos est parfaitement apte à juger du caractère d'un homme. S'il a confié à Evans et Morcook le rôle de veiller sur sa famille, c'est qu'ils devaient en être dignes.

— Ni Père ni moi n'avons besoin de nounous, grinça Ramsès les dents serrées.

— Sethos a donné à ses hommes la mission de veiller sur nous par rapport à ce trafic de fausses antiquités, dit Nefret en regardant Ramsès les sourcils froncés. Même s'il a quitté le marché illégal, il le connaît bien et y a gardé des contacts qui peuvent être utiles dans ce cas précis. Après tout, ne prétend-on pas qu'il est vital de bien connaître ses ennemis ?

— Nous n'avons que la parole d'Evans et de Morcook pour croire qu'ils suivaient les ordres de Sethos, souligna Ramsès. Pourquoi aurait-il demandé à Morcook de nous faire parvenir un faux scarabée ?

— Pour d'attirer l'attention de Père, proposa Nefret.

— Morcook pouvait être lui-même le faussaire – ou son complice, dit Ramsès. Sinon pourquoi était-il en possession d'un plan de la tombe de Toutankhamon ?

— Je ne sais pas, avoua Nefret. Mais je ne trouve pas ce détail très important.

— Si Sethos y est réellement mêlé, je peux t'affirmer que chaque détail est important.

— Tu as dit une fois que son esprit fonctionnait comme le tien, rappela David – qui s'attira aussitôt un regard fulgurant. Ce plan de la tombe te fait-il penser à quelque chose ?

— Non, grinça Ramsès.

— Il y a aussi cette histoire de message concernant Richard Bathell, le secrétaire de Carter qui est mort d'une maladie de cœur.

— C'est triste, dit Nefret, mais je ne vois pas le rapport.

— Oui mais l'autre secrétaire n'est pas mort et peut-être Morcook est-il parti à sa recherche. Comment s'appelait-il déjà ?

— Alasdair Asquith, c'est un Ecossais.

— D'après Mr Morcook, Mr Asquith a été lié à Mary Scott-Arthur, l'infirmière de lord Carnarvon qui est morte récemment.

— Tu as raison, David. Cet Asquith semble une piste que nous n'avons pas explorée. Mais comment Morcook compte-t-il le retrouver ? Si Asquith est en Amérique avec Carter…

— Mais Carter est-il bien en Amérique ?

— Je crois que nous devrions écrire à Sethos et lui poser directement la question, dit Nefret. Je m'en charge.

— Fais attention à ce que tu mets dans une lettre, chérie.

— Sethos saura lire entre les lignes, dit Nefret le regard hautain.

Le hurlement strident d'un enfant retentit soudain à l'extérieur. Aucun des trois adultes ne s'inquiéta particulièrement.

— Quelle bonne idée que j'ai eue d'acheter ce chien ! Soupira Ramsès.

— Je parierais plutôt sur une fantaisie d'Evvie, proposa David en grimaçant.

— Et si nous allions plutôt à la rescousse de Lia ? Dit Nefret.

Cairn était tombé dans un terrier et avait failli être enterré. Ramsès le récupéra, et sermonna ensuite David John sur son manque de prévoyance. Le garçon écouta son père avec un visage fermé.

Soudain Ramsès se tut et fixa longuement son fils. Que se passait-il derrière ses yeux angéliques ? Ils étaient de la couleur de ceux de Nefret, mais leur expression opaque, lointaine, était bien différente. Lorsque Ramsès réalisa qu'il ne connaissait pas les pensées de son fils, il se souvint de sa propre enfance, de son monde intérieur si riche que ses parents ne partageaient pas. Durant des années, sa seule compagne de jeu avait été la chatte Bastet, puis ensuite Nefret – lorsqu'il avait dix ans – et enfin David quatre ans après.

Á l'âge de son fils, il vivait une enfance solitaire, mêlé aux aventures archéologiques de ses parents qui tentaient – en vain – de lui en interdire les dangers. Après avoir passé les premières années de sa vie à tenter de s'exprimer, il s'était renfermé car personne ne l'écoutait. Toujours contrariante, sa mère lui avait alors souvent reproché son manque d'expression, son impassibilité, sans réaliser que cela avait été une défense pour empêcher les adultes de pénétrer ses pensées.

Et depuis peu, David John agissait de même.

