Prologue

L'agent spécial Fox Mulder avait toujours été un homme impulsif. Il le savait depuis longtemps : son impétuosité avait quelque chose de génétique. C'était quelque chose d'aussi immuable que l'existence de la gravité, et c'était une part importante de lui-même. Certaines personnes auraient affirmé que c'était l'un de ses défauts- un de ses nombreux défauts, pensa-t-il à regret- mais il aimait croire que ce n'était pas complètement néfaste. Cela l'avait aidé de nombreuses fois de par le passé. S'il n'avait pas suivi son instinct, ses pressentiments qui lui avaient souvent servi de guide, il n'aurait jamais trouvé certaines des réponses qu'il avait découvertes. Et il ne tiendrait probablement pas à l'endroit où il était. En l'occurrence, il était couché. (1)

Bien que sa nature impulsive soit souvent utile, il espérait parfois réussir à la contrôler. De temps en temps, il avait besoin de s'arrêter un petit moment pour réfléchir avant d'agir. Là, par exemple. S'il avait simplement pris un instant pour envisager toutes les conséquences possibles de ce qu'il allait faire, il ne l'aurait jamais rappelée. Mais il n'avait pas pensé. Il avait simplement agi. Et maintenant, elle était à côté de lui, attendant qu'il lui dise ce qu'il avait de si important à lui dire.

Un instant, il envisagea de lui mentir. Au fil des années, il était devenu un expert en mensonges crédibles. Mais il élimina rapidement cette option. Son esprit était saturé de toutes les drogues qu'on lui avait données à l'hôpital, et il n'était pas en état de trouver une remarque suffisamment intelligente pour ne pas éveiller ses soupçons. Et de toute façon, il avait toujours trouvé quasiment impossible de lui mentir. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Même quand il avait l'esprit clair et était au meilleur de sa forme, elle réussissait à percer ses tromperies comme si ses mensonges n'étaient rien qu'une vitre parfaitement transparente. Il se demandait souvent si ses pensées étaient marquées sur son front en grandes lettres qu'elle seule arrivait à lire. Car il ne faisait aucun doute pour lui qu'elle pouvait lire ses pensées. S'il croyait aux extra-terrestres, il pouvait certainement croire cela.

Heureusement, la télépathie marchait dans les deux sens. Mulder pouvait facilement dire ce qu'elle ressentait grâce à ses gestes ou au ton de sa voix. En tant que psychologue, il avait été formé à lire les actes des gens, mais avec elle, c'était différent. Il ne faisait pas qu'analyser sa personnalité. Non, il pouvait carrément voir en elle, lire dans son esprit. Il savait d'instinct quand elle avait besoin de réconfort, ou quand elle voulait simplement rester seule quand elle était blessée, ou quand elle était en colère, quand elle était vraiment heureuse, ou bien quand elle faisait semblant pour éviter les marques de compassion. Cette étrange connaissance des pensées de l'autre faisaient d'eux d'excellents partenaires.

Elle attendait toujours, ses yeux bleus posés sur lui, l'air perplexe. Il savait qu'il fallait qu'il dise quelque chose rapidement. Trois mots lui vinrent immédiatement à l'esprit, trois mots qui lui tournaient dans la tête depuis des mois à chaque fois qu'il la voyait. En fait, s'il voulait vraiment être honnête avec lui-même, ces trois mots étaient au premier plan des ses pensées depuis des années.

Je t'aime, dit-il avant d'avoir pu s'en empêcher.

Il se demandait ce qui le poussait à lui faire cette confession dans cette lugubre chambre d'hôpital où il était en convalescence après un plongeon au milieu de l'océan. Il n'aurait jamais imaginé lui avouer son amour pour elle de cette manière. Un clair de lune et des chandelles auraient sans doute été plus appropriée. Mais bien sur, ils ne faisaient jamais rien comme tout le monde. Il y avait quand même une certaine ironie dans la situation : les hôpitaux avaient toujours été les lieux qui lui faisaient le plus peur. C'était dans un hôpital qu'elle avait été sur le point de mourir après son enlèvement, dans un hôpital encore qu'elle s'était battue contre le cancer. Et de nombreuses fois dans leur partenariat, au moins l'un d'entre eux avait fini dans une chambre blanche après avoir poursuivi un mutant ou des insectes tueurs.

D'accord, soupira-t-elle en se redressant et en se tournant pour partir.

