Juan Borgia marchait d'un pas rapide dans les rues de Rome, il sentait encore l'alcool de la veille et savait que son frère Cesare ne manquerait pas de souligner son comportement, indigne selon lui de celui d'un Duc et du gonfaliere des armées du Pape. Mais Juan s'en fichait, il connaissait le sujet de cette énième réunion qui visait à le convaincre de se marier avec Dieu sait quelle batarde d'Italie. Il regrettait de ne pas avoir épousé Sancia même si il ne la trouvait pas digne de sa personne à bien des égards. Certes, la jeune femme était belle, dégourdie au lit et ne manquait pas d'esprit mais il lui manquait ce « je-ne-sais-quoi » qui faisait d'une femme, une princesse et cela, il savait, ne tenait pas qu'à la naissance. Perdu dans ses pensées, il n'avait pas réalisé qu'il se trouvait déjà au pied du Palais Papale. Les gardes s'écartèrent pour laisser passer leur chef et Juan ne prit même pas la peine de les saluer. Il monta les marche du grand escalier deux par deux saluant les cardinaux qu'il croisait sur son passage. Ce n'est qu'en arrivant devant la salle principale qu'il constata une agitation inhabituelle et qu'il reconnut certains hauts gradés de la garde privée du Doge de Venise. Le Doge de Venise, Giovanni Veniere, était le frère d'un des cardinaux présents au Vatican. D'après ce que savait Juan, il était riche, très riche, et doté d'une intelligence redoutable mais Juan doutait fort de la présence du chef de la République de Venise sur les terres papales ce qui n'expliquait en rien la présence de sa garde rapprochée.

Lorsque le chef des gardes vénitiens vit le Gonfaliere, il s'avança d'un pas autoritaire vers le jeune homme. Il possédait l'allure de ces hommes redoutés et les différentes cicatrices sur son visage laissaient deviner des duels mémorables. Il ne prit pas la peine de se répandre en politesse et fit un rapide salut militaire.

« Général Marco Selzonni, chef de la garde personnelle du Doge. » L'homme avait l'air particulièrement agacé et Juan se demanda s'il n'avait pas oublié un évènement important, regrettant presque les excès de la veille.

- Juan Borgia, Duc de Gandia et… Juan n'eut pas le temps de finir son introduction qu'il se fit couper la parole par le général.

-Je sais qui vous êtes, nous vous attendions, Juan sentit sa gorge se serrer en pressentant le serment paternel qui allait suivre, Nous ne sommes pas ici pour une visite de courtoisie.

-Quel dommage, murmura Juan en arborant son sourire le plus arrogant et agaçant.

Le chef de la garde le regarda d'un œil noir. Il avait plus de vingt ans de service et ce n'était pas ce gamin à peine sortit des jupons de sa mère qui allait l'impressionner, fils de Pape ou non.

-La fille du Doge a disparu et nous avons des raisons de croire qu'elle est à Rome. Le jeune Duc de Gandia faillit éclater de rire et ce n'est que l'air menaçant de l'homme en face de lui qui l'en empêcha.

-Si la fille du Doge était à Rome, je crois que je le saurais.

-Pour cela, il faudrait que tu passes du temps en dehors du bordel. La voix sèche de Cesare raisonna dans la grande salle et donna envie à Juan d'égorger son frère. Le vénitien s'inclina devant le Cardinal Borgia, ce qui eut le don d'agacer encore un peu plus Juan qui n'avait pas eu droit au même traitement de la part du militaire.

-Ah, mon frère, pour ta gouverne, les catins sont des informatrices hors paires, tu n'es pas sans savoir que les hommes se confient mieux à l'horizontal. Il afficha un large son sourire à son frère qui semblait lui aussi réprimer une forte envie de rire.

-Cette affaire est des plus sérieuses, nous pensons qu'elle s'est réfugiée chez son oncle pour échapper à son mariage et nous avons ordre de la ramener manu militari à Venise. Le chef de la garde du Doge semblait particulièrement sérieux et Juan se demanda qu'elle jeune fille pouvait avoir le cran de chevaucher à travers une Italie devenue périlleuse pour fuir son propre mariage sans compter qu'il fallait visiblement tout un corps armé pour la ramener.

-Juan, seul un membre de la garde du Pape peut perquisitionner la demeure d'un Cardinal, Informa Cesare.

-Je ne crois pas que rechercher une jeune fille effrontée fasse partie de mes attributions et, la voix rauque et autoritaire de son père raisonna dans la grande salle et chaque personne s'y trouvant mit un genou à terre en présence du Pape.

-C'est un ordre, Juan. Le jeune homme s'inclina devant son père, rageant d'avoir été ainsi humilié par son géniteur.