Le problème était que les adultes voulaient régir la façon dont les enfants devaient vivre, fixant pour eux des règles strictes – qu'eux-mêmes ne respectaient pas toujours. Pour contourner ces règles, un enfant apprenait à protéger ses pensées. Mais Ramsès ne souhaitait pas avoir avec ses propres enfants la relation trop hiérarchisée que lui-même avait eue avec ses parents. Il avait aimé ses parents, bien entendu, et avait pourtant dû attendre l'âge adulte pour réaliser à quel point. La nature britannique n'encourageait guère les démonstrations d'affection. Mais Nefret n'avait pas été élevée avec ces restrictions. Nefret aimait avec passion, et démontrait ses affections sans contraintes. Sous son égide, la lourde carapace qui avait si longtemps bridé les émotions de Ramsès s'était enfin fissurée. Saurait-il créer avec ses enfants, avec son fils, des rapports plus authentiques ?

N'était-il pas déjà trop tard ?

De plus, Ramsès avait le sentiment pénible que l'avenir de sa progéniture était menacé. La paix obtenue contre les Allemands était injuste et trop de déception, d'amertume, murissait dans l'ombre, comme un abcès au cœur de toute une nation vaincue. Les signes étaient menaçants et prenaient de l'amplitude. Ramsès suivait avec inquiétude la montée du fascisme dont la dernière victoire était celle de Benito Mussolini aux élections italiennes. Les Allemands accepteraient n'importe quoi pour retrouver leur honneur national. La paix actuelle, « les années folles » comme disaient les Français, n'étaient qu'une période de transition sans base solide. Les vainqueurs dansaient sur des sables mouvants. Le problème ne concernait pas que l'Europe. Une autre forme de totalitarisme, l'islamisme, fomentait également en Égypte pour contrecarrer l'influence religieuse de la Turquie. Le Moyen-Orient lui aussi serait en feu d'ici quelques années, tant pour lutter contre des différends religieux que par rapport au nationalisme.

Sethos devait avoir compris tout cela, puisqu'il cherchait à s'établir en Amérique. Serait-ce un endroit préservé, loin des conflits ? Dans ce cas, il était ironique que Cyrus Vandergelt veuille au contraire rester en Angleterre. Sans doute son âge le mettrait-il à l'abri de cet avenir si sombre.

Ramsès ne savait quoi décider pour sa famille sur des craintes encore infondées. Cyrus était l'un des rares Américains qu'il appréciait. Il ne s'imaginait pas vivre en Amérique. Il ne se sentait pas prêt à renoncer à son mode de vie actuel, partagé entre l'Angleterre et l'Égypte, mais qu'en était-il de ses enfants ? D'ici vingt ans au plus tard, la poudrière européenne exploserait et ils se trouveraient alors en plein dans la tourmente. La guerre était une chose affreuse et Ramsès espérait de tout cœur qu'il se trompait. Il ne souhaitait en aucun cas vivre cela une seconde fois.

— Qu'est-ce que vous fichez ici ? Demanda grossièrement Emerson.

— Emerson, je vous en prie, intervins-je aussitôt tout en accueillant le visiteur qui venait d'être introduit dans la bibliothèque par le maître d'hôtel d'Evelyn.

Il n'y avait aucune possibilité de l'évincer sans nous montrer grossiers. Cette considération aurait pu ne pas décourager Emerson mais je cédai à la curiosité qui me rongeait.

L'homme était de taille moyenne et ses cheveux noirs et grisonnants dégageaient un front haut et intelligent. Dans son visage acétique aux méplats marqués, un long nez fin et un menton saillant encadraient sévèrement ses lèvres minces. Nous l'avions rencontré à Londres à l'automne 1915, au cours d'un diner mémorable dans la luxueuse résidence de lord Salisbury à Berkeley Square. Côté féminin, Nefret et moi avions été accueillies par lady Salisbury qui avait ensuite fait de la figuration polie dans la conversation. Côté masculin, outre Ramsès et Emerson, il y avait aussi le frère de notre hôte, lord Edward Salisbury, alors conseiller financier du Sultan en Égypte. En réalité, lui et ses pairs contrôlaient le gouvernement. Je ne peux pas dire que l'ambiance de ce dîner avait été très détendue. Depuis toujours, Emerson détestait l'élite sociale britannique. En Égypte, celle-ci se composait de pompeux officiers et de leurs prétentieuses épouses. Notre fréquentation de cette clique dorée avait toujours été réduite au minimum. Emerson n'avait pas apprécié le dîner mondain chez lord Salisbury. Bien entendu, le fait que lord Edward et son acolyte l'aient monté dans le but de tenter de recruter Ramsès pour une nouvelle mission secrète et dangereuse n'avait pas amélioré son humeur. La mienne non plus d'ailleurs. Et Nefret s'était montrée particulièrement empressée à défendre le droit de son époux de vivre en paix.