Quelque part, il trouva la force de tendre la main et d'attraper son bras avant qu'elle ne se retourne complètement. Sa prise était légère, mais elle s'arrêta quand même et se tourna de nouveau vers lui.

Tu penses que je plaisante, n'est-ce pas ?

Est-ce que ça t'arrive de ne pas plaisanter ?

Un point pour elle, il devait l'admettre. Toute sa vie, Mulder avait compté sur son sens de l'humour pour le sortir de situations embarrassantes. Une plaisanterie bien placée lui avait souvent permis de détendre l'atmosphère. Et se cacher derrière un masque d'humour lui permettait souvent de dissimuler ses vrais sentiments. Mais cette fois-ci, il ne plaisantait pas. En fait, il n'avait jamais été aussi sérieux de sa vie.

Cependant, les raisons de sa confession restaient floues. Il pensa qu'il devait d'une certaine manière craindre de ne plus jamais la revoir. La même peur qui l'avait poussé à l'embrasser peu avant le menait finalement à avouer ces trois petits mots. Et les drogues n'arrangeaient sans doute rien.

Je t'assure.

Ses yeux noisette rencontrèrent les siens, et elle ne put regarder ailleurs. Son regard était captivant, et à ce moment précis, ses yeux brillaient avec une telle intensité qu'elle sut qu'il disait la vérité. Il ne plaisantait pas. Pour la première fois de sa vie, Fox Mulder parlait sans la moindre trace d'humour.

Mulder –

Ecoute-moi juste avant de chercher à une explication, supplia Mulder.

Elle obéit, et il continua, le débit de ses mots allant en croissant.

Depuis maintenant plus de cinq ans, nous travaillons ensemble. Nous avons traversé plus que la plupart des gens dans une vie. Je ne saurais dire combien de fois j'ai été trahi, mais tu as toujours été là. Tu es la seule personne en qui j'ai confiance, la seule personne qui me dirait la vérité quand tout le monde autour de moi ne chercherait qu'à me mentir. Tu es ma constante, Scully, ma pierre de touche. Tu es ma meilleure amie, ma partenaire, ma confidente, mon tout. Tu fais de moi ce que je suis. Et je donnerais tout pour toi- ma vie, ma carrière, et même ma quête de la vérité! Parce que rien n'est pire que d'être sans toi. Je ne suis rien, sans toi. Je t'aime, Scully, complètement et simplement. Et maintenant, sens-toi très libre de me frapper. Ce ne sera pas la première fois cette nuit.

Heureusement, elle ne semblait pas disposée à le frapper elle était à présent appuyée sur la barre en plastique qui dépassait sur le côté du lit, et elle le regardait silencieusement. Sa lèvre inférieure avait légèrement reculé, et elle la mordillait en essayant de réguler le déluge de mots qui tentaient de sortir de sa bouche. Là encore, elle avait vu qu'il disait la vérité, et elle voulait répondre à sa déclaration par une similaire. Après tout, elle ressentait la même chose pour lui : elle l'aimait de tout son être. Mais une fois qu'elle lui aurait dit, ils ne pourraient plus retourner en arrière. Elle savait qu'une liaison avec Mulder serait différente de toutes ses précédentes relations. Ce serait inévitablement plus intense car le lien qui les unissait était plus fort que n'importe lequel des liens qu'elle avait avec d'autres personnes. Mais il lui avait dit toute la vérité, et il méritait la même chose. Ils cherchaient tous les deux la vérité, et il était grand temps de faire face à cette vérité qu'ils avaient toujours connue sans jamais l'admettre.

Cependant, elle trouvait difficilement ses mots. Même si elle l'aimait, elle n'avait jamais été douée pour exprimer ses sentiments. Elle se protégeait du monde en se repliant sur elle-même car c'était le seul moyen qu'elle connaissait d'être sûre de ne pas être blessée. Mais c'était Mulder, son meilleur ami, la seule personne en qui elle avait parfaitement confiance. Mais jusqu'à présent, elle n'avait eu besoin que de lui confier sa vie. C'était facile pour elle : elle savait qu'il serait toujours là pour la sauver, quoiqu'il lui arrive. Ils étaient partenaires, chacun couvrant les arrières de l'autre.

