Les dernières chopes de bières se vidaient, les derniers rires s'évanouissaient et les clients commençaient à rentrer chez eux après une énième soirée arrosée dans le plus célèbre bar de la ville. On n'entendait plus que le bruit des chiffons qui se frottaient aux verres et le cliquetis du dépôt de ces derniers les uns contre les autres. Des petites tâches roses constellaient le ciel de cette fin de mois d'août, annonciatrice du levé du soleil. C'était le quotidien d'Eugenios qui avait ouvert son bar il y avait bien une vingtaine d'année. Il n'était plus tout jeune et son embonpoint au ventre et ses cheveux gris emmêlés qui lui tombaient devant le visage lui rappelaient sans cesse à quel point le temps passait vite. Tout s'était toujours bien passé, ici, au cœur de la ville d'Argos, la capitale de l'Argolide avec les autres habitants...jusqu'à ce jour.
Eugenios continuait de mettre de l'ordre dans son restaurant en relevant les chaises tombées, passant un coup de chiffon sur les tables par-ci par-là quand il entendit un bruit étrange dans l'arrière-boutique. Il se disait que c'était peut-être Lady qui faisait des siennes mais quand il entra dans la pièce sa chienne était endormie dans son panier comme il l'avait laissé. La porte arrière était parfaitement verrouillée et aucun bruit ne se fit entendre. Eugenios décida de mettre cet épisode sur le compte de l'épuisement et allait reprendre ses tâches quand, cette fois un cliquetis semblable à celui de la porte d'entrée émit le même son. Il se précipita dans le bar et vit que cette fois, son imagination n'y était pour rien. Un homme, assez grand, peu musclé, aux yeux verts clair, aux cheveux bruns plaqués en arrière avec une petite barbe naissante était entré dans Les Cyclades, le nom donné au bar.

_Je suis désolé mais nous sommes fermés, s'excusa Eugenios. Revenez vers midi, la maison sera ravie de vous servir.

L'homme ne bougea pas, ni ne dit un mot. Il avait le regard perdu sur la porte de l'arrière-boutique pendant une bonne minute avant de remarquer, enfin Eugenios.

_Je ne viens pas pour consommer, vieillard, dit-il d'une voix glacée. Je viens récupérer ton trésor.
_Mon...trésor, bégaya Eugenios qui finit par comprendre qu'il n'avait pas un ami en face de lui.
_Je n'aime pas me répéter, soupira l'intrus. Oui ton trésor, t'es dur de la feuille?

Le gérant du bar était pétrifié de peur, ses muscles ne répondaient plus et sa respiration se fit de plus en plus difficile.

_Oh quelle plaie, se plaignit l'homme. Pourquoi faut-il toujours qu'ils se figent?

Il se retourna, faisant dos à Eugenios qui, pris par l'adrénaline et un moment de lucidité très bref, en profita pour tenter d'assommer l'intrus avec une bouteille vide qui était posée sur une table.
Mais il n'avait pas prévu d'être contré. Pas ainsi en tout cas. L'homme n'eut qu'à lever une main face au visage d'Eugenios pour que celui-ci se retrouve à terre, pris par une douleur à la tête si forte qu'il plongea dans une syncope inévitable, n'entendant plus que l'écho du rire de son assaillant résonné dans ses oreilles.

Casey déjeunait tranquillement dans la cuisine. Cela ne lui était pas arrivé depuis des semaines. Elle avait décidé que s'alimenter n'était finalement pas une mauvaise chose et qu'il fallait qu'elle se reprenne. En fait c'était plutôt lui qui avait eu cet effet sur elle. Quand il était revenu quelques jours plus tôt elle n'en avait pas cru ses yeux.

Flashback:
_Alejandro Solano? Qu...qu'est ce que tu fiches ici?
_Je passais dans le coin et je suis venue faire un besito à la plus jolie chica d'Aurora.

Casey se mit debout à la hauteur de l'homme imposant par la taille qui venait de pénétrer chez elle. Il la prit dans ses bras et elle ne put s'empêcher de passer une main dans les longs cheveux bruns d'Alejandro. Après un moment d'émotion assez intense, l'homme plongea son regard ambré dans celui azur de Casey qui était rempli de larmes.

_Ça faisait si longtemps, dit-elle la voix en trémolos.
_Plus de quatre ans pour être exact. Je suis retourné en Espagne tout de suite après avoir été nommé Grand Inquisiteur
_Oui, Léandra m'a tout expliqué. Ça a du être dur pour toi de tout quitter comme tu l'as fait.