Au cours de cette première rencontre, l'homme s'était présenté sous l'alias de « Mr Smith ». Nous avions bien entendu tous compris qu'il dirigeait une quelconque section des Services Secrets britanniques. Laquelle au juste ? Ce n'était pas très clair. Chaque service se cachait derrière des dénominations compliquées et les détails étaient rarement étalés dans le domaine public.

Quelques mois plus tard, nous avions retrouvé le mystérieux Mr Smith au Caire où lord Edward le présentait comme l'Honorable Algernon Bracegirdle-Boisdragon, officiellement rattaché au ministère des Travaux Publics. Avec un tel patronyme, ricana aussitôt Emerson, il était compréhensible qu'il se soit rebaptisé « Smith ». Comme il s'était aussi trouvé que Mr Smith était le supérieur hiérarchique de Sethos, alors membre actif de son organisation, nous avions hélas dû fréquenter le personnage davantage que nous ne l'aurions souhaité.

La dernière fois que j'avais vu Mr Smith avait été l'an passé, en Égypte, lorsque Sethos avait officiellement démissionné des Services Secrets avant d'épouser Margaret Minton. C'était juste après une tentative d'assassinat des principaux membres du protectorat britanniques, un complot compliqué qui impliquaient les nationalistes égyptiens mais aussi des membres influents de l'industrie, la branche dure et conservatrice de notre pays.

Je ne m'attendais en aucun cas à revoir notre vieil ennemi. Ennemi est sans doute un terme un peu violent mais mes sentiments envers notre visiteur n'étaient pas très amicaux, et ne l'avaient jamais été.

— Bonsoir professeur, dit Mr Smith poliment. Mes hommages, Mrs Emerson.

— Je suis surprise de vous voir, dis-je franchement. Nous venons juste d'arriver à Londres.

— Il le sait sûrement, Peabody, grogna Emerson.

— Nous feriez-vous surveiller ? Demandai-je outrée.

— Laissez-moi au moins le temps de m'expliquer, chère madame, dit Smith en s'asseyant sans attendre que nous le lui proposions.

— C'est mon frère qui vous a prévenu, je suppose, dit Emerson d'un ton amer.

— Je n'ai plus eu de contacts avec Mr… Hum – Williamson depuis qu'il a démissionné, répondit Mr Smith. En réalité, c'est son épouse qui m'a contacté.

— Margaret ? M'exclamai-je.

— Voyez-vous, Mrs Emerson, ma grand-mère maternelle était cousine au second degré avec le cinquième duc de Durham, le défunt grand-père de Margaret expliqua aimablement Mr Smith (l'Honorable Mr Smith). Nous avions découvert cette lointaine parenté lorsque je l'ai rencontrée pour la première fois, il y a une quinzaine d'années aux Indes. Elle écrivait des articles contestés sur nos difficultés à la frontière et – mais là n'est le sujet. En la retrouvant plus tard au Caire, j'ai renoué avec elle parce qu'elle enquêtait alors sur les Senoussis. Un journaliste ne comprend jamais la nécessité du secret de certaines opérations.

— Et il est toujours utile de rester proche de ses ennemis afin de mieux les connaître, n'est-ce pas ? Dis-je.

— Exactement. Bien entendu, le fait que Margaret cette même année noue une – relation avec l'un de mes meilleurs éléments a été pour moi totalement inattendu.

Il parlait d'une voix posée et un peu froide, avec des arrêts devant certains mots qui, à mon avis, étaient le signe d'un humour discret. Ce détail qui correspondait si peu au personnage m'amusait. Emerson restait silencieux, tout en fixant Mr Boisgirdle-Bracedragon – ou bien était-ce Bracegirdle-Boisdragon ? Je savais bien entendu la raison pour laquelle j'avais du mal à me souvenir du nom exact. J'avais longtemps détesté Mr Smith. Il est bien connu en psychologie que le subconscient a ses propres lois. Je ne fis pas part à Emerson de mes conjonctures qui auraient enflammé encore plus son humeur.

