Titre : immuable
Taille : 1.560
Genre : Angst/Horror/Madness
Crédits : Guy Ritchie, Arthur Conan Doyle
Base : Sherlock Holmes (Movies)
Rating : T
Couples : John Watson/Mary Morstan, Sherlock Holmes/John Watson.
Avertissements : Spoilers du deuxième film. Glauque. Slash. Hallucinations visuelles et auditives, maladie mentale. Celle dont souffre Watson est probablement lié à un Post Traumatic Stress Disorder et tout ce qui s'ensuit mais je ne suis pas médecin. Ne prenez donc pas pour argent comptant les données médicales que vous pourriez trouver dans cette fanfiction.
Résumé : Il y a un mort dans le fauteuil. Et une dame qui part au cimetière avec un bouquet de roses. Quant à mon troisième, il erre encore.

Note : Pour ceux qui auraient déjà lu ce One-Shot, rassurez-vous, il n'est pas modifié d'un poil. J'ai juste remanié la structure de cette fanfiction qui, d'un unique chapitre se verra divisé en plusieurs Actes... dont je ne dirais rien de plus, histoire de vous conserver un peu de surprise. Le titre de cet opus me vient du recueil Alcools de Guillaume Apollinaire qui, en tant que poète à l'honneur, ouvrira chaque " scène " avec quelques-uns de ses vers. Bonne (re)lecture à tous :)

En espérant toujours,


La maison des morts

Premier Acte.

immuable


Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

Les colchiques – Apollinaire, Alcools.


Il y a un mort dans le fauteuil.

Il y a un mort assis dans le fauteuil qui le toise à chaque fois que Watson lève son regard sur lui.

C'est plus fort que lui, néanmoins. Il sait que le mort est là, il sait qu'à chaque fois qu'il lèvera les yeux, il y trouvera deux abîmes jumeaux qui le contemplent avec ce mépris presque royal et il sait qu'il n'aura pas le cœur de soutenir cette vision trop longtemps. Mais cela dépasse sa simple volonté, c'est presque comme une loi malsaine de la physique qui affirme que le regard de John Watson doit forcément tomber dans cette paire de gouffres qui le jugent avec froideur, comme s'il n'était rien de plus qu'un accusé sur les bancs du tribunal.

Coupable, murmurent les yeux froids. Coupable, certes, mais coupable de quoi ? aimerait répondre Watson, l'esprit rendu gourd par le travail sous lequel il s'abrutit et par la violence de l'accusation.

Il y a un mort assis dans son salon et il est trempé. L'eau qui dégouline de ses cheveux tombe sans tacher les accoudoirs parme et défraîchis du fauteuil dans lequel il est installé, celle qui alourdit ses vêtements ne tombe jamais sur les coussins verdâtres. Il est trempé mais aucune goutte ne tombe sur le parquet impeccable du salon – c'est dommage, pense Watson avec une certaine indolence, car peut-être que Mary le croira s'il lui dit qu'il a un noyé assis dans le fauteuil rose en face de lui.

Il y a un mort assis dans le fauteuil rose du salon et celui-ci ne lui parle jamais. Parfois, il croit entendre son nom dans un râle mais quand il lève la tête, les lèvres blafardes du mort sont closes et ses yeux toujours brûlants de froideur, qui condamnent tous les gestes qu'il fait, toutes les inspirations qu'il prend. Une fois, il a eu l'idée de retenir sa respiration le plus longtemps possible, histoire de voir si ce geste arrivait à apaiser la colère glacée de son hôte indésirable mais même durant ses longues secondes privées d'oxygène, ce laps de temps où il a cru se noyer à son tour dans sa propre honte, les orbes noirs sont restés identiques, aussi durs qu'accusateurs.

Parfois, il essaie d'arracher un sourire au mort immobile. Toujours, c'est un échec.

— Vous souriiez avant ? demande Watson au silence, avec peut-être l'espoir infime que le défunt se mettra à parler.

Mais le mort se tait – parce que la mort est silencieuse, tout le monde le sait – et dardent ses yeux qui jugent sur la silhouette recroquevillée du docteur. Et à Watson de se taire, parce qu'ils ont raison, ces yeux de mort, et qu'il ne peut pas supporter leur éclat terne plus longtemps.

Il y a un mort dans son salon dont les traits restent immobiles, figés dans cette expression austère qui réduit ses lèvres pâles en une ligne fine, qui creuse ses joues et le fait paraître immense, même s'il est assis. Il y a un mort qui le regarde et une rivière de sang s'écoule de temps à autre de la bouche fermée, fleuve noirâtre et épais sur la peau diaphane du noyé, et qui, plus que tout le reste, fait comprendre à Watson que c'est bien un fantôme qui le regarde. Parfois, le sang coule sur le fauteuil, laissant des traces ici et là, sur les napperons brodés de sa femme ou sur la surface impeccablement cirée du parquet. Mary a beau lui dire qu'il s'agit de la confiture de cerise qu'elle a renversée en portant le plateau de douceurs qui accompagnent le thé, Watson sait pertinemment qu'il s'agit du sang qui s'écoule paresseusement des lèvres du mort et la moindre tache rougeâtre qu'il aperçoit sur les bouts de tissus blancs achève de le rendre fou.