Alejandro ne répondit pas et laissa un blanc gênant s'installer pendant qu'il se tortillait sur ses deux jambes, le regard perdu vers la fenêtre.

_Oh, je suis désolée Alé, s'excusa la jeune fille. Je ne voulais pas t'embarrasser avec cette histoire.
_Ne t'en fais pas mi chica, répondit-il en agitant sa main d'un air désinvolte. Tout cela est du passé et de toute manière, j'ai vu Léandra ce matin.
_Tu l'as vu, répéta Casey les yeux exorbités. Comment ça s'est passé?
_Et bien, comme tu peux le deviner, elle était furieuse mais nous avons réussi à avoir une discussion d'adultes une fois qu'elle n'avait plus rien à me lancer à la figure.

Casey réussit à réprimer un «Aïe» mais son visage le fit pour elle. Elle imaginait parfaitement son amie la sorcière se mettre en colère ce qui n'était pas très beau à voir.

_Bon assez parlé de moi, coupa Alejandro. J'ai remarqué ton air désespéré dès mon arrivé et Léa m'a dit que tu avais connu quelques déboires sentimentaux.
_Oh, fit-elle mine de comprendre après avoir fait semblant de réfléchir. Ce n'est vraiment rien Alé, ne fais pas attention ça va.
_Tu mens très mal, Casey, dit l'homme avec un air grave. Tes yeux sont tous rouges, tu as l'air épuisée et pas très heureuse. Je suis au courant de tout alors inutile de faire semblant.
_Bon oui je suis un peu...enfin ce n'est pas important, je vais m'en remettre. Il me faut juste un peu de temps pour encaisser et ça finira par aller très bien, tu verras.

Elle lui adressa un sourire qui se voulait confiant mais ne réussit qu'à sortir quelque chose qui ressemblait à une grimace. Alejandro la contempla quelques secondes pour constater les dégâts: si l'on occultait son pantalon tâché et sa chemise usée, elle n'avait pas l'air d'être dans une dépression profonde non plus.

_Tu devrais te changer les idées, mi cariña, lui dit-il en passant une main sur son visage avant de se diriger vers la porte d'entrée.
_Bof, ça va aller, je m'éclate ici avec...mes meubles.

Alejandro fit mine de ne pas avoir entendu la dernière déclaration de la jeune fille et ouvrit la porte de l'appartement.

_Où tu vas?
_La question est plutôt QUI arrive, lui répondit-il sans la regarder.

Un instant plus tard, un sourire illumina le visage cinquantenaire de l'homme et il prit quelqu'un dans ses bras. Casey n'arrivait pas à distinguer de qui il s'agissait mais apparemment c'était un homme si l'on en jugeait par les cheveux bruns coupés courts qui peuplaient la tête de l'inconnu. Elle croisa les bras sur sa poitrine en attendant que les deux hommes finissent leurs embrassades. Mais, lorsqu'ils s'écartèrent l'un de l'autre, elle aurait préféré qu'ils continuèrent plutôt que de voir le visage de cette personne.

_On dirait qu'on vient de trouver un bon moyen pour te changer les idées, dit Alejandro en tenant l'autre jeune homme par les épaules.
_Oh non, dit ce dernier en même temps que Casey.

Des valises par centaines jonchaient le hall du palais de Lucis. Un brouhaha assourdissant s'en élevait et une effervescence comme rarement on en avait connu gagna les lieux. Des domestiques couraient dans tous les sens et des voitures faisaient des aller-retour dans le jardin. La population de tout le royaume était désormais au courant du mariage qui était censé avoir lieu dans peu de temps. L'annonce avait été faite il y a plus de trois semaines devant un parterre d'invités plus prestigieux les uns que les autres et les préparatifs avaient été commencés dès le lendemain. Le roi de Lucis épousera la princesse du royaume de Tenebrae. L'histoire était parfaite: le jeune et beau roi aux yeux bleus épousait la belle princesse aux cheveux d'or, ils vivraient heureux et auraient beaucoup d'enfants.
Cependant, une nouvelle encore plus inattendue était venue assombrir ce joli tableau la veille.

_C'est impossible, cria Stella à gorge déployée. Impossible, impossible, impossible!

Elle s'empara du vase qui trônait sur le bureau de Noctis et l'envoya valser à travers la pièce manquant de peu Arroh de Beneth qui s'était barricadé dans un coin de la pièce.