— Qu'est devenue votre sœur, Mrs Bayes ? Demandai-je soudain. Et la jeune Esin ?

— Com… ? Il est parfois difficile de suivre le cheminement de vos raisonnements, Mrs Emerson, répondit Mr Smith après un bref moment de surprise – mais je sus que le délai l'aidait aussi à réfléchir à sa réponse. Ma sœur se porte à merveille, je vous remercie. Elle vit en Ecosse actuellement. Quant à Miss Sahin, elle a épousé un Européen à la fin de la guerre.

Je ne demandais pas ce qu'était devenu le père d'Esin, et Mr Smith ne l'évoqua pas davantage. Pourtant je sus soudain de façon certaine que Sahin Pacha, l'ancien chef des Services Secrets turcs qui avait été l'allié des Allemands – et avait aussi tenté de tuer Sethos et Ramsès – n'avait pas survécu à sa captivité.

— Qu'est-ce que vous fichez ici ? Répéta soudain Emerson.

— Je suis venu demander ce que vous saviez, répondit Mr Smith.

— A quel sujet ? Ne puis-je m'empêcher de dire tandis qu'Emerson me jetait un regard noir.

— Vous vous rappelez la situation au Moyen-Orient il y a deux ans ? Continua Mr Smith d'une voix calme. L'Égypte et l'Irak étaient alors au bord de l'explosion et notre pays hésitait sur la façon d'intervenir. Certains de nos extrémistes prônaient une intervention militaire en masse ainsi que le rétablissement d'un mandat officiel.

— Au point de fomenter des assassinats, dis-je.

— Pas exactement, dit Mr Smith avec un hochement de tête, mais les patriotes et les impérialistes de Grande Bretagne étaient certes des cibles évidentes, appuyés par tous ceux qui clamaient que les non-Européens étaient incapables de se gouverner eux-mêmes.

— Ces foutriquets étaient utilisés, grogna Emerson, et les véritables instigateurs comptaient profiter de la situation pour s'enrichir davantage.

— Le Moyen-Orient a tant de matières premières, dis-je.

— Oui. Il y a le pétrole d'Irak, le coton et les denrées comestibles d'Égypte, et la main d'œuvre à bas prix.

— Mais le complot a été arrêté, rappelai-je.

— Ces gens-là ont toujours plusieurs opérations en cours, rappela Mr Smith. C'est une sorte d'hydre de Lerne : Dès qu'une tête est coupée, plusieurs repoussent aussitôt.

— La métaphore est facile, grommela Emerson.

— Voyez-vous, continua Mr Smith sans se troubler, nous vivions, économiquement parlant, une situation difficile, ici-même en Grande-Bretagne. Le chômage est une vraie catastrophe. Cela suit une sorte de formule mathématique. Au premier trimestre, alors que les prix tendaient à baisser, les salaires, au contraire, ont monté. Le rapport salaires/prix a donc augmenté suivi de près par le coefficient de chômage. Malheureusement, nos analystes prévoient une légère hausse des prix dans les mois à venir, et donc une diminution du rapport salaires/prix.

— Cela ne va-t-il pas plutôt arrêter l'augmentation du chômage ? Demanda Emerson en mâchonnant sa pipe.

— Certainement, mais associé à une baisse marquée des prix, il y aura un effet de rebond et un chômage en hausse massive. Le fait d'avoir proposé à l'Allemagne de diminuer sa dette et de rééchelonner les remboursements a fragilisé notre économie.

— Je vous croyais concerné par les problèmes du Moyen-Orient, grommela Emerson.

— C'est le cas, admit Mr Smith. Mais je reste cependant informé de ce qui se passe dans le reste du monde. Les temps sont troublés. Voyez la situation en Grèce où la République vient d'être proclamée devant une foule enthousiaste. Ministres et députés ont voté à l'unanimité une motion proclamant la déchéance de la dynastie des Glucksbourg. La famille royale n'est même plus autorisée à séjourner en Grèce.

— Ces événements font quand même suite à leur tentative de coup d'état royaliste l'an passé, ricana Emerson.