Il y a un mort qui le regarde et condamne chaque mouvement, chaque inspiration comme s'ils étaient de trop, un surplus ajouté à une addition déjà trop lourde à payer. Il y a un mort collé sur sa rétine et le reproche qu'il lit dans son regard vide est autant de flèches qui visent son âme – elles le touchent, à chaque fois, et Watson baisse les yeux, incapable d'en supporter davantage.

Il y a un noyé dans le fauteuil sur lequel Mary s'assoit parfois et c'est terrible parce qu'elle est vivante, sa Mary, que le mort est mort et que pourtant, c'est lui qu'il cherche du regard comme un chien affamé, c'est lui qu'il croise dans chacune des lignes romancées qu'il écrit jour et nuit et c'est encore lui dont il imagine le toucher durant les froides nuits d'hiver où sa femme se presse contre lui, quémandant en silence une attention qu'il est tout simplement incapable de lui donner.

Depuis quand n'a-t-il plus couché avec sa femme ? Il ne peut pas. L'idée même le ronge, le rend malade.

On ne fait pas l'amour sous un regard aussi perçant, fût-il celui d'un mort. Il brûle de colère glaciale, de sentiments qui n'ont jamais été dit et de cette flamme qui s'agitait avec l'énergie du désespoir tout au fond quand Watson l'a aperçu pour la dernière fois – avant la Chute, l'effroyable Chute – quelque émotion qu'il n'avait pas réussi à identifier sur le moment, trop occupé à s'inquiéter du sort du disparu.

Le mort qui le toise dans le fauteuil a les yeux froids et creux. Ils sont noirs, toisent et accusent – rien à voir avec le regard brun calme et résigné qu'il lui a lancé ce jour-là, avant de disparaître dans les eaux glacées de la mort.

Qu'avait-il vu dans le regard encore brûlant de l'homme au bord des chutes ? Il ne saurait le dire. Il a peur de croire. Cette question le hante chaque jour, entre les napperons brodés aux taches imaginaires et le service en porcelaine rangé dans le buffet.

Et cependant, il sait. A-t-il jamais ignoré la réponse ?

— Je vous aimais, pourtant, murmure-t-il au fauteuil vide, un soir où il est ivre.

Il espère que ces mots pourront apaiser l'esprit en furie du mort qui le regarde avec tellement de tristesse au milieu de la pièce impeccable. Il n'en est rien, évidemment, et cette nuit-là, le sang qui coule sur le sol du salon est bien réel.

Mary hurle quand elle voit les coupures sur son bras. Il a serré son verre trop fort et il s'est brisé dans sa main. Le verre fait mal mais pas autant que l'accusation dans les yeux du noyé qui se penche sur le fauteuil. Face au mur, Watson s'excuse inlassablement, ignorant les cris de Mary et la gifle qui lui brûle la joue : il n'y a que le mort assis sur le fauteuil rose de son salon qui compte et c'est tellement ironique, parce qu'il est mort, parce qu'il est bien trop tard – Mary pleure contre sa poitrine maintenant et ses mains lui pétrissent le visage mais il ne fait pas attention à elle, depuis quand se croit-elle plus importante que lui ? Il aimerait pouvoir l'écarter du dos de la main, dire au mort qui les condamne qu'elle n'est rien comparée à lui, qu'il échangerait n'importe quoi au monde pour pouvoir recommencer.

Les yeux restent distants. C'est trop tard, lui rappellent-ils.

Il doit finir par le dire à voix haute car Mary sort de la pièce en trombe et en larmes, trop blessée par les mots qu'a prononcés l'homme qui est censé être son mari. Il devrait courir après elle, s'excuser et essayer d'arranger les choses – parce qu'elle est vivante au moins, qu'elle l'aime peut-être encore et que le mort est mort, peu importe ce qu'il peut dire ou penser. Il devrait essayer de sauver son couple qui dérive depuis qu'un fantôme s'est installé sur le fauteuil rose du salon.

Il ne bouge pas. Le sang qui goutte de sa main blessée coule toujours sur le parquet.

— Je vous aimais, répète-t-il tristement au mur sur lequel un horrible papier peint le nargue.

C'est horrible de réaliser chose pareille, maintenant que tout est terminé. C'est cruellement ironique, diablement lâche et épouvantablement toxique. Avait-il compté à ce point, avant, ce noyé qui le toise dans le fauteuil rose ? Watson ne sait plus et c'est là qu'est tout le drame.

La tête lui tourne.

— Et vous, Holmes ? demande-t-il, avec des accents de désespoir.

Les yeux sont froids et ne pardonnent pas les lèvres sont closes et trempées par le sang. Et pourtant, c'est la voix d'un fantôme qu'il est sûr d'avoir aimé qui vient lui murmurer à l'oreille, un ultime rire retors qui résonne sans fin dans sa tête :

— Toujours, Watson.

Il y a un mort dans le fauteuil rose, entre le buffet et le papier peint. Il y a un mort dans son salon qui tache son parquet. Il y a un mort dans sa tête qui lui lance des regards enflammés et Watson sait quelque part qu'il devient tout simplement fou mais qu'importe de toute façon, puisque son noyé est la seule chose qui compte, le seul être qu'il est incapable de laisser partir.

Il y a un mort dans son salon qui murmure sans lui dire qu'il est trop tard.

Il y a un mort dans le fauteuil.

Et Watson ne voit plus que lui.