La bête – Le recommencement

Jaune et bleu. Au fond, dans la noirceur jaunâtre et bleuâtre, des bruits se font entendre. Des bruits de pas qui résonnent sur un rythme régulier.

Dans ce fond, derrière des barreaux de métal, une bête tourne en rond. Ses cheveux blond sale lui tombent sur les yeux, mais elle en fait fi et continue de tourner, tourner, tourner. Et tourner, tourner, tourner. Elle ne s'arrête que pour renifler ou relever la tête et recommence à tourner, tourner, tourner.

Il y a de cela des jours qu'elle est là et elle est affamée. On ne l'a pas encore nourrie, depuis qu'elle est dans cette cage froide. On ne l'a pas encore nourrie et son ventre crie famine, tout son corps est rempli d'adrénaline, elle veut s'échapper pour trouver une proie à abattre, mais les barreaux sont trop résistants. La bave coule le long de sa gueule, pour tomber sur le sol, y imprimant un cercle qui se continue sans fin.

Elle grogne, maintenant, car elle vient de sentir une présence. Elle montre les crocs, se dirige vers le bruit de pas, dans l'espoir d'une proie facile à atteindre. Elle entend les barreaux qu'on ouvre et quelque chose atterrit proche d'elle. Elle sent le sang, la chair qui s'offre à elle, et, sans plus tarder, elle saute sur le morceau de viande, y plonge ses canines et suce le sang qui s'en échappe. Elle arrache les morceaux de chair, insensible aux bruits qui se répandent autour d'elle.

Pendant un long moment, elle griffe la peau, déchiquète les muscles, mâche ce qui s'ingère et rejette tout ce qui ne se mange pas. Elle n'écoute que le son de son estomac qui se remplit enfin. Elle ignore tous les autres bruits, inutiles, qui se répercutent sur les barreaux froids de sa cage.

Quand enfin elle est repue, elle se lèche les pattes, puis se nettoie le visage, sans se soucier des restes de son repas, qui gisent devant la porte. Elle se couche en boule, sur le sol, et dort enfin d'un repos bien mérité.

~xxx~

Le petit garçon ne comprend pas. Le démon est devant lui – il a deviné, il a deviné, il a –, avec son sourire étalé sur le visage. L'homme qui n'en est pas un, pas tout-à-fait, se tient au travers de son chemin et le scrute comme s'il savait déjà, comme s'il avait déjà tout compris – comme ça, petit, tu as libéré Shizu-chan?

Il panique, tente de se sauver, mais l'homme qui n'est pas un homme le prend par le poignet durement. Il a mal, essaie de se sauver, mais c'est peine perdue, le démon est trop fort pour lui. Le petit garçon baisse la tête, honteux, et attend le châtiment – comment tu t'appelles, petit?

Le ton se veut réconfortant et le garçon, les larmes aux yeux, répond timidement – Mikado.

Mikado devine que le démon sourit, mais il n'ose pas lever la tête; il se dit que moins il le regardera, moins sa punition sera grosse. Il comprend quand même ce qu'il lui dit, avec une voix qui n'appelle aucun refus – Mikado-kun, viens avec moi, je vais te montrer quelque chose de fabuleux.

Il doute, Mikado, mais il n'a pas le choix, l'adulte le tire et il suit le mouvement, en trébuchant. Le démon ne s'en soucie pas et continue d'avancer, tenant toujours aussi fortement son poignet. Le garçon n'est pas certain, mais derrière l'amusement, il sent la colère, une haine dangereuse, qui émane de celui qui le guide à travers les rues. Il a bel et bien enragé le démon.

Il retient ses pleurs, jusqu'au moment où il voit le jaune et le bleu, de loin. Ses larmes coulent sans qu'il ne puisse les arrêter et soudain, soudain, il comprend : la bête qu'il a libérée, elle est là, de retour dans le jaune et le bleu. Et il pleure, et pleure, parce que ça n'aura servi à rien, parce que son geste aura été inutile.

Le démon s'arrête à l'entrée du jaune et du bleu et lui sourit, comme si ses larmes étaient la plus belle chose au monde. Il lui susurre, sur un ton insolent – en fait, Mikado-kun, je devrais te remercier. Grâce à toi, j'ai enfin réussi à dompter complètement Shizu-chan. Mais bon, les affaires étant les affaires, je ne peux quand même pas te laisser partir comme ça, tu comprends?

Mikado ne comprend rien; il a libéré la bête, comment a-t-il pu aider le démon? Il ne comprend pas et ça le frustre, et il a mal au cœur, il pose sa main libre sur sa poitrine et son cœur bat trop vite, trop trop vite. Ses larmes coulent toujours et il essaie quand même de regarder le démon, de trouver une phrase pour le contredire, mais rien ne sort de sa bouche.

Muet, il se laisse entrainer dans le jaune et le bleu, où les cages se succèdent l'une à l'autre. Le noir l'envahit complètement, alors qu'on l'amène vers la cage, celle du fond. Il déglutit, essuie ses larmes et une nouvelle détermination envahie ses iris. Il ne comprend pas, mais il fera face, coute que coute.

À l'intérieur de la cage, la bête grogne, sort les crocs. C'est différent de la dernière fois, mais Mikado ne comprend pas pourquoi exactement. Il se tourne vers le démon qui, le sourire étiré sur ses lèvres, fouille dans ses poches et sort une clé. Mikado, par réflexe, fait un pas en arrière, mais bien vite, le démon le prend par le bras et, sans rien lui demander, le lance dans la cage.

Tout ce qu'il a le temps d'entendre avant que la bête ne se jette sur lui, c'est un rire fou, empreint d'une folie humaine.

~xxx~

La bête se réveille enfin. Elle renifle, tente de se situer. Elle ne se souvient pas de grand-chose, sinon qu'elle est dans une cage. Elle se lève sur ses quatre pattes et fait le tour de son habitacle. Elle renifle, renifle encore, et déduit qu'elle ne peut pas sortir. Elle se recouche et attend qu'il y ait de l'action.

Elle ne se pose aucune question.

Ce soir-là, comme à l'habitude, les gens voient le dompteur maitriser parfaitement la bête. Comme d'habitude, ils en rient. Des étoiles dans les yeux, ils se sentent soulagés de passer si près du danger sans y être vraiment impliqués, heureux d'avoir la sensation d'adrénaline sans le risque de se faire mal. Complètement déconnectés du spectacle, ils regardent la bête, à la silhouette vaguement humaine, se démener pour tenter de tuer un homme. Un homme, le plus humain d'entre tous – Izaya.

Dehors, le jaune et le bleu se reflètent dans la noirceur de la nuit, tachant les immeubles environnants de leurs nuances sordides.