— Mais on retrouve partout ce même sentiment d'instabilité et de malaise social, affirma Mr Smith. En Égypte le problème a commencé en 1919, lorsque la Conférence de la Paix a confirmé à la Grande-Bretagne son protectorat sur l'Égypte. Dès l'année suivante, nous avons eu des problèmes avec les nationalistes égyptiens et l'ancien parlementaire Saad Zaghloul qui est devenu le leader de l'indépendance.

— Je croyais que Winston Churchill, notre ministre des Colonies, avait refusé de le reconnaître

— C'est exact. Lorsqu'il a réuni au Caire une conférence britannique sur le Proche-Orient, Churchill ne voulait négocier qu'avec le ministre nommé par le sultan Fouad : Adly Pacha.

— Qui a dû démissionner peu après, non ?

— Oui, parce qu'il n'avait rien obtenu. Pendant ce temps, Zaghloul Pacha créait le mouvement nationaliste Wafd, et il a été arrêté et exilé à Gibraltar. Heureusement, le général Allenby a réalisé qu'il est urgent de faire des concessions. Il a obtenu de Lloyd George (Le premier ministre) l'octroi de l'indépendance malgré l'avis contraire des conservateurs. Proclamée en 1922, elle a mis fin au protectorat britannique.

— Peuh. S'exclama Emerson dédaigneusement. Cette prétendue indépendance a ses limites. Vous avez gardé le contrôle du canal de Suez et des accords militaires contraignants.

— Il fallait bien protéger les intérêts étrangers et les minorités, dit Mr Smith, ainsi que le condominium sur le Soudan. Et la politique a évolué : Fouad a pu prendre le titre de roi et signer la nouvelle constitution. Zaghloul Pacha a été libéré l'an passé, et accueilli triomphalement en Égypte. Le Wafd a aussitôt gagné les élections, aussi Fouad lui a-t-il demandé de constituer le premier gouvernement de l'Égypte indépendante. Ce gouvernement n'a que deux mois et déjà son premier décret a été d'interdire le parti communiste.

— Si le Wafd remporte une nouvelle victoire électorale l'an prochain, affirma Emerson, le maréchal Allenby devra renoncer à ses fonctions de haut-commissaire. (NdA : ce sera effectivement le cas le 14 juin 1925).

— Nous en sommes conscient, dit Mr Smith.

— Pourquoi nous raconter tout cela ? Demandai-je. Je croyais que le secret était votre seconde nature. Vous en avez certainement besoin mais, à mon avis, vous vous délectez surtout de jouer au mystérieux.

— Il n'y a aucun secret dans ces évènements politiques, Peabody, rappela Emerson sombrement. Ils sont étalés dans tous les journaux.

— Je tenais simplement à vous rappeler le contexte actuel en Égypte, souligna Mr Smith. Après tout, votre neveu par alliance, David Todros, a été à un moment impliqué dans le mouvement nationaliste.

— David a aussi risqué sa vie pour l'Angleterre durant la guerre, dis-je avec chaleur. Il souffre toujours des séquelles de sa blessure, vous savez, et c'est bien grâce à lui que vous avez pu sauver le canal des Turcs.

— Je sais, Mrs Emerson, je sais, dit Mr Smith en levant une main apaisante. Je suis conscient de ce que nous devons à Mr Todros et à votre fils, Ramsès. Croyez-moi, je reconnais la contribution de tous les membres de votre famille. (Il eut un léger sourire puis demanda à brûle-pourpoint :) Pourquoi avoir quitté l'Égypte ?

— Je vous demande pardon ?

— Nous sommes en pleine saison archéologique, et pourtant vous voilà en Angleterre, n'est-ce pas ? Connaissant la passion que le professeur porte à l'égyptologie, je trouve cela étonnant, aussi je me demandais si vous aviez connaissance de faits que… j'ignore.

— Vous avez un esprit décidément suspicieux, dis-je d'une voix sévère. Nous sommes restés cette année en Angleterre pour un problème strictement personnel.

— Oui, Margaret m'a expliqué la situation de votre belle-fille, admit Mr Smith, mais elle parlait aussi « d'autres soucis ».

— Oh, en effet, fis-je aimablement. Je m'inquiète de ces morts qu'évoquent régulièrement les journaux. Croyez-vous à la malédiction de Toutankhamon ?