_Calme-toi ma chérie, tenta de la maîtriser son père le roi de Tenebrae avec colère.
_Il doit y avoir un moyen de vous faire entendre raison, dit la reine, son épouse d'une voix forte en essayant de couvrir les cris de sa fille.

Elle s'était adressée à Noctis qui regardait Stella faire le ménage dans son bureau les bras croisés. Intérieurement, il jubilait mais il ne devait rien laisser transpirer. Après tout, il était un homme sérieux et tenu par de grandes responsabilités.

_Je suis désolé, répondit-il simplement.

Un coup de poing aurait eu le même effet sur la reine. Elle était bouche bée devant tant de désinvolture de la part de Noctis. Stella qui ne trouvait plus rien à envoyer valser se laissa glisser sur le sol laqué. Elle pleura à chaudes larmes en hurlant sa haine au visage de Noctis. Ce dernier s'approcha d'elle en restant tout de même à bonne distance.

_Cette mascarade n'a que trop duré, princesse. Notre mariage n'avait aucune signification pour moi. Bien que manifestement il en avait pour vous et j'en suis navré.

_Espèce d'imbécile! Petit rat! Saleté d'insecte! Comment oses-tu me repousser?
_Vos valises sont prêtes et vos véhicules vous attendent devant la porte. Je n'ai rien d'autre à ajouter.
_Ramasse-là et partons, ordonna le roi Fleuret à sa femme avant de quitter la pièce lui-même non sans fureur.

La reine se précipita sur Stella avec l'intention de l'aider à se relever mais celle-ci se dégagea avec force.

_Ne me touche pas, hurla-t-elle à sa mère. Tu me le paieras Noctis. Je jure que tu n'as pas fini d'entendre parler de moi.
Elle se releva seule, épousseta sa jupe, essuya ses larmes et marcha le plus dignement possible vers la sortie suivie de sa mère.

_C'est une bien drôle de famille, fit remarquer inutilement Arroh. En tout cas, je suis bien heureux que tout cela soit enfin terminé, majesté.
_Oui et tout cela grâce à vous mon ami, dit Noctis en lui serrant la main. Je ne sais pas ce que j'aurais fait s'il avait fallu aller jusqu'au bout de cette parodie de mariage.
_Ce n'est rien votre Majesté, j'ai simplement consulté le contrat signé par vos aïeux et n'importe qui aurait fini par remarquer cette clause qui annulait le mariage en cas de rupture d'alliance.
_Oui et pour le coup je pense qu'on peut remercier Valos.
_Hum, oui et c'était aussi un moyen pour me racheter, dit Arroh d'une petite voix. Vous savez je suis désolé pour...
_Oubliez cela voulez-vous, le coupa Noctis. C'est du passé et vous n'aviez pas de mauvaises intentions. Si votre seul tort était d'aimer alors ce n'est plus un tort.

Le conseiller du roi ne trouva pas grand chose à redire à cela. Il baissa la tête et s'apprêtait à prendre congé mais une question le taraudait.

_Comment va-t-elle ?
_Partie, répondit simplement Noctis. Il y a quelques semaines de cela, elle est rentrée au États-Unis

Après qu'Arroh eut quitté le jeune roi, celui-ci sentit le poids du soulagement l'envahir de tout son être. Il était enfin débarrassé des Fleuret. Il inspira profondément en marchant vers sa chambre. Il s'allongea sur son lit afin de reprendre contenance. Sa conversation avec Arroh le fit repenser à Casey : il espérait que tout allait bien de son côté. Il avait du mal à se l'admettre au départ mais il ressentait un réel manque désormais. Tout était beaucoup trop calme au palais, enfin si l'on exceptait les trois semaines pendant lesquelles les Fleuret avaient transformé sa demeure en basse-cour. Noctis expira fortement : à peine s'était-il débarrassé d'un problème qu'il s'en inventait un nouveau. Il attrapa son téléphone près de son oreille et consulta les différents rendez-vous qu'il avait aujourd'hui. Apparemment, rien de très intéressant à part peut-être Casey et Lucas qui lui souriaient en fond d'écran. Il contempla la photo avec un sourire niais et s'attarda sur la jeune fille.

« Tu seras toujours dans mon cœur Noctis »

Pourquoi cette phrase lui revenait en mémoire ? Noctis mit son portable en veille et eut un petit rire comme pour chasser toutes données superflues de son esprit et partit se mettre au travail.