Mais désormais, elle voulait mettre entre ses mains non seulement sa vie, mais aussi son cœur. Elle n'avait jamais eu de degré de confiance avec quelqu'un d'autre. Elle détestait se sentir vulnérable, elle détestait rester à la merci de quelqu'un. Toute se vie, elle avait été auto-suffisante, ne laissant personne traverser la muraille érigée autour de son cœur. Et maintenant, Mulder avait en quelque sorte réussi à frayer son chemin jusqu'à son cœur. Elle lui faisait confiance, plus qu'à qui que ce soit d'autre au monde. Elle savait qu'il ne la blesserait jamais.

C'est diffèrent avec toi, dit-elle en avançant la main pour toucher son épaule. Ca l'a toujours été. Je ne sais pas ce que c'est, mais quelque chose entre nous, dans notre relation a toujours été différent. Je t'aime. C'est ce que je sais. Mais ce n'est pas que de l'amour. Je veux dire, j'ai aimé avant toi, ou du moins, je crois avoir aimé. Mais je n'ai ressenti ce que je ressens pour toi avec quelqu'un d'autre. Je serais prête à mourir pour toi, Mulder, et sans un seul regret. J'irai jusqu'au bout du monde pour toi, sans jamais regarder en arrière. Tu es tout pour moi. Je déteste dépendre de quelqu'un d'autre, mais d'une manière ou d'une autre, j'ai atteint un point où je sais que je ne pourrais pas vivre sans toi. Je ne serais pas complète.

Elle se tut, incapable d'expliquer plus sa pensée. Comme toujours, Mulder lisait ses pensées. Il se hissa sur un coude et il leva sa main libre pour lui caresser la joue.

Je sais. Moi aussi, ça m'effraie.

Tu vois ? Ca fait partie des choses bizarres de notre relation. Comment sais-tu toujours exactement ce que je pense ?

C'est une affaire non classée, sourit-il doucement.

Elle répondit à son sourire, caressant sa joue contre sa main.

Sérieusement, Mulder, tu penses vraiment que le lien que nous partageons est si…si…

Paranormale ? proposa-t-il, provoquant un autre petit sourire. Je pense que c'est en partie parce que nous travaillons en étant très proche l'un de l'autre depuis cinq ans. Je veux dire, parfois, c'est un peu juste nous deux contre le reste du monde. Ca crée des liens. Au-delà de ça, tu vois, je pense que si nous travaillons si bien ensemble, c'est surtout parce que nous sommes complètement opposés l'un à l'autre. Tu me maintiens les pieds sur terre, c'est la seule chose qui m'empêche d'aller trop loin. Et j'aime croire que je t'ai aidé à te détendre un peu, et à considérer que la science ne peut pas tout expliquer.

Je ne te savais pas si sentimental, Mulder, lui dit-elle.

Une touche de sentiment en plus et l'ancien Mulder revient.

Il se redressa un peu plus sur son coude jusqu'à ce que leurs visages ne soient plus séparés que par quelques centimètres.

Je t'aime, Dana Scully. Je t'ai toujours aimé, et je t'aimerai toujours.

Et je t'aime, Fox Mulder. Maintenant et pour toujours.

Et en même temps, comme s'ils partageaient la même pensée, ils se penchèrent l'un vers l'autre, et leurs lèvres se trouvèrent. Une vague de sensations submergea Scully quand leur baiser s'affermit. C'était un baiser à la fois passionné et doux. Chacun explorait précautionneusement le nouveau territoire où ils s'étaient tout à coup trouvés. A ce moment précis, plus rien n'existait. Les conspirations gouvernementales, le règlement du FBI, les hybrides extra-terrestres - tout cela disparut le temps de leur baiser. Ils étaient ensemble, désormais liés plus fermement qu'ils ne l'avaient jamais été. Et rien ne pourrait les séparer.

Leur baiser dura un moment. Quand ils se séparèrent, tous les problèmes qui avaient momentanément disparu revinrent tout à coup.

Le règlement du FBI…, commença Scully, mais Mulder la fit taire

Depuis quand est-ce que je me soucie du règlement du FBI ?

Elle sourit de nouveau, plus largement, cette fois-ci.

Où cela va-t-il donc nous mener ?

Précisement ici.

Et se penchant de nouveau, il captura ses lèvres entre les siennes.

1: J'ai essayé de traduire le jeu de mots, mais il est plus savoureux dans la version originale:

« Likely, he would not currently be standing where he was. Or rather, lying where he was. »