Après avoir eu droit à un serment en privé par son père, Juan avait enfin revêtu son uniforme et il chevauchait désormais en direction de la villa du Cardinal Veniere. Le trajet se déroula dans le silence le plus complet et Juan fulminait toujours suite aux réprimandes de son père et de son frère. Lorsque les troupes du Doge ainsi que celle du Pape arrivèrent devant les portes massives de la demeure du Cardinal, Juan soupira et mit pied à terre.

Il n'eut pas le temps de demander à parler au Cardinal que ce dernier s'avança vers eux.

« Monseigneur, nous sommes navrés de vous déranger, mais nous venons vous demander si vous sauriez où se trouve votre nièce, la… Juan sentit une lourde main s'abattre sur son épaule et leva les yeux vers le général Selzonni.

-Monseigneur, nous avons toutes les raisons de penser que Francesca a trouvé refuge chez vous et…

-C'est exact Selzonni mais ce que je trouve prodigieux, c'est qu'une jeune fille de 19 ans ait pu échapper à votre surveillance et fuir à travers toute l'Italie sans que vous n'ayez eu le temps de réagir. Soit vous vous faites vieux, soit vous avez en face la plus redoutable des militaires. Juan baissa les yeux en tentant de réprimer un fou rire qu'il sentait imminent.

Le chef de la garde du Doge ne rajouta rien et se contenta de fixer froidement le Cardinal Veniere.

-Elle se trouve dans la chambre en haut, après la bibliothèque, suivez-moi.

Les hommes du Doge marchèrent d'un pas déterminé derrière le Cardinal et Juan leva les yeux au ciel tout en emboitant le pas à Selzonni. Il était curieux de vois la jeune fille en question qui semblait avoir traumatisé la garde rapprochée d'un chef d'état. Le Cardinal s'arrêta face à une lourde porte en bois et sortit une clé de bronze de sa poche. Le Cardinal avait littéralement dû enfermer sa nièce dans une prison doré pensa Juan qui se demandait quel monstre allait jaillir de là.

Le Cardinal poussa les deux battants de la porte et Juan vit une jeune fille à l'allure fragile assise sur le majestueux lit. Elle se leva et toisa les gardes avec une arrogance et une détermination qui n'était pas sans lui évoquer une jeune Caterina Sforza. Elle n'était pas particulièrement jolie mais il fallait admettre qu'elle avait de l'allure. Elle possédait un visage aristocratique, soutenu par une longue crinière châtain.

« Madame, je suis ici sur ordre de votre père qui… »

-Souhaite me voir rentrer à Venise afin d'épouser un homme trop vieux et mourant. C'est hors de question. Elle posa une main ferme sur la hanche et défia le l'homme du Doge du regard.

-Ma nièce, vous devez vous soumettre. Fit le Cardinal d'un ton morne et sans conviction. Nul doute qu'il avait déjà essayé d'argumenter avec sa nièce sans succés

-Parfait ! J'irai au couvent mais je ne me marierais pas, pas avec lui !

Le Cardinal soupira et Juan pouvait voir une veine se dessiner le long de la tempe de Selzoni. Il la regarda de nouveau et il croisa le regard noisette de la jeune fille. Elle leva les sourcils.

-Et lui ? Vous avez fait déplacer la garde papale pour moi… C'est flatteur. Lâcha-t-elle froidement.

Juan ne savait pas s'il avait envie de rire ou de gifler l'impertinente mais la deuxième option allait sans doute lui attirer les foudres de son père.

-Juan Borgia, Gonfaliere de Rome. Il s'avança vers elle et exagéra une révérence.

Elle éclata de rire ce qui eut pour effet d'agacer un peu plus l'élite militaire de Rome et Venise réunie.

-Je vois que l'on a déployé les grands moyens… Quel dommage que ce ne soit pour me conduire directement au Couvent. Juan l'observait attentivement en ayant la désagréable impression de se voir au féminin et soudain, il comprit pourquoi Cesare semblait perpétuellement agacé par ses caprices.

-Votre père a été parfaitement clair, nous devons vous ramener à Rome. La voix du Général Selzonni trahissait pleinement son impatience. Juan ressentit presque de la pitié pour cet homme qui devait voir ses talents militaires au service d'une enfant effrontée.

-Plutôt mourir que de retourner à Venise ! S'écria-t-elle avec fureur.

Juan n'eut pas le temps d'ajouter que cela pouvait s'arranger, que le chef des gardes du Doge s'avança vers la jeune fille, la saisit par la taille et la jeta sur son épaule comme un vulgaire sac de toile. Francesca criait et tapait le dos du soldat avec fureur mais ce dernier restait impassible.

Il passa devant Juan qui eut le temps de se voir adresser un regard meurtrier de la part de la jeune Francesca Veniere. Il lui fit un clin d'œil, bien trop amusé par la situation et particulièrement ravis de vois enfin la corvée de la journée toucher à sa fin.